‹ Mes mémoiresChapitre 7 sur 22 · L OCCASION · texte numérisé non relu

L OCCASION

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Extrait d'un cahier de notes, âgé de cinquante et un ans :

a Si toutes mes journées ressemblaient à celleci, je ne maudirais pas mon isolement littéraire; je ne me plaindrais pas de vivre dans un milieu qui me décourage. Dîné avec Mérimée. Madame Dorval sur Taffiche de notre théâtre. »

Grâce à une longévité bien peu prévue et bien peu désirée, j'ai pu voir quatre grandes actrices, dont chacune a tour à tour personnifié une des innombrables variations de notre malheureux siècle; mademoiselle Mars, madame Dorval,

mademoiselle Rachel, madame Sarah Bernhardt.

Mademoiselle Mars, c'est la perfection. A peine pouvait-on reprocher à cette perfection exquise de manquer un peu d'ampleur : « Les coudes trop serrés à la taille », disait mademoiselle Contât. — Malgré son injuste antipathie contre la Restauration, mademoiselle Mars lui appartient. Elle en a la distinction aristocratique, Pélégance incomparable, ce parfum de délicatesse et de grâce qu'une société mourante semble avoir exhalé avant de disparaître, comme ces fleurs rares qui embaument Tair en se fermant. Louis XVIII, qui l'applaudissait avec enthousiasme, aurait dit d'elle ce qu'A disait de sa Charte et de lui-même; qu'elle renouait la chaîne des temps. Son talent délicieux, fidèle à la tradition, mais susceptible d'inspirations nouvelles, servit de trait d'union entre l'ancien régime et Tesprit moderne; elle tenait de celui-ci par les idées, de celui-là par les manières

Son art, savant et profond, consista surtout à paraître naturelle. Amie des académiciens dont elle avait joué les pièces, — Alexandre Duval,

Baour-Lormian, Andrieux, Jouy, Etienne, etc., — le hasard la plaça au point de rencontre et de heurt où la Jeune école se prit corps à corps avec la routine. Récalcitrante au romantisme, elle donna ce noble exemple de servir loyalement ce qu'elle n'aimait pas. Personne n'a joué comme elle la duchesse de Guise, le cinquième acte d^Hernani, la Clotilde de Frédéric Soulié, la Tisbé d'Angelo. Quelques années auparavant, elle avait fait pleurer tout Paris dans un médiocre mélodrame, imité de Kotzebue : Misant thropie et Repentir, Elmire avait le don des larmes; Célimène avait des éclairs de passion. Henriette ne savait pas le grec, mais elle savait attendrir ; Silvia réussissait à exciter la terreur et la pitié. Pourtant le répertoire de Molière et de Marivaux reste le domaine, le che\ soi de mademoiselle Mars. Ailleurs, elle apporte tout ce qu'une aimable invitée peut offrir de séduction, de frais d'esprit et d'agrément; mais on sent qu'elle n'est pas chez elle. Depuis sa retraite, j'ai vu au Théâtre-Français /eMî^aw^Aro^e, Tartufe^ les Femmes savantes; il me. semblait que les trois merveilleux rôles de Célimène, d'Elmire et

d'Henriette étaient joués par des écolîères ou des comédiennes de province. Née en 1778, fille de Monvel, élève de son père et de mademoiselle Contat,elle avait pu voir passer, comme dans un songe, les dernières grandes dames de Versailles et de Trianon. Elle en gardait quelque chose.

Dans sa vie privée, si elle ne fut pas toujours une vestale ou une ingénue, elle sut observer ce ' qui a le plus manqué à ses héritières, la décence. Libre de tout lien officiel, n'ayant de compte à rendre à personne, elle se dit qu'elle avait à s'en rendre à elle-même, et que, lorsque la vertu s'en est allée, il reste encore la pudeur. Cette Célimène-modèlc n'ignorait pas que le public passe bien des faiblesses à ses idoles, mais qu'elles, perdent de leur prestige en le mettant dans leur confidence; que, dans ces délicates matières, il accorde tout au mystère, rien au scandale, et qu'il récalcitre, si les amours ou les amourettes des actrices, au lieu de se cacher dans des coulisses, s'étalent sur un théâtre. D'autres grandes artistes ont pensé et agi différemment. Elles se sont fait un tort énorme, non seulement au point de vue de leur bonne renom^

mée, mais pour Texcrcice de leur art. Lèvres impures ne sauraient parler une belle langue exprimant des sentiments nobles, sans que Ton devine une solution de continuité ou une soudure entre la bouche qui parle et les sentiments qu^elle exprime.

Mademoiselle Mars eut le tort ou le malheur de trop durer, — hélas I n'est-ce pas aussi un malheur ou un tort en littérature? — Ce n'est pas impunément qu'un artiste ou un écrivain, — un critique surtout, — contemporain d'une génération disparue, se trouve en présence d'une génération nouvelle, qui demande de nouvelles figures, des jugements nouveaux, et à laquelle il ne messied pas de brûler ce qu'ont adoré ses devanciers. Mademoiselle Mars, lorsqu'elle joua Mademoiselle de Belle-Isle^ avait soixante ans ; elle en avait cinquante-deux, quand elle joua dona Sol. Madame Roger de Beauvoir (mademoiselle Doze), dans ses Souvenirs de mademoiselle Mars, nous dit que sa beauté ne battit son plein que vers quarantecinq ans. C'est possible; mais, sept années plus tard, ce plein était vide. L'organe restait encban-

teur; la figure, malgré le secours d^un habile maquillage, notait plus enchanteresse. Cinq ou six fois, un parterre de jeunes gens mal élevés lui fit impoliment sentir qu'il était temps de songer à la retraite.

N'importe! pour moi et pour les rares survivants de cette époque lointaine, mademoiselle Mars, quoique bonapartiste et libérale, représente admirablement la Restauration, cette phase fugitive où les optimistes purent croire que, sous le règne de nos souverains légitimes, allaient renaître Purbanité, l'art des nuances, le goût, l'élégance du ton et du langage, victimes de la Révolution.

Avec madame Dorval, il faut baisser d'un cran :

Des mélodrames la séquelle Placent Dorval un cran plus bas; Mais que ne pardonne-t-on pas Pour Kitty Bell et pour Adèle ?

Madame Dorval (notez qu'elle était ardente légitimiste), c'est la révolution de Juillet, non pas avec la modération relative que lui imposèrent, au bout de quelques années, la sagesse

de Louis-Philippe et les intérêts bourgeois, mais la révolution des barricades, de la première heure, impétueuse, primesautière, fougueuse, populaire, telle que Ta décrite Auguste Barbier dans son absurde Curée, telle que Ta dépeinte Eugène Delacroix (qui n'en penjîait pas un mot) dans son merveilleux tableau de la Liberté guidant le peuple. Madame Dorval fut surtout un tempérament, et je ne crois pas qu'il y en ait eu de plus dramatique ; une artiste d'inspiration; et souvent son inspiration lui révéla ce que son éducation théâtrale lui avait laissé ignorer. Cette femme qui avait débuté par POrpheline de Genève^ la Femme à deux maris, etc., sur le théâtre où Mazurier jouait le singe Jocko, s'éleva peu à peu jusqu'à Kitty Bell, rôle tout en chastes demi-teintes, où la passion, constamment contenue, ne se trahit que dans Texplosion du dernier acte. La passion ! ce mot tant de fois profané aurait pu servir de* synonyme au nom de madame Dorval. Elle en vécut, elle en est morte, morte insolvable, naturellement. Ce fut M. de Falloux, alors ministre de l'instruction publique, qui se chargea des frais de son

enterrement. Dans Marie-Jeanne^ qu'elle joua sur le tard, cette passion était maternelle. Il me semble que je la vois encore, fouillant nerveusement son tiroir, n'y trouvant plus les quinze francs destinés à payer le premier mois de nourrice, et portant son enfant à un autre tiroir, celui de l'hospice, celui où s'enferme le cœur des mères trop épuisées pour nourrir, trop pauvres pour payer. Dans Marion Delorme, les scènes avec Louis XIII, avec Laffemas, chan* geaient l'illusion scénique en réalité. Elles nous montraient, non pas madame Dorval, non pas Marion, mais le type de la courtisane amoureuse, gardant de son métier l'effronterie désirable pour parvenir à ses fins, et se prostituant pour sauver celui qu'elle aime. Seulement, lorsqu'elle disait que l'amour lui avait refait une virginité, on songeait, à part soi, qu'il avait eu beaucoup à faire ou à refaire.

Cette passion, madame Dorval la transportait dans sa vie. Je l'ai vue, à Avignon, où elle avait amené sa fille, se jeter sur cette enfant comme une lionne sur ses petits, dévorer de baisers son pâle visage et ses tresses blondes en me disant :

« C'est ma fille, Monsieur, c'est ma fille !...» Chez toute autre comédienne, cette tendresse si démonstrative eût semblé théâtrale ; chez madame Dorval, elle était sincère; sincérité, spontanéité, qu'elle appliquait à des passions d'un autre sexe. Un homme charmant, que je n'ai pas besoin de nommer, qui avait tour à tour aimé • madame Sand et madame Dorval et qu'elles avaient trahi toutes les deux avec un entrain inouï, me disait que la trahison de l'une avait été cruelle et la trahison de l'autre ravissante. Il y avait jadis à Marseille un homme de beaucoup d'esprit, M. S. B., dont la manie était de montrer à tout le monde des lettres de madame Dorval. Ces lettres passionnées, mais d'une passion empreinte de spiritualisme, étaient admirablement éloquentes et poétiques ; contrastes perpétuels qui faisaient le charme et lemo/itant de cette bizarre créature! Elle se calomniait lorsqu'elle disait d'elle-même:» Je ne suis ni belle ni laide, ni bonne ni mauvaise ; je suis pire 1 » Ce qui nuisit à sa carrière dramatique, ce qui l'empêcha de s'arrêter au Théâtre- Français autrement qu'un oiseau de passage, c'est qu'elle

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fit partie d'un groupe où la consigne était, noa pas de ronfler, mais de se moquer de l'Académie, de la Comédie-Française et de l'âge antédiluvien de mademoiselle Mars. Ce groupe avait pour poète Alfred de Musset, pour romancier George Sand , pour actrice madame Dorval et pour critique (sans émoluments) Gustave Planche. Bien que la Revue des Deux Mondes^ à laquelle il tenait par tous les bouts, ait fini par devenir une solide et opulente maison, ri n'en était pas tout à fait ainsi pendant sa première période» Quelques-uns de ses écrivains, — et ce ne furent pas les moindres, — George Sand, Musset, Théophile Gautier, Gérard de Nerval, Philarète Chasles, Planche, avaient leurs entrées à la Revue et leurs sorties dans la verte Bohème. M. Buloz m'a souvent conté que madame Sand, qui devait finir en châtelaine et en grand'mère, eut, à cette époque, une crise de bohémienneriej que l'on retrouve d'ailleurs à chaque page des Lettres d'un Voyageur ^ si éloquentes en 1834, si démodées en i885. Elle disait à Musset, dont le dandysme essayait de se révolter : « Je veux être bohémienne !... Donne-

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moi des coups de cravache I » C'est cette éo/iemiennerie dont madame Dorval ne put jamais se défaire. Grâce à une remarquable faculté de transformation et d'interprétation, elle fit illusion dans des rôles chastes ou aristocratiques: Kitty Bell, Lucrèce (pas Borgia), Agnès de Méranie, Gatarina Bragadini. En réalité, elle oscilla toujours entre Adèle d'Hervey et Jeanne Vaubernier. De même, la monarchie de i83o flotta constamment entre son origine révolutionnaire et ses instincts conservateurs.

Nos malheurs se sont tellement accumulés, aggravés et envenimés, que nul aujourd'hui ne songe aux nuances, aux épisodes secondaires, qui furent les entr'actes des grandes catastrophes.

Pourtant, ceux qui ont suivi avec attention les diverses phases du règne de Louis- Phi lippe savent que Tannée i838 ne fut pas insignifiante. Pas tout à fait une réaction; un peu plus qu'un temps d'arrêt dans la sape révolutionnaire et démocratique. Le grand mouvement romantique de i83o avait fini par la dispersion des chefs et la défection des soldats. La plupart retiraient leur enjeu, et, si cet enjeu valait encore quelque

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argent, ce n'était plus que la monnaie du lingot d'or. Le comte Mole était premier ministre :

nul ne fut plus digne d'inaugurer un parti bravement français, qui, tout en se ralliant à la dynastie nouvelle, aurait été le contraire d'un parti révolutionnaire. Ce ne fut pas sa faute si on ne lui en laissa pas le temps, si une coalition fatale prépara de nouveaux désastres en montrant le vice capital du gouvernement parlementaire. Il y eut alors un retour au bon sens, aux grandes vérités politiques et sociales, parmi les lettrés et les classes dites dirigeantes. La Revue des Deux Mondes^ qui en était à sa huitième année et dont le succès allait croissant, édulcora sa politique. De républicaine, elle se fit ministérielle et n'y perJit rien de son autorité. Tandis que le Ruj' Blas de M. Victor Hugo, malgré de merveilleuses beautés et le talent de son principal interprète, rencontrait un public glacial et se jouait dans le désert, concurremment avec les opéras de Grisar, sur un théâtre d'occasion prédestiné à la faillite. Corneille et Racine aU laient revivre. Lamartine négligeait de répondre à l'admirable épître d'Alfred de Musset ; mais

tous deux s'entendaient pour rompre avec le romantisme.

C'est à ce mouvement de réaaîon, bientôt accentué par Tavènement de Ponsard, que répondit mademoiselle Rachel.

Je ne prétends ni la juger ni la peindre. D'autres l'ont essayé, sans compter le pinceau et le ciseau. Je doute qu'ils aient attrapé l'exacte ressemblance. Parmi ces portraits à la plume, celui de Philarète Chasles est d'un réalisme brutal, une eau-forte ! ceux de Théophile Gautier et de Paiii de Saint- Victor, écrits d'un style magique, mais où la convention se fait un peu trop sentir; celui d'Arsène Houssaye, aimable comme son auteur; mais n'y a-t-il pas mis un peu de complaisance et de gratitude?

Jamais grande actrice, au milieu des rumeurs hostiles qui grondaient autour d'elle, ne me fit mieux apprécier le plaisir de n'avoir à m'en préoccuper que, à travers la rampe, comme d'une œuvre d'art. Je ne la rencontrai qu'une fois, dans le salon de M. Buloz, alors administrateur du Théâtre-Français (novembre et décembre 1847). Il vivait avec elle sur le pied d*une

. paix armée, dans de perpétuelles alternatives de rupture et de raccommodement. Ils échangeaient des lettres aigres-douces où il l'appelait : ma chère tragédienne^ et où, par parenthèse, je n'aperçus pas, du côté de Rachel, une seule faute d'orthographe. Généralement, les paroles de réconciliation provisoire étaient apportées par une femme énorme qui ressemblait à madame Thierret, du Palais-Royal, et offrait le type le mieux réussi de la Femme voilée, des comédies espagnoles. J'ai oublié son nom. C'est d'elle qu'il s'agissait, lorsque mademoiselle Rachel, protestant contre le vers (ï'Hernani :

... « Quoi, seigneur Hernani, ce n'est par vous!... »

s'écriait ; « Quand je la vois entrer, je ne dis

pas : Quoi I duc de Noailles, ce n'est pas

vous ?^. » Dans l'hiver de i85o, Jules Janin me

conduisit chez elle. Nous voulions la décider à

jouer la Fille d'Eschyle^ de Joseph Autran,

encore une victime de la révolution de Février,

rôle digne de son talent. Elle nous répondit

poliment et évasivement que, renseignée par la II. 6

chute OU la demi-chute dcjudith, de Cléopâtrc^ du Vieux de la Moiitagne^ de Catherine II, elle était déterminée à ne plus créer de rôle nouveau dans des pièces modernes.

Je viens de nommer le duc de Noailles. De concert avec MM. Mole, Pasquier, Duchâtel, de Rémusat, avec la société polie et le faubourg Saint-Germain, il inventa, au début, une Rachel qui n'était pas la vraie. Parce qu'elle leur restituait) dans toute la pureté de la ligne classique, Pauline, Emilie, Camille, Chimène, Hermione, Phèdre, Monime, Bérénice, Esther, Roxane, Athalie, ils crurent qu'elle allait prendre l'initiative d'une régénération morale dans la société et dans lart, et prouver qu'il est impossible de vivre dans l'intimité de Corneille et de Racine sans y ennoblir ses propres sentiments et faire marcher de front le génie et la vertu. Il fallut en rabattre. Rachel ne tarda pas à se lasser de cette espèce de moralisation parla tragédie, de ce sacerdoce trop lourd pour ses frêles épaules. Elle reprit sa liberté, et passa peut-être d'un extrême à l'autre.

Il y avait en elle de la grande artiste, de la

gamine, de l'enfant terrible, de la fantaisiste, de la juive, de la courtisane et de la parvenue ; oui, de la parvenue. Car on ne saute pas, en quelques mois, de la misère noire aux traitements princiers, des petits sous cueillis dans une sébile, à la porte des cafés, à Taide d'un maigre filet de voix et d'une guitare, jusqu'aux sommets delà hiérarchie théâtrale, jusqu'aux splendeurs d*une situation unique, sans être prise d'un vertige, qui n'a, d'ailleurs, rien de commun avec la vulgaire bouffissure d'un nouvel enrichi. Ce vertige explique les incroyables dissonances de cette physionomie de zingara-duchesse, jouant les Gavroche et les Cabrion, après avoir joué les Pauline et les Hermione ; tantôt distinguée, sobre de geste, étonnante de tact, au point de ne pas faire tache dans un salon du noble faubourg, tantôt jurant comme un crocheteur (au surplus, le suave Lamartine jurait aussi, dans ses accès de verve et de colère contre les ministres de Louis- Philippe, qui lui refusaient la réforme électorale), aujourd'hui follement prodigue et offrant à ses amis des dîners à i5o francs par tête; demain, tombant en syncope

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parce qu'un convive indiscret demande à entamer un ananas loué chez Chevet; adorable et insupportable, ravissante et exaspérante, à quelques heures de distance...

Celui qui a le mieux parlé d'elle, c'est Alfred de Musset : « Mademoiselle Rachel est plutôt petite que grande. Ceux qui ne se représentent une reine de théâtre qu'avec une encolure musculeuse et d'énormes appas noyés dans la pourpre, ne trouveront pas leur affaire ; la taille de mademoiselle Rachel n'est guère plus grosse qu'un des bras de mademoiselle Georges... »

Ailleurs, il nous la montre, dans un modeste cabriolet de régie, tenant sur ses genoux un volume de Racine ou de Corneille dont la lecture l'absorbe, et ceci m'amène à dire combien il est peu probable que cette jeune fille, incomparable dans le rôle de Camille, ne sût pas de qui était le Qu*il mourût ! Elle le savait du moins à la fin de 1847, époque de ma grande faveur à la Revue des Deux Mondes. M. Buloz. m'avait prié, pour m'acclimater, disait-il, de l'accompagner au foyer du théâtre. On donnait Horace, et j'entendis mademoiselle Rachel féliciter Ligier

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de la façon magistrale dont il avait dit le Qu*il mourût! — « Il y a toujours, répondit le tragédien, un peu de hasard dans cette explosion cornélienne. Il faut que ça sorte ou que ça rate. Aujourd'hui, c'est sorti. »

Un vieil habitué delà Comédie-Française me disait que Rachel était plus intelligente que Talma. Talma, pour arriver à la perfection de son art, avait passé par de laborieuses études, nécessairement abrégées chez cette jeune fille de dix-huit ans. Rachel a manqué de ce qui fut une des gloires de Talma, la faculté de vivifier ou du moins de galvaniser des tragédies mortes avant de naître, ou destinées à mourir avec lui; Sjrlla, Léonidas, RéguluSy Charles VI, etc., sans compter les gallicismes shakspeariens du bon Ducis. Les admirateurs de la jeune tragédienne auraient pu répliquer que, en 1 838, si Corneille et Racine n'étaient pas morts, ils dormaient depuis bien longtemps, et qu'elle les avait réveillés. Quant aux œuvres des modernes, la responsabilité l'effrayait. Elle se sentait assez forte pour se mesurer avec Racine et Corneille, pas assez pour faire réussir Ponsard, Hippolyte

Romand, Latour de Saint-Ibars, Scribe, Legouvé ou madame de Girardin. Dans cette partie de sa tâche, elle aurait eu à intervertir les rôles, donner au lieu de recevoir ; elle ne se trouvait pas assez riche. A la première représentation de Charlotte Corday^ la loge de la Revue avoisinaît la sienne, et la sienne avait pour voisin M. de Lamartine. Ils causèrent; je saisis au passage quelques bribes de leur conversation. « Vous n'avez donc pas voulu être Charlotte? lui dit le grand et malheureux poète. — Je n'ai pas osé, répondit-elle finement. Corneille ne me pèse pas trop; Ponsard m'aurait écrasé. Judith tuera bien mieux Holopherne. »

Judith, chargée du rôle de Charlotte, était une comédienne de talent, juive comme Rachel; on assure qu'elles se disputaient souvent, et en termes peu académiques. Je ne veux pas le savoir. J'aime mieux relire la jolie page de Mus* set : Un souper che:{ mademoiselle RacheL Dix ans après, il vint me remercier, au bureau de la Revue j de n'avoir pas trop maltraité sa pauvre Louisany enfant d'un ;eune vieux, ce qui est pire peut-être, pour les conditions de vitalité,

que d'être Tenfant d'un vieillard bien conservé. En même temps, il voulait me reprocher la mésaventure que je lui avais attirée fort innocemment. Voici ce qui s'était passé. La princesse de Beauvau, née de Gomar (voy. les Souvenirs dun vieux mélomane), parente d'un de mes amis intimes, avait une fantaisie de princesse et de jolie femme ; elle s'était mis dans la tête de jouer en travesti le rôle de Perdican, dans On ne badine pas avec Vamour.

Elle avait chargé son parent, le marquis Charles de C..., de me demander si Musset consentirait à venir diriger les répétitions. Musset, de bonne humeur ce jour-là, m'avait prié de lui donner l'adresse de la princesse, et, fidèle à ma malechance, je l'avais désastreusement fourvoyé en lui indiquant l'adresse d'une autre princesse de Beauvau qui, au moment de la visite du poète, était en train d'accoucher. Tableau.

« Lucine avait détrôné Thalie », aurait dit un poète de 1810.

Pour se rendre favorables les oracles de la rue Saint-Benoît, l'auteur de Lowfson nous apportait ses discutables versS'wr trois marches de marbre

rose^ que Sainte-Beuve a rudement tancées. Je profitai de l'occasion pour lui demander quelles avaient été', en réalité, ses relations avec mademoiselle Rachel.

— Celles d'un ami, d'un camarade, sans aucune arrière-pensée galante, me répondit-il simplement. Nous gaminions ensemble [sic). Je partageais ses escapades; je la soutenais dans ses gentilles révoltes contre Tautorité maternelle; je favorisais son goût d'école buissonnière. Elle commençait à s'ennuyer de Tengouement des grandes dames, qui la prenaient trop au tragique et la maintenaient dans une atmosphère de vertu asphyxiante pour ses poumons. Je représentais pour elle une liberté qui n'était pas encore de la licence. Je me suis toujours félicité de n'avoirpas dépassé cette limite. Notre liaison, très amicale, n a pas eu d'orages et a survécu, pour elle et pour moi, à des passions à grand orchestre. Si j'avais demandé et obtenu davantage, ce paradis de neige, comme dit la grande Delphine, serait devenu un enfer. J'aurais eu à être jaloux de... et de... et de... (ici un dénombrement homérique). Elle m'appelle son ami

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et son poète. En effet, je neveux pas mourir sans avoir écrit une tragédie pour elle... » .

Pauvre garçon ! nous la connaissons, cette tragédie... Frerfeg-ow^e, la servante du rot.,. Il n'est - pas allé au delà de la première scène, et il aurait mieux fait de ne pas se mettre en route; — de même que son frère, ses admirateurs, ses amis, auraient mieux fait de ne pas grever de ces précoces sénilités la belle édition illustrée par Bida.

Mon sujet et mes souvenirs m'ont entraîné bien loin du i" septembre 1834 et de Taffiche gigantesque qui me promettait madame Dorval.

Pourtant, je ne veux pas finir cette page, devenue presque un chapitre, sans rappeler le monstrueux épisode qui contribua peut-être à hâter la fin de mademoiselle Rachel. Un jour, pendant l'hiver de i855, la plus spirituelle des capitales s'aperçut ou crut s'apercevoir que sa tragédienne favorite avait comblé la mesure en fait de caprices, d'incartades et d'impertinences de toute sorte. On voulut lui opposer, — . que dis- je? — lui préférer une actrice exotique qui réunissait toutes les conditions désirables pour

rendre Taffront plus poignant. Tandis que notre Rachel jouait des chefs-d'œuvre, avec le concours d'artistes de premier ordre, — Joanny, Ligier, Beauvallet, Geffroy, — celle qui devait servir à Thumilier se produisait dans des pièces exécrables, — Myrrha, Camma, Pia di Tolo* met, escortée d'acteurs ambulants dont n'eût pas voulu un directeur de banlieue. Aussitôt ce fut un délire, qui gagna la cour, la ville, les salons et les académies. Depuis les tables tournantes, on n'avait rien vu de pareil. Il n'était pas bon de résister à Pentraînement universel, de montrer quelque tiédeur au milieu de cette effervescence; on avait à craindre à la fois les foudres des connaisseurs, les sarcasmes des beaux esprits et le stylet des Italiens patriotes ; car l'illustre étrangère, aux poses de statue, aux gestes de mélodrame (le mot est de M. Guizot), personnifiait tout ensemble une leçon à mademoiselle Rachel et un appel (trop entendu hélas !) à nos armes pour la délivrance de l'Italie.

Madame Ristori était à Rachel ce que Canova est à Phidias, ce que les Carraches sont à Raphaël. Encouragée par cette vogue insen-

sée, elle voulut jouer une pièce française. Son accent ne fut plus ni du français ni de l'italien, mais du plus pur auvergnat. Rachel était vengée trop tard. Blessée au cœur et à la poitrine, elle languit un an ou deux, et s'en alla mourir au Cannet, dans une villa sépulcrale.

Toutefois, morte à trente-sept ans, elle avait assez duré pour que son règne trop court restât une date significative. Selon moi, son nom est associé à l'apogée de la royauté de i83o. renonçant à ses origines révolutionnaires pour renouer la grande tradition monarchique.

Sarah Bernhardt... oh! celle-là, c'est la République, c'est l'anarchie, c'est le communisme, c'est le désordre des finances, c'est le déficit, c'est la névrose, c'est la morphine. Rachel a été la Melpomène grecque de l'époque de Périclès, d'Alcibiade et de Sophocle. Sarah est la Melpomène byzantine du temps de Justinien et de Théodora. Il y a dans son talent — que nous ne prétendons nullement contester — un je ne sais quoi de fébrile, de maladif, de précaire, qui inquiète l'admiration et la fait ressembler à un malaise. On se demande, en l'applaudissant, si

viî

io8 ilEfi MÉMÔIÏtESi

. elle sera demain de ce monde, ou plutôt sî elle n'habite pas déjà un monde intermédiaire entre le domaine des vivants et le royaume des ombres. Sa maigreur même, exagérée et raillée par les plaisants, la sert dans ces concessions du réel

au fantastique. Inférieure à Rachel dans PAéir^,

à mademoiselle Fargueil dans Dalilah, à la pauvre Desclée dans Froufrou, à mademoiselle Mars dans Mademoiselle de Belle-Isle^ et même à Eugénie Doche dans la Dame aux Camélias, il a fallu à cette irrégulière des cadres spéciaux pour y développer librement son originalité à tous crins. Il a fallu qu'un merveilleux cuisinier de décadence lui servît dans des coupes d'or un vin capiteux et frelaté, et, dans des plats d'argent, un mélange du fricot des sorcières et du ragoût des impératrices. Elle est affreusement endettée, comme la République; elle fait, à travers des crachements de sang, tout ce qu'il faudrait pour tuer raide une femme robuste, de même que la République fait — et au delà ! — tout ce qui suffirait à occire un bon et honnête gouvernement. Elle vit pourtant, et la République s'obstine à ne pas être tout à fait morte. Il existe, dans son

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charme indéfinissable, le quelque chose qui distingue, de la saine odeur des fleurs naturelles, les parfums artificiels et la senteur cosmopolite des fleurs de serre chaude. C'est, à vrai dire, une magie plutôt qu'un charme ; Alcine plutôt qu'Angélique, un philtre qui grise plutôt qu'une boisson qui désaltère. On dit qu'elle ne croit pas en Dieu; je suis sûr qu'elle croit au diable. Ce ressort inouï, ce don prodigieux de vitalité dans la fièvre, d'activité dans la névrose, de locomotion dans l'anémie, de force dans la faiblesse, de renouveau dans l'épuisement, feraient supposer un pacte avec Méphistophélès, si nous ne savions que certaines femmes n'ont pas besoin de signer leur feuille de route infernale pour avoir le diable au corps. Sylphe, lutin ou démon, disparaîtrat-elle dans une trappe? s'évanouira -t-elle dans la brume matinale, comme les lavandières bretonnes ? sera-t-elle dévorée par ses créanciers, auxquels il semblera que le régal est un peu maigre? Une seule chose pourrait nous consoler de son évanouissement : ce serait si la République athée dont elle est, sur bien des points, l'emblème

embelli, s'évanouissait avec elle.

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