DEUX POÈTES. — JOSEPH MÉRY ET JOSEPH AUTRAN
En juillet 1843, — l'année de Ponsard, disions-
nous, comme on dit Tannée de la comète ou de
la grêle, — une excellente troupe italiemne vînt
donner des représentations à Marseille. Elle
avait pour premier ténor IvanofF, qui, huit ans
auparavant, eut l'honneur d'être applaudi, au
Théâtre-Italien de Paris, à côté de Rubini et de
Lablache. IvanofF était un serf russe qui s'était
évadé pour chanter librement en France : Viva
la libertà ! Le feu sacré lui manquait. Sa figure, II. 16
son jeu, sa tournure se ressentaient de son origine; mais sa voix était délicieuse. It aurait pu adopter la devise de Fouquet : Quo non ascendant ? Personne n'a chanté mieux que lui le duo de la' prison, dans la Ga\:{a ladra^ et la charmante barcarole de Marino FalierOj de Donizetti.
En 1843, j'étais déjà, de longue date, collaborateur actif de la Galette du Midi, J'y étais chargé de la critique littéraire, et c'est à ce titre que je rendis compte — il y a cinquante-trois ans — des Prisons, de Silvio Pellico ; de Volupté, de Sainte-Beuve; de Stello, d'Alfred de Vigny; de la Confession d'un en/ant du siècle, d'Alfred de Musset; dt Simon et de Mauprat,de George Sand; des Chants du Crépuscule, dtYictor Hugo et des Mémoires de madame Lafarge.
Je devais même à cette braYQ Galette la couronne du martyre : un martyre en miniature- et une couronne de chardons. En 1889, un procès ridicule fut intenté à trois de mes meilleurs amis et à leur état-major royaliste, pour je ne sais quel délit politique. Ils eurent pour avocats MM. de la Boulie et Dugabé, qui rivalisèrent
d'éloquence, de verve et de spirituelle ironie. Le président du tribunal, M. Monnier des Taillades, jurisconsulte de premier ordre, mais orateur et écrivain grotesque, avait en assez médiocre estime la science et le talent de M. Rigaud, procureur du roi, et de M. Combemale, substitut, lequel mérite d'être immortel en la personne de son gendre M. Naquet.
Le bruit s'était répandu que le président avait dit, en parlant du procureur du roi et du substitut : « Ces messieurs ne sont pas forts ». Grande rumeur dans la ville. Émotion profonde dans le clan des juges, des avocats, des avoués, des greffiers et des huissiers. Écrivant à la Galette du Midi les diverses^ péripéties du procès, je me figurai que, en un temps où. Ton manquait impunément de respect au roi, à sa sœur, à ses fils, aux ministres, aux maréchaux, aux préfets, aux évêques et à une foule de personnages augustes ou vénérables, je pouvais risquer quelques innocentes plaisanteries aux dépens de trois magistrats de province. J'intercalai dans mon feuilleton les lignes suivantes : « M. le président a-t-il dit ou nVt-il pas dit que
MM. Nigaud et Tombe-mal n'étaient pas forts?
Peu importe, après tout. Dire du beurre qu'il est fort, est-ce le complimenter ? Un fort de la halle est-il plus aimable que le plus faiWe des académiciens? Lorsque vous êtes exaspéré d'une injustice, d'une bêtise, d'une catastrophe ou d'un scandale, vous ne dites pas : « C'est trop » faible I » mais : « C'est trop fort ! m
Total, six lignes; procès superposé au procès politique. Condamnation à mille francs d'amende et à quinze jours de prison. Quoique mon article ne fût pas signé, je payai l'amende avec les frais. Les quinze jours de prison furent faits par le gérant, un pauvre diable qui, au bout de la quinzaine, me déclara gaiement que jamais, dans toute sa vie, il n'avait mangé autant de perdrix, de bécasses, de lièvres, de poulardes, de truites, d'écrevisses, etc., et n'avait vécu en si bonne compagnie. Je le crois bien ! Trois grands criminels, dont deux comtes et un vicomte ! Quant à moi, je me livrai à un calcul d'arithmétique. Je reconnus que mes six lignes me coûtaient 200 francs la ligne, 17 francs la syllabe et 4 francs la lettre.
Mais j'y gagnai de resserrer mes liens d'amitié avec la Ga:{ette du Midi et surtout avec son digne rédacteur en chef, Henri Abel, une des physionomies les plus originales de la presse royaliste pendant ces années de luttes héroïques. Henri Abel, dans ses articles presque quotidiens, déployait tant de talent, de persévérance, de sincérité, d'énergie, que deux ou trois de nos journaux parisiens lui firent des propositions séduisantes. II. refusa, et ce fut peut-être . le plus spirituel de ses traits d'esprit. Abel, transféré à Paris, dans un bureau de la rue du Croissant ou de la rue Montmartre, sous un ciel bas et pluvieux, Âbel ne pouvant plus sortir sans parapluie, se crottant daîis les quartiers boueux, ne voyant plus le soleil et la mer, aurait probablement perdu les trois quarts de sa v^aleur. Jamais type marseillais ne fut plus complet et plus pur (dans tous les sens du mot). 11 avait beaucoup d'accent, et cet accent, loin de déplaire, semblait le sel de sa causerie. Il ne voyait rien au delà de la Cannebière, des Catalans et du château 4'If. En fixant longtemps ses regards
sur un gigot de mouton, il le changeait en
bouillabaisse. Sa politique même était essentiellement marseillaise. Sa bonne grosse tête, carrément posée sur ses épaules, n'avait jamais laissé pénétrer dans son cerveau un atome de ce scepticisme qui caractérise Tesprit parisien. Profondément religieux, la légitimité était pour lui un dogme de plus, un article de foi aussi indiscutable que le mystère de la sainte Trinité. Tandis que Marseille croissait tous les jours en prospérité, en bien-être, en luxe, en activité industrielle et commerciale et s'enrichissait à en crever, tandis que le bon Abel signalait, tous les malins, les méfaits de Louis-Philippe et du juste-milieu, convaincus, comme chacun sait, de ruiner et de déshonorer la France, on l'aurait bien étonné, consterné et peut-être indigné, si on lui avait prédit quMl viendrait un moment où les princes d'Orléans seraient légitimes, où les injures, les colères, les haines, les représailles de 1843, se changeraient en hommages, et où les rares survivants de son époque arriveraient, par comparaison, à regretter cet abominable juste-milieu.
Pour le moment, Henri Abel transplanté à
Paris, c'eût été quelque chose comme le Baobab {Arbos gigantea), dans le jardinet à bordures de buis, de Tartarin de Tarascon.
Le 1 1 juillet, il m'écrivit une lettre très aimable pour m*engager à venir entendre Ivanoiï dans Lucia de Lammermoor. Le post-scriptum était encore plus intéressant que la lettre; Abel ajoutait ; « Ivanoff et Lucie sont pour vous d'anciennes connaissances. Je vous promets quelque chose de mieux. J'espère vx)us faire déjeuner avec nos deux poètes; Tun à l'apogée de sa gloire, l'autre, destiné peut-être à une célébrité plus solide : Joseph Méry et Joseph Autran.
Le surlendemain, je faisais mon entrée peu triomphale dans la vieille cité phocéenne; je me déballais à l'hôtel du Luxembourg, tenu par Parrocel, Avignonnais de la même famille que les peintres, et dont le fils, après fortune faite, est devenu propriétaire d'une charmante villa où se réunissent, chaque été, Ics/élibres provençaux et quelques littérateurs parisiens, sous la gracieuse présidence de madame Adam.
J'étais à peine rajusté, peigné et brossé, que Henri Abel arriva, heureux de m'annoncer que
les deux poètes avaient accepté son invitation; qu'il leur avait adjoint deux amis, Sébastien Berteaut et le baron Gaston de Flotte, et que nous déjeunerions le lendemain, à midi, à la Réserve^ chez Roubion.
Je connais peu de restaurants mieux situés, plus pittoresques, plus appétissants que cette Réserve, fréquentée par tous les gourmands de Marseille, et Dieu sait s*il en manque! Figurezvous, vers le milieu- de la merveilleuse Corniche, saturée d'air vif, de rayons de soleil et d'odeurs salines, une sorte d'immense belvédère à galerie» extérieures, élevé à i5o mètres au-dessus du niveau de la plage, et où Ton monte par des allées sinueuses, en pente douce, à travers des massifs de plantes grasses, de myrtes, de cytises des Alpes, de cèdres de Virginie et de fleurs de la saison. Une fois assis autour d'une table, dont la nappe, éblouissante de blancheur, disparaît presque sous une masse de coquillages, d'oursins, de moules, de sardines fraîches et d*olives farcies, on ne sait pas si l'on doit manger ou regarder, La vue est si belle! La Méditerranée rachète son manque de grandeur par une grâce
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familière qui semble mettre une caresse dans chacune de ses vagues. Au loin, ces vagues font l'effet de légers plis où les rayons du soleil' se jouent avec une incroyable variété de tons et de demi-teintes. Plus près, elles s'enroulent comme des feuilles d'acanthe relevées d'un ourlet d'azur et de lumière, et, quand elles viennent se briser sur le bord avec un imperceptible murmure, elles ont Tair de nous dire qu'elles ne sont pas faites pour noyer, mais pour bercer. A l'horizon, une brunie transparente, irisée, que la mer exhale comme son souffle et qui va se perdre sur les flancs boisés et les cimes pelées de Montredon; un vaisseau immobile, dont le joyeux équipage fait probablement la noce dans les cabarets et les tavernes du vieux port; des voiles latines auxquelles les alcyons et les goélands, voltigeant sur la plage, semblent avoir prêté leurs ailes. Il est bien entendu que ces velléités descriptives ne me sont venues que plus tard ; ce jour-là, j'étais tout entier aux convives d'Henri Abel.
Méry revenait de Paris, où il avait passé l'hiver, grelottant, disait-il, sous une triple ou qua-
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druple enveloppe de flanelle, de tricot, de pardessus et de manteaux. Sa facilité prodigieuse, son prestigieux talent d'improvisateur, sa verve paradoxale et gasconne, n'avaient jamais brillé de plus d'éclat que pendant ces dernières saisons. Les Parisiens le croyaient cosmopolite, Hindou, naturalisé citoyen de Bombay, de Delhi, de Bénarès ou de Lahore, habitué des jungles du Bengale et de Ceylan, parce que, dans sa curieuse trilogie indienne, — Héva, la Floride, la Guerre du Ni^am, — il avait étalé des trésors de couleur locale. La vérité vraie, c'est qu'il n'était pas sorti de Marseille, et que ses causeries du soir, au Cercle des Phocéens, avec les officiers de marine et les capitaines au long cours, lui avaient tenu lieu de voyage et de palette. Son exubérante imagination avait fait le reste, et si bien fait, que, sa trilogie ayant balancé,, dans la Presse, l'énorme succès des Mystères de Paris et du Comte de Monte-Cristo dans le Journal des Débats, madame Emile de Girardin venait de lui témoigner sa reconnaissance en l'adoptant comme un des premiers ténors de son salon et en lui offrant un mer-
veilleux encrier où toutes les scènes de ses trois romans étaient reproduites par un habile artiste.
Au physique, Méry était fort laid; mais le sobriquet de Christ des singes, inventé par Théophile Gautier, donnerait une idée fort inexacte de cette laideur, qu'on oubliait en l'écoutant. Les singes ont de petits yeux et le museau allongé, et le trait caractéristique de la figure de Méry était l'aplatissement d'un nez eflVoyablement camard entre deux grands yeux pétillants d'esprit.
Joseph Autran, plus jeune que lui d'une dizaine d'années, offrait un type absolument contraire. Il n'avait du Méridional que le don de versification facile, instantanée, qui alla augmentant jusqu'à la fin, et auquel il dut de mourir sans s'en apercevoir, entre deux hémistiches. Il était déjà excessivement myope, en attendant, hélas I la quasi-cécité, qui devait assombrir les dernières années de sa vie. Ses yeux au regard fin, disparaissaient sous ses lunettes, ce qui donnait à sa physionomie une expression vague de nonchalance et quelquefois d'ennui.
ÏI parlait peu, laissant volontiers la parole à son étincelant et intarissable aîné. On pouvait croire quUl avait à faire un effort pour parler, et que ce qu'il allait dire ne lui semblait pas valoir cet effort. Mais, quand il se décidait, un trait d'une spirituelle bonhomie ou d'une délicate malice servait à apprécier à sa juste valeur sa faculté d'observation et son intelligence aiguisée, maintenue dans le fourreau. Il n'avait encore publié que de beaux vers à Lamartine partant pour l'Orient, des vers non moins réussis, dont le jeune colonel, duc d'Aumale, était le héros, et . un recueil poétique dont les pages les plus remarquables prirent plus tard leur place dans le magnifique volume des Poèmes de la Mer, Ce recueil s'appelait modestement Ludibria ventis. Pour le moment^ Méry était bibliothécaire de la Ville, avec liberté d'être partout, excepté dans sa bibliothèque ; Autran, sous-bibliothécaire, à 1800 francs d'appointements.
Il y a des hommes, fort distingués d'ailleurs, qui paraissent nés pour être partout et toujours les seconds de quelqu'un. Sébastien Berteaut, secrétaire de la Chambre de commerce, était, par
nature, par habitude et par goût, le second de Méry. Il avait du mérite à ne pas le haïr, de même qu'une doublure, au théâtre, est digne d'une estime particulière si elle ne déteste pas son chef d'emploi. Il me souvient d'avoir lu, dans une des pièces les plus amusantes de Labiche, une scène où tous les personnages étaient aussi bêtes les uns que les autres. Seulement, quand Geoffroy, Toracle de la société, avait prononcé un mot à prétention et à effet, Lhéritier répliquait : « J'allais le dire. » C'était le cas de Sébastien Berteaut, chaque fois que Méry lançait une fusée, contait une anecdote, effarait le bourgeois à l'aide d'un paradoxe saupoudré de sel attique ou de poivre de Cayenne. Sa figure expressive, toujours sur le jwf-v/ve, disait à quiconque savait deviner sans entendre: «J'en ferais bien autant; je n'aurais pas moins de verve et d'imprévu; je raconterais tout aussi bien ce qui n'est pas arrivé; mais ce diable d'homme me coupe la parole. » Ce qu'il y a de curieux, c'est que Berteaut ne se serait pas
vanté : comme il se rattrapait, quand Méry
n'était plus là! Quinze ans après, je le renconn 17
2gO MBS MÉMOIRBS
traî chez Taimable et regretté Amcdée Achard. II y avait là des convives, qui n^étaient pas tout à fait les premiers venus : M. Buloz, Maxime du Camp, Anatole de la Forge, aujourd'hui très grand personnage, alors simple homme d'esprit, Edmond Texier, Eugène Bourgeois, Paul de Saint-Victor, Offenbach* — Sébastien Berteaut tenait le dé avec un aplomb imperturbable. Il parlait à peu près seul, et son brillant auditoire n'avait Pair de le trouver ni trop bavard, ni trop ennuyeux, ni trop ridicule. Dix années s'écoulèrent ou s'envolèrent. En 1872, je retrouvai Berteaut à Cannes; je lui rappelai sa soirée triomphale chez Amédée Achard. Son visage s'il* lumina, et il me répondit : « Si me souviens I La grande victoire de Marseille contre Paris ! » Le baron Gaston de Flotte n'était, le second ni de Méry, ni d'Autran, ni de personne, mais de lui-même. Il y avait en lui deux hommes ; le savant et le poète ; l'érudit consciencieux et l'homme d'imagination* Ces deux hommes se débattaient dans un perpétuel antagonisme. Fervent catholique, fougueux légitimiste, le baron de Flotte s'ordonnait à lui-même de ne juger les réa-
lités de la vie publique et privée que d'après des renseignements sérieux et des vraisemblances authentiques. Poète, il se persuadait qu'il était généralissime des armées d'Henri V, pouf tout le littoral de la Méditerranée. Il se voyait, en rêve, commandant cinquante mille hommes, aux cris de Vive le Roi! entre une double haie de drapeaux blancs, au milieu d'une population en délire. Quand il se réveillait, il lui fallait quelques heures pour se convaincre que les choses ne se passaient pas tout à fait ainsi. Afin de se consoler de sa déconvenue, il gardait pour les confidences intimes le titre de généralissime honoraire. Il était de ceux qui, en perdant leurs illusions, ne se regardent pas comme dispensés de conserver leurs croyances. Son poème de la Vendée^ recommandable , mais retardataire, ne lui donna pas la lueur de notoriété qu'il dut à son petit livre sur les Bévues parisiennes. Il s'y mît tout entier, mais il y mît aussi une eau-de*vie sous le pseudonyme de vin de Champagne. Il prit Cognac pour Epernay, et ses victimes en profitèrent pour s'égayer un peu à ses dépens«Tout en célébrant ses louanges^
je relevai cette singulière distraction, ce qui nous brouilla pendant un semestre. Mais, avec cette excellente nature, les nuages se dissipaient vite, et nous ne tardâmes pas à redevenir bons amis. Sa plus vive épigramme était de m'appe- 1er « Parisien». Ses susceptibilités, ses boutades tenaient aux conditions mêmes de sa littérature et de sa poésie. Condamné ou se condamnant à rester provincial, il n'en avait pas moins, de temps à autre, la nostalgie de ce Paris qu'il croyait haïr, mais qui distribuait la célébrité. Il offrait le modèle du lettré de province, — dans la plus haute acception du mot, — qui voudrait entendre Paris emboucher en son honneur toutes les trompettes de la Renommée, sans quitter le coin de son feu, sans renoncer à ses chères habitudes, aux petites jouissances de son intérieur, aux dorloteries dp sa femme et de ses enfants, aux promenades sur le cours, au plaisir de pouvoir appeler tous les passants par leurs noms et prénoms, au bézigue avec les amis et aux chefs-d'œuvre de sa cuisinière. Pour le baron de Flotte, Paris était le monstre qui épouvante et la sirène qui attire, le gouffre mau-
dit et le palais enchanté, le jardin aux pommes d'or et le rivage sinistre aux fruits pleins de cendres. Je sais bien que Ton a toutes les distinctions imaginables; qu'on est président ou secrétaire perpétuel de Pacadémie du chef-lieu, membre de toutes les sociétés savantes, correspondant de rinstitut de Copenhague ou de Chicago, décoré de plusieurs ordres étrangers, appelé, à chaque inauguration d'édifices publics ou de statues de grands hommes, à prononcer un discours ou à lire en public une ode, traité d'éminent et parfois d'illustre collaborateur par le journal de la localité à qui l'on confie prose et vers. Mais ce n'est pas la même chose. Comme on préférerait le moindre grain de mil, quatre lignes dans le Figaro, une place à la vitrine de la Librairie Nouvelle, une poignée de mains de Sarcey en plein boulevard, ou même une épigramme d'Aurélien Scholl!...
Ce jour-là, nul ne contestait à Méry le droit de parler beaucoup. Il arrivait de Paris. Pendant l'hiver et le printemps, les journaux avaient retenti de son nom. On le savait mêlé au grand événement littéraire de 1843, la première repré-
sentation de Lucrèce^ de Ponsard; il possédait à fond tous les mystères du salon de madame Emile de Girardin. Que de chances d'être encore plus intéressant, encor.e plus amusant qu'à l'ordinaire I Et ce n'est pas peu dire. Henri Âbel l'avait averti que j'étais venu d'e/ï Avignon, sous prétexte d'entendre Ivanoffet la troupe italienne, mais, en réalité, pour le voir, le connaître, pour me rassasier de nouvelles parisiennes. Il fut bon prince, ne se fit pas prier, et me dit gaiement, dès le début du déjeuner^ en dégustant l'inévitable bouillabaisse :
— Voyons, cher Monsieur, que vous faut-il ? Le château d'If? Le voici à l'horizon. La cellule d'Edmond Dantès? celle de l'abbé Faria? On vous les montrera pour 5o centimes chacune.
Mercedes? la belle Mercedes? Elle est ici, et vous n'auriez qu'à redescendre l'escalier pour la contempler à votre aise. Avez-vous remarqué, dans le petit salon d'en bas, cette jeune femme au profil romain, d'unç beauté sculpturale, qui tient les écritures ?
— Oui, je l'ai entrevue en passant ; elle est merveilleusement belle/
^ — Eh bien, pour le commun des martyrs, cette femme s'appelle madame Roubion ; pour nous, elle se nomme Mercedes, C'est en la regardant que Dumas a rêvé ce type qui a fait le tour de l'Europe.
Je me souvins alors que, onze ans auparavant, à l'époque du procès du CarlO'Alberto (voy. le premier volume de ces Mémoires), Méry, au café Bodoul, avait, pendant toute une soirée, improvisé une Sémiramide à côté de celle de Rossini. Je craignis une variation brillante dans le même genre et j'essayai de le ramener à la question.
— Puisque vous voulez bien, lui dis-je, vous prêter à la curiosité d'un pauvre homme qui s'est cru un moment Parisien, et qui n'est plus qu'Avignonnais, je vous demanderai ce que nous devons décidément penser de M. Ponsard et de sa fameuse Lucrèce. Est-ce un chefd'œuvre? est-ce une attrape?
— Attrape plutôt que chef-d'œuvre; mais cette attrape a eu pour complices je ne sais combien d'hommes illustres ou graves, députés, pairs de France, ministres, magistrats, profes» seurs de Sorbonne, académiciens, qui atten-
daient depuis treize ans leur revanche d^Herm nanû Le moment était favorable, le terrain bien, préparé. La réaction avait commencé sous les traits de mademoiselle Rachel. L^année dernière, en novembre ou décembre, le bruit se répandit, au Divan Le Peletier, à PAcadéniie, sur le boulevard et dans les salons, qu^un poète inconnu, un AUobroge, originaire de Vienne en Dauphiné, nous apportait une tragédie pour nos étrennes... oh! mais une tragédie comme on n^en avait plus vu depuis le grand siècle ; tragédie extraordinaire qui se rapprochait et s'éloignait à la fois du vieux moule classique, qui ressemblait aux chefs-d'œuvre de Corneille et de Racine et qui était tout le contraire; qui rétablissait les traditions et rompait avec elles, qui faisait également la leçon aux routiniers et aux» novateurs, et qui, d'un seul alexandrin, allait enfoncer Hugo et Dumas.
» Bientôt ces rumeurs s'accréditèrent et se précisèrent. La tragédie existait, en cinq actes, en vers, avec deux récits et un songe. Le jeune poète venait d'arriver à Paris, patronné par Charles Reynaud, son caniche, et par Achille
Ricpurt, son cornac. Il s'était logé à l'hôtel Corneille, pour avoir l'illusion du ches[ soi et contempler TOdéon en ouvrant sa fenêtre.
Bientôt nous sûmes que les répétitions commençaient, que la première représentation était annoncée pour la fin de mars ou les premiers jours d'avril, et que directeur, caissier, régisseur, acteurs, actrices, comparses, machinistes, souffleurs, débordaient d'enthousiasme. Ce qu'il y avait de divertissant, c'est que le directeur était Bocage, l'acteur romantique par excellence, qu'il s'était chargé du rôle de Brutus, et que Dumas, le César du drame moderne, aurait eu le droit de lui crier : — Tu quoque, mi Brute l
» Un soir, j'allai chez madame Emile de Glrardin ; je la trouvai soucieuse et sombre, bien qu'entourée du groupe de ses fidèles, Lamartine, Hugo, Dumas, Théophile Gautier, Dujarrier, Cabarrus. Le Théâtre-Français se préparait à jouer sa Judith, et elle ne pouvait se dissimuler que, malgré le nom magique de mademoiselle Rachel, la veuve de Béthulie faisait moins de bruit que l'épouse de CoUatin. Il
est vrai que Judith, pour sauver sa vertu, assassinait Hoiopherne, et que Lucrèce, pour venger la sienne, s'assassinait elle-même : ce qui est plus rare et plus tragique.
» Après les premiers compliments :
» — Et Lucrèce? me demanda la grande Delphine.
» — Elle va son petit train d'honnête femme, répliquai-je ; mais elle serait bien attrapée si je la gagnais de vitesse.
» — Que voulez-vous dire?
» Au lieu de répondre, je continuai :
» ' — Savez-vous, Madame, que ce serait une jolie malice ! dépister tous les admirateurs d'une tragédie dont ils ne connaissent pas un vers, en publiant, cinq jours d'avance, dans cinq feuilletons de la Presse, une fausse Lucrèce, qu'ils ne manqueraient pas de prendre pour la vraie?
» — L'espièglerie serait peut-être un peu violente, dit la Muse de la patrie, dont le regard vif démentait les paroles. D'ailleurs, qui pourrait accomplir ce tour de force?
» — Je puis toujours essayer, dis-je, en prenant mon air le plus modeste.
» — Quoi, Méry, vous feriez cela? Pourquoi pas? vous en êtes bien capable! s'écria-t-elle, tandis que l'éclair de ses beaux yeux et le frémissement de ses lèvres trahissaient son véritable sentiment. Hugo et Dumas répétèrent comme deux échos : « Quoi ! Méry, vous ferlez cela? » — Lamartine, silencieux et rêveur, regardait le plafond.
» Le surlendemain, je portai à la Presse le premier acte de ma Lucrèce, Dujarrier m'arrêta au passage et me dit :
» — La bourgeoise vous prie de ne rien donner à la composition avant d'avoir causé avec elle...
» — C'est clair I murmurai-je en filant vers les Champs-Elysées. Elle a réfléchi; c'est une reculade, et j'y suis pour mes trois cent vingtquatre vers...
)) Je n'avais deviné qu'à demi. La bourgeoise, comme l'appelaient Dujarrier et Gautier, commença par me dire :
» — J'ai consulté quelques-uns de nos amis; Ils sont d'avis que, dans le feuilleton de la Presse, nous montrerions un peu trop le bout de l'oreille... Tout le monde sait que le journal
est à moi et que Judith est sur Taffiche du Théâtre-Français. Les mauvaises langues diraient que ce petit complot s'est organisé dans mon salon, que nous avons voulu écraser dans son œuf Paiglon allobroge... Voyons, mon ami! lisez-moi votre manuscrit!...
» Je lus les premières scènes... — Bravo!
bravo! s'écria-t-elle... En vérité, ce serait trop dommage de laisser se perdre de pareilles perles!...
» — Mais, alors, comment faire?...
— Rien de plus simple; n'avons-nous pas le Globe, de notre ami Granier de Cassagnac ? Sa politique est à peu près la même que celle de la Presse, avec une nuance plus ministérielle, plus autoritaire. Nous nous prêtons, il se donne; il est tout dévoué à mon mari, à Victor Hugo, qui est un pince-sans-rire, et qui, au fond, dé sire ardemment voir ce croc-en-jambe faire trébucher son futur vainqueur... Le Globe n'a pas encore beaucoup d'abonnés; Cassagnac sera en* chanté de cette aubaine... Donnez! J'en fais mon affaire...
» Le premier acte de Lucrèce parut, trois jours
SECONDE JEUNESSE 3oi
après, dans le feuilleton du Globe, cinq jours avant la première représentation de celle de Ponsard. L'effet de surprise fut prodigieux dans le camp des académiciens et des hommes politiques. Quoi qu'en aient dit depuis lors les Pasquier, les Mole, les Duchâtel, les Salvandy, les Rémusat et autres fortes têtes de l'Institut, du Parlement et des ministères, ils y furent tous pris, complètement pris; mais bientôt on se ravisa; comment supposer qu'un poète, à son début, jouant une si grosse partie, eût permis à un journal de déflorer son œuvre? D'ailleurs, nous sûmes, dans la journée, que le directeur de rOdéon et son état-major s'apprêtaient, en cas de récidive, à nous intenter un procès. Il y eut donc un contre-ordre, auquel je dus obéir. Mon premier acte resta suspendu dans le vide... Pendent opéra m/errtfpfa... Ponsard, en somme, n'y perdit rien, au contraire. Toutes les illustres dupes de la première heure mirent leur amourpropre à soutenir, d'abord, qu'elles ne s'y étaient pas méprises une minute; ensuite, que mon improvisation, bâclée en une nuit, ne faisait que mieux ressortir les beautés de la tragédie origi-
302 MES MIÉMOIRES
nale, . Bref Lucrèce eut un immense succès; Ponsard fut, pendant toute la saison, ThoTime à la mode; Judith tomba; les Bur graves tombèrent. D'autres Burgraves, dont les burgs sont situés, non pas sur le Rhin, mais sur la rive gauche de la Seine, déclarèrent que la littérature française était sauvée, qu'une nouvelle ère commençait pour notre patrie, notre poésie et notre théâtre, que les barbares de i83o allaient rentrer dans leur néant, que Ton n'avait plus qu'à monter au Gapitole, à rendre grâce aux dieux et à laver jusqu'au marbre que M. Hugo avait touché...
— Mais enfin, cette Lucrèce?...
— Une excellentissime tragédie de collège, qui a profité du long sommeil de Melpomène pour faire croire qu'elle était neuve à force d'être antique; quelques lueurs cornéliennes dans un ciel pâle et grisâtre dont les étoiles s'appelaient Ducis, Marie-Joseph Chénier, Arnault, Jouy, Luce de Lancival, Baour-Lormian, Viennet, Raynouard. « Il faut qu'on nous déteste bien, me disait Dumas, pour qu'on applaudisse ainsi de pareilles sornettes. >:|
SECONDE JEUNESSE 3o3
— et Et moî, répliquait Hugo avec une majesté léonine, j'aime mieux voir les jeunes gens s'occuper de cette façon que fréquenter l'estaminet. » Lucrèce est sans doute supérieure à Sjrlla, à Sigismond de Bourgogne et à Omasis; mais elle ne vaut ni le Louis XI de Casimir Delavigne, ni le Caligula d'Alexandre Dumas, ni...
Ici Méry me montra d'un coup d'œil Joseph Autran, qui rougit comme un coupable pris en faute, et abusa de sa myopie pour rapprocher son nez de son assiette...
— Ni la Fille d'Eschyle^ parbleu! s'écria Gaston de Flotte avec un bon sourire ; la Fille d'Eschyle^ par M. Joseph Autran, ici présent.
Et se tournant vers moi :
- Il faut vous dire, cher Monsieur, que j'étais au Cercle, trois ou quatre jours après la première représentation de Lucrèce, afin de lire tous les feuilletons qui en rendaient compte. Devinant qu'il n'y avait pas proportion entre la valeur de l'œuvre et son succès, et que Ponsard profitait d'une réaction hostile au drame moyen âge, je dis à Autran, venu comme moi pour
avoir des nouvelles : « Ce qu'il y a d'effrayant, c'est la quantité de Virginies^ de Céthégus, de Brutus, de Scévolas, de Marins, qui vont fondre sur nous à la suite de ce succès étourdissant ! » Puisy m'adressant à notre cher poète :
» — Et vous, lui dis-je, est-ce que cela ne vous tente pas?
» Le sournois s'esquiva sans mot dire. Trois semaines après, il me dit :
» — C'est fait!
— Quoi donc?
— Une étude antique, la Fille d'Eschyle.
Il me l'a lue avant de l'envoyer à Dumas. C'est vraiment très beau...
Et le baron-poète, doué d'une . merveilleuse mémoire, se mit, malgré la pantomime suppliante de Joseph Autran, à réciter les beaux vers, où se développe le caractère du vieil Eschyle et où se fait pressentir le dénouement :
Dure loi, que les dieux firent peser sur nous, Et qu'en vain le vieillard conjure à deux genoux! Avoir senti longtemps dans sa poitrine émue Un vivace foyer que chaque vent remue.
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Feu divin, d'où jaillît Péclair des passions, Énergique aliment de nos créations; Puis un jour, — jour amer! — en soi-môme descendre, Et du feu disparu ne trouver que la cendre; ' Sentir une âme éteinte au fond d'un corps vivant; N'être plus qu'un trépied sur qui souffla le ventî" . Voilà le deuil sans nom, voilà l'ignominie !
La plus cruelle mort est celle du génie.
Malheur à qui reçut cet hôte jeune et beau.
Pour devenir un jour son aride tombeau!...
Tous les convives applaudirent avec enthousiasme. Sincèrement ému, je tendis la -main au noble et pur poète, qui, les larmes aux yeux, se jeta dans mes bras. Cette accolade fut le prélude d'une amitié de plus de trente ans. Qui m'eût dit, ce jour-là, que le brillant succès de cette Fille d'Eschyle serait contrarié par une République tout autre que celle d'Eschyle, de Sophocle et de Méganire; secondement, que Joseph Autran, alors presque inconnu, succéderait à l'Académie française au poète de Lucrèce; enfin, que Ponsard, chef de l'école du bon sens, mourrait à cinquante-trois ans pour avoir trop fait tout ce que le bon sens interdit?
Ce cordial et charmant déjeuner nous avait tous mis en belle humeur. En sortant de table, Méry me dit :
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— Venez, que je vous fasse voir de près notre belle Mercedes!
En effet, elle était bien belle! belle comme Giula Grisi dans Norma, Sa beauté avait un caractère calme et grave, moins rare qu'on ne le pense chez nos filles du Midi, que l'on suppose toujours vives, rieuses et fringantes. Il était facile de comprendre que l'auteur de Monte- CristOj presque Marseillais d'adoption, l'eût re» gardée, admirée, copiée et idéalisée. Son profil, d'une pureté exquise, était digne de tenter nos grands artistes. Son front, magnifiquement modelé, se dessinait sous les bandeaux de ses cheveux d'un noir à faire paraître grises les ailes de t
corbeau. Son buste large et puissant, ses splendides épaules sans la moindre exagération d'embonpoint, ressemblaient à une protestation contre la gracilité de nos beautés modernes, au silencieux défi lancé par une statue de Phidias ou de Praxitèle à nos poupées de salon et de boudoir En voyant ses admirables yeux noirs, frangés de longs cils, se baisser sur une feuille de papier, on rêvait de Corinne écrivant à Oswald ou de Lesbie écrivant à Catulle... Horreur! les mots
et les chiffres qui s^alignaient sous cette main sculpturale, c'*étaient:« Hors-d'œuvre, 8 francs; Bouillabaisse, i5 francs; pilau aux moules et aux ortolans, 22 francs; perdreaux truffés, 36 francs », etc. Profanation!
Ce que c'est pourtant qu'une différence de date! Ce jour-là, juillet 1843, Tamphitryon re-. garda la dame plus que l'addition. Trentequatre ans après, en avril 1877, j'eus le plaisir de réunir à la Réserve quelques confrères et quelques amis. C'était le même ciel, la même mer, la même plage, le même horizon, la même corniche, les mêmes allées, le même belvédère, la même galerie, le même menu, la même Mercedes au comptoir. Cette fois, je regardai l'additioii plus que la dame, et peu s'en fallut que je n'eusse, comme Gil Blas, une dispute pour récot.
— Je ne vous lâche pas, me dit Méry, tandis que nous alternions entre la fumée de nos cigares et quelques bouffées de bon air. Vous nous restez encore quelques jours, n'est-ce pas?... Ivanoff chante, demain soir, Percy dans Annd Bolena, et vous savez que c'est son
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triomphe : Vivi tùy te ne congiuro. Le matin, je vous conduirai chez un de mes meilleurs amis, M. Blanc de Radasse, et vous mangerez chez lui un gibier tel, que les plus hardis chasseurs n'en trouveraient ni dans les profondeurs de la forêt Noire, ni sur les montagnes Rocheuses, ni sur les pics des Alpes et des Pyrénées, ni dans les Highlands, ni au Caucase, ni dans les parcs des grands seigneurs anglais, ni dans les récits de M. de Crac...
— Et quel est donc ce gibier merveilleux?
-^ Une brochette de douze becfigues, dont
chacun revient à 856 francs 40 centimes.
Le lendemain matin, par une chaleur qui n'excédait pas encore 29 degrés à Pombre, mais qui promettait davantage, nous nous acheminions, le poète et moi, au pas de promenade, vers la villa de M . Blanc, située à un kilomètre des Aygalades. Méry me dit :
— Cet original de Blanc de Radasse est légitimiste^ abonné à la Ga:{ette du Midi.,. Il vous a lu, il sera ravi de vous connaître.
Puis il reprit en souriant :
— Il vous semble peut-être extraordinaire
SECONDE JEUNESSE . 3og
que l'auteur de là Villéliade soit lié avec tant de partisans de la royauté légitime?...
— Puisque vous m'en parlez, fis-je, je vous répondrai franchement, comme si nous nous connaissions depuis dix ans. Lorsque la Villéliade parut, j'étais au collège en seconde, libéral y comme nous Tétions tous , sous le ministère Villèle dans les collèges de Paris... ^Votre charmante «atire fit les délices de toute la classe, y compris notre professeur... Dans ma famille, royaliste d'ancienne date, j'entendais dire : a Soit! Nous passerions à ces jeunes poètes le Jean Bàrt du garde-meuble^ le Neptune d'eau douce, et tant d'autres jolis traits qui se bornent à effleurer l'épiderme; mais pourquoi, après avoir traité leur poème d'innocent badinage, après avoir invoqué le souvenir rassurant de Boileau , du Lutrin et des chanoines de la Sainte -Chapelle, ont-ils trahi leur arrièrepensée par le terrible épilogue :
Panthéon! ta croix d'or s'éclipsa sur ton dôme! 2
Sous les parvis sacrés de la place Vendôme J
La terre tressaillit, et l'oiseau souverain .1
S*agita radieux sur son socle d'airain ! i
3lO MES MÉMOIRES
Vous étiez donc bonapartiste , ce qui est une singulière façon d'être libéral?
— Je n'étais rien du tout. Écoutez-moi... Jt n*ai jamais eu d'opinion, et je maintiens que, de toutes les opinions, c'est la meilleure, parce que c'est celle qui nous expose le moins aux désillusions et aux mécomptes. Voilà, j'en suis sûr, que vous vous dites : « Ce n'est pas étonnant; Méry est le paradoxe fait homme. » Eh bien, suivez mon raisonnement : de deux choses l'une ; ou vous êtes de l'opinion du gouvernement, et alors vous n'avez pas à vous en occuper; le gouvernement pense pour vous, vous payez pour lui, et vous êtes quittes; ou vous êtes d'un avis contraire, avec un désir furieux de le renverser. Alors, qu'êies-vous ? républicain? Non, n'est-ce pas? Le mot seul de république vous fait frémir et vous rappelle des souvenirs épouvantables. Légitimiste? bon, très bien, plus beau que nature, et mes excellents amis, Gaston de Flotte et Henri Abel, si convaincus, si dévoués, si chevaleresques, excitent mon admiration... Mais, s'il est prouvé que vous ne pouvez arriver à Henri V qu'en pas-
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sant par la République, dangereux passage 1 Celui des Thermopyles n'a tué que trois cents hommes. Une nouvelle révolution? soiti Elle arrivera quand nous nous y attendrons le moins; il y aura toujours à Paris un peuple pour la faire, et une bourgeoisie pour la laisser faire; mais vous avez trop de bon sens pour croire que cette armée de Pémeute, depuis l'ouvrier du faubourg Antoine jusqu'au repris de justice , se donnera de nouveau la peine de dresser des barricades et de bousculer une monarchie pour rétablir Henri V sur le trône de ses pères. Non, vous auriez fatalement la République, et, en supposant qu'elle ne fût pas née viable, gare le troisième larron 1 C'est pourquoi je reste paisible entre Virgile et Lamariiae.. . Ce gouvernement, à tout prendre, n'est ni féroce, ni -méchant, ni dilapidateur, ni bête... Je renonce à chercher le mieux en risquant de trouver le pire...
Quel être paradoxal, ce Méry! Et dire qu'il déraisonna ainsi pendant un gros quart d'heure I
— Nous parlions de la VilléliadCj lui dis-je pour le ramener à la question.
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— Donc, reprit-il, il y a quelque vingt ans, n^ayant pas d'opinion, jugeant de Paris par Marseille, où brûlait encore le beau feu de 1814 et de 181 5, je partis, les pocbes pleines, non pas d'or et d'argent, mais de lettres de recommandation signées Straforello, Montgrand/ de Panisse, et autres sommités royalistes. J'arrive à Paris! il pleuvait, comme toujours; j'attrape un gros rhume; Barthélémy vient me voir; je lui montre les lettres, adressées au ministre de Pînstruction publique, au président de la société des bonnes Etudes, aux rédacteurs en chef de la Quotidienne, de la Ga:{ette de France, du Dra^ peau blanc, et à deux ou trois académiciens admis dans Tintimité du pavillon de Marsan Barthélémy me dit :
» — Bénis ton rhume, qui t'a empêché de remettre ces épîtres. Nous sommes à Paris, et non plus en Cannebière. Ici, le vent souffle d'un tout autre c^té. Les ministres sont très impopulaires. Louis XVIII n'a plus que bien peu de temps à vivre. Nous voguons en plein bonapartisme libéral, ou, si tu l'aimes mieux, en plein libéralisme bonapartiste.
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» — Bonaparte était donc libérai?
» — A ce qu'il paraît. Figure-toi qu'on vient de fonder un nouveau journal, le Constitutionnely ajusté aux passions patriotiques des bourgeois de Paris, de la jeunesse des écoles; des vétérans de la Grande Armée^ des invalides de la Bérésina et de Waterloo... Les actions ont été enlevées du matin au soir; il n^y aura pas d'appel de fonds, et ce sacrifice à la patrie sera une magnifique aflfaire. Laffitte, la Fayette, Manuel, Béranger, le général Foy font la pluie et le beau temps.
» — Il font surtout la pluie I dis-je en voyant Peau du ciel ruisseler sur mes vitres...
» — Guéris-toi vite; je te présenterai à Manuel, à Thiers, à Mignet, nos compatriotes, qui sont en passe de faire fortune, et qui ne te pardonneraient pas d'être du parti des Gérontes, des perruques et des éteignoirs...
» C^est ainsi que la Villéliade fut le produit, non pas d'une opinion/ mais d^un catarrhe.
— Mais vous me parlez de 1824, et la Ville" liadcy si je ne me trompe, est de 1826?
— Hélas 1 oui, et je vous assure que ces deux
3l4 ^SS MÉMOIRES
ans ne furent pas gais. Comme nous n'étions que des rimeurs, on nous renvoyait d*un trimestre à Tautre, et Ton ne se gênait pas pour nous laisser entendre que nous étions des propres à rien. A la fin, Thiers, qui faisait déjà sa pelote, me dit : a Vous versifiez avec une facilité rare ; le ministère Villèle devient de plus en plus impopulaire : pourquoi n^écririez*vous pas une satire contre M. de Villèle?.'.. Je.m'engage à en faire acheter cent exemplaires par le Comité directeur, cinquante par les actionnaires du Constitutionnel y et vingt-cinq par Laffitte. » Il disait Lafâite tout court!... Preuve que sa fortune était en bon train.
— Et vous fîtes la Villéliade?
— En trois semaines. Le jour où elle fut mise en vente, il m& restait trois sous. J^en dépensai un à déjeuner d'une fiûte^ un à passer le pont des Arts, et le trx)isième, à acheter chez madame Simon, galerie de TOdéon, la Pandore, qui annonçait notre poème. Le lendemain, on en était à la sixième édition ; huit jours après, à la vingt-cinquième, et nous dînions chez Véry.
Alléchés par ce succès foudroyant» nous . pu-
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bliâmes la Corbièréide, la Pejrronéide^ le Congrès des ministres, où se trouvait la complainte qui fit fureur :
Que mon vaisseau promptement me ramène...
Puis un temps d^arrêt; les ministres étaient tombés, et Ton ne frappe pas sur un ennemi par terre, surtout quand cet ennemi nous est absolument indifférent Napoléon était de plus en plus à la mode dans le clan des poètes. Béranger le divinisait. Victor Hugo, royaliste, écrivait les Deux îles et Y Ode à la Colonne. Casimir Delàvigne encadrait ce beau nom dans une Messe' nienne, et Lamartine dans une Méditation. On jetait feu et fiammes pour cinq ou six égratignures attrapées par cinq ou six tapageurs dans les troubles de la rue Saint-Denis. Le sage des sages, Saint-Marc Girardin, signalait, dans les Débats, ce scandale sanguinaire à Tindignation des honnêtes gens, et nous assistions, chaque jour, à une nouvelle apothéose, en prose ou en vers, du gigantesque consommateur de chair à canon. Nous n^avions plus qu'à nous faire bonapartistes pour nous mettre au diapason du libé-
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ralisme de 1828. Nous publiâmes Napoléon en Egypte; et voilà l'histoire de mes opinions politiques.
On ne répond pas à de telles divagations poétiques; d'ailleurs, nous arrivions. Je savais vaguement que l'excellent M. Blanc de Radasse avait deux passions, la chasse et la musique; j'eus bientôt la preuve qu'on ne m'avait pas trompé; Le jardin, qui précédait la maison^ semblait dédié aux oiseaux plutôt qu'aux vulgaires humains. Un beau perroquet, juché sur son perchoir, près de la grille, nous regardait d'un air majestueux sans daigner nous parler. Des courlis apprivoisés couraient dans les allées où ils becquetaient insectes et vermisseaux.
Sous un cèdre du Liban, dont on avait élagué les branches inférieures, s'abritaient une cin« quantaine de cages contenant toutes les espèces d'oiseaux du Midi, depuis la grive jusqu'au chardonneret. Des filets, mouillés par la rosée matinale, séchaient au soleil, sur le gazon.
Dans des cages particulières voltigeaient des appelants ou appeaux, destinés à arrêter dans leur vol les oiseaux de passage et à les faire
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poser sur les branches d'un grand arbre mort, partie essentielle du poste à feu. Le propriétaire de la Pégoulade (ainsi s'appelait la villa de M. Blanc de Radasse) possédait deux po^/e^, un pour rhiver, l'autre pour l'été. Le po^fe d'hiver était aménagé avec un luxe qui me fit comprendre à quel chiffre se montait, en moyenne, chaque brochette servie sur sa table. M. Blanc n'était plus jeune; il commençait à ressentir des douleurs rhumatismales. Son ami, le docteur Cauvière, lui avait défendu de s'exposer aux fraîcheurs, aux rosées et aux gelées blanches du matin. En conséquence, il entretenait à grands frais un oiseleur qui dressait les appelants et les rampéoUj prenait soin des oiseaux en cage, nettoyait lés mangeoires, renouvelait les provisions d'eau pure, de chènevis et de petit millet. Avant le lever du soleil, il allait tendre les filets, allumer le feu et préparer l'affût pour la chasse au poste d'hiver. Je demandai tout bas à Méry par combien d'oiseaux pris au filet ou tués au fusil s'indemmisait cet immense déploiement d'engins cynégétiques et de moyens de destruction. Il me répondit : « Les
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jours de passage, trois; les jours ordinaires, un; les mauvais jours, zéro. >
Dans un petit salon, attenant au salon de réception, je remarquai, sur deux grandes étagères, une collection, fort bien choisie, de partitions célèbres : Orphée, Alceste, de Gluck; Fidelio, de Beethoven; le Freischût:[ et V Obérons de Weber; les chefs-d'œuvre de Rossini et de Meyerbcer; la Vestale, de Spontini; le Joseph, de Méhul; quelques perles de Pécrin de Bellini, de Donizctti, d'Auber et de Boleldieu; plus, un piano, un harmonium, et trois ou quatre étuis dMnstruments à cordes.
M. Blanc de Radasse nous reçut avec une cordialité charmante, une bonhomie expansive et un accent caractéristique :
— Vous tombez bien I nousdit-il. Ivanoffet le docteur Pirondi viennent dans Paprès-midi.
Nous aurons aussi les musiciens de Porche tre de la salle Beauvau.
Ces bonnes paroles, accompagnées d'un sourire amical et d'une énergique poignée de mains, réparaient, et au delà, Peffet de surprise produit par cette originale figure.
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Le propriétaire de la Pégoulade était quinquagénaire. Petit, gros, hissé sur ses jambes courtes, on eût pu lui appliquer le mot que M. Alexandre Dumas fils, trente ans plus tard, écrivit à propos des Jeunes femmes arrivées à une position intéressante et délicate: « Un petit tonneau sur jambes. » Mais ce qu'il avait de plus extraordinaire, c'était son visage, tellement labouré de petite vérole, que ses yeux sans cils semblaient perdus dans une vaste écumoire.
Dans cette crise, il avait perdu tous ses cheveux et il les avait remplacés par une perruque noire, qui ajoutait encore à Pétrangeté de sa physionomie comique.
On contait, à ce sujet, une histoire touchante. Oswald, — il se nommait Oswald, amère ironie ! — n'avait eu dans toute sa vie qu'une idylle, qui s'était vite changée en élégie. Gomme bien vous pensez, même dans sa première jeunesse, il ressemblait assez peu à un héros de roman; mais il était riche, et son extrême bonté faisait oublier ses disgrâces physiques. A vingt-trois ans, il s'était pris d'une grande passion pour une de ses cousines, Gabrielle Aymar, jolie» mais sans
le SOU. Gabrielle,très capricieuse et fort coquette, sans le repousser tout à fait, se montrait un peu récalcitrante. Vivement poussée par sa famille^ elle allait pourtant dire ouiy quand le malheureux Oswald fut foudroyé par cette terrible maladie, dont les traces profondes devaient être ineffaçables. Gabrielle se hâta de retirer sa parole, qu'elle n'avait donnée qu'à moitié et à contre-cœur. L'année suivante, elle s'amouracha d'un bellâtre de coulisses et de café, qu'elle épousa contre le gré de ses parents, et qui n'était pas plus riche qu'elle. Le ménage alla à la diable; un enfant survint; la pauvreté s'envenima et se changea bientôt en misère. Gabrielle, épuisée, maltraitée par son mari, forcée de donner une nourrice à son enfant, aurait vécu et serait morte au milieu d'un surcroît de dénuement et de désespoir, si le bon Oswald, malgré ses griefs, ne s'était fait, avec une délicatesse exquise, le sauveteur de ce naufrage. Grâce à ses bienfaits discrètement assurés à celle qui avait méconnu ce cœur d'or, sa cousine avait pu payer la nourrice, élever son enfant, donner à son mari quelque argent qu'il allait immédia-
tement gaspiller en mauvaise compagnie. Six ans après son triste mariage, elle mourut de consomption et de chagrin^ trop résignée pour maudire Thomme qu'elle avait follement préféré, mais assez reconnaissante pour bénir celui qui avait pris en pitié sa détresse et en avait adouci rhorreur.
Oswald se Tétait tenu pour dit. En dépit de son nom romanesque, il avait fermé le livre de sa jeunesse, et, afin de faire diversion à la certi* tude de n'être jamais aimé, ils^était créé ces deux passions innocentes^ la chasse et la musique.
Il était le premier à plaisanter, avec une aimable bonhomie, du défaut absolu de proportion entre ce que lui rapportait la chasse et ce qu'elle lui coûtait.
— Je n'ai pas même un chien qui rapporte!
disait-il en me regardant avec son bon sourire : il savait déjà que les calembours, même mauvais, surtout mauvais, me prenaient par mon faible.
Mais, pour le principe, il voulait que, chaque jour, quels que fussent le nombre des convives et le menu du dîner, Tinévitable brochette àQ petits-pieds rappelât à ses amis qu'ils
étaient chez lui, et quMls lui faisaient l'honneur de s'asseoir à sa table. Ce jour-là, à côté d*un magnifique poisson^ d^une selle de mouton, d^un vol-au-vent et de coquilles d^crevisses fort appétissantes, la classique brochette se composait de six ortolans et de six grassets [farlouse des bois).
— A cent francs pièce? demanda Méry.
— Non, mais à quatre-vingts, répliqua gaiement notre amphitryon.
Dans Paprés-midi, nous vîmes arriver, avec Ivanoff et le docteur Pirondi, nos aimable^ convives de la veille ; puis les musiciens de Porchestre du théâtre, puis Louis Méry, frère du poète; le docteur Cauvière, Gozlan, frère de l'auteur des Tourelles et presque aussi spirituel que lui. C^est ce Gozlan, qui s'était fait le persécuteur d'un médecin, nommé Trucy, représenté par les mauvaises langues comme un des pourvoyeurs les plus actifs du royaume des ombres. Un soir, Gozlan, qui était excellent latiniste, passe avec Gaston de Flotte sous les fenêtres du docteur Trucy; il les voit illuminées; on danse.
— Regardez 1 dit Gozlan à son compagnon.
Il ne sort pas de sa spécialité. Trucy dut [trucu dat) societatem.
A ce groupe d'élite, s'étaient jointes quelques femmes charmantes, éprises de poésie et de musique : madame A..,, une des meilleures élèves de Chopin, madame de C..., artiste remarquable, tXj au premier rang, une personne à qui son esprit supérieur, ses talents, ses qualités sérieuses et brillantes, le noble emploi qu'elle faisait de sa belle fortune, assuraient déjà dans la société marseillaise, — en attendant Paris^ — une place à part. Elle s'appelait alors madame Fitch.
Ivanofi et le docteur Pirondi chantèrent admirablement le duo de Mosé : Parlar, spiegar. L'orchestre joua l'ouverture de Guillaume Tell^ cette merveille! Nous eûmes ensuite le délicieux duo de Guillaume et d'Arnold, le duo dHl Barbiere di Siviglia; AlVidea di quel metallOy le grand air à'^Anna Bolena et Tadorable cavatine des Noces de Figaro : Non piii andrai.
Aujourd'hui, en écrivant ces lignes, à quarantedeux ans de distance, pendant qu'une coterie
d^hommes d^esprit réclame à grands cris les opéras de Richard Wagner, aux risques et périls de M. Carvalho, qui, en les jouant, cesserait d^ëtre richard, je me résigne diamant plus aisément que, n^étant plus de ce monde, je suis sûr de ne pas les entendre. Mais j^apprenais, Pautre jour, par un article d'un de nos wagnériens les plus distingués, qu^il était temps d^échapper à la musique de V ennui, L^ennui et Rossini! c^est exactement comme si Ton disait : « La République et la prospérité de la France; M. Grévy et la prodigalité; les élections et Timpartialité; M. Goblet et Tami du clergé; M. Boulanger et Pami de la particule. t> Nous étions donc des sourds ou des imbéciles, nous que cette musique faisait passer par toutes les alternatives de la gaieté la plus franche et de Pémotion la plus pathétique, nous qui, pour nous distraire des soucis de la journée et des anxiétés du lendemain, n^avions qu'à écouter Lablache dans Don Pasquale ou Rubinl dans la Sonnant' bula? Venniii ! allez bonnes gens, allez entendre, d'un bout à Pautre, Tristan et Iseult, et vous m'en direz des nouvelles.
Je m'approchai d'Ivanofif; en le félicitant, je lui rappelai ses succès parisiens, et je lui demandai s'il était content de sa tournée à Marseille.
— Oui et non, me répondit-il; le public est excellent pour nous; on nous accueille, on nous applaudit de la façon la plus flatteusis ; mais vous avez dû remarquer des vides dans la salle. Il y a une concurrence qui. nous fait beaucoup de tort...
— Laquelle?
— Le célèbre prestidigitateur AL.
Ivanofif s'arrêta. Le maître du logis lui faisait le signe qui veut dire dans toutes les langues : chiitl ou silence! — et qu'il me fut impossible de m'expliquer.
Après ce délicieux concert, M. Blanc de Radasse fit servir un splendide lunch, qui aurait pu s'appeler un second dîner; après quoi, on proposa une partie d'écarté.
Méry s'assit aussitôt à la table de jeu, en face
d'un personnage en habit noir, qui m'avait fait
l'effet d'un comparse ou d'un parent pauvre.
Méry perdit la première partie. Suivant son
habitude, il s'entêta, et pria la galerie de le II. 19
laisser continuer son duel avec le mystérieux inconnu. Sa déveine fut persistante, féroce, impitoyable. Il perdit douze parties de suite. Quelquefois, son antagoniste avait Pair de se divertir à ses dépens, comme le chat avec là souris. Il le laissait arriver jusqu'à quatre; puis, un roi, tourné comme à point nommé, consommait la défaite du pauvre poète qui pâlissait, suait à grosses gouttes, trépignait, demandait d'autres cartes, les mêlait avec furie, — et perdait toujours. Ce qui me scandalisait, c'était de voir, à chacune de ces parties perdues, un sourire stéréotypé sur les lèvres de M. Blanc de Radasse. — Moi qui le croyais si bon! me disais-je.
Méry, de désastre en désastre, était arrivé à une perte de i,5oo francs; il avait un peu perdu la tête. Il demanda à son adversaire, toujours impassible, de jouer les i,5oo francs, — quitte ou double, en cinq liées. Le vainqueur accepta avec le flegme dont il ne s'était pas un moment départi.
L'intérêt redoublait. Tous les assistants de Tun et de l'autre sexe se rapprochèrent de la table. Les cœurs battaient.
Méry gagna les deux premières manches. Sa figure 3'illumina, et me fit songer aux deux beaux vers du premier acte de Robert le Diable :
Ah! cette fois je pense Du jeu pour moi pourra tourner la chance.
Mais il perdit la troisième et la quatrième.
L'émotion était à son comble. Je voyais les cartes trembler entre les mains de Méry. A la fin la chance sembla tourner encore en sa faveur, dans cette cinquième partie, qui allait le racqultter ou doubler sa perte. Il avait quatre points ; son antagoniste n'en avait que trois. Il relève ses cartes,. un jeu magnifique; la dame, le valet et le dix de cœur, qui était Patout; la dame de carreau et la dame de pique. Son adversaire était premier à Jouer. Il joue le roi de carreau; une levée; le valet de carreau. Méry coupe de son dix, et abat son jeu, se croyant sûr de la partie. — Pardon! lui dit poliment Tinconnu ; je prends votre dame d'atout avec le roi et je joue le roi de pique; troisième levée; j'ai gagné. Je n'avais pas besoin de marquer le roi, puisqu'il me suffisait de gagner le point pour
en marquer deux : vous aviez refusé de me donner des cartes.
— Mon cher Méry, lui dit M. Blanc de Radasse sans lui laisser le temps de ruminer son infortune, ne vous inquiétez pas. Sans vous le dire, nous nous étions tous intéressés dans votre jeu. En réalité, nous veilà les débiteurs de Monsieur... La somme que vous venez de perdre lui sera comptée dans dix minutes, et vous nous la rendrez quand vous pourrez ; seulement, c'est à une condition; c'est que vous allez nous payer votre rançon...
— Et comment? répliqua le poète.
— Il est six heures; nous vous accordons soixante minutes; à sept heures précises, vous me remettrez soixante vers, où vous aurez passé en revue toutes les personnes qui m'ont fait l'honneur et le plaisir de venir aujourd'hui à la Pégoulade...
Méry s'exécuta de bonne grâce; il se retrouvait dans son élément. Ce fut un véritable tour de force. A sept heures moins deux minutes, il avait improvisé les soixante vers ; rien n'y manquait, pas même les rimes riches et la consonne
d'appui. IvanofF, le docteur Pérondi, Gaston de Flotte, Autran, Sébastien Berteaut, Gozlan, Henri Abel, Louis Méry, les dames présentes, et moi-même, moi chétif, nous eûmes tous notre compliment, tourné avec une grâce exquise, sans afiféterie, sans fadeur, avec une variété étonnante, comme si ces louanges délicates avaient coulé de source ou jailli naturellement sous cette plume magique. Méry nous récita ses vers, qui eurent un succès fou ; les dames déchiraient leurs gants à force d'applaudir; les hommes criaient : « Vive Méry! » Les bravos et les acclamations duraient encore, quand le bon Oswald, qui avait eu, lui aussi, ses quatre alexandrins, demanda la parole, et dit au poète :
— Merci mille fois, mon cher ami, mais vous ne nous deviez rien, par la bonne raison que vous n'aviez pas perdu un centime! — puis, montrant le mystérieux joueur : Vous auriez joué avec monsieur jusqu'à minuit, vous n'auriez gagné que les parties qu'il auraijt voulu perdre... Vous étiez à sa discrétion... Je vous préscme M. Albertazzi, le prestidigitateur incomparable,
33o MES MÉMOIRES
qui attire en ce momeat toute la ville au Gymnase marseillais.
M. Albertazzi salua. Méry s^avança vers lui, et lui tendit la main :
— Je sais, Monsieur, lui dit-il, que vous faites des prodiges. Vous venez d'en faire un de plus... Par 36 degrés de chaleur, vous m'avez donné une sueur froide.
Nous allions sortir. M. Blanc de Radasse me prit à part, et murmura à mon oreille :
— Chacun, en ce monde, a ses petites faiblesses. Je sais que Méry n'aime pas à être simple figurant dans une réunion de personnes distinguées... J'ai voulu le faire briller, et j'y ai réussi.
Je sortis avec Méry. Il me prit le bras et me dit en riant :
— Que le bon Dieu bénisse ce diable d'homme 1 il est parfait, mais terrible quand il veut être ingénieux. Il était si simple de me demander des vers sans me faire subir le supplice de cette atroce partie d'écarté avec un escamoteur. J'étais . dans tous mes états. Songez donc ! je perdais i ,000 écus, et je n'ai pas 5o francs dans mon tiroir I
SECONDE JEUNESSE 33l
Ainsi, en vingt-quatre heures, j'avais pu toucher au doigt les quatre mauvais génies de Méry ; la mystification, le Jeu, l'improvisation et la bohème.
La nuit était belle, une nuit d'été, sans lune, mais avec un ruissellement d'étoiles. Per arnica silentia lunœ, me dit le poète, qui savait son Virgile par cœur. « J'espère, ajouta-t-il, que vous ne vous méprenez pas sur le vrai sens de ce vers ?»
— Mais il me semble qu'il ne peut y en avoir qu'un ; la silencieuse clarté de la lune, favorable aux entreprises nocturnes...
— C'est ce qui vous trompe ; je maintiens que silentia veut dire ici Vahsence. La lune favorise par son absence les malfaiteurs et les amoureux. L'absence est le plus sûr et le plus complet des silences.
— C'est possible... Dans tous les cas, si la lune, par son absence, se prête à toutes les espèces de larrons, c'est une preuve que le proverbe a raison, et que les absents ont tort.
Nous arrivions à la porte de mon hôtel. Avant de nous séparer, je dis à Méry :
— J'enfiporterai un si charmant souvenir de
mon voyage à Marseille, qu'il me serait trop pénible de ne pas lui donner une suite... On m'assure que vous êtes un admirateur passionné du pont du Gard. Le pont du Gard est mon proche voisin. Voulez-vous convenir, pour le joli mois de septembre, d'une excursion aux bords du Gardon, avec une halte au château des Angles, qui n'est nullement un château?
— Très volontiers.
— Eh bien, j'engagerai nos convives d'hier, et vous serez notre cicérone...
Malheureusement, sur mes cinq invités, je ne pus en avoir que deux; Méry et Sébastien Berteaut. Autran était parti pour Paris, afin d'avoir des nouvelles de sa Fille (TEschyle.
Gaston de Flotte attendait, d'un jour à l'autre, les couches de sa charmante femme, et Henri Abel était retenu à Marseille par ses fonctions de rédacteur en chef.
Le 8 septembre, sous un soleil encore très chaud, mais tempéré par une légère brise, nous descendions de voiture, Méry, Berteaut et moi, devant l'auberge de La Foux, qui figure, je crois, dans un des romans de la première jeunesse de
Dumas fils. En dix minutes^ au petit. pas de promenade, on va de cette auberge au pont monumental. Nous avions à côtoyer un ruisseau, digne d'Estelle et de Némorin, où trois ou quatre jolies lavandières, Nausicaas de village, faisaient assaut de battoirs, de bavardages et de frais éclats de rire. Méry nous arrêta, pour nous les faire mieux remarquer.
— Regardez, nous dit-il, ces profils romains, ces yeux noirs, ces galbes de statue antique, à cent pas d^un des plus purs monuments que Rome nous ait légués I On ne m^ôtera pas delà tête qu'il existe des affinités mystérieuses entre les monuments et les races... Les mères de ces adorables jeunes filles ne sont probablement que de simples paysannes; mais, depuis leur enfance et, plus tard, pendant leur grossesse, elles ont, du matin au soir, contemplé ce merveilleux pont du Gard; elles l'ont admiré d*instinct; elles se sont assimilé les exquises élégances de cette architecture...
Pendant ce speech^ qui nous en promettait d'autres, les regards de Méry s'étaient particulièrement fixés sur la plus belle de ces jeunes
Romaines. La fine commère n'eut pas de peine à deviner que le poète parlait d'elle, et qu'il n'en disait pas de mal. Quoique Méry ne fût pas précisément un Antinous, J'honneur d'attirer Pattention d'un homme décoré valait bien un sourire. Elle lui sourit.
A notre grande surprise, Méry, en présence du célèbre pont, nous fit grâce de Timprovisation que Berteaut m'avait annoncée.
— Tu sais, dit-il à son ami, que j'ai à faire trois cents vers qu'attendent les imprimeurs de la Revue de Paris. J'ai besoin de me recueillir encore un moment etjde me monter l'imagination en face de ce prodigieux chef-d'œuvre de l'architecture romaine. Si vous m'en croyez, vous prendrez les devants pour aller commander le déjeuner. Je serai à vous dans une demi-heure.
Nous reprîmes, sans nous hâter, le chemin de l'auberge. Nous commandâmes à l'hôtelier de préparer le déjeuner; nous attendîmes une demi-heure, puis une heure... De guerre lasse, nous allions nous mettre à table, lorsqu'enfin nous vîmes arriver Méry;. dans quel état, grand Dieu! Il était pâle comme un linge, haletant,
effaré; sur son front découlaient de grosses gouttes de sueur. Il avait perdu tout un pan de sa redingote, dont les deux manches étaient en lambeaux; plus un bouton à son gilet; au bas de son pantalon des éclaboussures d'eau savonnée et de boue. A sa chemise et à ses mains, du sangl
— Mes amis, nous dit-il d'un ton tragique que justifiait l'effrayant désordre de sa toilette et de sa personne; mes amis, je suis perdu... je viens de tuer un homme I...
J'eus un moment de stupeur et d'épouvante ce qui redoubla ma surprise, ce fut de voir Berteaut accueillir avec un calme relatit cette terri-, fiante nouvelle; il dit à son ami :
— Tuer un homme, vous, Méry ! En dépit du commandement : Homicide point ne seras l C'est affreux, effroyable, inimaginable! si vous ne me le disiez pas, je refuserais de le croire, et vous qui le dites, vous n'en êtes peut-être pas bien sûr. ..Voyons, contez-nous cela!
— C'est simple comme une tragédie antique...
J'étais retourné auprès de la belle lavandière qui m'avait fait les yeux doux et qui semblait prendre quelque plaisir à ma conversation...
Tout à coup nous voyons sortir des oseraies du Gardon...
— Un monstre furieux?
— Furieux, oui; monstre, pas tout à fait
Un géant, un jeune homme aux formes athlétiques. Il s'avance vers moi avec des gestes menaçants et me dit, dans un français qui aurait mieux fait d'être provençal : « Je vous défends de parler à cette fille, à ma promise, » Vous devinez ma réponse. Alors cet hercule enragé tire de dessous sa veste un long couteau...
Rosa (elle s'appelle Rosa) pousse un cri de désespoir et de terreur : « Etienne ! Etienne ! » Elle se précipite dans les bras de son pù-meiou (amoureux) et s'efforce de lui arracher le couteau. Dans ce mouvement, dans cette lutte terrible, le couteau tombe par terre; je le vois briller au soleil, au moment où le malheureux Etienne prononce ces paroles fatales : « Au fait, mes poignets suffiront. » Quels poignets, mes amis! De quoi assommer le bœuf Apis! La situation était de celles qui ôtent au plus sage l'usage de sa raison. Ces poings redoutables étaient suspendus sur ma tête; le couteau gisait
à mes pieds ; je le ramasse avec la prestesse d^un de ces Thugs que j'ai décrits dans la Guerre du Ni^am, et, dans la même seconde, dans le même éclair... Oh! mes amis, c'est horrible!... Les poings redoutables d'Etienne s'appesantissent sur mes épaules, et le couteau s'enfonce dans sa poitrine découverte; je vois couler le sang ; Rosa s'évanouit. Etienne s'effondre comme un chêne sous la cognée du bûcheron . . . J'achève de perdre la tête, je m'enfuis et me voilà!...
— 11 n'est peut-être pas tout à fait mort! disje timidement.
— Et les circonstances atténuantes surabondent, ajouta Berteaut.
— Que faire, grand Dieu! que faire? reprit le poète, qui ne voulait pas renoncer à son meurtre; les gendarmes vont venir, et...
— Nous avons le temps de déjeuner avant leur arrivée... Vous dites que le drame s'est passé dans les broutières du Gardon?...
— Au plus épais.
— Rosa, compromise dans ce tragique épisode, se gardera bien de donner l'alarme... Elle
aura commencé parprodiguerses soins à Etienne, qui n'est peut-être que blessé... Qui. sait?... une blessure légère...
— Dieu le veuille I murmura Méry.
— Donc nous avons au moins deux heures devant nous. Déjeunons d'abord; puis nous tiendrons conseil...
— C'est que j'ai à envoyer à la Revue de Paris trois cents vers sur le pont du Gard et les antiquités de Nîmes. Il faut que ces vers, payés d'avance, partent demain matin.
-^ Eh bien, mon ami, rien de plus facile, poursuivit Berteaut, qui, décidément, prenait l'avantage. Nous allons déjeuner. Puis l'hôtelier vous prêtera une blouse et vous donnera une chambre où vous vous enfermerez sous clet pour écrire vos vers* tandis qu'on raccommodera tant bien que mal votre redingote. Je suis sûr que les émotions de la matinée ajouteront encore à la vivacité, à la magnificence de votre inspiration. Nous, pendant ce temps, nous ferons bonne garde... Si les gendarmes arrivent, nous leur dirons... Nous leur dirons...
— Ils ne viendront peut-être pas, bégaya
SECONDE JEUNESSE 33q
Méry. D'ailleurs, M. de P..., au besoin, nous protégerait...
Puis, se tournant vers moi :
— N'êtes-vous pas conseiller général du Gard, pour le canton de Remoulins ^ ?
— C'est vrai, répliquai-je; je Pavais oublié.
— Ah! vous m'en direz tant! s'écria le poète à peu près rassénéré. — Il se figurait probablement que Pami d'un conseiller général devait être sacré pour la gendarmerie.
Tout se passa conformément à ce programme.
Nous n'aperçûmes pas le moindre tricorne.
En revanche, tandis que Méry versifiait, nous allâmes, Berteaut et moi, faire un tour de promenade sur le théâtre du crime; nous fûmes vite renseignés.
Méry était allé, en effet, causer et marivauder avec la belle Rosa et ses gentilles compagnes. Il les fit rire ; son succès Fencouragea sans doute à quelque pantomime trop démonstrative. En ce
I. En 1843, et jusqu'à la révolution de février, le département du Gard, qui comptait trente-huit cantons, n'avait que trente conseillers généraux. Villeneuve-lez- Avignon et Remoulins n'en nommaient qu'un.
moment arrivèrent, non pas comme disait Pouvreuse du théâtre du Palais-Royal, les messieurs de ces dames, mais les amoureux de ces demoiselles; trois ou quatre robustes gaillards, beaucoup moins polis que Némorin. Ils commencèrent par injurier le Parisien qui le prit de haut et les traita de manants. Alors, malgré les cris plaintifs des lavandières, une grêle de coups de poing défonça le chapeau de Méry, déchira sa redingote, meurtrit son visage. Son nez saigna, et quelques gouttes de sang jaillirent sur sa chemise et sur ses mains. Avouer cette mésaventure, c'était Jrop humiliant pour le chantre de Napoléon en Egypte, Il aima mieux êtrej pendant quelques j^heures, assassin que rossé.
— Toujours le même, ce diable de Méry 1 La mystification et la pose gâtent les dons merveilleux qu41 a reçus du ciel!
Nous rentrâmes; Méry nous lut ses trois cents vers, improvisés en trois heures. Il est probable que nos applaudissements, très sincères et très vifs, lui firent oublier son crime. Il ne nous en parla plus. Seulement, quand nous partîme
de l'auberge du pont du Gard, il nous demanda de baisser les stores de la voiture.
J'ai raconté ce petit épisode, parce qu'il nous livre un des côtés du caractère de Joseph Méry. Cent fois, mille fois trop spirituel pour avoir besoin de jeter de lapoudre aux yeux, il visait constamment à Teffet; il aimait mieux éblouir que charmer. Il préférait le feu d'artifice à la lampe discrète sous l'albâtre. Heureux d'être traité de paradoxe vivant, il ne s'apercevait pas que, pendant qu'il amusait de ses fusées paradoxales le divan Lepeletier et le salon de madame de Girardin, d'autres, plus avisés, plus habiles, retiraient peu à peu leur épingle du jeu de bohème, préparaient leur avenir littéraire et prenaient mesure du fauteuil académique.
Le paradoxe à outrance, à jet continu, est essentiellement stérile. Je le comparerai volontiers, s'il est subversif, aux beaux citrons des bords de la mer Morte, qui n'ont que des cendres sous leur écorce éclatante, et, s'il est inoffensif, aux cerisiers ou pêchers à fleurs doubles, qui brillent un jour en avril, mais ne donnent pas de fruits. La manie de ce pauvre Méry était
de démolir Tidée reçue, de ne rien dire et de ne rien faire comme les autres. Il s'arrangea, pendant vingt ans, pour que tout le Paris littéraire, théâtral et boulevardier, le regardât comme Têtre le plus frileux qui eût jamais existé; ne sortant, en hiver, qu'après s'être préalablement emmitouflé de trois cache-nez, enveloppé de deux gilets de flanelle, d'une chemise de laine, d'un tricot, de deux paletots et d'un mac-farlane. Eh bien, un de ses amis m'a affirmé, depuis lors, que Méry n'était nullement frileux, qu'il lui était arrivé, pendant un hiver où il avait une pièce en répétition, d'aller, tous les matins, de la cité Bergère où il logeait, à l'Odéon où se répétait sa pièce, aussi légèrement vêtu que pourrait l'être un Norvégien transféré à Cannes ou à Menton.
C'est en décembre 1846, trois ans après notre aventure du pont du Gard, que je commençai à m'apercevoir de la décadence de Méry. J'avais, à votre choix, brûlé mes vaisseaux ou franchi le Rubicon ; je faisais, à trente-cinq ans, mes seconds début, premiers à Paris, et j'avais un pied à la Revue des Deux-Mondes . Dans un salon
de très grande dame déclassée, où je rencontrai Emile de Girardin, le marquis de Poudras, Louis de Ronchaud, Arthur de Gobineau, Philarète Chasles, Lehman, Chassériau, et où j'aurais pu rencontrer, quelques années auparavant, George Sand, Liszt, Alfred de Musset et tout le personnel des Lettres d'un voyageur, je fus présenté à Ponsard, dont TOdéon allait jouer la seconde tragédie, Agnès deMeranie, Ponsard avait mis trois ans à s'acclimater à sa gloire ; il y était parvenu. C'était un brave et digne garçon, un peu lourd, un peu gauche, pas trop spirituel, pas trop vaniteux pour un poète de province applaudi à Paris. Il y avait bien déjà quelques défections, quelques schismatiques. Ses détracteurs prétendaient que sa vraie vocation eût été d'être notaire ou receveur particulier à Vienne ou à Villefranche. Mais ses admirateurs tenaient bon, et ne consentaient pas à se départir de leurs premiers enthousiasmes. Un d'eux, homme politique, conseiller d'Etat, me prit à part, et me dit:
— Vous verrez comme c'est beau, Agnès de Méranielet grandi et simple! sans aucune de vos
fanfreluches romantiques, qui, Dieu merci!
sont passées de mode ! Figurez-vous que, dans la scène capitale, or^ assiste à un long débat entre Philippe-Auguste et le légat ; et telle est la magie du poète, que, lorsque le légat a parlé, on lui donne raison, et que, lorsque le roi lui réplique, on est de son avis !
J'avoue que cette manière de réduire Part dramatique à une conférence d'avocats me persuada médiocrement. Dans le groupe où se trouvait Ponsard, je voulus dire un mot de mon ami Méry, qui, en attendant 'Agnès, venait de faire représenter, à ce même Odéon, P Univers et la Maison, comédie en cinq actes et en vers. L'idée en était jolie, la versification facile et gracieuse^; Bocage jouait le principal rôle, et c'est dans cette pièce que nous admirâmes, pour la première fois, l'organe délicieux et Tair d'ineffable jeunesse de Delaunay, alors âgé de dix-neuf ans ; pourtant tous ces beaux-esprits, à commencer par Ponsard, m'opposèrent d'ironiques sourires. Je dus en conclure que, dans tout ce monde qui touchait de bien près à celui de madame de Girardin, Méry cessait d'être pris au sérieux. Cette
fois, du moins, il eut sa revanche. « L Univers et la Maison ! m'avaient dit Ponsard et ses amis; mais c'est une chute ! Cela ne compte pas ! Une improvisation à peine supérieure à celles d'Eugène de Pradel! L'Odéon avait besoin encore de trois semaines pour monter convenablement Agnès de Méranie ; et il a joué l'Univers et la Maison, comme il aurait exhihé des marionnettes ou des chiens savants ! » Or la comédie de Méry avait été, quoi qu'on en pût dire, un gentil petit succès de bonne compagnie ; et la tragédie de Ponsard tomba à plat, asphyxiée par Pennui.
Agnès de Méraniel Tragédie oubliée! Pour moi souvenir de deuil, de remords, presque de honte! Dans mon premier chapitre, j'ai dit un mot de ma mère, et, malgré d'illustres exemples, je craignais de profaner cette image sacrée. Et cependant il faut que j'en parle encore! C'est elle qui m'avait conseillé d'aller passer à Paris ce dernier trimestre de 1846, qu'elle croyait décisif pour ma carrière littéraire. Elle m'adorait, et je le lui rendais bien. Admirablement lettrée, sachant par cœur son xvii® siècle, douée d'un
esprit original et indépendant, étrangère aux préventions-vulgaires, aux préjugés de caste et de parti, elle ne s^était nullement effrayée en me voyant chercher dans la littérature un refuge à mes tristesses. Sans jamais me le dire, elle avait pénétré le secret de mes souffrances^ gémi sur ce grand naufrage dont la littérature était Tépave. Habituée, à force de tendresse^ à lire dans ma pensée plus clairement que moi-même, elle avait deviné que, en dehors de ce travail qui donnait un but à ma vie, il ne me resterait que le désordre où le désespoir. Elle désirait ardemment pour moi un succès qui m^encourageât et me consolât.
Je Pavais quittée, en octobre, sans trop d'inquiétude ou de scrupule. Il était convenu que je reviendrais auprès d'elle entre les fêtes de Noël et les fêtes du jour de Tan. Sa santé, toujours délicate, semblait en bonne veine. Quand je Tembrassai avant de monter en diligence, elle était presque gaie. Et voyez la sublime inconséquence, le prodige de la tendresse maternelle ! En dépit de sa piété austère et fervente, elle me souhaita bon accueil à la Revue des Deux Mon-
des, à laquelle j^apportais un manuscrit^ et qui avait bien quelques petites hérésies sur la conscience.
Donc, ce soir-là, — 21 décembre 1846, — j'étais allé à TOdéon, à la première représentation à' Agnès de Meranie, qui, grâce à la curiosité du public et aux indiscrétions des amis, devenait un- événement. Le vicomte Edouard Walsh, répandu dans tous les mondes, m'avait casé dans la loge de madame Suzanne Brohan, charmante artiste, mère de ces deux comédiennes plus charmantes encore, Augustine et Madeleine. Suzanne m'avait ravi par la grâce de son esprit et la cordialité de ses manières. Le fiasco de la seconde tragédie de Ponsard ne me désolait que médiocrement. Je sentais se réveiller en moi mon vieux romantisme de i83o, et je me disais qu'il suffirait probablement de cette seconde expérience pour montrer tout ce qu'avait de stérile et d'illusoire cette tentative de réaction classique.
Quand je sortis du théâtre^ le temps était vif, le ciel clair, le pavé sec et la lune en son plein. Je fis à pied le trajet de la place de rOJéon à la
348 MKS MÉMOIRES
rue de Luxembourg, où j^avais un appartement. Quand je rentrai, minuit sonnait aux horloges de l'Assomption et de Saint-Roch. La concierge me remit une large enveloppe, d'une physionomie officielle, portant le timbre du ministère de rintérieur. Je l'ouvris avec un pressentiment sinistre, et voici ce que je lus :
CABINET DU MINISTÈRE DE l'iNTÉRIEUR B 21 décembre 1846. Par télégraphe.
» Le préfet de Vaucluse prie M. le Ministre de rintérieur de faire prévenir M. A. de P... que l'état de madame sa mère s'est fort aggravé depuis quelques heures, et que son oncle l'engage à partir immédiatement.
)) Le Maître des requêtes, a chef du Cabinet,
Vous savez ce qu'était, en 1846, le télégraphe, celte machine aux grands bras, gesticulant sur les hauteurs, sans cesse contrariée par le brouillard forcée de se taire pendant la nuit, et, en
hiver, gagnant à peine vingt-quatre heures sur la poste. Vous savez aussi quels étaient, à la même date, les moyens de locomotion ; la malleposte, — quUl fallait retenir longtemps d*avance, — trois nuits et trois jours; la diligence, quatre jours et quatre nuits. En outre, dans la mauvaise saison, il suffisait d'une tombée de neige, d'une bourrasque^ d'une couche de glace à la surface du Rhône ou de la Saône, pour allonger indé-. finiment le trajet réglementaire de Paris à Avignon.
Comment ai-je survécu à ce coup de foudre, à la nuit qui suivit, à la matinée du lendemain? Je n'en sais rien, et, après quarante ans, je ne me l'explique pas encore. Je me levai avant le jour; j'écrivis quelques lignes à mon cher et bon cousin, le marquis de Besplas, qui m'a donné tant de preuves d'affection, et qui habitait alors le numéro 9 de la rue Louis-le-Grand, pour l'informer de mon malheur, de mon angoisse. Puis je passai chez d'Ortigue, square ou cité d'Orléans. Il se leva, s'habilla, et ne me quitta plus. La diligence ne partait qu'à dix heures. Nous avions
encore deux heures devant nous. C'était un II. 20
35o MES MEMOIRES
dimanche ; nous allâmes ensemble à la messe^ à Saint- Louis-d'Antin. Ai-je prié? ai-je-pleuré ? Je n'en sais rien. Il y a des moments où les larmes ne peuvent se distinguer des prières. Nous rentrâmes pour faire ma malle. Le marquis de Besplas m attendait; certes, mon billet, qu'on venait de lui remettre, suffisait à expliquer le sombre nuage qui couvrait sa noble et belle figure ; et pourtant il me sembla y voir une expression plus douloureuse encore. J'entrai un moment dans mon cabinet de toilette, pour rassembler mes nippes. Ce cabinet était vitré.. . Oh ! je me souviens des plus menus détails. Je regardai à travers les vitres, et je vis le marquis faire à d'Ortigue un signe de détresse, mettre sa main dans la poche intérieure de son pardessus, puis la retirer vivement en montrant du regard le cabinet.
J'ai su plus tard que M. de Besplas avait reçu, le matin même, une lettre, en retard seulement de quelques heures sur la dépêche ministérielle et préfectorale; que, dans cette lettre, mon oncle lui disait : « Tout est fini ! » et qu'il ne savait pas s'il devait me laisser ou m'enlever une dernière lueur d'espoir. Cette lueur, jç ne l'avais
SECONDE JEUNESSE 35l
plus; j*étais sûr, aussi sûr que si j^avais lu cette lettre funèbre que je croyais voir à travers le drap du parJessus. Mais cette certitude inflexible, je n'en voulais pas ! j'essayai de me débattre contre elle, de la détruire en la récusant; je partis sans presser le marquis de questions auxquelles, probablement, il n'aurait pas résisté.
Mes deux fidèles amis me hissèrent dans le coupé de la diligence, où je me trouvai seul avec un énorme fermier bourguignon, qui ne tarda pas à s'endormir et à ronfler. Je lui sus en ce moment autant de gré de ce sommeil sonore, que j'en aurais voulu au plus spirituel causeur de Paris, qui eût essayé de me distraire. Il faut se souvenir de ce qu'étaient alors, en hiver, les longues et interminables routes qui nous conduisaient de Paris à Lyon, — cinq cents kilomètres de boue et d'ornières entre deux rangées d'arbres morts, — pour se faire une idée approximative de ce que fut pour moi ce voyage. A Montereau, la neige nous prit — et ne nous quitta plus. A tous moments, un accident, un accroc, un temps d'arrêt, nous faisaient perdre une heure ou une demi-heure; une roue embour-
bée, une querelle entre le conducteur et le postillon, un trait brisé, un essieu cassé, un relais où les chevaux n'étaient pas prêts; trois jours et trois nuits de Paris à Chalon. Quelles nuits ! Je m'endormais, vaincu par la fatigue. Aussitôt, des visions étranges traversaient ce sommeil, dont elles faisaient un cauchemar. Il me semblait que je voyageais dans un immense cimetière, et que les ormeaux alignés sans fin sur la grande route et poudrés de neige devenaient des spectres enveloppés de leurs blancs suaires. Leurs branches nues, secouées par la rafale d'hiver, me faisaient des gestes macabres, et m'attiraient, m'appelaient... où? Je me réveillais en sursaut, baigné d'une sueur froide. Bientôt je me rendormais, et le cauchemar recommençait.
J'arrivai à Chalon, le mercredi matin, et je pus monter sur le bateau à vapeur de la Saône. Le pont était occupé par une bande de jeunes gens très gais, que Ton pouvait croire un peu gris, et qui menaient grand tapage. Un de ces messieurs se nommait Fouché, et la meilleure plaisanterie de ses camarades consistait à Tap-
peler « ministre de la police ». Cette gaieté bruyante, en face de ma douleur, était pour m~'i un supplice de plus. Et cependant ces jeunes étourdis avaient du cœur.. Me voyant assis à récart, dans une attitude de désespéré, la tête dans mes mains, ils se consultèrent.
« Le ministre de la police », qui paraissait être le chef de la troupe, s'approcha de moi, et commença par me demander pardon de ces gros rires et de ces éclats de voix qui pouvaient m'incommoder. Puis, remarquant des larmes dans mes yeux, il me demanda la cause de mon chagrin. Je lui dis tout, et j'ajoutai : « Je donnerais la moitié de ma fortune pour arriver à Avignon, ce soir (je les avais retrouvés, le jeudi, sur le bateau du Rhône); mais nous sommes aux jours les plus courts de l'année.
Je suis sûr que le capitaine voudra s'arrêter au Pouzin; et, s'il me faut passer encore cette longue nuit dans cette auberge de village, je le sens... je mourrai, ou je deviendrai fou! »
Ces bons jeunes gens mirent une sourdine à leur gaieté, se cotisèrent, parlèrent au capitaine; à l'aide d'une gratification qu'ils préle-
vèrent sans doute sur leurs plaisirs, ils décidèrent réquipage à doubler le combustible et à accélérer le train du bateau. A la nuit tombante ou tombée, nous arrivions à Avignon. Mes amis m'attendaient sur le quai du Rhône. Je n'eus pas à les interroger. Ils se Jetèrent dans mes bras. A leur grande surprise, mon premier cri, la première explosion de ma douleur se formula dans ces mots, inexplicables pour eux, et qu'ils ne comprirent que plus tard :
— Misérable que Je suis ! J'étais à TOdéon !
J'étais à rOdéon! Entendez-vous? J'étais à rOdéon 1
Oui, misérable ! La représentation d^ Agnès de Méranie avait duré de huit heures à onze heures et demie, et ma mère était morte à dix heures du soir.
Treize mois après, — bien peu de temps avant la Révolution de février, — le salon de M. Buloz battait son plein. Que de célébrités! et combien de survivants? Henri Blaze de Bury, frère de madame Buloz, et moi! Alfred de Musset, Jules Janin, le comte Alexis de Saint-Priest, Charles Magnin, Lerminier, Eugène Delacroix,
Meyerbeer, Alfred de Vigny, Ampère, académicien de la veille, Mérimée, Ligier, Beauvallet, Provost, Samson, Régnier, de la Comédie- Française. Je causais avec le très spirituel Alexis de Saint-Priest. Visant à l'Académie rançaise, où il devait entrer Tannée suivante pour en jouir bien peu de temps, il était en train de me rappeler ses modestes débuts dans le modeste salon de ma mère, où il nous lisait ses premiers essais de littérature, quand soudain il me vit pâlir. Un certain mouvement se faisait dans le salon. On venait d'annoncer M. Leclerc,chef du cabinet de M. Duchâtel, ministre de l'intérieur. C'était presque l'équivalent d'une visite du ministre lui-même; une preuve que rien ne menaçait M . Buloz dans ses fonctions de commissaire du roi près le Théâtre-Français.
— Allons, disait Régnier, voilà le sceptre du maître de céans aftermi pour longtemps dans ses rudes mains !
Ceci se passait le dernier samedi de janvier 1848.. On sait ce qu'étaient devenus, avant le dernier samedi de février, ce sceptre-là, et un autre sceptre.
J'expliquai au comte Alexis de Saint-Priest la cause de ma pâleur et de mon trouble. Eut-il le pressentiment de sa fin prochaine? sa figure empâtée et sans regard exprima une émotion sincère.
— Parmi vos parents et les miens, me dit-il, mes amis et les vôtres-, des heureuses années où vous habitiez la rue de Vaugirard, combien ont déjà disparu! Ah! Chateaubriand, dont nous lirons bientôt les Mémoires, a eu raison d'écrire : « Comment l'homme peut-il s'attacher à quelque chose en ce monde, lui qui doit mourir? »
Et, un quart d'heure après, cet homme d'infiniment d'esprit, atteint de nostalgie académique, se remettait à débiner Alfred de Musset, son compétiteur probable ou possible, en me faisant remarquer « que, ce soir-là, ce n'était pas du vin bu, mais du vin cuvé ». Plût à Dieu que le charmant et malheureux poète n'eût jamais bu et cuvé que du vin!
J'ai revu M. Edmond Leclerc, vingt-huit ans après, dans ïomnibus de Passy. Nous allions ensemble au service funèbrede l'excellent M. Bérard^ beau-frère de madame Bûcheron, oncle de
SECONDE JEUNESSE SSj
mon cher Saint-Genest; singulière rencontre, qui, sans la moindre préméditation de ma part, fait du nom de M. Leclerc une sorte de traitd'union entre la mémoire de ma mère et celle de cette autre mère, de cette femme incomparable, que j^ai connue trop tard! Madame Bûcheron et son fils Arthur, c'étaient deux âmes qui, à force de s^aimer, n^en faisaient qu'une. Rien de plus touchant et de plus charmant que d'assister à cette émulation d'amour maternel et filial, La mère était fière de son fils, le fils était orgueilleux de sa mère. Quand on l'engageait à se marier, il répliquait : « Non ! non ! je n'ai pas de quoi suffire à deux affections telles que celleci ; ma mère tient toute la place. » Leurs sentiments, leurs pensées s'attiraient, se confondaient, se complétaient par une force d'attraction, par une puissance d'affinité que Je n'ai nulle part vue si intense. C'était mieux que de l'harmonie ; car rharmonie suppose* deux instruments qui s'accordent. Ici, c'était le même clavier joué à quatre mains. Malheureusement, ces âmes jumelles ne devraient se rencontrer qu'à la même génération; le frère et la sœur, l'époux" et] la
femme. Alors on peut espérer partir ensemble, ou si près Pun de Tautre, que, entre celui qui part et celui qui demeure, il y a à peine assez d'espace pour faire tenir un adieu. Le survivant scelle son .cœur dans le cercueil du mort, et il n^a pas même à s^ordonner de mourir ; ce qui reste de lui sur la terre a cessé de vivre. Mais, entre le fils et la mère, bien des années peuvent s^écouler dans ce veuvage filial, avant de réunir dans la mort ce que la mort a séparé. Ces années plus ou moins longues, plus ou moins lourdes, il ne doit pas les abandonner à ce que j'appellerai rinertie de la douleur. Si, contre toute vraisemblance, cette page tombe sous les yeux de Saint-Genest, je lui dirai avec l'autorité de mon grand âge, en lui tendant ma vieille main ; « Ce n'est pas manquer à la mémoire de celle que Ton pleure, que de faire ce qu'elle conseillerait, si elle revenait au monde. Humainement parlant, le travail est le seul consolateur dont on n'ait ni à se méfier ni à rougir, quand le cœur est brisé. Ne vous enfermez pas dans votre deuil ; travaillez ! vous avez fait du bien ; l'ad^ mirable abbé Roussel est là pour l'attester ;
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faites-en encore ! Un moment votre plume vaillante a été une puissance; reprenez-la! vous semble-t-il que les hommes de cœur et de talent n'aient plus rien à dire, que notre malheureuse France soit dans une situation meilleure qu'au temps où vos beaux articles flagellaient la scélératesse des uns, l'aveuglement et Tinsouciance des autres ? Vous semble-t-il qu'il n'y ait plus de turpitudes à flétrir, de ridicules à siffler, de sophismes à combattre, d'abus à signaler, de parvenus à faire rentrer dans leur néant, de fausses gloires à fustiger, d'affreux petits comédiens à jeter à bas de leurs tréteaux ? Votre malheur a été immense ; moindre pourtant que le mien. Vous n'étiez pas au théâtre, tandis que votre mère rendait à Dieu sa belle âme. Vous assistiez à son agonie ; vous vous serriez contre son lit de mort. Dans ses yeux, qui allaient se fermer, vous avez pu. Jusqu'au dernier moment, lire l'expression de sa tendresse ; vous avez recueilli ce regard des mourants, qui est à la fois un adieu et un appel. Dans le déchirement de cette heure suprême, vous avez du moins le sentiment du devoir accompli,., et moi!... »
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Oui, Phomme qui parvient à la vieillesse ne peut ni s'étonner ni se plaindre, si sa mère meurt avant lui. Mais cette épreuve cruelle est au-dessus des forces humaines, s'il s'y jointdes circonstances qui Taggravent et Tenveniment, des incidents tels que ceux que je viens de raconter. Toute ma vie — en dehors même de la secrète blessure, des tristes confidences de mon premier chapitre — les choses se sont constamment arrangées pour que mes douleurs fussent plus vives et mes joies plus troublées. Au risque d^étre accusé de vanité puérile, j*avoue que j'ai longtemps et souvent désiré la croix d'honneur ; je Tai reçue, à soixante ans, le i5 août 1870, entre Reischoffen et Sedan. Comme tous les débutants entraînés par une sincère vocation littéraire, j'avais souhaité avoir, au moins une fois dans ma vie, un succès de vogue et de nombreuses éditions; je l'ai eu, et ce souvenir me rappelle une crise effroyable où tout se combina pour me torturer; les colères suscitées autour de moi, la certitude d'avoir commis une mauvaise action, la perte de précieuses amitiés. La France était envahie, Paris assiégé, nos mil-
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liards et nos soldats sacrifiés à Torgueilleuse et folle dictature du plus faux de tous les faux grands hommes ; la Commune en perspective, pendant que je suivais, jour par jour, les progrès delà maladie mortelle de ma pauvre femme; il s'en fallut de bien peu que sa mort ne coïncidât avec les incendies de Paris et l'assassinat des otages. Je cite trois ou quatre faits ; je pourrais en citer cent... Ah! Ton devrait me pardonner, siPamertume de mes souvenirs me rend parfois injuste envers ceux à qui tout a réussi !
Me voilà bien loin du pauvre Méry. Lui aussi aurait eu le droit de répondre à mes plaintes : ce Et moi, suis-je donc sur des roses? » II. était merveilleusement doué ; inoffensif, quoiqu'il eût débuté par la satire; sans fiel, aimable, amusant, étincelant, éblouissant, soutenu par deux puissances, Victor Hugo et le salon de madame Emile de Girardin. Ses trois romans indiens sont des prodiges, des tours de force. Sa Chasse au Chastretst un chef-d'œuvre. Alexandre Dumas essaya de le refaire et resta très inférieur à Méry. A chaque instant, en feuilletant de
vieux journaux, des Revues d'antan, je retrouve II. ai
OU je découvre de courts récits, des fantaisies charmantes, les Ne^ des filles de Notent, par exemple, où la verve, Vhumour^ Pesprit facile et de bon aloi égalent les meilleures pages d'Alphonse Daudet. Pourquoi n'est-il arrivé à rien? Pourquoi est-il presque oublié? J'ai entendu parler de l'Académie pour Léon Gozlan, pour Brizeux, pour Emile Deschamps, pour Béranger, pour Théophile Gautier, pour Paul de Saint-Victor et pour vingt autres (je ne compte que les morts); pour Méry, jamais !
A dater de février 1848, son déclin devint une dégringolade. Le salon de madame de Girardin était dès lors plus politique que littéraire ; on aurait pu croire que le second Empire serait une sorte de renouveau pour le chantre de Napoléon en Egypte, Il n'en fut rien. On fit des avances à Musset, qui avait excellemment chanté la Naissance du Comte de Paris ^ et qui, essoufflé, épuisé, vidé, fini, mort avant d'être vieux, ne put accoucher que de son lamentable Songe d"* Auguste; on laissa Méry à l'écart. Je crois que, dès cette époque, il était obsédé et paralysé par des embarras d'argent. Dans une
de nos promenades de 1843 à 1846, il m'avait dit : « Ma plume m'a rapporté deux millions, et le jeu me les a pris! » Evidemment les deux chiffres étaient- de part et d'autre fort exagérés. Il n'en est pas moins vrai qu'il avait beaucoup perdu. Eh bien, voyez quelle fatalité s'acharnait contre le pauvre poète! Dans les derniers temps, des rumeurs fâcheuses circulèrent. On alla jusqu'à accuser Méry de corriger la fortune! je n'en ai jamais cru un mot, et je m'appuie sur le témoignage du baron Gaston de Flotte, bon juge en fait de loyauté et d'honneur :
— Lui! me disait-il, Méry? Allons donc! oui, il l'a corrigée une fois et voici comment : Nous jouions à l'écarté en tête-à-tête; je perdais deux mille francs. Il savait que, dans ce moment-là, cette perte me gênerait énormément. Il m'offrit de jouer une dernière partie quitte ou double. J'acceptai et je gagnai. Mais savez-vous ce que j'appris par hasard, dix ans après? A deux reprises, pendant cette partie décisive, Méry avait écarté le roi d'atout.
Ce qui est positif, c'est que, durant les dix ou douze dernières années de la vie de Méry,
une sorte de voile sombre s'étendit sur son œuvre et sur son nom. J^en parlai un jour à un riche Marseillais, qui me répondit : — Si nous organisions une souscription pour Alexandre Dumas, nous ferions cent mille écus en vingtquatre heures; pour Lamartine, cent mille francs en quinze jours; pour Méry, pas un souI
Et cependant, Alexandre Dumas, né à Villers-Cotterets, ne se rattachait à Marseille que par Edmond Dantès et le château d'If, et Méry était une illustration marseillaise.
Il ne comptait plus ; je le revis encore une foi§, à Ems, en août i865. Il venait d'écrire, pour le théâtre d'Ems, le libretto d'une de ces chétives opérettes que Ton joue aux Eaux, qui meurent avec la saison et qu'on n'oserait pas jouer à Paris. Il était hébergé par M. Briguiboul, directeur du Casino. On eût dit une montre dont un enfant aurait cassé le grand ressort. Il me serra tristement la main, sans me rappeler le passé, sans essayer d'avoir de l'esprit. Il y avait à Ems, cette année-là, tout un groupe de brillants écrivains et journalistes parisiens : Cuvillier-Fleury, Arsène Houssaye, Frédéric^
Béchard, Aurélien Scholl, Albert Wolff, Charles Yriarte. Méry, avec ses longs états de service et sa réputation de prodigieux causeur, semblait devoir être le président honoraire de cette bande joyeuse; on le voyait à peine et personne ne lui parlait.
Il mourut peu de temps après. On m'a assuré quMl serait mort dans le dénuement le plus absolu, s'il n'avait été secouru par un Empereur et un poète : Napoléon III et Joseph Autran.
Oh! Tesprit de conduite, plus rare encore que la conduite de Tesprit! Il a manqué complètement à Méry et à bien d'autres. L'esprit de conduite et une femme! Méry avait épousé, à Marseille, une jeune personne très honnête, mais d'une condition tellement inférieure, qu'il ne l'amena jamais à Paris, où bien des gens le croyaient garçon.» Or, si on a pu dire : « Les maisons se font et se défont par les femmes », cette vérité est surtout vraie pour les poètes, les littérateurs et les artistes. Ceci, par une transition toute naturelle, me ramène à Joseph Autran.
Nos relations, toujours amicales, étaient res-
tées vagues et lointaines depuis notre rencontre à la Réserve, où j'avais entendu parler, pour la première fois, de la Fille d'Eschyle. Je m'étais réjoui du succès de cette belle œuvre, tout en maudissant la République de février, qui, en réduisant les recettes à un chiffre dérisoire, avait forcé rOdéon de fermer ses portes. Au surplus, j'avais déjà tant de griefs contre elle, qu'une malédiction de plus ou de moins ne comptait guère! Je ne me doutais pas que j'aurais à subir une troisième République, qui, par comparaisoT, me réduirait à estimer la seconde.
Mais la Providence réservait à Joseph Autran une indemnité préférable à tous les succès, à toutes les glorioles de ce monde. On connaît cette gracieuse et touchante histoire; le poète, enrichi par un héritage, osant déclarer ses sentiments à la veuve du riche banquier, M. Fitch, et accueilli avec enthousiasme par cette noble femme, qui, mettant sa main dans la sienne, semblait lui
dire :
— Pourquoi avez-vous attendu d'être riche ?
Votre cœur et votre talent m^auraient suffi.
Ce fut répoque où Autran publia ses beaux
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Poèmes de la Mer, T en rendis compte avec une admiration bien sincère. Il sut, en outre, que j'avais fait, en 1849, une de'marche auprès de Jules Janin et de mademoiselle Rachel pour obtenir que l'illustre tragédienne jouât, au Théâtre-Français, le rôle de Méganire. Ce fut le point de départ d'une amitié qui ne s'est pas un moment démentie, sauf un léger nuage qu'on pourrait appeler posthume, puisque, trois ans après la mort du poète, j'en vis l'ombre passer sur son tombeau.
Je fus donc admis dans l'intimité de ce ménage, qui faisait mentir la maxime pessimiste de La Rochefoucauld :« Il y a de bons mariages, il n'y en a pas de délicieux. » Jamais mari n'apprécia si dignement l'esprit supérieur, la tendresse attentive, la grâce exquise de sa femme. Jamais épouse ne se dévoua plus passionnément aux intérêts, à l'avenir, aux succès de 5on époux. Ce fut une lune de miel de plus d'un quart de siècle. Un détail, entre mille, prouve combien ils étaient nécessaires l'un à l'autre. Peu de temps avant la mort de Joseph Autran, ils découvrirent, avec une naïve surprise, que Phi-
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lemon n'avait pas une seule lettre de Baucis, et Baucis pas une lettre de Philémon; et cela, par une bonne raison, c'est qu'ils ne s'étaientjamais quittés. Dire que niadame Autran était le type le plus accompli de la compagne du poète, ce ce ne serait pas assez. Elleétait son inspiratrice, sa collaboratrice, en ce sens que, sans elle, il se serait peut-être abandonné à sa nonchalance naturelle, à son antipathie pour Paris et pour le monde, à un fond de timidité ou à un goût de rêverie qui expliquait ses longs silences.
— Si madame Autran n'était pas là, me disait leur ami, Victor de Laprade, Autran, lentus in umbra ou à demi couché sur la plage, aurait fait deux vers par jour.
Il en iît davantage. Chose bizarre I II s^est moqué de Boileau, qui n'en faisait qu'un.
Que de douces journées j'aî passées à Pradîoe et à Ta Malle, le château et la villa ; le château abrité sous les sapins et les chênes, au versant du Luberon; la villa, tapie sous des charmilles, dans des massifs de platanes, d'aubes et de peupliers, entre Aix et Marseille ! Que de charmantes promenades I Que d'aimables eau-
séries ! Madame Autran avait le secret de gouverner admirablement sa maison comme la plus positive et la plus pratique des ménagères, et d'animer, d'élever, de poétiser la conversation, sans ombre de pédantisme ou d'afféterie, comme une sœur des Muses. Elle savait Tanglai^ et ritalien comme le français; elle traduisait, pour son mari, Longfellow, Tennyson, Léopardi, Coleridge, Shelley, ^et, une heure après, elle allait commander un dîner, dont on avait faim avant d'en lire le menu. Volontiers je dirai, comme le ventru de Béranger, auquel je ne ressemble guère : « Quels dîners 1 quels dîners!...» Mais, ici, je m'arrête, de peur d'avoir à réprimer un sourire. A ma grande stupeur, longtemps après la grande campagne académique, terminée par une trop tardive victoire, madame Autran entreprit d'invoquer sainte Néga, et de nier devant moi ses dîners parisiens. On raconte qu'un sauvage, à qui l'on demandait s'il connaissait le Révérend Père X..., missionnaire, répondit : « Comment voulez-vous que je ne le connaisse pas ? je l'ai mangé. » J'aurais pu répondre quelque chose d'analogue. Je [m'éton-
nais qu'une femme d'un tact aussi fin, d'un esprit aussi net, crût avoir à se défendre de ce qui me paraissait, à moi, tout simple et inême parfaitement honorable; un poète millionnaire, aimant à réunir à sa table Pélite des littérateurs et des artistes de son temps; et cela, sans autre arrière-pensée que de passer une soirée agréable en donnante ses confrères, pendant deux heures, la douce illusion de cent mille livres de rente. M. Guizot, qui sY connaissait, n'a-t-il pas dit : « On ne cause bien qu'à table. » Or, vous jugez ce que devaient être, sous la délicate influence d'une femme supérieure, dans ceite familiarité contenue en de justes bornes, des causeurs tels que Mignet, Mérimée, Eugène Delacroix, Théophile Gautier, Jules Claretie, Béchard, Paul de Saint-Victor, le marquis de Belloy, Amédée Achard, Laprade, etc., etc.
A ce propos, une anecdote, et un joli mot : en mars 1854, Autran publia un volume — un de ses meilleurs, — Laboureurs et Soldats, Madame Autran me savait prêt à en rendre compte dans V Assemblée nationale. Elle m'envoya les bonnes feuilles j afin que mon article pût paraître
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le jour même de la mise en vente. Je fus exact. Mon article respirait le plus vif enthousiasme. Or, la veille de cette mise en vente, nous avions eu un grand dîner, et ce dîner était excellent. Le lendemain matin, je rencontrai sur le boulevard Paul de Saint- Victor, un des convives. Il vint à moi d'un air grave^ presque tragique, comme s'il avait à me faire un compliment de condoléance. Il me prit la main, et me dit:
« Je ne vous croyais pas si gourmand ! » puis il fila sans se retourner.
Mais aussi, quelle reconnaissance me témoignait le poète, pour des services que j'aurais voulu rendre plus efficaces, et qui ne valaient pas une page de discussion dans la Revue des Deux Mondes ou dans le Journal des Débats !
C'était plaisir de le voir secouer son indolence habituelle, se dresser sur ses ergots et cribler de mots piquants mes persécuteurs, chaque fois que le Siècle, le Charivari ou le Figaro d'alors me mettaient sur la sellette ; ce qui arrivait souvent pendant ces années militantes. Souffrant déjà d'un affaiblissement de la vue et se trouvant trop bien chez lui, il refusait presque toutes les invî-
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tatlons. Un jour pounant, cédant à mes instances, il consentit à venir dîner avec moi chez un de mes compatriotes, Téminent docteur Emile Chauffard, mort trop tôt pour ses amis et pour la science. Madame Chauffard, doublement immortalisée par l'admirable portrait de Jalabert et par le merveillQux commentaire de Théophile Gautier, est une des femmes les ^lus intelligenies, les plus dévouées, les plus parfaites que j'aie jamais rencontrées. Nous voilà à table, Autran à la droite de ta maîtresse du logis, moi à sa gauche. Je connaissais tous les convives, excepté un jeune homme de vingt-cinq ans environ, vêtu de noir, d'une tenue très correcte, d'une figure régulière et doucereuse. Après le potage, dans ce moment de silence solennel qui prélude au premier service, ce jeune homme, qui était pourtant chaussé d'escarpins, s'écria à propos de bottes :
— Vous savez? On n'achète plus la Galette de France que le vendredi soir, à cause de l'article hebdomadaire d'Arthur de Boissieu.
Là-dessus, un tel froid, que la rémoulade du lûrbot se changea immédiatement en glace pis-
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tache et vanille. J'allais répondre : « On a bien raison ! » Joseph Autran ne m'en laissa pas le temps. Il se leva, se redressa de toute sa haute taille, et, courroucé, frémissant, superbe :
— Eh bien, moi, Monsieur, dit-il, j'ai bien mauvais goût: je ne l'achète que le samedi soir, pour la causerie littéraire !
Madame Chauffard, malgré mes efforts pour la rasséréner, était au supplice. Les regards se portaient alternativement sur le monsieur en habit noir et sur moi. Je risquai deux ou trois calembours. Jalabert raconta gentiment une joyeuse histoire d'atelier. Rien n*y fit ; jusqu'à la fin du dîner, on resta sous Timpression d'un insurmontable malaise.
Et maintenant voulez-vous savoir le nom de ce convive intempestif, qui mettait ainsi les pieds dans le plat, au risque de me faire sortir de mon assiette? C'était M. jules barrême, alors avocat à la Cour de cassation, depuis lors préfet des Deux-Sèvres, puis préfet de l'Eure, puis victime du mystérieux assassinat du pont de Maisons.
Au sortir de table, le voyant penaud et em-
barrasse de sa personne, j'allai franchement à
lui ; je pris sa main, et je lui dis :
— Monsieur, remettez-vous de ce trouble dont j'ai le chagrin d'être cause. Cela n'en vaut vraiment pas la peine ! Ce que vous avez dit, je me le dis cent fois par jour, ei j'ajoute que cVst tout simple. L'analyse d'un roman, d'un livre d'histoire ou d'un volume de poésies ne peut intéresser que quelques maniai]ues de littérature. Arthur de Boissieu, qui est en outre plein de talent et d'esprit, répond bien mieux à la passion du moment. Ses sous-entendus, ses allusions, ses fines épigrammcs, comparables à une broderie au crochet et spirituellement féminines ou félines (n'est-ce pas un peu la même chose ?) font les délices des jeunes gens infatués de parlementarisme et des belles frondeuses qui demandent leurs revanches, non pas à une émeute, mais à une phrase à triple entente.
Cette guerre à coup d'épingles leur rendra-t-elle Henri V ou le comte de Paris ? Je le souhaite. Ne finira-t-elle pas par un nouveau triomphe de la canaille ? Je le crains.
M.Jules Barrême ne me regardait pas en iace.
Vue de près, sa figure me parut encore plus pateline et sournoise qu'au premier moment. Il me répondit, les yeux baissés, d'un ton de nez fort dévot :
— Qujant à moi. Monsieur, j'accepte d'avance un changement de gouvernement, pourvu que notre sainte Religion, le clergé et les congrégations religieuses n'aient pas à en souffrir !
Rapprochez de cette réponse édifiante les lignes suivantes d'un journal de Marseille :
« M. Jules Barrême était né à Avignon. Clérical et légitimiste, il avait fait partie de toutes les manifestations royalistes et religieuses de notre Provence. Mais, depuis la démission du maréchal, il avait passé à la République jacobine et athée. A Niort, en 1880, il avait odieusement crocheté le couvent des chanoines religieux de Notre-Dame de Beauchesne, et, à Evreux, il avait, en 1884, fait échouer la candidature de M. le duc de Broglie. Tout récemment, il se défendait, par la voie des journaux, d'avoir jamais participé à aucun pèlerinage. Il comptait sans ses compatriotes, qui l'avaient vu tant de fois assister aux fêtes de Frigolet, et qui l'a-
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vaient eu comme un de leurs chefs au pèlerinage que, en 1873, les Avignonais firent à Notre- Dame de la Garde... »
Peut-on dire, après avoir lu ces lignes, que M. Jules Barréme était un déserteur? Non. Il revenait à son véritable régiment.
De 1 852 jusqu'à sa mort, Joseph Autran n'a pas publié un seul volume, sans que, dans la quinzaine, V Assemblée nationale, V Union ou la Galette de France ne publiât un feuilleton où je recommandais au public des lettrés et des délicats cette poésie si honnête et si pure. C'est ainsi que j'ai rendu compte des Poèmes de la Mer y de Laboureurs et Soldats, des Épttres rustiques, de ia Vie rurale, du Çyclope, du Poènte des beaux jours, des Poèmes dramatiques, des Paroles de Salomon, des Sonnets capricieux, de la Lyre à sept cordes, de la Flûte et le Tambour, des Lettres et Notes de voyagé. Si, par grand extraordinaire, un de mes lecteurs avait ridée baroque de descendre dans mes catacombes, c'est-à-dire de feuilleter mes quarante-cinq volumes de critique, il y trouverait ces articles. Tout en faisant la part des exagérations de
Pamitié, je puis dire, après nombre d'années, que le sentiment qui les dictait fut parfaitement sincère. A mçs yeux, Autran, Laprade, Brizeux, le marquis de Belloy, arrivant après la grande trouée romantique, représentaient une phase de transition entre Lamartine, Victor Hugo, Musset, Alfred de Vigny, et les jeunesr poètes qui débutaient au moment où leurs aînés allaient finir. Aujourd'hui, je n'ai rien à rétracter dans ces articles où Téloge amplifie, mais ne contredit pas la vérité. S'il plaît à Técole nouvelle, à l'école du faisandé, de n'apprécier que la poésie purulente, pourrie, puante, infecte, où, sans calembour, les vers se sont mis ; s'il lui plaît de délaisser et de taire les nobles poètes que je viens de nommer pour décerner une apothéose au chantre de la Charogne^ de la Géante et des Femmes damnées, soit! C'est logique; c'est un détail de plus dans la décomposition et la dissolution universelle. J'ai le droit d'en gémir; m'en étonner serait trop naïf. Une poésie qui chante Tidéal, l'infini,. le sol natal, la famille, le foyer, le berceau de l'enfant, le tombeau de l'aïeule, les chastes amours de la vingtième
année, le crucifix dans la main des mourants, la prière sur le cercueil des morts, pouvait-elle convenir à une société dépravée, dégradée, abêtie, affolée par les triomphes d^une démagogie stupide et athée, à une société où M. Papon est préféré au duc de Broglie, où des mains avilies et criminelles grattent sur les murs et dans les âmes l'idée de Dieu, où le vice abject, le vice tarifé, officiel, immonde, mène la ronde du sabbat . républicain, qui n'a pas même la poésie du sabbat infernal? Que peut-il y avoir de commun entre le matérialisme qui règne en maître, le réalisme qui cherche ses truffes au pied des chênes, le naturalisme qui étale insolemment ses nudités sans même leur faire prendre un bain, et Tidéal qui nous sollicite dans ce que nous avons de meilleur, l'infini qui sert de voile au Dieu invisible, les douces et saintes tendresses qui n*exister^ientpas si elles n'étaient le trait d'union entre la vie présente et la vie future, entre la terre et le ciel? L'idolâtrie du laid peut-elle fraterniser avec le culte de la beauté, le miasme avec l'air pur, le bouge où grouillent tous les vices avec le palais enchanté
OÙ s'envolent tous les rêves, Caliban avec Ariel, le cygne avec l'orfraie, le mal avec le bien, la boue avec Tazur, le scorpion avec la rose, la fièvre avec la santé, le tombereau de la compa- Richer avec le char de la reine Mab?
Comment en un plomb vil d*or pur s'est-il changé? Comment l'admirable femme, devenue une admirable veuve, a-t-elle failli me retirer son amitié et Pensevelir sous les cendres de Mausole? Comment la rivalité parlementaire, oratoire et politique de MM. Guizot et Thiers fut-elle Porigine lointaine de cette brouille d'autant plus imprévue qu^étant, madame Autran et moi, fort sujets aux bronchites, nous redoutions les refroidissements?
L'histoire n'est pas sans intérêt; elle pourrait s'intituler : Histoire d'une candidature à V Académie française.
M. Guizot avait d'immenses qualités et de petits travers. Un de ces travers fut Tesprit de domination. Tombé du pouvoir, n'ayant plus à gouverner la France, il voulut régenter l'Académie. Il s'y retrouvait en face de M. Thiers, beaucoup moins exact aux séances^ beaucoup
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moins académicien^ mais, ainsi que révénemént Ta trop prouvé, ayant sur son rival cet avantage, que son avenir politique n^était pas fini.
A titre de Marseillais, M. Thîers patrona la candidature d'Autran. Ce fut assez pour que M. Guizot se plaçât au premier rang du parti contraire.
C'est dans l'hiver de 1861 à 1862, que nous vîmes poindre la candidature de Joseph Autran. Le groupe catholique, encore nombreux à cette époque à l'Académie, en eut la première idée, et cette idée ne tomba pas sur un sol ingrat. Un détail minuscule fera deviner la reconnaissance du poète et la vivacité de la lutte. Madame Autran renvoya un domestique, parce que M. de Montalembert étant venu lui faire visite, le malheureux avait dit qu'elle n'y était pas, quand elle