‹ Mes mémoiresChapitre 17 sur 22 · II · texte numérisé non relu

II

instants me suffirent pour parcourir en imagination tout ce que ce Palais-Royal, maintenant si calme, si morne, si bourgeoisement honnête, avait vu d'étrange, de tumultueux, d'historique, de légendaire, de romanesque, de fantastique, de dévergondé, de voluptueux, d'immonde, pendant cette longue période qui va de Paurore sanglante de la grande Révolution à la fermeture des maisons de jeu et à la démolition des Galeries de bois. Les Galeries de bois ! elles ont inspiré à Balzac, dans un Grand Homme de pro^ vince à Paris, quelques-unes de ces pages inoubliables qui rachètent de gros péchés. Il nous a fait assister à ce pêle-mêle extraordinaire où se pressaient et se croisaient les provinciaux ébahis, les Parisiens blasés, les officiers de la garde royale, les gardes du corps, les vieux grognards, brigands delà Loire, les duellistes célèbres, les amateurs de primeurs littéraires, les nouvellistes,

et ces folles créatures, vivant dans cette atmosphère suffocante et excitante comme dans leur élément ; parfois déguisées en Alsaciennes (pauvre Alsace !) marchandes de balais, d'autres fois apostées au seuil d'un fallacieux magasin de

modes ou de lingerie. Je me remémorai tour à tour Camille Desmoulins et Chodruc Duclos, Rata et Malagutti, assassins du changeur Joseph, la grandeur et la décadence du fameux éditeur Ladvocat. Ce fastueux libraire, connu de tout Paris, avait son dépôt au Palais-Royal, Galerie de bois, et sa maison, quai Malaquais, près de rhôtel de Chimay, qu'habitait récemment M. Edouard Pailleron. Il y avait là un grand mur sur lequel l'éditeur à la mode avait fait peindre le nom des auteurs en vogue, à com-, mencer par Chateaubriand. A Tangle du même mur, un marchand de vins en gros en avait fait • autant pour ses crus variés. Les passants facétieux s'amusaient à établir de secrètes harmonies entre les auteurs et les vins. Chateaubriand faisait face au larose grand mousseux, Lamartine au mâcon, les Messéniennes au malvoisie, les Contes d* Espagne et d*Italie au xérès et au marsala. Enfin, quand on arrivait au bas-bout de la liste, ordinaire répondait à Capefigue.

Un souvenir en appelait un autre : Fayau de rOlivière (qui devait venir plus tard vieillir et mourir au fort Saint-André- Villeneuve-lez -A vi-

gnon), provoquant et tuant le jeune S.aint-Marcellin,yî/5 apocryphe de M. de Fontanes. Que de fois, pendant ma phase provinciale, je m'étais promené avec cet original, devenu pacifique et doux comme un mouton sur nos coteaux de Caudaux, de Montaut et de la Belle-Croix!

Ayant sur la conscience deux ou trois duels tragiques, il avait été précédé, à Avignon, d'une réputation de spadassin. Le voilà achetant un terrain pour faire bâtir. Naturellement, il se querelle avec l'architecte, M. Renaud :

— Je vais vous envoyer mes témoins, lui dit-il.

— Mes témoins, les voici, réplique M. Renaud, qui était doué d'une force herculéenne, en lui montrant deux poings énormes.

Le dialogue avait lieu à un second étage sur le palier de l'escalier. M. Renaud empoigne M. Fàyau et lui fait rouler une trentaine de marches. Ce fut fini ; guéri de son humeur belliqueuse, ce capitaine Fracasse ne fut plus qu'un bon bourgeois, se chauffant au soleil et entretenant avec les paisibles Avignonnais des relations fort amicales et fort hospitalières. De toutes ses

habitudes excentriques, il ne conserva que la manie de prendre, hiver comme été, des bains dans le Rhône, et, hiver comme été, de circuler en pantalon et veste de coutil blanc. Il y gagna d'abord une cécité complète, puis une fluxion de poitrine qui l'envoya retrouver dans l'autre monde les ombres de ses victimes.

Je me souvenais aussi d'un petit incident que |e n'avais compris que deux ou trois ans plus tard. En décembre 1823, le Théâtre-Français venait de représenter avec un succès immense VEcole des vieillards^ jouée par Talma et Mademoiselle Mars. Le nom de Casimir Delavigne (ce que c'est que de nous 1) était dans toutes les bouches. La publication périodique de ses Messéniennes ajoutait encore à sa gloire. Poète national, premier poète du siècle, disaient les libéraux, qui ne regardaient encore Béranger que comme un admirable chansonnier. Je passais, un jeudi, au pas accéléré, dans ces terribles Galeries de bois, accompagnant mon père, qui semblait aussi pressé d'en sortir, que contrarié d'y être entré. J'avisai, à la devanture de Ladvocat, PEcole des vieillards et le Jeune Diacre :

De Messène au cercueil fille auguste et plaintive, Muse des grands revers et des nobles do j leurs, Désertant ton berceau, tu pleuras nos malheurs... Conujie la Grèce alors, la France était captive...

— Nous devrions les acheter, dis- je à mon père.

— Pas aujourd'hui, une autre fois, murmurat-il; aujourd'hui nous sommes trop pressés !

Notez que nous n'étions pas pressés du tout; mais il avait cinq pieds onze pouces, et une de ces modistes à tout faire venait de s^écrier :

— Ah! voilà ce qui s'appelle un bel homme!

Témoignage d'admiration bien sentie, qui,

en décembre 1823, me parut tout simple.

Ainsi, en quelques minutes, les légendes extraordinaires qui avaient bercé mon adolescence au sujet de ce lieu de perdition et de délices venaient me rappeler le temps où le Palais-Royal, maintenant si chaste et si mélancolique, m'apparaissait, tantôt comme une image de l'Eden, tantôt comme un pourvoyeur de Tenfer. Ces visions étaient si rapides et si vives, que j'avais presque oublié Jacques Morel; ce fut lui qui mo rappela à la réalité en entamant son récit : —

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— Je sais qu'un des fils du cafetier d'Avignon, vous a raconté quelques détails sur mon passé. Il ne les connaissait pas tous. Il me suffira de vous dire que mon père, agent obcur et dévoué du parti royaliste, après avoir traversé sans emcombre la Révolution et les grandes guerres de la Vendée, périt, en 1801, dans les dernières convulsions de la chouannerie. J'étais encore au berceau.... La suite nous prendrait trop de temps et ne vous offrirait qu'un médiocre intérêt.

» Croiriez-vous que, après mon départ d'Avignon, je continuai, pendant quatre ans, faute de mieux, mon métier de violoniste ambulant!

Je fis mon tour de France, allant d'une ville à l'autre, m'arrêtant, selon la saison, à Cauterets ou à Vichy, à Dieppe ou à Nice. J'y gagnais assez pour vivre, pas assez pour faire des économies. Paul ne me quittait pas; si vous saviez comme il était beau, gracieux, intelligent, prompt à la repartie .. et quelle facilité pour apprendre I Son éducation étant impossible à travers les hasards de cette vie nomade, je retournai, en 1840, à Marseille. Ainsi que je me devais m'y

attendre, ma place à l'orchestre du théâtre Beauvau était prise depuis longtemps. Je n'y connaissais plus personne, et, chaque jour je voyais s'amincir mon imperceptible pécule. Alors je fis un coup de tête. Je partis pour Paris avec Paul qui courait sur ses neuf ans. M: Méry, que j'avais rencontré souvent chez 'M. Blanc de Radasse, mélomane et chasseur au poste, chez qui nous faisions de la musique tous les dimanches, me donna une lettre de recommandation pour M. Clapisson, qui venait de faire chanter à l'Opéra-Comique, la Figurante, le premier grand succès de Roger. 11 me devait bien cela, me disait-il, à moi qui lui avais servi de type pour le héros de sa Chasse au Chastre I » Après des pourparlers et des démarches qui ne m'enrichirent pas, le directeur de l'Opéra- Comique, cédant aux instances de M. Clapisson, m'accorda dans son orchestre la même place que j'avais occupée à Marseille : un pupitre de troisième violon. En outre, le marquis de T.., qui avait vu mon père à l'œuvre pendant rémigration, me procura quelques leçons dans le faubourg Saint-Germain. Un moment je

crus que mes malheurs étaient finis. Ils allaient recommencer sous d^autres formes.

» Ces cinq ou six années de musique ambulatoire, en plein air, dans les jardins publics, dans les cours des hôtels, dans les cafés, dans les rues, m'avaient fait perdre ce qui n'est possible qu'avec la discipline, l'étude collective, le bâton du chef d'orchestre. J'étais capable de jouer quelques morceaux isolés dont j'avais composé mon répertoire : la Romanesca, VInvitation à la valsCy la Valse du duc de Reichstadt^ le Prélude de Sébastien Bach ; je ne l'étais plus de suivre exactement le mouvement et la mesure.

Je n'avais plus cet art que doivent posséder- les moindres musiciens d'un bon orchestre, de concourir à Tefifet général tout en restant impersonnels, de se fondre dans une masse d'harmonie où ils ne sont rien et où quelque chose manquerait s'ils n y étaient pas. J'étais devenu un irrégulier de la musique.

» Quatre ou cinq fois, Tilmant, qui n'était pas tendre, m'avertit brusquement. Je m'y serais remis peut-être et je serais rentré dans le rang, si l'année 1843 n'avait inauguré mes anxiétés

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paternelles. Paul avait dix ans, et en paraissait treize. Il m^a donné trop de chagrin pour qu^on m^accuse de partialité ou d^aveuglement; mais, en vérité, il était superbe ! Impossible de rêver un plus bel enfant, et plus tard un plus bel adolescent. Par malheur, son éducation n^avait pu qu^aggraver ses dangereux penchants. Lui aussi était devenu un irrégulier, comme mon violon. Il y a, dans la mendicité, ajprs même quVlle sauve les apparences à Taide d^un violon ou d^une clarinette, un je ne sais quoi qui aigrit à la fois et dégrade. On tend la main aux riches et on leur montre le poing. Paul exagérait encore ces tendances. A l'âge où Ton ne devrait savoir qu^aimer, il savait haïr. Chacun de ses jolis défauts, qui semblaient d^abord une grâce de plus, envenimé par un déplorable mélange de gâteries et de secrètes souffrances, menaçait de se tourner en vice. Son espièglerie devenait de rinsolence, sa vivacité de la turbulence, son humeur indépendante de Tesprit de révolte.

Souvent, dans les jardins publics, quand je jouais devant des groupes de promeneurs qui s^asseyaient pour m'entendre, et quand il fallait

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ensuite faire la quête, je voyais Paul passer sournoisement derrière les rangs de chaises et payer d'une atroce grimace ou d'un geste de gamin la pièce blanche qu'on venait de lui donner. Un jour, à Bordeaux, un enfant de son âge, trop bien mis, séduit par sa jolie figure, vint lui proposer de jouer avec lui et, dans son enthousiasme, lui offrit ses billes, sa balle et son cerceau. Paul riposta par une abominable gifle. L'enfant se mit à pleurer. Sa mère furieuse voulait appeler un sergent de ville. Je fus forcé de m'humilier et de lui dire :

» — Madame, par pitié! ne me perdez pas! je n'ai au monde que mon violon et mon enfant !

» Je ne suis plus qu^un virtuose de carrefour; je n'ai su ni observer ni élever mon fils; mais, vous qui écrivez dans les journaux, vous auriez pu, en étudiant Paul, en le voyant glisser sur cette pente fatale, composer un chapitre intitulé : Gomment on devient communiste. (En i85i, on ne disait pas encore communard,) Un enfant riche, que ses parents gâtent, peut devenir un sot, un mauvais sujet, un crétin, — qui sait? un scélérat peut-être; mais il n'est pas impossible

que rexpérience de la vie, les coups de poing de ses camarades, le soin même égoïste de ses intérêts et de sa personne, réforment sa première éducation. L'enfant gâté, • s'il est pauvre, est sans cesse exaspéré, ulcéré, poussé au mal, par le contraste des licences que sa pauvreté lui donne et des privations qu'elle lui impose. Sans un frein qui le retienne, sans une jouissance qui Tapaise. Qu'est-ce donc, si à ces influences dangereuses s'ajoutent de mauvais exemples et de mauvais conseils?

» On ne vous avait pas dit, et j'ai négligé de vous dire de quelle façon s'était passée mon enfance. Mon père, en partant pour sa dernière aventure, m'avait confié à un oncle, frère de sa femme. Cet pncle. Marins Grangier, était ébéniste de son état, quelque peu ivrogne, très bourru, fort peu bienfaisant; chargé de famille, il avait beaucoup de peine à lier les deux bouts. Je grandissais, je ne soupaispas tous les soirs, et ce sont peut-être ces jeûnes forcés qui me firent contracter une faim chronique, insatiable, maladive, devenue plus tard une de mes plus cruelles tortures. Mes cousins, plus âgés que moi, étaient

de vrais chenapans. Un d'eux, Simon, ébéniste comme sonpère, partit pour son tour de France, s'arrêta et se fixa à Paris afin de se perfectionner dans son métier, prit domicile dans le faubourg Saint-Antoine, se maria vers 1825, et fit souche de bousingots. Quand vinrent les journées de Juillet, il fut de ceux que, en langue provençale, on appela les descaladatré. Ses fils avaient cinq ou six ans de plus que Paul. Je ne pouvais Tempêcher de les fréquenter. Ils devinrent ses oracles. Il ne tarda pas à offrir le type de Pémeutier Jean, que vous avez vu dans Bertrand et Raton, Il alléguait, à titre de prétexte de ses opinions violentes, de ses instincts séditieux, que mon père s'était passionnément dévoué à la cause royaliste et n'avait recueilli d'autre récompense de son dévouement qu'une série d'agitations stériles, des aventures sans gloire, Tobscurité, la pauvreté, la mort et l'oubli.

» C'est en août 1847, lors de l'assassinat de la duchesse de Praslin, que Paul fit ses premières armes: il avait quatorze ans. Il figura dans l'énorme rassemblçment qui se.pressait, rue du Faubourg-Saint- Honoré, sous les fenêtres de

Phôtel Sébastian!, en poussant des cris de mort, en vociférant que le roi et ses ministres avaient facilité révasion de l'assassin, que son prétendu suicide était une attrape ; que, s'il n'était pas duc, la justice aurait son cours, et quMls allaient tout casser si on ne leur livrait pas le coupable. Paul distribua quelques taloches, cria plus fort que les autres, fut appréhendé au collet par les sergents de ville, et en fut quitte moyennant quinze jours de prison; mais Paffaire traîna en longueur, et j'en ressentis de telles angoisses, que je tombai malade. Je manquai les deux premières répétitions (THaydée, paroles de Scribe, musique d'Auber, que TOpéra-Comique annonçait pour le mois de novembre...

— J'y étais.

— ... et où Roger devait faire, dans le rôle de Lorédan, ses adieux à ce public du théâtre Favart, dont il était l'idole. Ce fut pour moi deux mauvaises notes^ et il fallut tout le crédit de M. Clapisson et de Roger, son ami intime, pour me tirer d'affaire encore cette fois.

» J'avais mis Paul en apprentissage chez un décorateur ornemaniste, qui admirait sa faci-

lité et déplorait ses incartades. Les artistes qui venaient visiter son patron étaient tous frappés de la belle et énergique figure de cet adolescent, dont les hardiesses républicaines ne leur déplaisaient pas. Paul était si séduisant dans les rares moments où il consentait à être sage ! Il m^aimait avec passion, tout en faisant mon désespoir et en se désolant de me désoler; mais Pinstinct de révolte l'emportait. Ses cousins du faubourg Saint- Antoine, qui n'habitaient pas pour rien le quartier de la Bastille, foyer des insurrections parisiennes, venaient le chercher et l'emmenaient dans des réunions où Ton s'affiliait aux sociétés secrètes et où ces Jeunes fous votaient la République. Au surplus, Monsieur, vous qui étiez à Paris pendant cette dernière saison de la monarchie de i83o, voushe pouvez avoir oublié que, durant ces semaines ardentes, la révolution était dans l'air. On la jugeait impossible, et on la sentait inévitable.

» Le 2 1 février, Paul s'esquiva ; il ne reparut que le 2 5. Il était radieux.

» — Eh bien, père Jacques, me dit-il, tu me traitais de fou, quand je t'annonçais la Repu-

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blîque! Nous la tenons, et nous ne la tâcherons plus! J'ai fait le coup de fusil, et Je m'en vaiite lil avait quinze ans) ; maintenant, c'est nous les maîtres. Ledru-RolUn, Caussidière, Flocon, Sobrier, Albert m'ont remarqué sur la barricade. A vingt ans, je serai pre'feî; car il est temps d'en finir avec les vieilles ganaches. En attendant, tu peux demander ce que tu voudras; une pension, anc place au Conservatoire, la direction de rOpéra-Comîque ou de l'Opéra. On ne refusera rien à mon père. Ce que je puis te promettre, c'est que désormais tu mangeras à ton appétit. Vive la République! Je suis un peu enroué, parce que j'ai passé ma nuit à chanter la Marseillaise!

. » Vous devinez ce qui advint. La désillusion ne se fit pas attendre. Dans les premiers moments de désordre et de chaos, on fit encore à Paul quelques belles promesses; puis on lui tourna le dos. Il ne lut plus pour les hommes du National, déjà menacés dans leur omnipotence, qu'un enfant terrible et un enfant perdu. Dès le mois de jnars, il redevint gibier d'émeute, comme auparavant. Le soir, il s'égosillait à crier : Des

lampions ! à chanter : Mourir pour la patrie ! Le jour, il était de tous les rassemblements, de toutes les manifestations, plus tapageur, plus factieux, plus enragé que jamais! 17 mars, 16 avril, i5 mai, autant de dates qui me rappellent ses fredaines, ses perpétuels conflits avec les sergents de ville et la garde nationale. On le conduisait au poste. Il y passait la nuit. Le lendemain matin, il m^envoyaitun commissionnaire; j'allais le réclamer, et on me le rendait.

» Aux journées de Juin, ce fut plus grave. Il faillit être fusillé, et le malheureux ne l'aurait pas volé. A travers toutes ces catastrophes, ma situation s'aggravait de plus en plus. Je voyais arriver le jour où j'aurais faim. Le patron de Paul, voyant de quoi il tournait, le congédia. Tous les théâtres étaient déserts, sauf le Théâtre- Français, où Rachel chantait la Marseillaise. En proie à des anxiétés continuelles, je ne donnais que trop de prétextes au directeur et au chef d'orchestre de l'Opéra-Gomîque, qui, le lendemain d'une recette de 274 francs, alléguèrent la nécessité de réformes et de réductions qui ne

leur permettaient pas de me garder. Je me sou-

viens que, le dernier soir où je siégeais devant mon pupitre, on donnait la première représentation d'un opéra-comique en un acte, intitulé le Malheur cTêtre jolie, parfaitement niais, et écorché par...

— Une demoiselle Levasseur.

— Oui, c'était bien son nom. Les auteurs avaient intercalé pour la circonstance, dans le rôle de...

— De Grignon.

— ... de Grignon, des couplets où ils glorifiaient la République et parlaient de Taffreuse tyrannie à laquelle la France venait d'être arrachée par les bons citoyens. Ces co.uplets, d'ailleurs stupides, furent salués par une bordée de sifflets, presque sans exemple dans cet élégant théâtre, où tout se passe en douceur, où les chutes sont discrètes, silencieuses et polies. Le vent changeait, Popinion tournait, la réaction commençait.

» Pour comble de misère, les maisons aristocratiques où mon protecteur m'avait procuré des leçons se fermaient les unes après les autres. Les familles se réfugiaient à la campagne. En effet»

il n'était pas bien agréable pour les marquis et les duchesses d'entendre crier tous les soirs, sous leurs fenêtres : Des lampions ! des lampions ! et d'être forcés d'illuminer sous peine de voir une bande de voyous casser leurs vitres à coups de pierre. Au bout d'une quinzaine, le faubourg Saint-Germain ne fut plus qu'une vaste solitude. D'ailleurs, le bruit s'était répandu que j'étais le père d'un jeune bandit, d'un rouge excessivement dangereux; je ne pouvais plus compter sur le marquis de R..., qui m'avait vertement reproché d'avoir mal élevé mon fils. Ces choses-là sont faciles à dire quand on a cent mille livres de rente et l'embarras du choix entre les collèges, les précepteurs ou soi-même.

» Après l'émeute avortée du 29 janvier 1849, que Ghangarnier mena tambour battant, Paul vint me trouver et me dit :

» — Cette République est une blague ; les bourgeois et les riches l'ont escamotée ; il n'y a plus rien à faire à Paris et en France : je suis suspect à mes amis. On me parle de mines d'or qui viennent de s'ouvrir en pays lointain. Il y a là une fortune à faire, pourvu qu'on arrive un

des premiers. Je pars. Lamartine et Bastide, deux niais, mais deux belles âmes, m'ont lesté d'un billet de mille. Mon voyage est payé jusqu'à New- York. Je ne te serai plus à charge; je ne serai, plus entraîné par le mauvais exemple; je travaillerai de mon mieux ; je reviendrai dans trois ou quatre ans, et, si je suis riche, nous partagerons.

» Que pouvais-je essayer pour le retenir ?

C'est à peine s'il me restait de quoi vivre, seul, quelques mois encore. D'ailleurs, je ne cessais de trembler pour ce fils, forcé peut-être, s'il restait à Paris, d'être incorrigible, probablement engagé dans les sociétés secrètes, dont les chefs le surveillaient. Il partit quelques jours après, et je restai seul au monde.

». Vous avez vu ce matin ce qu'ont fait de moi, en trois ans, cet isolement et cet abandon. Alors commencèrent des jours, des nuits dont le seul souvenir me fait frissonner. Il ne me restait plus que quelques nippes; elles passèrent successivement au mont-de-piété. Pourtant, il faut rendre justice aux artistes; s'ils aiment à se débiner les uns les autres, ils aiment aussi à

s'entr^aider. Apprenant mon infortune, une charmante actrice, mademoiselle Caroline Lefebvre, qui venait de débuter avec un éclatant succès, organisa une petite loterie de famille qui produisit 5 ou 600 francs. Ce qui me fut le plus cruel, ce fut de me défaire de mon violon et de deux ou trois modestes bijoux que j'avais donnés à ma pauvre Emma lors de notre mariage. J^avais un moment compté sur mon violon pour me faire vivre. Je ne voulais pas mendier, mais j'étais décidé à to.ut, même à jouer de nouveau dans les cafés et dans les rues. Pour surcroît de malheur, je contractai, au milieu de ces inexprimables souffrances, un tic nerveux qui fit trembler ma main. Ma voix, éraillée par les larmes, par la fièvre, par les boissons frelatées des crémeries de bas étage, se refusait à donner une note. Je vendis mon violon en sanglotant; il me fut acheté le double de sa valeur, par un de mes camarades, brillant virtuose de Torchestre. Mais ces faibles ressources, entamées d'avance par un impitoyable arriéré, ne tardèrent pas à s'épuiser... et toujours cette niaudite faim, ardente, fiévreuse, implacable,

qui redoublait de violence à mesure que je n'avais plus de pain !

Le récit de Jacques Morel m'avait profondément ému. Je serrai sa maigre main en l'assurant que je Paiderais de mon mieux à patienter jusqu'au retour de son fils. Je tins parole, et lui aussi. Chaque matin, un peu avant midi, nous nous rencontrions, tantôt dans le jardin, tantôt dans la galerie de Valois, ou bien encore sur la première marche de Tescalier boiteux qui conduisait à Timprimerie de V Union et de la Mode. Presque toujours, j'emmenais mon affamé à la taverne de Richard-Lucas, qui était alors dans toute sa vogue, et où on mangeait à bon marché d'excellents rosbifs en excellente compagnie (l'amiral Coupvent des Bois, le général Lebreton, MM. de Tréveneuc, de Belvèze, de Voisins, de Kerdrel, un groupe de députés de la droite, et Bressant, le délicieux Bressant, aujourd'hui perclus \ alors dans tout l'éclat de sa seconde jeunesse, rasé au menton, rasé au front, coiffé d'une façon qui a fait école et qui

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