Deuxième partie
N* 4. Allegro. — Le Voyage.
N* 5. Minuetto. — L'arrivée.
N* 6. Finale. — Le Retour. — Marche Funèbre. — Apothéose.
V. — Pendant le peu de temps qui s'écoula entre Paqidtaei Fer/- K^r/, j'eus l'occasion d'écrire deux autres ballets : Mazarifia > et Yanko le Bandit *. L'un, sur commande, pour Lucile Grahn. — Ambroise Thomas occupé en ce moment ne pouvait l'écrire; il me pria, dans une lettre des plus flatteuses, de vouloir bien me mettre en son lieu et place. Voici sa lettre :
« Mon cher ami.
J'ai vu ce malin mademoiselle Lucile Grahn, je lui ai dit que vous pouviez dans ce moment vous charger
1. Ou la reine des Âbruzzes. Ballet en 5 tableaux de Perrot^ représente au théâtre royal de Bruxelles.
2. Ballet en deux actes de Théophile Gautier, représenté au théâtre de la Porte Saint-Martin
d'écrire son ballet ; elle connaît Lady- Henriette ainsi que Paquitaj elle a donc la plus grande confiance en votre talent.
Je lui ai annoncé votre visite, elle vous attend demain vendredi à 10 heures jor^mes du matin.
Voici l'adresse :
(Mademoiselle Lucile Grahn rue Laffitte 25).
Voyez, et tâchez de vous entendre.
A vous de tout cœur
Ambroise Thomas. •
Jeudi, 27, 1846.
Je fis servir pour cette nouvelle partition, une partie de la musique d'Eucharis. J'étais assuré d'être à couvert de cette fraude, de ce double emploi de musique, vu qu'après les six représentations d'usage, j'avais repris mon manuscrit qui bien entendu n'avait pas été édité. D'ailleurs ce fut après informations faites à Lucile Grahn, qui ayant entendu la musique la trouva de son goût. J'allais composer, non sous sa dictée, mais d'après ses ronds de jambes, les pas, les échos, les variations qu'elle exécutait devant moi, « en danse j), c'est-à-dire en costume de répétition, pendant que de mon côté, j'improvisais sous son inspiration. Elle m'arrêtait parfois pour me faire insister sur un passage où on devait, disait-elle, la trouver jolie. En eS*et sa pose était charmante, pleine de grâce : ses bras apposés sur le dos de mon fauteuil, les jambes tricottant sur les pointes, elle devait infailliblement soulever les suff*rages que je lui adressais moi-même par le concours obligeant d'une psyché qui la reflétait fidèlement.
Le ballet eut un certain succès dans la tournée qu'elle entreprit dans toute l'Italie. A son retour, en
repassant par les mômes villes où elle avait triomphé, où son nom était encore en vedette sur certaines affiches restées posées, elle ne fut pas peu surprise d'entendre sa musique, la mienne, qu'on avait retenue et réinslrumentce selon l'appropriation qu'on lui donnait. Elle m'instruisit du fait, me chargeant d'intenter un procès. Je chargeai un de mes parents de l'affaire. Une put rien obtenir. J'ai encore les paperasses qui furent échangées à ce sujet.
VI. — L'autre ballet en un acte : Yanko le Bandit, fut donné à la Porte-Saint-Martin. Théophile Gautier m'avait prié d'être son collaborateur. Marc Fournier, directeur du théâtre, m'assurait une prime équivalant aux droits de quarante représentations à l'Opéra.
Ce fut Honoré, le maître de ballet, qui fut chargé de la chorégraphie.
. Au divertissement, «Yamini (M"° Battaglini) danse, les yeux bandes, le célèbre pas des œufs, » sans en casser un seul (ils étaient durs!... de la vraie pierre). « Mais les applaudissements qu'elle recueille ne décou- « ragent pas sa rivale, Vassilia (M"° Guichard) qui exé- « cute la danse des épées. »
L'orchestre d'alors était restreint et peu habile. Je me souviens qu'à la lecture de la musique, j'avais eu un tel mal à faire marcher l'orchestre que, fatigué, énervé au dernier point, je me rendis immédiatement après au café Véron où m'attendaient des amis avec lesquels je devais me trouver à l'Opéra. Car ce dimanche là on jouait comme de coutume. Ils m'apprirent un relâche subit dont ils avaient eu connaissance pendant que j'étais à ma répétition. Nous fîmes fête alors et au relâche, surprise agréable, et au succès espéré de mon ballet.
Mais comme j'étais à jeun, après avoir pris un petit verre de chartreuse, je sortis du côté de la rue Vivienne et j'allai droit embrasser un cheval qui stationnait devant le cate.
Une autre émotion se produisit en moi, à la répétition générale, en costume, salle comble, à laquelle j'assistais dans une loge avec ma famille. Après « les Mères repenties » de MallefiUe, vint, passé minuit, le tour du ballet. Cela commença par marcher assez bien, mais vers la fin, la musique n'étant pas achevée de copier, ce furent les crin-crin, deux violons répétiteurs qui remplacèrent tout à coup Torchestre. Une douche d'eau glacée tombant à Timproviste sur les spectateurs, comme dans un incendie, ne produirait pas un autre effet que celui qu'en secret m'avait réservé l'attentionnée direction — pas pour la musique, du moins — de la Porte Saint-Martin.