COMMENT JE DEVINS HOMME DE LETTRES
En juin i85i, mourait obscurément, à Bonifacio (Corse), un Avignonais qui, dans un autre cadre, ou, commedit M. Taine,un autre milieu, aurait pu se faire un grand nom ou pour le moins arriver à l'Académie des sciences. M. Requien n'était pas seulement un botaniste de premier ordre, marchant de pair avec les Jussieu, les Mirbel, les Candolle. Il possédait le génie ou l'instinct de toutes les sciences : géologue, numismate, archéologue, lisant à livre ouvert dans le livre de la Nature, il était de ceux qui
r:ï un ptiale. one
SECONDE JEUNESSE 5y
Martial — jardin botanique d'Avignon, — un lunch fort appétissant, sont restées un des bons souvenirs de ma jeunesse.
Comme classificateur, il n'avait pas de rival. Son coup d'œil était infaillible. MM. de Mirbel, de Jussieu et de Candolle, déjk nommés, étaient les premiers à reconnaître les immenses services qu'il leur avait rendus pour leurs nomenclatures, leurs herbiers et leurs cours. Collaborateur anonyme, il ne leur demandait en retour que leur amitié. Sous ce rapport, il était servi à souhait, non seulement par les botanistes ses confrères, mais par toutes les célébrités qui passaient à Avignon. Il faut dire que son hospitalité égalait son savoir. J'en ai peu connu de plus expansives, de plus cordiales, de plus avenantes, de plus absolues. On se croyait chez soi quand on était chez lui, et, comme sa table était excellente, ses dîners du dimanche, auxquels il me conviait souvent, avaient un succès universel. J'ai vu à cette table hospitalière le duc de Luynes, Horace Vernet, Paul Delaroche, Marmier, Méry, Ampère, Fauriel, M. de Mirbel, nommé pour la troisième fois, Champmartin, Liszt,
' Castil-Blaze et son fils, mon brillant ami Henry Blaze de Bury, etc., etc., sans compter Técrivain célèbre dont je vais parler. Si j'ajoute que sa cuisinière était sa mère, c'est pour le rehausser encore plus dans Topinion des gens d'esprit.
La brave et digne femme, dont vous pouvez voir, d'ans la galerie de notre Musée, un bon portrait, peint par Bigand, ne se négligeait pas plus les jours où son fils n'avait que ses hôtes ordinaires que dans les grandes occasions où il traitait un duc, un savant, un poète, un artiste, un pair de France, un romancier ou un membre de rinstitut. Aussi, après ces plantureux dîners, il m*arrivait parfois de sourire en voyant ces bons bourgeois, presque tous marguilliers de leur paroisse, dodeliner de la tête dans le mystérieux travail d'une digestion de boa, lutter un moment contre le sommeil et renoncer à la lutte, tandis que je payais mon écot en anecdotes parisiennes et en calembours par à peu près. Remarque essentielle, en ce qui me concerne : nous n'étions jamais plus de huit.
Avec toutes ses qualités, tous ses talents,- et toutes ses sciences, Requien était un naïf. Il
SECONDE. JEUNESSE 5g
m'aimait beaucoup, non seulement parce qu'il avait été Tami intime de Voncle Joseph, son élève en botanique, et parce qu'il se savait placé très haut dans Pestime et dans les sympathies de ma famille, mais parce que, à ses yeux, sept prix et dix accessits au concours général suffisaient à constituer une Illustration Vauclusienne. Dans ce genre, tout lui était bon. Il y avait quelque chose d'amusant et de touchant à Ten-
* tendre expliquer aux étrangers qui n'en avaient jamais ouï parler le génie et la gloire de tel ou tel indigène dont la renommée avait à peine dépassé le clocher — sans jamais sonner la
• cloche.
Un jour, il m'écrivit le billet suivant :
« Après-demain, il y aura une lecture, rue des Tanneurs, après le dîner hebdomadaire.
L'auteur, — qui sera peut-être un jour une illustration vauclusienne, désire garder l'anonyme. Je tâcherai que le dîner soit bon, dans le cas où la lecture serait ennuyeuse. L'un compensera l'autre. A midi, heure militaire... »
Je fus exact, plus encore par curiosité que par gourmandise. Je flairais un mystère.
La demeure de Requien — je ne dis pas la maison, — était certainement une des plus originales que pût rêver une imagination fantaisiste ; elle occupait le coin — et quel coin!
— d'une ruelle qui n'e'tait en réalité qu'un culde-sac, que Ton appelait la rue de VOmbre^ et qui me rappelait la rue Soly, de Ferragus,
— Histoire des trei:{e. Le rez-de-chaussée n'existait pas. Ce n'était qu'un hangar, où l'on entassait les produits de la tannerie, administrée par un régisseur. On montait par un escalier de bois {scilicet échelle) aux appartements du maître. Sa chambre donnait sur un tout petit jardin, dont le principal ornement était un immense figuier, connu et presque célèbre dans toute la ville. Une seule de ses feuilles aurait suffi à rassurer les pudeurs subites d'Eve après le péché, et un seul de ses fruits incomparables aurait justifié la désobéissance d'Adam.
Requien avait convoqué la fleur des lettrés du pays : le proviseur du lycée, auteur d'une tragédie en cinq actes, en vers, reçue à corrections à la Comédie-Française; le professeur de rhétorique; le président de l'Académie de Vau-
SECONDE JEUNESSE 6l
cluse; le général Lenoir, gouverneur de notre succursale des Invalides, ayant à son actif une jambe de bois et une traduction d'Horace, également en bois ; et enfin un lettré pour tout de bon celui-là, lettré à Paris s'il l'avait voulu, l'excellent docteur Yvaren, Télégant traducteur d'Anacréon et de Virgile.
Quant au principal personnage, au mystérieux étranger, il m'apparut dans une situation moins académique que pittoresque. Il s'était assis sur une natte, les jambes croisées à la turque, et il tenait entre ses genoux un panier plein de ces bienheureuses figues, qu'il croquait à belles dents. Il en mangeait tant, que Requien crut devoir lui dire :
— Ce n'est pas pour vous les disputer; mais vous m'avez dit ce matin que vous étiez un peu souffrant, et ces figues...
— Elles me font mal, répondit l'inconnu avec un sang-froid qui semblait être un de ses traits caractéristiques; mais elles me font tant plaisir!
Inconnu! il ne Pétait pas pour moi ; ce n'est pas pour rien que j'avais assidûment fréquenté, de 1827 à i83o, les cours de la Sorbonne et du
Collège de France. Je ne voulus pas gâter la petite surprise que le bon Bequien avait évidemment arrangée pour ses convives ; mais Je n^ai pas les mêmes raisons vis-à-vis de mes lecteurs : c'était Prosper Mérimée, récemment nommé inspecteur des monuments publics dans notre zone méridionale. C'est à ce propos qu'Alexandre Dumas disait : « Mérimée va commencer par apprendre ce qu'il sera censé nous enseigner. »
Mérimée avait alors trente-deux ans, étant né, comme Victor Hugo, Dumas,' Vitet, Sacy, Cuvillier-Fleury, Saint-Marc Girardin,rÉvêque d'Orléans, le Père Lacordaire, lorsque ce siècle avait deux ans. S'est-il peint dans le capitaine Georges, de la Chronique du règne de Charles IX, que les fureurs et les désordres des catholiques et des protestants ont fait verser dans l'athéisme ? dans Auguste Saint-Clair, du Vase étrusque?
dans le Darcy de la Double méprise? Mystère.
Probablement il s'est emprunté quelque chose pour se reconnaître dans le portrait de chacun de ces trois personnages. On le sait, peu d'hommes célèbres ont été, suivant sa propre
expression, plus boutonnés. Ses relations amicales avec Requien, ses voyages fréquents dans le Midi, un article que j'écrivis sur son ennuyeuse Guerre sociale, me mirent en mesure de le voir souvent. Plus tard, je le retrouvai à Paris, lors de ma lune de miel avec haute et puissante dame la Revue des Deux Mondes. J'ai essayé de l'étudier. Il a constamment déjoué mes velléités d'analyse. Dumas et lui représentaient les deux extrêmes contraires. L'auteur des Mousquetaires avait toujours Tair de nous dire : « Me voilà! regardez-moi bien; de face, de profil, de trois quarts; vous ne pouvez me faire plus de plaisir qu'en tirant mon portrait à cent mille exemplaires, en pied, en buste, à cheval, en blouse, en uniforme, et, s'il le faut, sur la corde foide, les planches ou le tremplin. » Mérimée se dérobait à mesure qu'il se sentait observé. L'un, nature expansive, démonstrative, théâtrale, tout en dehors; l'autre contenu, renfermé, craignant tellement de se livrer, qu'il ne se prêtait même pas; tout en dedans. Qu'y avaitil en ce dedans? un double fond plein de contrastes. On l'aurait bien étonné, si on lui avait
dit qu'il n'était pas le type parfait du gentleman^ et, en effet, Cousin a dit de lui ce mot peu explicable : « La différence entre Mérimée et Sainte-Beuve, c'est que Mérimée est gentilhomme. » Cinq minutes après, il vous faisait tomber à la renverse par des obscénités grossières, débitées avec un flegme britannique. Sur lui, comme sur son ami Victor Jacquemont et quelques-uns de leurs camarades, lord Byron avait déteint. Mais Prosper Mérimée, tout en subissant son influence, l'avait émondé, francisé ^ dégagé de son lyrisme sombre, de ses ironies sinistres, de son caractère fatal, de ses attitudes de révolté, de désespéré, d'^outlaTP, Dans les clairières de ce bois peu sacré, dédié aux divinités infernales, il avait cueilli des contes, des nouvelles, qui sont des chefs-d'œuvre : VEnlèventent de la Redoute, Matteo Falcone, le Vase étrusque, Tamango, la Partie de trie trac, la Double Méprise, — en attendant Colomba (1840). Là encore une contradiction. Ces récits, qui feront vivre son nom, Mérimée affectait de les dédaigner. Il n'aimait pas qu'on lui en fît compliment. En revanche, il attachait de Timpor-
tance à ses ouvrages historiques qui distillent l'ennui : la Guerre sociale. Histoire de don Pèdrey le Faux Demétrius, les Cosaques d'autrefois,,. Ce qui lui eût été le plus désagréable, c'est d'être traité en homme de lettres; ce qu'il eût le mieux aimé, c'est de passer pour un homme du monde, un diplomate en disponibilité, marchant de plain-pied avec toutes les aristocraties, très au courant des commérages de salon, surtout quand ces commérages étaient des scandales de haulte graisse; absolument étranger au cabotinage littéraire, érudit plutôt que romancier, dilettante plutôt qu'auteur, et, de temps à autre, laissant tomber de sa plume quelques pages dont il faisait ses parchemins ; tout cela, sans préjudice de l'Académie française, mais d'une Académie fidèle à ses traditions, et se plaisant à associer aux supériorités du talent toutes les distinctions sociales.
Dans la vie ordinaire, dans ce mélange de raideur, de froideur et de cynisme, mêmes disparates. On pouvait facilement le prendre pour un égoïste, un épicurien, absolument dépourvu de ce qui s'appelait autrefois la sensibilité^ retran-
ché dans ce qu'on appellerait aujourd'hui sa personnalité^ incapable d'un dévouement quelconque, si ce dévouement devait troubler sa quiétude et son bien-être; et cependant, était-il toujours le contraire d'un bon enfant? Peu de temps avant notre rencontre chez Requien, il avait fait (pour quarante-huit heures) la conquête de madame Sand, par la crânerie avec laquelle, bravant tout respect humain, il s'était montré à tout le Paris élégant, au haut du grand (escalier de l'Opéra, portant sur son épaule la petite Solange, endormie au dernier acte de Robert le Diable. A cette époque, Gustave -Planche, avec une de ses formules pédantesques, disait de lui: « Tenez pour certain que Prosper a beaucoup pleuré. » — Vingt ans après, quinquagénaire, académicien, avec le Sénat en perspective, il se dévouait dans la plus complète acception du mot. Avec une bravoure digne d'une meilleure cause, il plaidait pour son ami Libri, écumeur de bibliothèques, essayait, à ses risques et périls, de prouver l'erreur judiciaire, et se faisait condamner à passer deux mois « dans un lieu où il
n'avait pas à redouter les coups de soleil ». N'y a-t-il pas eu aussi quelque chose de touchant dans ses relations avec Napoléon III et rimpératrice? Ce n'est pas de la courtisanerie; c'est une franche et respectueuse amitié. Si son amour-propre est flatté, son cœur est pris. Un soir, ses augustes hôtes lui annoncent qu'il est nommé grand officier de la Légion d'honneur; le lendemain, il écrit à son Inconnue : « A quoi bon ? ils auraient dû placer cette faveur d'une façon plus utile. Moi, ils savent bien que je ne puis pas les aimer davantage. » — Le 4 septembre 1870, n'ayant plus que quelques fours à vivre, envahi déjà par les affres de l'agonie, cet égoïste, cet épicurien se traîne chez M. Thiers, et il le supplie d'user de son influence pour que, dans cette effroyable débâcle, la couronne soit maintenue sur la tête du prince impérial, dont Tadolescence est bien innocente de nos malheurs. A quoi, M. Thiers répond qu'il ne peut rien, absolument rien, que la Révolution le déborde, qu'il s'attend à voir son hôtel saccagé par l'intelligente population de Paris. Cinq mois après, M. Thiers, élu dans vingt-six dépar-
tements, était maître de la France. Le prince impérial, maintenu sur le trône, Paurait bien gêné. Et, ce jour-là même, i®' septembre 1834, Mérimée ne se montrait-il pas simple et bon enfant en payant de son mieux la cordiale hospitalité de Requien à Taide d'une lecture qu'auraient enviée les plus fins gourmets parisiens, d'une primeur dont il faisait hommage à un groupe de lettrés de province? Plus tard, Requien eut entre ses mains, durant une quinzaine, le manuscrit original de Carmen^ cette nouvelle qui n'était qu'admirable et que la musique de Georges Bizet a rendue populaire.
Enfin, — mais ici je voudrais me voiler la face et donner pour couverture à un recueil épistolaire, rabelaisien et indécent, celle que bordèrent Sem et Japhet, afin qu'on ne vît plus que le nez de leur père, — Mérimée entretint jusqu'au bout, avec son ami le botaniste avignoriais, une correspondance tellement gauloise, qu'on dirait que la Gaule prend cette fois pour, bête emblématique un pourceau au lieu d'un coq...
Epicuri de grege porcum.
S'il n'était pas si triste de voir deux esprits supérieurs se complaire dans ce naturalisme antidaté, j'ajouterais que ce recueil au poivre de Cayenne donne lieu parfois à des épisodes comiques. On n'ose pas le détruire, et on ne veut pas le montrer. Je crois que, dans une séance récente, les administrateurs du Musée héritier de Requien, tous âgés de soixante-dix-sept à quatre-vingt-huit ans, ont décidé qu'on ne laisserait lire ces lettres que par des chevaliers de Saint-Louis et des médaillés de Sainte-
Hélène.
Maintenant, comment se fait-il que Mérimée, qui donnait à Requien de telles marques d'amitié et de confiance, ait, à plusieurs reprises, daté d'Avignon des lettres où il disait à mademoiselle-Daquinetà Panizzi ; « Les provinciaux sont horriblement ennuyeux... Comment peuton vivre en province? » Pierres jetées dans le jardin dont il savourait les figues, dans la cuisine dont il goûtait en fin connaisseur les gratins d'aubergine, les chartreuses de poisson, les salmis de bécassines aux truffes et les soufflés au chocolat! Encore un mystère I Ses deux
vieilles Anglaises de Cannes étaient-elles plus amusantes?
Donc, après le dîner, qui fut exquis, il nous lut les Ames du Purgatoire, re'cit qui débute à peu près ainsi :
ce II n'y a pas une ville de Grèce un peu célèbre qui n'ait eu son Jupiter. De tous ces Jupiter, on en a fait un seul à qui on a attribué toutes les aventures de chacun de ses homonymes. C'est ce qui explique la prodigieuse quantité de bonnes fortunes qu'on prête à ce dieu. La même confusion est arrivée à l'égard de don Juan, personnage qui approche de bien près de la célébrité de Jupiter. Séville seule a possédé plusieurs don Juan, sans compter ceux qui ont vécu ou vivent ailleurs. Chacun avait autrefois sa légende séparée. Elles se sont fondues en une seule. »
Don Juan! Dès que Mérimée eut prononcé ce mot magique, Je ne l'écoutai plus que d*une oreille distraite, malgré le vif intérêt de sa nouvelle.
Heureux les poètes qui ont pour premier public une génération poétique! « Ah! le bon pu-
bllcl » ont-ils pu dire. Certcî, Je ne conteste le giénie, ni de Gœihe, ni de Byron; mais voyons, à quoi se réduit, en somme, ce don de séduction universelle, irrésistible, magnétique, attribué au héros de tant d'aventures galantes et apocryphes? A une listt, à un catalogue lu par son valet. En scène, dans son contact immédiat avec le spectateur, nous tournons dans un cercle étroit, qui ferait rire de pitié le moindre Lovelace de province. Doha Anna, qui est peut-être victime, mais qui n'est assurément pas complice; Zerline, une coquette de village, telle qu'en récoltent par douzaines, dans les bals champêtres des environs de Paris, les commis et les chefs de rayon; et enfin, la triste et maussade Elvire, l'épouse légitime, délaissée, promenant tout le long du drame son deuil de veuve anticipée et sa jalousie mélancolique. Franchement y a-t-il là de quoi tresser cette couronne dont chaque fleur est fournie par Bélial ou par Vénus Astarté; de quoi com4)oser ce type de fascination et de puissance fatale, qui garde son prestige jusque sous la griffe de Satan, jusque sous la poignée de main du Commandeur?
Sauf le dénouement imposé par la légende, le don Juan de Molière n'est qu'un élégant libertin, un homme de cour, d'une immoralité profonde, d'une incrédulité radicale, hypocrite quand la circonstance l'exige, contempteur de Dieu et des hommes quand il peut se donner libre carrière, précurseur de Tartufe, mais d'un Tartufe grand seigneur, élève de Vardes, de Lauzun et du chevalier de Gramont, un de ces personnages qui devançaient leur temps et qui expliquent le mot de Sainte-Beuve, « qu'on est surpris, en y regardant de près, de la veine d'incrédulité qui a traversé tout le dix-septième siècle ». Les contemporains de ce don Juan et de Molière n'y ont pas vu autre chose. Le rôle du Commandeur et de la statue vengeresse n'a été à leurs yeux qu'affaire de tradition, comme qui dirait une de ces féeries, un de ces ballets que Molière intercalait dans ses pièces.
C'est que le grand siècle n'avait pas l'imagination poétique, du moins telle que nous l'entendons ; guettant l'oeuvre du poète, la faisant sienne à l'aide d'une incubation mystérieuse qui fait peu à peu disparaître le texte primitif sous
SECONDE JEUNESSE jd
- - lia- ■ Il |— |— 1- Il ■
d'exubérantes et fantastiques broderies. Ainsi pour don Juan, ainsi pour Faust, ces deux types qui ont dominé la grande école de i83o. Un vieux docteur qui, désolé de n'avoir vécu que pour la science, s'apprête à boire du poison, puis, se ravisant, se donne au diable; un diable qui, en échange de son âme, le rajeunit et lui promet la possession de Marguerite; une blonde Gretchen qui succombe à cette séduction diabolique et qui paye de son honneur et de sa vie cette heure de faiblesse, qu'y a-t-il là de si original et de si extraordinaire? Mais le poème dramatique de Gœthe (plus alexandrin qu'homérique, a dit M. Villemain) est arrivé à son moment; d'autre part, la légende de don Juan s'est transfigurée sous le divin clavier de Mozart. Aussitôt, toute une génération assoifée d'idéal, incapable de produire, mais capable de féconder les productions d'autrui, s'est jetée à la tête de ce don Juan, de ce Faust, de cette dona Anna, de cette* Marguerite, qui s'accordaient mieux avec nos rêveries maladives, avec notre modernité d'alors que Polyeucte, Pauline, Chimène, Cinna,
Oreste, Andromaque, Iphigénie, Britannicus et II. 5
Joad. Ceux-ci avaient une netteté de lignes, une fermeté de contours, qui ne nous laissaient rien à faire. Imaginez, si vous le pouvez, une Pauline plus héroïque, un Polyeucte plus sublime, une Chimène plus dramatique, un Cid plus intrépide, une Iphigénie plus exquise, un Oreste plus fatal, une Phèdre plus émouvante, une Esther plus touchante! Avec les autres, nous avions beau jeu.
Lord Byron et Hoffmann donnèrent le branle; puis Alfred de Musset; puis nous tous; car il n'est pas un de nous, dût-il avoir le bon esprit de jeter son manuscrit au feu, qui ne se soit escrimé sur ces deux personnages, essayant de les associer, de les opposer Tun à l'autre : don Juan, le triomphe des sens; Faust, Fabus du savoir; punis tous deux d'avoir manqué à la grande loi morale, à la grande loi humaine ; don Juan en sacrifiant tout à son voluptueux égoïsme; Faust en immolant aux stériles plaisirs de la pensée les devoirs, les joies et les tendresses de la vie ordinaire. Nous voilà tous assiégeant, par un froid de 12 degrés (hiver de 1829-1830), le parterre des Italiens pour applaudir doha Anna
SECONDE JEUNESSE j5
et Zerline, mademoiselle Sontag et madame Malibran. Un peintre de génie, Eugène Delacroix, illustre en maître les principales scènes de Faust, et peint son admirable Barque de don Juan.
Ary Scheffer s'assimile les Marguerites. Henri BlazC; à dix-neuf ans, publie le Souper che:{ le Commandeur ; un poète de talent, mais qui eut le tort de se croire du génie, parce qu'il s'appelait Dumas, comme Pauteur à'^Antonjr^ et avait un pied-bot, comme le poète de Manfred^ Adolphe Dumas se fait refuser par le Théâtre- Français un immense drame humanitaire et visionnaire, intitulé : Faust et don Juan ou la Fin de la comédie. Qui encore? Laverdant, Gounod arrive le dernier, par rang de date. Mozart nous avait donné la sensation du divin. Gounod et madame Carvalho nous donnent la sensation de l'exquis. George Sand a parlé quelque part de l'ivresse des champs. Telle est, parmi nous, l'ivresse de don Juan, que nous apprenons par cœur les fameux vers de Namouna, sans nous apercevoir qu'ils ne sont pas bons:
Deux sortes de roués existent sur la terre :
L'un beau comme Satan (?), froid comme la vipère,
Hautain, audacieux, plein d'imitation (.^??) Ne laissant palpiter sur son cœur solitaire Que Vécorce d'un homme^ et de la passion Faisant un manteau d'or à son ambition...
C'est du galimatias pur. Plein (Timitation n'a aucun sens. Satan n'est pas beau; Vécorce d*un homme soiti mais cette écorce ne palpité pas. Musset est plein de ces impropriétés de langage, où il se complaisait peut-être par dandysme, afin de mieux ressembler à un gentilhomme qui' ferait des vers par distraction, ou pour taquiner M. Hugo, qui en composait de fort beaux ^ suivant l'expression de l'insouciant Chapelle, parlant des vers de Boileau *.
Telles étaient les pensées, tels les souvenirs
I. Voy., dans les Etudes de Louis Veuillot sur Victor Hugo, la,page 3i6, où il juge Alfred de Musset. Juste, mais sévère. « Des poètes célèbres, il y a trente ans, quel est aujourd'hui le plus vieux? Est-ce Casimir Delavigne, ou Vigny, ou Déranger, ou Lamartine, ou Alfred de Musset? Le pauvre et charmant Musset, l'éditeur Charpentier le soigne. Musset va toujours. Mais Charpentier, en le réimprimant, le momifie. Je suis tombé sur de grands diables d'alexandrins, tels que les aurait pu faire ChênedoUé ou môme Baour... Cependant Musset est poète. Il est flandrin, vaurien... mais du moins il lui reste (ï* avoir pleuré^ et souvent son vers, plein d'arôme, s'enfonce dans la mémoire. »
qui m'assaillaient, tandis que se déroulaient devant un auditoire attentif, mais un peu > dépaysé, les étonnantes aventures de don Juan
de Marana, de don Garcia, de dona Teresa et de doiia Fausta de Ojeda. La lecture se termina au milieu d'applaudissements bien mérités^ et alors Requien se décida à révéler le vrai nom de son hôte. Les applaudissements redoublèrent; chacun de nous remerciait de sa condescendance rhomme célèbre, le 'Parisien, qui n'avait pas dédaigné un groupe de lettrés de province. Quanta moi, je n'étais pas au bout des surprises et des émotions de la Journée.
Requien, qui me gâtait, m'avait placé, à table, à côté de Mérimée, assis à sa droite. Pour faire comprendre à Tauteur de la Double méprise que je le reconnaissais, je m'étais emparé d'un détail gastronomique et culinaire. On venait de servir un pilau aux moules et aux cailles grasses, d'un aspect fort appétissant. « Je suis sûr, dis-je tout bas à mon illustre voisin, que ce pilau est encore supérieur à ceux que confectionnait le cuisinier mingrélien de la Double méfrise, »
yS MES MÉMOIRES
Mérimée m'avait regardé d'un air fin; la glace était rompue.
— Vous avez percé à jour, me dit-il, mon transparent incognito; cela se trouve bien, car je suis chargé d'une commission pour vous.
— Pour moi ?
— Oui, mais je ne m'en acquitterai qu'après cette lecture... que je vous autorise à ne pas écouter... Vous retrouverez ces Ames du purgatoire dans le prochain numéro de la Revue des Deux Mondes,
On a vu comment je profitai de la permission. Ma rêverie s'était mis la bride sur le cou; le seul nom de don Juan m'avait ouvert des horizons infinis. J'étais remonté sur mon dada; j'avais donné auciience à mes Diables noirs, et renouvelé les Souvenirs et Regrets, du vieux père Dubufe. Semper ego auditor tantum? me disais-je. Comparse à perpétuité! J'ai vingttrois ans passés... Musset, à cet âge, avait déjà fait les Contes d* Espagne et d' Italie ^ le Spectacle dans un fauteuil, Andréa del Sarto, les Caprices de Marianne; Alphonse Karr, Sous les tilleuls; Henri Blaze, mon cadet, est déjà in*
Stalle à la Revue des Deux Mondes.,, Et moi, rien î Des parties de baccarat où je perds bê-. tement mon argent... Des camarades, très aimables d'ailleurs, mais pour qui tout se résume dans le chœur de Robert le Diable :
« Le vin, le jeu, les belles. » Encore deux ou trois ans de cette vie de polichinelle, et le fruit de mes études, déjà bien compromis, sera à jamais perdu!
On servit un punch; nous bûmes à la santé de réminent auteur des Ames du purgatoire; après quoi, Mérimée me prit à part et me dit i
— La commission dont je me suis chargé pour vous est de la part de mademoiselle Mélanie Double, actuellement madame CoUin.
— Mélaniel une compagne, une amie d'enfance! Quel charmant esprit!
Et à l'instant me revinrent en foule les souvenirs de la rue des Petits-Augustins et du quai Voltaire, de ce salon hospitalier où j'étais traité comme un enfant de la maison, et où mon émulation dc/ort en thème était sans cesse excitée par la vue de personnages célèbres : Arago, Gay- Lussac, Poisson, Guizot, Villemain, Libri,
8o MES MÉMOIRES
Pradier, t^aul Delaroche, madame de Mirbel, et vingt autres...
— Je sais, reprit Mérimée, que vous êtes au courant des péripéties qui firent manquer le mariage de mademoiselle Mélanie Double avec M. Villemain... Elle vient d'épouser un M. Collin, qui n'est pas un aigle. Dieu veuille que ce ménage tourne bien ! Voici ce qu'elle vous fait dire : Elle a beaucoup d'amitié pour vous, ainsi que son père et son frère... Mais elle n'en aura plus, si vous vous laissez abêtir par la lourde atmosphère de province, si vous ne donnez pas suite à vos succès universitaires, si vous vous abandonnez à Toisiveté, qui est la mère de tous les vices...
— Elle doit avoir une jolie famille! dis-je en essayant de sourire.
— Écoutez ses conseils 1 Je lui ai été présenté, cet hiver, par mon ami Libri...Vous dites vrail un esprit charmant... Que lui répondraîje de votre part?
— Qu'elle a raison, cent fois raison, et que je la remercie de me garder un peu de son amitié... Mais que puis-je?Je suis fini avant d'avoir
SECONDE JEUNESSE 8l
commencé. Des affaires de famille, la mort de mon père et surtout la santé de ma mère me retiennent dans le Midi, à la campagne et à Avignon, sauf quelques rares échappées, trop courtes pour me mener à quelque chose...
Est-il possible d'écrire, de travailler, de faire de la littérature, sans être ni encouragé ni soutenu? L'isolement n'est-il pas funeste à toutes les facultés de Tintelligence? Vous voyez ici les fortes têtes de la ville : le général Lenoir a 'de beaux états de service, mais c'est une héroïque ganache. Croiriez-vous que, voulant couvrir les murailles du jardin des Invalides d'inscriptions rappelant les dates glorieuses pour notre armée, il a supprimé le duc d'Angoulême pour le Trocadéro et le maréchal de Bourmont pour la prise d'Alger?
— C'est petit.
— Le proviseur du collège, le professeur de rhétorique, le président de l'Académie de Vaucluse en sont encore à Tabbé Delille et à Bitaubé...
Ici, Mérimée m'interrompit, et me demanda, avec son air de pince-sans-rire*
— Avcz-vous la vocation?
— Ouï, je le crois.,, j'en suis sûr... D'ailleurs, puis-je en avoir une autre ?
— Eh bien, si vous avez la vocation, vous aurez tôt ou tard l'occasion.
Puis une grosse rabelaisiade :
— Voyez les filles... Quand elles ont la vocation, l'occasion ne leur manque jamais... A présent, ma commission est faite. J'ai idée que nous nous reverrons un jour au bureau de la Revue des Deux Mondes, chez Buloz, dans cette singulière maison de la rue Saint-Benoît, qui a un jardin au premier étage.
En sortant, je ruminais chaque détail de cette conversation. J'étais ébranlé, surexcité, mais non persuadé : « Une occasion ! c'est bientôt dit... Il en parle à son aise, lui, Parisien, conteur à la mode, vivant au milieu des artistes et des beaux esprits... Mais moi, l'occasion? où la rencontrer? comment la faire naître?
En ce moment, je passais devant un hôtel qu'habitait un des adjoints à la mairie. Mon attention fut attirée par une immense affiche,
qui s'étalait sur le mur, à gauche de la porte cochère. Je m approchai et Je lus :
GRAND THEATRE dVwIGNON