‹ Mes mémoiresChapitre 18 sur 22 · I. Aujourd'hui mort · texte numérisé non relu

I. Aujourd'hui mort

coûte, chez les coiffeurs de Marseille, 20 centimes de plus que la coiffure de Capoul).

Je n'eus pas lieu de me repentir d'une bonne œuvre qui, en somme, me coûtait moins cher qu'un fauteuil hebdomadaire au Théâtre- Italien. Ravivé par la certitude de ne plus mourir de faim, Jacques reprit figure humaine et redevint un convive fort acceptable. Les souvenirs, les anecdotes théâtrales abondaient dans sa conversation. Il payait son écot en récits des huit années où il avait occupé, à l'Opéra-Comique, le pupitre de troisième violon. Grâce à un heureux hasard, il se trouva que ces années étaient justement celles où Taimable vicomte Edouard Walsh m'avait fait obtenir mes entrées à ce charmant théâtre. Nous pûmes causer, en connaissance de cause, des pièces et des artistes que j'avais applaudis, pendant qu'il les accompagnait. Ce fut, on s'en souvient peut-être, un beau moment pour l'Opéra-Comique; Auber ne donnait pas encore des signes de vieillesse et , faisait jouer, presque coup sur coup, la Part du diable, la Sirène, les Diamants de la Couronne çt Haj^dée. Adrien Boïeldieu, qui se serjiit fait

un nom célèbre, si ce nom n'avait été déjà fait, s'était montré le digne fils de son mélodieux père, dans le Bouquet de Vlnfante^ où j'avais entendu pour la première fois l'aimable et excellent Mocker, que je devais revoir, vingt ans après, chez le pauvre Couderc, logé, comme moi, avenue Trudaine, n° 8, mur mitoyen avec M. Ohnet, adjoint à la mairie de son arrondissement, et père de l'heureux auteur du Maître de forges, Ambroise Thomas préludait à des succès plus sérieux par le joli opéra de Mina, ou le ménage à trois, où brillait mademoiselle Darcier, plus tard madame Mamignard. Les musiciens qui occupent dans les orchestres un poste inférieur et qui, dans un hiver, * jouent quarante fois la même partition, s'ennuient prodigieusement. Ils s'indemnisent de leur ennui à l'aide de commérages qui circulent dans les coulisses et dans la loge du concierge, brodés et enjolivés par les bonnes amies et les bons petits camarades. C'est ainsi que Jacques Morel savait par le menu et me racontait bien des anecdotes dont les étoiles de ce temps-là étaient les héroïnes. Mais laissons-là ces frivoles sou-

venirs; il en est un que la fuite des années ne peut réussir à effacer.

Le I®' décembre (i85i), Jacques Morel était plus triste que d^habitude. Depuis quinze Jours, il attendait vainement 'une lettre de son fils, et il s^exagérait les dangers que Paul courait dans ce pays lointain où affluaient les bohèmes, les faméliques, les gens tarés de l'ancien et du nouveau monde, où régnait la loi du plus fort, où le couteau et le nœud coulant figuraient la justice. J*avais, ce soir-là, deux fauteuils d'orchestre pour rOpéra-Comique, qui annonçait la première représentation du Château de Barbe- Bleue, musique de Limmander, poème inspiré par le Morne au Diable^ d'Eugène Sue. J'en offris un à Jacques ; il accepta. La salle était houleuse et distraite. Soit hasard, soit pressentiment, les regards se fixaient sur une loge où, derrière une dame d'une beauté remarquable, quoique un peu mûre, on apercevait un homme d'une quarantaine d'années, chauve, très élégant et d'une distinction suprême : c'était M. de Morny. On sait ce qu'il allait faire en sortant de ce théâtre, où madame Ugalde, malgré son

admirable talent, fut à peine écoutée ce soir-là. Je ne prétends ni juger, ni approuver, ni condamner, ni absoudre M. de Morny, la physionomie la plus originale du second Empire.

Mais, en songeant qu'il- est mort à cinquante-: trois ans, on se demande ce qui serait arrivé s'il avait vécu quinze ans de plus. Il aurait très probablement supplié Napoléon III de renoncer à cet Empire libéral qui était la contradiction de son avènement et de son règne. La force, Dieu merci! n'est pas un principe; mais elle peut y suppléer momentanément, et, là où le principe manque, si la force abdique, c'est récroulement universel. Il n'était pag possible de faire tenir sous le même régime, et, pour ainsi dire, sous la même effigie, les violences du coup d'Etat et les libertés du ministère Ollivier. Louis XVIII, Louis-Philippe, avaient pu donner à la France des institutions libérales (et encore, vous avez vu ce qu'elle en a fait!).

Leurs Chartes n'étaient pas le démenti, la négation de leur origine; au contraire! Louis XVIII remplaçait un formidable despote; Louis-Philippe continuait et développait une monar-

chie constitutionnelle. Ils eurent des ennemis ; mais ces ennemis ne pouvaient alle'guer un fait qui justifiât leurs implacables rancunes.

Napoléon III était un rêveur que son nom, des prédestinations de race, des nécessités de situation, avaient poussé à agir. Une fois parvenu à son but, il aurait voulu reprendre son rêve d'utopiste pour le bien de l'humanité. M, de Morny était un roué, méprisant les hommes et sachant à quoi s'en tenir sur les moyens de fléchir les pasisions quand on cesse de les dompter. Il savait que Ton n'apaise pas les haines en les émancipant, et qu'on ne les amène pas à se désister en leur offrant la chance de se satisfaire. Parmi les anciens proscrits, les amnistiés républicains, factieux, récidivistes, démolisseurs de toute nuance, il n'y eut pas un seul bénéficiaire des concessions et des capitulations libérales, qui ne restât uniquement à ses propres yeux une victime du 2 décembre, gardant les mêmes droits aux représailles.

Il est bien entendu que, le 2 décembre et jours suivants, je ne fis pas toutes ces réflexions. Le coup d'Etat et les ébauches d'émeute passèrent

par-dessus nos têtes ; nous n'y prîmes d'autre part que ce mot de mon convive, devenu mon ami :

— Quel bonheur que Paul ne sôit pas à Paris! Il se serait fourré au plus épais! Pourtant, ajouta Jacques avec un gros soupir, je voudrais bien le voir; il y a bien longtemps que je n'ai reçu de ses nouvelles !

^ Le 27 avril, je fus très surpris de ne pas le

trouver à notre rendez-vous habituel. Même surprise le lendemain et le surlendemain. Le 3o, mon concierge me remit le billet suivant :

a M. A. P. est prié par un ami de venir dîner aux Frères provençaux, jeudi, 3 mai, à sept heures. Il demandera au maître d'hôtel le cabinet numéro i5. »

%^ Etait-ce une mystification? Elle n'eût pas été

très spirituelle. D'ailleurs, la curiosité eût suffi à me faire courir tous les risques et braver tous les mauvais plaisants. J'arrivai à l'heure indi-

^' • quée. Le maître d*hôtel, silencieux et correct,

m'ouvrit la porte du mystérieux cabinet. J'entrai et j'eus un éblouissement. L'éclairage était magnifique. Debout, près de la table étincelante de bougies et de candélabres, Jacques, complè-

tement habillé de neuf, me tendait les bras avec un bon sourire. Il rayonnait. 11 avait à sa droite une jeune femme, à sa gauche un jeune homme.

Si vous vous souvenez des tableaux et des gravures qui nous repre'sentent Primavera, la Jeunesse est le printemps de la vie. le printemps est la jeunesse de Vannée^ vous pouvez vous figurer Pidéale beauté de ces deux êtres qui semblaient faits Fun pour l'autre. Gounod et le marquis d'Ivry n'auraient pas rêvé d'autre type pour Roméo et Juliette, Victor Massé pour Paul et Virginie, Lamartine pour Jocelyn et Laurence, . Gœthe pour Hermann et Dorothée.

— Ma belle-fille Diana I mon fils Paul! dit Jacques avec une expression d'orgueilleuse joie. ^

Paul n'avait pas vingt ans, Diana en avait seize.

— Oui, reprit le jeune homme, Paul le réfracta ire, Paul le factieux, le tapageur, désormais rentré dans le rang. La vraie mine d'or, la voici! ajouta-i-il en me montrant sa femme — avec l'amour et le bonheur par-dessus le marché. Mes premiers travaux avaient réussi; mais

ils auraient tardé à me faire assez riche pour revenir en France et dédommager mon père de tout ce qu'il a souffert, de tous les chagrins dont Pavaient accablé mes fredaines. C'est elle, c'est ma Diana qui, en m'accordant sa main, en triomphant des résistances de sa famille, a complété pour moi ce qu'avait commencé la Californie... Nous vous raconterons ce petit roman... Avant tout, soyez remercié et béni pour le bien que vous avez fait à mon père!... Et maintenant, à table 1

— A table! répéta Jacques dont les regards se partageaient depuis un moment entre son fils et le potage apporté par le maître d'hôtel.

Je renonce à décrire ce dîner. Gargantua et Pantagruel en auraient été effrayés. Nous étions quatre, et il y avait à manger pour dix. Bisque d'écrevisses, potage Victoria, pâté de foie gras, timbale au macaroni, truite saumonée, homards en rémoulade, poulardes truffées, cèpes à la bordelaise, céleri à la moelle, pudding Nesselrode, que sais-je? Ananas, fraises, chambertin, closvougeot, château-margaux, Champagne de la

Veuve^ vieux Cognac... de quoi rassasier vingt moissonneurs et griser vingt mousquetaires... Mais ce qui attira le plus mon attention, ce qui redoubla ma stupeur, ce fut la façon homérique dont Jacques Morel attaqua ce prodigieux festin. On eût dit qu'il avait à se refaire d'un jeûne de quinze ans. Cette voracité en quelque sorte machinale (en médecine boulimie) m'humiliait profondément. Je comprenais que ma bonne œuvre avait été bien incomplète et que c'était par discrétion que Jacques avait eu Tair de se contenter des rosbifs de Richard- Lucas. De temps en temps, Paul regardait avec inquiétude son père, dont la pâleur faisait place à une rougeur alarmante.

Tout en dévorant, Jacques ne me perdait pas de vue. Je devinais qu'il méditait un toast en mon honneur. En effet, il se leva, les yeux fixés sur moi, tenant à la main son verre plein de vin de Champagne. Mais, aux premiers mots, la voix lui manqua, le verre s'échappa de ses mains; son visage se congestionna d'une manière eÛrayante, ses mains s'agitèrent dans une convulsion suprême. Il s'affaissa sur son siège,

foudroyé par une attaque. Cinq minutes après, il était mort.

Ses obsèques n'eurent pour cortège que Paul, Diana et moi. Il n'avait pas de chien, et il était riche depuis trop peu de temps pour avoir des amis.

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