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Y ÉTAIT I

Il s'agissait du fauteuil d'Eugène Scribe. Les chances parurent d'abord favorables, presque certaines. Autran avait pour lui les catholiques, mot qui en grec signifie universel, mais dont l'étymologie hellénique n'est plus de mise, hélas! à l'Académie et ailleurs; M. Thiers,

S'ECONDE JEUNESSE 38l

M. Mignet, Arcades ambOj mais non pas tout à fait ambo pares ; Laprade et l'excellent M. Biot, octogénaire, le plus lettré des savants et le plus savant des lettrés ; contre lui la Revue des Deux Mondes^ le Journal des Débats^ quelques auteurs dramatiques, Emile Augier, Legouvé, Ponsard — et M. Guizot. M. de Rémusat avait promis à un de ses parents, domicilié à Marseille, de voter pour Autran après un certain nombre de scrutins. Nous nous livrâmes, la veille, à un minutieux pointage; le succès semblait assuré. Ce qui avait, d'ailleurs, attendri les académiciens, chevaleresques et galants, c'était d'apprendre que madame Autran avait fait avec son mari toutes les visites réglementaires, restant dans la voiture tandis qu'il grimpait leur troisième ou leur quatrième étage.

Il était écrit là-haut que Joseph Autran n'arriverait pas cette fois-là. La fée guignon intervint; vous savez si elle s'entend à déjouer la sagesse humaine. Le vénérable Biot mourut deux jours avant l'élection, et cette raison seule pouvait l'empêcher d'y prendre part. Après le douzième tour de scrutin, au moment où M. de

Rémusat allait voter pour Autran, le directeur de TAcadémie déclara que la séance était close. Je suis peut-être seul à me souvenir de cette bataille homérique, i5 contre i5 I Charles Monselet écrivit là-dessus une fantaisie charmante et l'élection fut ajournée à deux mois.

Ces deux mois furent gros d'événements, et je fus pour quelque chose dans cette grossesse. Cette mémorable partie de quinze avait donné une voix à Octave Feuillet; mais l'opinion publique les lui donnait toutes. Autran, sûr que l'on avait de l'orgueil pour lui, était resté modeste; il devina ce nouveau courant de l'opinion; il comprit que sa candidature s'effondrait sous ses pas, parce qu'elle manquait de physionomie parisienne. Tandis que les Marseillais en voulaient au poète de les avoir quittés et de leur avoir enlevé la femme dont ils étaient si justement fiers, ses adversaires affectaient de rappeler son origine marseillaise et de le traiter de poète de province. Un matin, il alla trouver M. Guizot et lui annonça son intention de se désister en faveur de l'auteur du Roman d'un ieune homme pauvre. M. Guizot accueillit cette

nouvelle avec des transports d'enthousiasme : a Vous faites- là une chose excellente, dans votre intérêt même, dit-il à Autran... Nous ne pouvons plus, malheureusement, nous faire illusion sur le triste état de santé de notre poétique collègue, M. Alfred de Vigny. Son fauteuil vous est assuré d'avance, et cette succession vous convient mieux que celle de M. Scribe, qui n'a jamais écrit que des vers d'opéra et des couplets de vaudeville. »

On ne pouvait mieux dire, et j'ajouterais que nous voilà dormant sur les deux oreilles, si ce souvenir ne me rappelait Tépoque où j'ai le moins dormi. Le 1 1" avril 1862 — jour à marquer d'une pierre noire — parurent les Jeudis de madame Charbonneau, Aussitôt je devins un allié compromettant. O douleur! on dîna sans moi!!! Pour me consoler de mon jeûne ou me distraire de mes peines, j'improvisai une say^ nette inspirée par le délicieux proverbe d'Alfred de Musset, On ne badine pas avec l'amour, avec cette épigraphe :

Oh 1 ne me brouillez pas avec la République Des lettres...

Je m'y représentais sous les traits de Blazius. Il y avait une scène pathétique, où j'arpentais le passage Choiseul, en disant : « Que font-ils maintenant? Hélas ! ils sont à table. Que mangent-ils? Que ne mangent-ils pas? J'ai vu deux garçons de Chevet, en veste blanche et béret blanc, entrer dans la maison, avec leur précieux fardeau. Cela sentait bien bon! » Puis j'entrais chez le restaurateur du passage, à trente-deux sous, et je me cassais une dent en m'attaquant à un bifteck d'une dureté marmoréenne. C'était très bête; mais les Afemofre^ ne sont-ils pas, en quelque sorte, des confessions?

Ce léger brouillard dura *peu. Il était dissipé au mois de novembre suivant, lorsqu'il .fut prouvé que je n'étais pas tout à fait un homme à la mer, et quand je commençai, dans la Ga- :{ettede France, une nouvelle série qui en est aujourd*hui à sa 24* année et à son 946® numéro. Je pus, après la mort d'Alfred de Vigny, m'associer franchement aux espérances, aux émotions et aux déceptions de celui et de celle que je n'avais pas cessé d'appeler mes amis. Inutile de rappeler qu'Octave Feuillet, au délai fixé,

avait été élu à une majorité considérable. Dès lors, tout semblait devoir marcher comme sur des roulettes; mais les roulettes académiques, sont de celles qui laissent parfois boiter les fauteuils. C'est ici que se place la félonie de M. Guizot. Au lieu de tenir sa parole et d'appuyer la candidature du poète, qui s'était noblement désisté, il la combattit et la fit échouer. Certes, le crime était effroyable^ le grief légitime. Toutefois, en y réfléchissant un peu, on reconnaît que M. Guizot rendit réellement service au galant homme qu'il trahissait. En 1864, Autran avait Paris contre lui. Pourquoi? Je n'en sais rien. En pareil cas, Paris ne s'explique jamais. Son élection eût été impopulaire; elle fut populaire en 1868; l'opinion l'avait repoussé; elle le réclama lorsqu'on apprit la mort de Ponsard.

Ce revirement devait consoler le poète d'avoir attendu cinq ans de trop. Mais elle ne justifiait pas rhomme illustre qui l'avait fait attendre.

Nous étions surtout exaspérés, parce que M. Guizot et l'Académie avaient préféré Camille Doucet à Joseph Autran. Il y avait là une

nuance que je n'ai comprise que plus tard.

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