CHAPITRE IV
MES BALLETS A l'oPÉRA
— Lady Henriette. 2\ février 1844.
— Eucharis. 7 août i844.
— Paquita. 1" avril 1846.
— Mazarina. 1*^^ mars 1847.
— Vert-Vert. 24 novembre 1851.
— Yanko le Bandit. 22 avril 1858.
I. — Mes études s'étant tournées du côté de la composition, je ne tardai pas à travailler pour le théâtre. Par la recommandation d'Habeneck, j'obtins de M. Pilet, alors directeur de l'Opéra, un acte de ballet. A cette époque (1844) il était d'usage de confier la musique des grands ballets en trois actes, à deux ou trois compositeurs. Tels furent la Gipsy de MM. Benoist, Ambroise Thomas et Marliani ;
Le Diable amoureux de MM. Benoist et Henri Reber ;
Lady Hemnetle de MM. de Flotow, BurgmuUer et Deldevez.
Ce fut donc par ce troisième acte que se fit mon début à l'opéra. Cette bonne fortune (car s'en fut une par la suite) cachait cependant un piège auquel mon inhabileté ne sut parer.
Maître Saint-Georges, l'auteur du livret, avait conçu
le poème, aDtérieurement, en opéra comique dont la musique écrite déjà par de Flotow, devait se produire plus tard, après le succès du ballet.
Par la comparaison des deux livrets, celui du ballet et celui de lopéra, comparaison qui ne put s'établir qu*après.Ia mise au jour des deux ouvrages, on voit la ficelle qui nous a entortillés mon collègue et moi.
En effet, le sujet est le même. — Dans le ballet, la division comprend trois actes, chaque acte, 3 tableaux ; il résulte de cette division que les 3 tableaux du premier acte, contiennent à eux seuls, la donnée du sujet de rOpéra, ses développements, son dénouement, lequel est emprunté au *M tableau du 3® acte. Et c'est en cela où on reconnaît l'habileté des Taiseurs, car le dénouement du ballet se faisant sur un thème du 1**^ acte, nécessitait un emprunt de mélodie par le compositeur du 3* acte. Tandis que l'opposé n'ayant à se produire dans l'opéra, son seul auteur faisait sa cuisine lui-même.
Les compositeurs des 2* et 3* actes étaient supprimés, voilà tout, sans égard de collaboration aucune, n'ayant droit de revendication ni de discussion, le titre de l'opéra : Martha étant autre que celui du ballet : Lady- Henriette.
Si cette substitution eut été le fait d'un plagiat commis par tout autre auteur que celui-là môme des deux ouvrages, c'est alors que procès pouvait s'ensuivre, mais le tour était joué avec trop de fiîiesse pour laisser un soupçon d'inquiétude à cet égard.
On ne peut couper l'herbe soiis le pied des voisins avec autant de courtoisie.
Malgré ce procédé, et bien que j'eus à supporter un bon nombre d'amputations, le succès du 3* acte fut décisif, par la scène à Bedlam, le galop des fous.
Je n'eus pas, toujours est-il, la satisfaction d*une lecture à Torchestre, où, bien certainement, quelques morceaux eussent été applaudis par les artistes — ^ le plus grand bonheur qu'envie un auteur.
Habeneck passa par dessus cette première épreuve, pour le 3* acte, et la répétition du ballet se fît avec celle du théâtre et de la mise en scène.
IL — La direction avec laquelle j'étais en bons termes depuis le succès de mon début me fournit gracieusement Toccasion de me produire seul. M. Pillet me confia la musique du ballet : Eucharis, dont il était Tauteur (anonyme).
Cette fois ce fut avec Coralli, maître de ballet, avec qui j'eus affaire. Son organisation musicale n'admettait pas de motifs dont le point d'appui ne fut sur le temps fort, et la carrure incertaine. Autrement il s'en prenait à sa perruque qu'il tourmentait sur sa tête jusqu'à temps qu'il eût trouvé le rythme qu'il enjolivait ensuite de pas charmants. Sa chorégraphie était poétique, ses groupes délicieux de poses, sa mise en scène entendue et variée, par la diversité de coutumes et de couleurs appropriées à chacun d'eux. Le premier acte fut réussi véritablement. Mais le second fut empoigné. La scène de somnambulisme de Télémaque muni d'une lanterne sourde, comme un simple pompier, fut un comble, qui fit éclater les rires précurseurs d'une chute inévitable. Le ballet ne put se relever; il eut ses six représentations réglementaires en pareil cas, et encore!
La musique fut remarquée cependant, durant le court espace qui lui était fatalement assigné, et il n'est resté de cette partition, bien vite oubliée, que le Finale du {" acte, la bacchanale aux flambeaux, qui fut exécuté
par la suite au concert du Trocadéro, lors de TExposition de 1878. C'est dhnsEucharis que le cornet à piston se flt entendre pour la première fois dans un solo important affecté à la danse, et accompagné par les quatre cors de Torchestre. La virtuosité, le style distingué de Forestier se flrent jour. Il eut un succès dont on se souvint.
III. — Cette non-réussite dont la cause n'était point imputable au musicien, dans Topinion des abonnés, resserra encore les liens qui m'unissaient à Tadministration.
En effet, M. Pillet, peu de temps après, pour reconnaître la malechance qui m'avait servi, disait-il, me confiait un nouveau livret important et sur lequel il comptait beaucoup : Paquita, Il mettait à ma disposition les premiers sujets, Carlotta Grisi, Adèle Dumilâtre, Plunkett, Petipa, Elie, etc. — et pour maître de ballet Mazillier avec qui j'ai toujours eu une collaboration intelligente et des plus agréables. Il ne faisait rien qu'après avoir entendu et médité longuement la musique, après avoir proGté des intentions scénique du musicien, qu'il savait mettre en lumière. Vrai et seul moyen pour éviter les changements, coupures, retouches, suppressions, etc..
L'ouvrage fut réussi complètement. La pantomime, partie très développée et dont l'expression toujours soumise aux attributs de la danse, était, pour ainsi dire, imagée de poses voluptueuses, de pas élégants, d'atlitudes gracieuses qui mêlaient le charme à l'action, sorte de dialogue alternant avec la musique — La pantomime de la danse — comme par exemple, la substitution de place des pistolets, au 2* acte ; le « tour » de la chemi-
née : la Bohémienne tournant sur ôlle-môme et disparaissant à vue sans que le brigand pût accomplir son dessein sinistre.
La chorégraphie présentait des ensembles ravissants, tels que le Pas des Manteaux, ayant en tête M" Caroline (M** Dominique) au premier acte, etc.
Les danses, pas, échos, variations, finale, le tout fut réglé avec un art comparable à celui de l'exécution des sujets, étoiles de la danse. — Maintes fois j'entendis dans les coulisses Carlotta dire à Mazillier : Oh ! maître que les pointes me font mal, etc.
Enfin ce ballet Empire eut un très grand succès : chorégraphie, danse, musique, etc. avec rappels des sujets.
J'assistai à la représentation. Il n'en fut pas de même pour mes précédents ballets où je me promenais sur le boulevard pendant la première. — Et rentrant à la fin du 3* acte de Lady- Henriette, je îus agréablement surpris d'entendre fredonner par le public sortant des motifs de ma partition.
J'eus une émotion différente pour Paquita. Le dénouement s'effectuait sur le coup de minuit et Mazillier ne voyant personne autour de lui pour frapper les douze heures, me chargea à l'improviste de ce soin. Avec moi, me dit-il, il était tranquille, tandis que de mon côté, j'étais dans des transes affreuses. J'avais une peur bleue d'en frapper treize; et j'eus beaucoup de peine à aller en mesure.
Enfin tout alla pour le mieux, et malgré mon organisation musicale, je finis par m'en tirer à la satisfaction de Paul Foucher lui-même qui comptait sur un eff'et.
Tel fut le résultat de cette soirée, du ballet * Empire » qui me valut les félicitations de mes camarades d'orchestre — après m'avoir souvent dit avec malice : « Tu
fais la musique du nouveau ballet... tant pire!../ »
IV. — Après le succès éclatant de Paqiiita, il m'était facile d'obtenir un poème d'Opéra. M. Pillet recevait une fois la semaine dans les salons de Tancien hôtel Choiseul, qui plus tard furent affectés aux répétitions des chœurs et du double quatuor. Ces soirées étaient charmantes. M"' Stolz, Carlotta Grisi, M"* Nau et tous les premiers sujets de la danse et du chant en faisaient Tornement. Il y avait là réunis tous les principaux personnages de la littérature, des beaux-arts, de la presse ; tous les auteurs à succès.
A Tun de ces bals, ma soirée ayant commencé par une séance de musique d'accompagnement avec mon ami Emile Rignault, je me rendis pédestrement de la rue de Londres au passage de l'Opéra où je me fis vernir. C'était la mode alors; celle de retrousser les jambes du pantalon n'avait pas encore paru.
Je gagnai par le petit passage noir l'entrée des artistes et m'installai dans la loge de M"*® Crosnier, les pieds sur le grillage en fer, faisant sécher mon vernis à son foyer toujours embrasé, lorsque vint à descendre du théâtre, où elle s'était habillée de blanc, comme une mariée, M"° Nau. Ah! c'est vous me dit-elle. — Eh bien! vous allez me donner votre bras. — Et nous voilà traversant la cour poussée par un vent glacial. J'était dans mes petits souliers — c'est le cas de le dire — tremblant de peur que sa robe ne vint à frôler ma chaussure et noircir sa toilette.
Pendant tout le bal, je fus aux petits soins auprès d'elle, voulant m'assurer si aucune tache compromet- " tante n'altérait la blancheur de sa robe
Plus blanche que la blanche hermine.
aussi mes amis ne manquèrent pas de me ranger parmi ses adorateurs.
Ce fut entre un quadrille où je dansai avec Garlotta, et la valse de Paquitta, que M. Pillet me mit en rapport avec Hippolyte Lucas.
A cette époque, on jouait beaucoup de petits opéras en un ou deux actes, devant les grands ballets qui prenaient toute l'importance de la soirée et de Taffiche.
Adam était Fauteur fécond qui alimentait presque à lui seul la combinaison du ballet, et de Topera comme lever de rideau. Richard cœur de lio?i, le Fanal, la Bouquetière qui fut jouée avec Paquita, donnaient le ton de la musique légère qui avait encore droit de cité.
Ce fut donc dans cet ordre d'idées que l'auteur de la Bouquetière, Hippolyte Lucas, me gratifia d'un poème en deux actes — « le Violon enclianté, » lequel reçut grand nombre de changements, de transformations, de mutilitations, et qui finit par rester dans mes cartons.
Dans cet intervalle la direction changea et Nestor Roqueplan avec qui je devais être par la suite, comme avec M. Pillet, dans les meilleurs termes, me conseilla d'en faire mon deuil, et de renoncer à un poème aussi niais. Alors pour me dédommager d'avoir travaillé inutilement sur un livret qu'il destinait au panier, il me promit le poème de Fer/- Fer/, de M. de Leuven, lequel devait passer prochainement, me dit-il.
Girard (voici où j'ai l'occasion de le citer pour la première fois; ce ne sera pas la dernière) en apprenant cette décision directoriale fit si bien qu'il obtint pour son protégé, Auguste Tolbecque, second violon à l'Opéra, de m'être adjoint comme collaborateur. Nestor n'osa refuser à son chef d'orchestre; mais j'exigeai avoir la première moitié de l'ouvrage, afin d'être nommé en
premier sur Taffiche. Nous fîmes donc trois actes à deux ; moi le premier acte et la moitié du second, lui, l'autre moitié du second, et le troisième acte.
Mais le ballet éprouva des retards successifs. D'abord ce fut le voyage en Russie de Mazillierqui nous fit attendre son retour. Ensuite ce fut le règne de la Cerito, puis Saint- Léon, nommé maître de ballet en remplacement de Mazillier; et nous d'attendre toujours!
. Enfin, il fallut bien se décider à donner un ballet prêt depuis des mois, entièrement réglé et demandant à voir la rampe. Saint-Léon fut chargé de la révision de la mise en scène. Ce qui explique les changements, les coupures qui vinrent nous assaillirent à la dernière heure.
Le ballet eut assez de succès néa-nmoins. Plunkett était charmante, en travesti, sous les traits espiègles de Vert-Vert. Les morceaux qui de mon côté furent remarqués entre autres (par Halévy qui assistait à la première représentation, non loin de moi, à mon pupitre, car Girard ne me permit pas d'aller sur le théâtre surveiller la représentation) sont la marche funèbre de Vert- Vert, ses adieux, le voyage, etc. — Pour ce qui est de la leçon de danse, qui avait produit un grand effet sur les musiciens, elle fut supprimée ou tout au moins il n'en resta pas grand'chose.
Cette musique caractéristique, je Tulilisai par la suite. J'avais lu et relu le poème de Gresset, lorsque j'y découvris la nature des principaux éléments symphoniques, ainsi que le plan de la symphonie elle-même. — Symphonie de caractère qui répondait admirablement dans sa facture au titre de Symphonie Héroï-comique,
En effet, la division naturelle de l'œuvre s'appliquait aux divers morceaux traités par les symphonistes classiques.