‹ Mes mémoiresChapitre 9 sur 54 · MES CONCOURS A L INSTITUT · texte numérisé non relu

MES CONCOURS A L INSTITUT

Cantates :

Marie Stuart. — 1837.

La Vendetta. — 1838.

Fernand. — 1839.

Loyse de Montfort. — 1840.

Lionel Foscari. — 1841.

L — Les concours pour le prix de Rome furent pour moi un enseignement.

J'y consacrai quatre années, sur cinq, sans résultat — de 1837àl84i.

Cette persévérance peu commune devait être marquée par un signe néfaste s^attachant à ma poursuite dès mes jeunes années, à peine au sortir des bancs de récole.

Ma première entrée en loge fut une épreuve à l'adresse de mon caractère faible, et de Tisolement dont j'ai eu tant de fois à souffrir. J'entrais, il est vrai, dans des conditions peu favorables J^étais alors affligé d'un mal que Ton nomme les « oreillons » et qui augmenta par suite de la fièvre de la peur, — disposition de Tes-

prit qui m'ôte le calme de rame et tout espoir de salut, sorte de^ spleen auquel je suis sujet. Au bout de trois jours je n'y tenais plus. Il me semblait que ce que j'écrivais était indigne, que je n'aurais jamais terminé dans les vingt-cinq jours. Enfin, je perdis la tête. Je fis appeler mon ami Besozzi, qui par parenthèse eut le prix cette année, je lui dis adieu et je partis.

Je rentrai à la maison, en famille, on me soigna. On regretta beaucoup mon escapade. J'utilisai mon introduction de « Marie Stuard, » en la faisant précéder mon ouverture de concert qui Tannée suivante fut exécutée à la Société des concerts, lors de ma rentrée en loge.

Il était d'autant plus regrettable que je n'eusse pas pris part au concours que Tannée présente (1838) était précisément Tannée de ma conscription. Mes professeurs avaient fait espérer à ma famille que je remporterais au moins un accessit et qu'alors je serais de droit exempté du service militaire. Cet espoir il ne fallait plus le bercer. Déjà on annonçait le prochain tirage au sort devoir se faire plus tôt qu'à l'ordinaire ou le concours plus tard, je ne sais au juste.

Mon père ne voulut pas encourir les risques d'une non réussite de mon côté ; il m'assura, — afin que je fusse hors d'inquiétude sur ce point, libre d'esprit pour me livrer en toute sécurité à mon inspiration musicale.

Voici les termes de l'engagement pris entre lui et un de mes parents en lieu et place d'une agence d'assurance :

Mon cher ami,

« Il est toujours convenu par notre parole d'honneur entre nous, que je m'engage à donner la somme de douze cents francs pour le remplacement de mon fils Edme- Marie-Ernest Deldevez, s'il tombe au sort; si au contraire, par un bon numéro, ou exemption, ou réforme, par quelle cause que ce soit, je donnerai trois-cent-cinquante francs après libération, v

Paris, le 15 mars 1838.

Ch. Deldevez. »

J'eus un mauvais numéro, (421); mais je remportai, à quelques jours de là, le 1*"^ second grand prix de composition, à Tlnstitut, — prix, qui décerné faute d'une voix m'exemptait, il est vrai, du service militaire, mais non des regrets qui par la suite devaient se renouveler.

La même année, le 9 octobre 1838, fut versée par mon père la somme de trois-cent-cinquante francs, « pour solde de la prime énoncée dans la présente. »

Ma mauvaise chance était au moins adoucie par mon heureuse réussite.

II. Cette fois, je rentrai en loge avec une ferme résolution. Ce fut mon premier concours.

On a vu comment j'y remportai le premier second grand prix. Ma Cantate : La Vendetta, fut cependant jugée sévèrement. Toutes les parties blâmées furent celles que par la suite j'appréciai davantage. Entre au«très, Varioso en place d'air! Il y avait là une avance sur

les idées de Tépoque. Je regrette qu'un scrupule mal entencju m'ait éloigné de choisir cette scène lyrique pour le concert que je donnai en 1840.

Ce qui me nuisait fort dans l'opinion de certains juges ^ c'est que j'étais à la fois auteur de symphonies, ouvertures, quators, etc. La symphonie, surtout! œuvre dans laquelle, suivant leur dire, il n'y avait point place pour la mélodie ! cette reine du jour qui fut cause de ma défaite.

En effet, ce fut la mélodie « à Punisson » qui l'emporta sur moi. Et dans quelle situation grands Dieux ! Dans le duo entre la mère et le fils ; lorsqu'elle lui fait répéter l'hymne de la vengeance ! lorsqu'on proie à sa douleur, Lucien apprend la mort de son père ! Mélodie, mélodie !

III. — Maintenant, les trois années qui suivent se résument en un volume de bibliothèque renfermant la copie des manuscrits des trois cantates de concours : Fernandy Loyse de Monlfort^ Lionel Foscari.

11 faut jeter un voile noir sur ces œuvres mortes, bien que Tune d'elles, Loyse de Montfort eût son jour de succès au concert que j'organisai, dans la salle du conservatoire avec le concours obligeant d'Habeneck et de son orchestre.

J'avais obtenu la salle du conservatoire par la recommandation de Berton. Voici sa lettre :

1. De Carafa entre autres qui écrivait à un de ses amis, (M. Porte de la Préfecture de la Seine) « Si votre ami veut se donner d moi corps et dme, je me charge de lui ouvrir les yeux ; car il voit la musique de travers ; c'est grand dommage, on peut faire quelque chose de très bon de lui!,,, »

A M. le Gomle de Montalivet, membre de rinstilut, pair de France, etc.

Monsieur le Comte,

€ L'un de mes élèves, qui a remporté à Tlnstitut et au Conservatoire les premiers grands prix de haute composition, M. Deldevez, a le désir de donner dans le cours du mois de novembre prochain un concert à son bénéfice. Enfant du conservatoire, il serait utile et honorable pour lui de pouvoir faire exécuter ses œuvres dans le lieu où comme membre de la belle Société des Concerts, il sut recueillir de doctes leçons !

« Connaissant votre bonté et la protection éclairée que vous avez toujours accordée au vrai talent, je viens aujourd'hui solliciter la faveur qu'il réclame de la bienveillance de Votre Excellence.

J'ai l'honneur d'être avec respect, M. le Comte, etc

H. BEatoN.

Membre de Tlnstitut, etc. n

La demande fut accordée ; le concert eut lieu le dimanche 6 décembre 1840. En voici le programme :

PROGRAMME \ ° Ouverture de Robert Bruce.

E. Deldevez.

2^ Le Spectre du Lac, ballade du Vieux temps, de M. Loraux de Roncière, chantée par M. Alizard.

E. Deldevez.

3° Air chanté par M"' Dorus-Gras.

E. Oeldevez.

4° L'Adieu, romance de M. Henri de Chavigny chantée par M. Roger,

E. Deldevez.

5*^ Symphonie,

1" Partie, Allegro ; 2* Partie, Adagio ; 3* Partie, Scherzo; 4» Partie, Finale.

E. Deldevez.

6^ Loyse de Montfort^ grande scène lyrique à trois voix chantée par M"" Dorus-Gras, MM. Roger et Alizard.

Paroles de MM, Emile Deschamps et Emilien Pac-

cini.

E. Deidevez.

1» Introduction, orage. 5" Scène et Air. (M^« Dorus-Gras).

2o Scène et Romance. (M. Roger.). G© Duo. (M«« Dorus-Gras et M. Ali-

3o Trio, sans accompagnement. zard).

4» Duo. (M"»* Dorus-Gras et Roger.) 7© Trio final.

Cette date du 6 décembre devait être par la suite une date mémorable en môme temps qu'une date de deuil.

A la fin de la session 1863, Tilmant avait donné sa démission de chef d'orchestre de la Société des concerts. Il avait succédé à Girard en 1860, année où fut créé le poste de deuxième chef que j'occupais alors. D'un autre côté, George Hainl ayant succédé à Dictsch à l'Opéra, se portait candidat à l'élection du premier chef de la Société, et par conséquent devenait pour moi un adversaire dangereux vu sa position officielle.

Dans cet état de choses, l'assemblée générale de la Société des concerts décida, par un vote, que les deux concerts extraordinaires qui devaient précéder la session, seraient dirigés par le deuxième chef d'orchestre ;

renvoyant ainsi la notnination du premier cher, après les susdits concerts.

Le jour môme de cette décision (le dimanche 22 novembre) que je pouvais considérer, comme d'un bon augure, en tout cas, très flatteuse à mon égard, mon père fut victime d*un accident de voiture Il devait succomber quinze jours après! Ce fut donc dans cette situation d'esprit que j attendis la date fixée du premier concert, le 6 Décembre, et, d'un moment à l'autre, la catastrophe malheureusement prévue pouvait m'empôcher de tenir mon engagement.

Je dirigeai le concert. En rentrant chez moi, je pus échanger encore quelques paroles avec mon père : cela a bien marché — « Je le savais », me dit-il — Dieu seul avait pu le lui dire !

J'allai néanmoins, ce soir même, conduire la Favorite et un ballet. George Hainl, avec lequel je n'étais point encore lié — ne le connaissant à peine et n'ayant été aucunement présenté à lui, usait de son droit, môme en présence de mon succès du jour, de me faire diriger le soir, dans la triste position où je me trouvais. A cet effet, j'avais reçu le vendredi 4 décembre Tavis que voici :

« Mon cher monsieur Deldeveze,

Je vous prie de conduire la Favorite^ dimanche prochain 6 décembre i863.

Votre tout dévoué,

George Hainl. t>

De retour enfin, après une journée si laborieuse, je retrouvai mon père; mais il ne put me reconnaître.

A une heure et demie du matin il expira!

Ses obsèques furent celles d'un « grand artiste, » par le concours de noms illustres qui s'y associèrent. — Faure, entre autres, chanta le De profiindis.

Le dimanche, 20 courant, je dirigeai le second concert d'extra, à la satisfaction générale. A partir du dimanche 10 janvier 1864, les concerts étaient dirigés désormais par George Hainl. — Dans cet intervalle, rassemblée s'était réunie et le résultat du vote fut celui-ci :

Deldevez 32

George Hainl. ... 49

Voix perdues 20

Bulletin blanc. . ' . . 1

1®' tour de scrutin.

2« tour de scrutin.

3« tour de scrutin.

4^ tour de scrutin.

5* tour de scrutin.

Deldevez 46

George Hainl. ... 53

Berlioz 3

Deldevez 49

George Hainl. . . . S2

Berlioz 1

Deldevez 50

Hainl 51

Bulletin blanc. ... 1

Deldevez 49

Hainl 53

~ÏÔ2

c Article \6 des statuts réglementaires :

Le président et les deux chefs d*orchestre sont élus à la majorité des deux tiers des voix des membres présents ; cependant, si après quatre épreuves, la majorité des deux tiers n^est point acquise, il sera procédé à un scrutin de ballottage entre les candidats qui auront obtenu le plus de voix. »

Aussi, nos situations respectives étant assises dès ce moment, je reçus quelque temps après un môme avis autrement rédigé.

a Paris, le 13 avril 1864 .

Mon cher Deldevez,

Obligez-moi de conduire ce soir le Ballet. Je suis indisposé.

A vous, George Hainl, »

— Et plus tard :

« Paris, le 2 novembre 1864.

Mon bon ami Deldevez,

Ayez la bonté de consigner sur l'Agenda qui est dans le cabinet tous les incidents répréhensibles des exécutions que vous dirigez.

Il faut en finir avec les gamineries de certains.

A vous de cœur, George Hainl.

J*ai dû faire cette digression anticipée, quelle que douloureuse qu'elle soit, pour fournir un document de plus à la malheureuse chance qui partout me poursuivait à rOpéra comme au Conservatoire.

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