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CHAPITRE V

MES NOMINATIONS DE 3° ET DE 2" CHEF d'oRGIIESTRE.

I. — Vers la fin de la direction Pillet, Habeneck ne faisait déjà plus un service suivi. Son accident, — il s'était cassé le bras en tombant dans le petit escalier conduisant à sa loge — sa santé chancelante, tout faisait prévoir sa démission.

Battu ne désemparait pas. Il avait monté le Freyschutz^ et une anecdote assez piquante se rattache à celte époque.

A Tune des représentations, j'arrive en retard; je me disposais à signer la feuille de présence, lorsqu'à la place de la préposée (M^Napias) je trouvai Habeneck installé. Sans me déconcerter, je lui expose la cause de mon retard, et comme l'ouverture était commencée, je cause un instant avec lui, ne voulant pas, lui dis-je, entrer pendant l'exécution et mettre le désordre. Nous échangeâmes nos réflexions sur différents points. Je fis une comparaison de cette môme ouverture du Frcys-^ chutz exécutée peu de jours avant à la Société des Concerts, avec celle que nous entendions ensemble. A tout moment, c'étaient des rires, des exclamations, ou bien des admirations que nous partagions à l'endroit de cet admirable chef-d'œuvre. Nous étions si attentifs, qu'entendant les dernières mesures de Touverture,

je m'excusai de le quitter : « Pardon, M. Habeneck, mais je profite du lever du rideau pour gagner mon pupitre. »

Dans le courant de Tactc, je fus très surpris de revoir Ilabeneck à mes côtés, prenant mon violon et me dire en se mettant à ma place, « va m'attendre sur le théâtre ». J'allai en effet dans les coulisses, et chacun de me demander : Eh bien! que faites-vous là? pourquoi n'êtesvous pas à Torchestre? Et moi de répondre : J'ai mis un remplaçant, et un bon encore! Habeheck lui-même, qu'en dites-vous?

Avait-il voulu par sa présence maintenir l'ordre, ou voulait-il en jouant, prendre connaissance de la façon dont l'ouvrage était monté. Ce que je sus, à la fin du mois, c'est que j'étais à l'amende de 2 fr. 50, pour avoir manqué l'ouverture du Freyschtitz.

II. —Comme on l'avait prévu, Habeneck ne tarda pas à donner sa démission.

M. Léon Pillet ne comptant pas sur Battu, créa alors l'emploi de troisième chef d'orchestre qu'il m'offrit gracieusement.

Le successeur d'Habeneck avait été désigné. Ce devait être Valentino ; ses prétentions, dit-on, firent arriver Girard.

On montait alors Robert Binicc qui devait être l'Opéra par lequel Girard devait prendre passession de 1' « archet conducteur. »

Mais la double direction Pillet et Stolz éprouvait des difficultés sans nombre, des attaques de tous côtés» La représentation fut sans cesse annoncée et toujours reculée.

Ce ne fut que le 30 décembre 1846 qu*eut lieu la première de Robert Bruce.

Pendant tout le temps qu'ont duré les répétitions de l'ouvrage, il y eut un tiraillement continuel entre les deux directions à Torchestre. Celle du premier chef à laquelle on n'était point faite, et qui parut dès l'abord très raide, très autoritaire, minutieusement calculée auprès de l'autre, du second chef, qu'un certain laisseraller des choses avait habitué le personnel à une indifférence telle qu'on n'avait plus conscience d'être guidé seulement. Aussi ne faisait-on attention aucunement à lui, et il bénéficiait souvent d'être si peu écouté et encore moins suivi.

Il fallut un temps assez long pour prendre Thabitude d'obéir à une volonté ferme, apparaissant sous les dehors de l'impatience et de la nervosité.

Mais en définitive, comme Texécution était meilleure, comme chacun prenait plus d'intérêt à l'ensemble, et qu'un service régulier, obligatoire, est plus doux à subir, lorsqu'il est bien mené, tout le monde finit par s'accoutumer au commandement du nouveau chef, et les soirées de représentation parurent moins longues, moins ennuyeuses, moins pénibles qu'auparavant.

Une digression avant de poursuivre.

Il est un fait que je passerais sous silence s'il ne témoignait de mon zèle à remplir mes fonctions de « musicien d'orchestre », môme au préjudice de celles de... garde national.

Un jour de garde à la « Chambre », en 18i9, à l'issue d'une séance orageuse... ordinaire, nous nous en retournions par les boulevards, tambour battant, exténués de factions et de discours, lorsqu'en passant de-

^ ilî —

vant rOpéra, vers sept heures, je pris par le flanc gau-. che, à gauche, désertant ma compagnie et abandonnant mon drapeau, pour me rendre à mon Ihéâtre.

A cette époque d'émeute en permanence et de prises d'armes, on était autorisé à faire le service des représentations en unilbrme. Je quittai simplement mon fourniment et allai m'installera mon pupitre jusqu'à minuit, après quoi je rentrai chez moi armé jusqu'aux dents, accompagné de mes amis Leudet et Dretzen que je pris sous ma sauvegarde. Je ne fus point à Tamende cette fois, comme pour le Freïschûtz^ mais je fus condamné à six heures de prison... h l'hôtel des Haricots.

En vertu d'un extrait exécutoire du jugement rendu par le conseil de discipline de mon bataillon, je dus exécuter volontairement ledit jugement. Kt muni d'un ordre d'écrou je me présentai librement à la maison d'arrêt (rue de la gare n° 92, en face le chemin de fer d'Orléans). La personne à laquelle je m'adressai en ces termes d'une voix surexcitée : « Monsieur! je viens me constituer prisonnier », me répondit avec la môme grâce : « Mon Dieu! Monsieur, c'est comme moi». — Un confrère d'infortune que j'avais pris pour un des gardiens !

Quelques minutes après, tout était expliqué, et nous entrâmes chacun de notre côté dans une cellule particulière, en nous souhaitant une douce résignation.

Une fois sous les verrous, je respirai plus à l'aise, et m'étant aussitôt disposé, comme chez moi, pour le travail, je m'étallai sur une chaise en face d'une table et me mis à rêver. D'un côté, une feuille de papier à lettre préparée à recevoir mes impressions telles qu'elles viendraient me saisir, de l'autre, une partition à instrumenter, moyen sur lequel je comptais pour répandre un flot

d'harmonie intérieur, dans ce sanctuaire où Tisolement et les inscriptions dans tous les coins, ôtent à celui qui entre toute espérance !

Voici la minute des pensées qui ont traversé ma cervelle pendant les six heures de ma captivité; quanta mon orchestration, je la cherche en vain dans mon souvenir.

Paris, maison d'arrêt, ce 4 janvier 1850.

— Parti de chez moi (Faubourg Saint-Martin 120) à neuf heures du matin;

— Pris Tomnibus pour me rendre à la maison d'arï*êt; — j'y fus escorté (mais non suivi) par un gendarme à cheval, lequel était derrière une. voiture cellulaire, dite panier à salade, conduisant des prisonniers à la préfecture de police. C'était l'heure et le jour, à ce qu'il paraît ;

— Descendu de voiture à la porte, je me constitue prisonnier; je suis accompagné, avec les plus grands égards, par l'exécuteur des hautes... sentences, et après m'avoir fait traverser de grands colilors assez noirs (cela me cause un frisson d'inquiétude) j'entre dans la cellule n° 3. — Consolation un peu maligne, je songeai que je n'étais pas le seul... prisonnier;

— Oh! alors le paradis céleste n'eut pas été plus flatteur à ma vue : une grande table lessivée, comme celle d'une proprette cuisine, un lavabo portatif, une cheminée chauffée que protège un écran invisible, c'està-dire une bouche de chaleur... qui m'en envoie... juste à mes pieds posés sur une traverse de bois attenant à mon bureau;

— Enfin tout cela me procure un confortable des plus satisfaisants;

— Un garde manger est derrière moi ; je n'ai garde d'y toucher; un lit en fer composé do deux matelas et d'un lit de plumes, accompagné de son serviteur nocturne; une fenêtre à deux battants de haut en bas, avec barreaux de fer défiant la force d'un Porthos, — voilà lameublement du n" 3 de la maison ; quant à son musée, je vais passer en revue les inscriptions, etc., etc.

— Entré en loge à neuf heures trois quarts, mon aimable geôlier vient m'apprendre que les deux heures que j'avais à faire réglementairement enfermé sont expirées, et que... — Mais non ! point du tout! je ne veux pas de récréation, — où serait la punition?

— D'ailleurs, je suis si bien — installé à ma table — j'écris à nos cousins Victor et H... — puis je me repose en lisant le journal ;

— Je lis... l'heure passe si vite qu'après mes six heures révolues j'aurai besoin d'une gratification de quelques minutes;

— Le temps s'éclaircit — le chemin de fer part — je reste, moi! j'ai terminé ma lecture; j'ai les pieds bien chauds. — Je croque mon chocolat ; bois un verre d'eau et me remets au travail ;

— Le temps se couvre ; le vent ne doit pas être bien fort, car le haut des arbres du Jardin des Plantes est d'une immobilité silencieuse. — Les rideaux de croisée de mes voisines d'en (ace (rjnJiuinistration du chemin de fer) ne sont point aussi immobiles; le droit, tiré curieusement me laisse entrevoir un petit bonnet pimpant; mais l'éloignement ne me permet pas d'en voir davantage — c'est p3ut être heureux! je ne suis pas obligé de fermer les miens; j'ai ceux que le bon Dieu a mis entre lui et moi ;

— Je travaille ferme à moa instrumentation; il est deux heures et demie ; dépêchons

— Le soleil me caresse de ses rayons dorés...

— Oh! pour le coup, voilà, bien mal à propos, lesif* flet d'une locomolive qui se môle étrangement à mon orchestre...

— Un train entre en gare... Il est trois heures et demie...

Un quart d'heure plus tard, à trois heures trois quarts précises, le geôlier vint m'annoncer que mon temps, mes six heures réglementaires, était écoulé; — Ah! déjà, c'est très bien; j'ai encore quelques mesures à remplir et j'ai fini. — Non, Monsieur! me répondit-il, vous ne pouvez rester une minute de plus... — Je dus plier bagage et me retirer immédiatement.

Le peu d'agrément que j'avais à jouer mon rôle de fusiller me détermina à changer l'épée en la cape, c'està-dire le fusil contre le triton. En elFet, je fus aisément incorporé clans la musique de la première légion (arrondissement de Saint-Denis) avec mes collègues de rOpéra, Leudet, Dretzen, Croisez, etc., et nos deux chefs et amis, Gh. Plantade, capitaine, chef de musique et Fréd. Duvernoy, lieutenant sous-chef.

Le service était des plus doux, consistant en quelques répétitions, non toujours obligatoires, en civil ou en uniforme, le dimanclie, à dix heures du matin, à Saint- Denis, s:i!le Passet. Nous élions auloriics à prendre le Irain de 10 h. S ou iO h. 10 (je ne sais au juste) ; de sorte que nous {.rrivions souvent à l'issue de la répétition, mais toujours à l'heure... militaire du déjeuner.

Par exemple, les jours de revue, il n'y avait point à badiner avec la consigne : exactitude, grande tenue, instrument d'accord, de rigueur. Lorsque la musique jouai!»

nous étions entoures par la population; quelques paysans nous causaient. L'un (l*eux me dit, une fois : « c'est égal, M'sieur, vous avez beau frapper fort, vous ne pouvez pas faire la gamme sur votre instrument? ». — Je restai étonné d'une semblable question, et, sans répondre, je réfléchis à la solution qu'elle pouvait présenter logiquement à Tesprit, pendant rexéculion du morceau qu'on venait de commencer. Je ne tardai point à me rendre compte de la méprise de mon hrav' paysan .

Le triton est un instrument à percussion, composé, comme Tindique son nom, de trois timbres superposés, donnant les trois notes principales du ton : la tonique, la dominante et la sous-dominante;

Et comme je me jouais des difficultés improvisées, par une fantaisie d'exécution à laquelle j'étais autorisé, je raffinais, fignolais^ frappant de ma baguette tantôt à droite, tantôt à gauche les trois timbres, ce fut cette gymnastique des sons qui donna lieu à la méprise de mon interlocuteur villageois... qui avait compté double. Pour lui, j'avais six notes.

Après avoir rompu les rangs, je lui avouai, en toute humilité, mon impuissance à faire la gamine!

III. — J'avais eu, par intervalle, plusieurs entrevues avec Girard; jamais il ne fut question de mon emploi de 3® chef d'orchestre.

Enfin, après avoir obtenu, avec grand efTort de persévérance, ce que j'appelais mes débuts, la prise de possession d'un titre dont on m'avait gratifié, ce fut alors qu'on me laissa, par ordre de la direction, le choix d'un opéra et d'un ballet, qui du reste ne pouvait donner

(rombrnge à personne : La Xacarii/a un lever de rideau, et Orfa, je crois.

Je relrouve la lettre d*avis que je reçus :

a le l" avril 185^.

Mon cher Monsieur Deldcvez,

M. le Directeur do l'Opéra a manifesté le désir que vous remplissiez vos fonctions de 3^ chef d'orchestre.

Il veut que vous repreniez vos fonctions demain et que vous conduisiez l'opéra la Xacarilla.

M. Girard me charge de vous dire qu'il se met à votre disposition pour les renseignements dont vous pourriez avoir besoin, et il vous attendra demain, vers midi, à rOpéra.

Votre tout dévoué

A. Leroy, Directeur de la srène. »

Ces deux ouvrages étant du répertoire courant, je conduisis Topera d'abord, puis quelques jours après le ballet. Ensuite j'allai remercier Girard et Battu de leur bonne grâce. — A ce dernier lui exprimant le désir de me mettre à sa disposition pour certaines corvées, je m'adressais mal. Car m'a van t entendu, il ajouta : « Eh bien! vous voilà content? — Sans doute, et s'il vous arrivait d'ôlre indisposé... — Non! je ne serai jamais malade. » Et en effet, il no fut jamais malade; je ne fus appelé à le remplacer qu'une seule fois : le jour de la mort de son fils !

Ces deux occasions de me produire comme chef d or-

chestre, après mes succès de compositeur, me valurent de la part du personnel chantant et dansant, ainsi que de mes collègues de l'orchestre, une considération amicale. J'étais apprécié du maître de chant, du maître de ballet, il n'y avait que du côté des deux premiers chefs d'orchestre chez qui se manifesta une réserve excessive, laquelle ne tarda pas à se changer en une froideur qui frisait Tindifférence, si ce n'est plus. Nous ne nous parlions plus, nous en tenant aux saluts d'usage et de politesse. Cette rupture obstensible était remarquée de tout le monde. Je voulus m'en expliquer auprès de Girard. J'allai donc le trouver. 11 ne sut que me reprocher le moyen que j'employais, dit-il, « d^arriver par les femmes... »

Il faisait allusion, sans doute, à la cause déterminante qui m'avait fait sortir de mon pupitre. — C'était le fait d'une danseuse arrêtée court, au moment de ses plus gracieuses évolutions de ronds de jambes.

Nous restâmes longtemps brouillés. La position qui m'était faite alors à l'Opéra, d'être constamment en rapport de service, près de Girard, au premier pupitre, en contact, pour ainsi dire, avec les impressions bonnes ou mauvaises qu'il ressentait de l'exécution, était un vrai supplice pour moi. Devenu soucieux, morose, je restais volontiers sur ma chaise la soirée entière, renonçant à toute relation avec le théâtre. Alors c'était Girard qui m'adressait la parole; il s'entretenait avec moi de tout ce qui avait trait au chant, à la danse, à l'orchestre. Nous en arrivions aux questions d'art, et notre conversation s'animait, se prolongeait d'entr'acte à entr'acte, sans que le plus petit nuage vint fondre sur notre bonne humeur, enjouée et quasi familière. Nous nous saluions le jour, le soir nous causions inti-

mement. On ne savait que penser de ces entretiens de chaque soir ensemble, entre ennemis jurés. « Ils ne peuvent se sentir, disait-on, et ils sont toujours ensemble ! »

Ce fut dans un de ces moments où nos relations étaient celles de chien et cliiit, que le sort me désigna comme membre adjoint à la députation chargée de remettre à Girard la médaille que lui offrait la Société des Concerts, à l'occasion de sa réélection.

Girard avait succédé à Habeneck par un vote rien moins que suffisant. En donnant sa démission sous un prétexte quelconque, il voulait acquérir par une réélection non douteuse, Tunanimité des suffrages (que Ton eut soin de lui préparer) afin d'exercer soi» autorité plus à Taise.

Il nous reçut avec un cérémonial officiel, debout, dans son salon. Après la lecture du spech prononcé par Sauzay, le secrétaire, au nom de la Société, c'est à peine si on entendit les quelques paroles qu'il nous adressa. On eût dit que cette réserve affectée était dictée par la crainte d'une demande de congé pour le soir môme.

Le rendez-vous était passage de TOpéra, à 8 h. 1/2 du matin; à 9 h. précises nous quittions la rue Grange-Batelière en échangeant nos impressions sur l'étrange réception qui nous avait été faite !

IV. — Cela dura des années. — Pendant ce temps, la direction changea. Nestor Roqueplan succéda à Léon Pillet.

La réception officielle du nouveau directeur eut lieu selon l'usage. On fit appel à tous les chefs de service parmi lesquels naturellement je ne figurais pas. Tout rentra dans l'ordre ordinaire. — Je restai à l'ombre.

Hippolyte Lucas fit les premières démarches pour

taire recevoir par M. Roqueplan, notre opéra reçu par Tancienne direction. J'eus, à cet effet, occasion devoir Nestor, et Ton sait quelles désillusions il me communiqua sur la valeur du poème, comment en dédommagement, il me confia le ballet de Vert-Vert^ et la collaboration obtenue en sous-main par Girard pour son protégé Tolbesque.

Cette circonstance avait fait que nos relations étaient devenues plus tolérables, moins tendues. Une espèce de trêve aux hostilités paraissait convenue entre nous. Et, en effet, tout entier à mon ballet, mes prétentions (ou ne disait pas mes droits) étant satisfaites, je n'avais plus de raison pour inquiéter personne. Tout alla pour le mieux.

V. — Mais un incident survint, quelque temps après la représentation de Vert-Vei^t^ qui remit encore une Xois tout en cause.

A Tune des représentations de Battu, confiant dans sa direction quelque peu troublée, s'abandonnant àson étoile non voilée encore, il y eut un désarroi complet entre le chef et la danse ; une sorte de cacophonie à Torchestre s'en suivit; on faillit interrompre.

Le lendemain Roqueplan me fit mander : « Ah! ça! n'ôtes-vous pas 3° chef d'orchestre ici?— Certainement. — Je ne vous vois jamais conduire? — Cela est vrai. — Pourquoi ça? — Demandez à MM. Girard et Battu. — Eh bien! vous conduirez demain le ballet. »

Et c'est ainsi que j*eus désormais un service réglé.

Girard nWait pas dit, lui, comme Battu, je ne serai jamais malade. 11 le fut quelque temps. Je reçus l'ordre de prendre son service. Battu gardait le sien. Personne n'avait à se plaindre. Je conduisis la seconde re-

présentation de Loiiisa Miller, — J'eus la mukidresse de rectifler une noie fausse à YOphickidc, — Gela n'empêcha pas la représentation de marcher au gré des chanteurs et de rorchestre.

VI. — Un soir que je conduisais (je ne sais quel ouvrage) en remplacement de Girard, le rideau à peine baissé sur le 1" acte, Deligny, secrétaire intime de Roqueplan, m'aborda à mon pupitre, l'archet encore en main. Un tel renversement des positions hiérarchiques indiquait un motif sérieux, aussi une partie du personnel était-il resté, comme moi, à son poste. Deligny agissait ainsi pour avoir plus de temps à m'entretenir. Voici, me dit-il, de quoi il s'agit :

« M. Roqueplan vous prie de composer là cantate à « Toccasion du mariage de S. M. l'Empereur. Je vous « apporte les paroles. Il faut en prendre connaissance «'pendant les entr'acles et vous mettre à la besogne aus- « sitôt. Vous la ferez répéter dans quelques jours, c'est « M*'^" Laborde qui doit la chanter. »

Ge fut fait comme ce fut dit. Je fis la répétition de ma cantate au foyer du chant, Girard présent. Il m'avertit devoir la conduire. A un certain passage, je le priai d'aller en rnesure mais senza rigore^ a rubato : « Alors, me dit-il, ce n'est plus de la mesure ! »

On la répéta à l'orchestre — Girard conduisant — après le spectacle, et on attendit le jour de l'exécution. — C'était déjà manifester son opinion contre les auteurs si désireux aujpurd'hui de conduire leurs œuvres.

Dans cet intervalle, Deligny me fit part que M. Roqueplan par mégarde avait omis de me remettre un des feuillets contenant le complément des paroles. Mais

niîiirilenant il était trop tard pour que j'en fisse la musique. Dans la journée du soir fixé pour la représentation de gala, i5 Février 1833, j'appris cependant que Tauteur des paroles, M"*^ Mélanie Waldor tenait essentiellement à ce que toute sa poésie fût chantée. De sorte qu'elle avait fait faire de son côté la musique qui manquait, et je fus instruit qu'elle serait intercalée dans la mienne. M. Leborne, bibliothécaire et chef de la copie se chargeait de l'intercaler dans les parties d'orchestre.

On juge dans quelles transes j'étais lors de l'exécution. Je ne sais comment il se fait, que n'étant point ii l'orchestre, je voltigeais de loge en loge, dans les couloirs regardant par la lucarne de chaque loge, et de là,écoutant ma cantate. Je m'étais fixé à une loge de laquelle je distinguais Fiôrenlino, le critique acerbe, redouté et non désintéressé de l'époque, que je ne cessais de dévisager. Le commencement marcha assez bien, mais arrivé à la romance ajoutée, accompagnée par la harpe seulement, je vis Fiorentino se renverser sur sa chaise, faire de grands bras, gesticuler, rire aux éclats, à se tordre. Cette romance maudite empêcha naturellement la fin de la cantate, de produire l'effet que j'en attendais. Je fus découragé, encore une fois, la dernière ; dès lors je ne fis plus rien pour le théâtre!

VII. — A quelque temps de là, il y eût une représentation-concert, où Vieuxtemps joua son concerto en ré mineur. J'en fus instruit par la lettre suivante :

« Le 11 janvier, 1853, 10 heures et demie du matin.

Monsieur Deldevez,

M. Girard étant malade, M. Roqueplan me charge de vous prévenir que c'est vous qui devez conduire ce soir la répétition du concerto de M. Vieuxtemps.

J'en ai référé à M. Girard qui m'a dit de vous prévenir.

Tout à vous,

A. Leroy. •

Il vint chez moi le répéter. Je lui donnai mon meilleur violon auquel il cassa un des coins avec le talon de l'archet.

Il examina avec intérêt les quelques morceaux de Beethoven que j'avais récemment reçus d'Allemagne. (C'était à l'époque où je m'occupais de collectionner ses œuvres complètes.)

Il s'arrêta plus particulièrement sur « la dernière poésie » de Beethoven, laquelle dans son improvisation le mena droit aux motifs du Prophète. Il aimait Meyerbeer. — On le voit d'ailleurs dans son concerto.

Le soir il eut un immense succès; je l'avais dirigé, me dit-il, de manière à le satisfaire, ce qui arrivait rarement.

Et à l'occasion d'une représentation extraordinaire je reçus un nouvel avis :

« Mon cher Deldevez,

Vous seriez bien aimable de venir me parler. Voici ce dont il s'agit. On joue mercredi aux Italiens le duo des

Huguenots (4« acte) et un pas de deux par M"« Zina et M. Pelipa.

C'est M. Girard qui doit conduire, mais il est un peu souffrant, et il vous serait très obligé de conduire à sa place, si vous n'en êtes pas empoché.

On doit répéter aux Italiens mercredi à une heure. Si vous ne pouvez pas passer à l'Opéra, un mot de réponse s.-v.-p.

Tout à vous,

A. Leroy. »

Enfin Girard aussi courageux qu'exact dans Taccoinplissement du devoir, à peine rétabli avait-il repris son service. Les choses redevinrent donc comme par le passé. Nous nous saluâmes toujours, mais nous ne nous parlâmes plus.

VIIL — Vint le tour de la direction Crosnier. Girard ayant quitté ce dernier à TOpéra-comique et se retrouvant de nouveau avec lui à l'Opéra, cette coïncidence ne pouvait qu'être favorable à tous deux. En effet, ces deux hommes étaient faits Tun pour l'autre. Même sévérité, inflexibles sur tous points concernant le service, ils gouvernaient en autocrates, ne recueillant que l'estime de leur personnel. Ce fut le règne de la courtoisie hiérarchique.

Crosnier, à la première répétition d'orchestre, venant sur le théâtre dire à Girard en le saluant : à Mon-^ sieur Girard, voulez:-^vous bien commencer, je vous prie ; » telle fut la présentation du nouveau directeur.

Il devait s'accomplir un acte officiel qui fut considéré comme un fait caractéristique par lequel cette direction devait être désignée par la suite ; « le rétablissement des pensions. »

Le décret du 14 mai 1856, créant une caisse spéciale de pensions de "retraite, décret grâce auquel je jouis aujourd'hui d'une pension de 3,600 fr., ne fut cependant pas accueilli par moi, lors de son apparition, comme un acte avantageux pour l'avenir. D'abord je n'y croyais pas, à l'avenir! en présence de toutes les misères qui m'étaient faites depuis longtemps. Et, à celte époque déjà, je n'avais qu'une idée que je nourrissais depuis de longues années : celle de donner ma démission. La patience, la résignation, venant à me manquer, je ne songeais qu'à quitter l'Opéra.

Cette institution nouvelle fut donc pour moi un sujet d'inquiétude et l'objet de réflexions, lesquelles sous une apparence de justesse, n'étaient cependant pas fondées. Aussi l'interprétation que je fis du décret fut-elle dans l'espoir de trouver quelque clause qui me dégageât de toute participation, ou m'assurât tout au moins les avantages affectés à la position que j'occupais à l'Opéra.

C'est ainsi que je réfutais les articles auxquels je trouvais prise.

Article 3 du décret : « Aucun artiste, employé ou agent, appelé postérieurement au 1'* juillet 1836, à faire parti du personnel de l'Opéra, ne pourra être exempt des retenues envers la caisse de retraite, si etc.. » — Appelé postérieurement! On peut donc être exempté des retenues, entré antérieurement!

Article 37 : « Les artistes présentement attachés à l'Opéra en vertu d'engagements, et qui ont été admis pour la première fois dans cet établissement avec un traitement n'excédant pas 40,000 fr. seront tenus de déclarer, dans un délai de quatre mois à partir du 1" juillet 1856, s'ils entendent profiter des dispositions du présent

décret. » — Celui-ci n'est donc pas obligatoire? Oq peut donc être exempté! art. 3.

Quant à Tarlicle 9, « ont droit à une pension de retraite :

2*" : « Après 20 ans de service et à Tâge de 50 ans, le chef (Torchesire, les musiciens solistes, chefs de pupitre, etc. » — Cet article jeta un trouble extrême dans mon esprit. J'allai immédiatement aux Beaux-Arts minformer de cette disposition taiique concernant le chef et orchestre!

On me répondit que par cette désignation, le chef d orchestre^ on sous-entendait, comme la Trinité Sainte: Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit! le premier chef d'orchestre, le second et le troisième...

Et, en effet, à l'article 10, « les services seront comptés : Pour les sujets du chant, chefs d'orchestre, etc.. le mot chefs est au pluriel.

Enfin, toujours est-il que la venue de ce décret ne changea rien à ma situation présente. Aussi j'assistai à la fête donnée à cette occasion à Asnières, par le directeur de l'Opéra et « le chef d'orchestre », le cœur gros et n'espérant pas une amélioration dans mon traitement (1,500 fr. d'appointements depuis le 1" avril 1847).

IX. — Le statu ywo-auquel j*étais enferré depuis tant de temps, ouvrit une brèche qui me livra passage dans une voie nouvelle où je pus prendre mon essor, pour un moment du moins, car ce fut « comme un éclair » après lequel je me trouvai de nouveau « précipité » dans l'inaction.

J'étais retourné à mes travaux. Je composais alors mon second Trio pour Piano, Violon et Violoncelle

(op, 23) lorsqu'un matin je reçus la visite d'un de mes amis, Henry Mirault, qui me tint ce langage : « Toute affaire cessante, il faut m'écouter d'une oreille attentive. »

« Meyerbeer monte le Pardon de Ploërmelk TOpéracomique. Nestor Roqueplan, se souvenant de vous, a proposé à Meyerbeer de vous attacher à son théùtre avec autorisation du Ministre et consentement de Girard, comme délégué de TOpéra, pour remplacer Tilmant, malade, Meyerbeer ne voulant pas livrer son œuvre à la direction d'un second. Aussi, serez- vous engagé comme 1*' chef ex equo avec Tilmant pour tout le temps que durera sa maladie. »

Quelques heures après, je recevais la confirmation de cette nouvelle, par la voix de Leroy, régisseur de l'Opéra, envoyé par Girard. Il me donna mes instructions.

Je devais aller trouver le Directeur de TOpéra-Comique, Nestor Roqueplan, le jour môme vers les cinq heures pour m'entendre avec lui des dispositions à prendre relativement au service immédiat qui allait m'incomber.

L'entrevue directoriale ne fut pas de longue durée : j'entrais à l'Opéra-Comique aux mêmes émoluments que Tilmant; je prenais son service; j'étais son égal. Il fut convenu que le soir (c'était un jour de non opéra) j'assisterais à la représentation des « Trois Nicolas » de Clapisson, dans une stale, près de la porte de sortie en face du cabinet du directeur, et que lors de l'arrivée de Meyerbeer, on me ferait appeler.

Pendant le spectacle que je n'écoutais guère, je ne faisais que regarder du côté où devait venir le signal que j'attendais avec anxiété, lorsqu'à la moitié du second acte, je vis le garçon du théâtre me faire signe. « C'est entendu, c'est convenu, » dis-je, et je me rendis auprès

de ces Messieurs. Roqueplan me présenta à Meyerbeer et Ton décida que le lendemain matin j'irais chez le Maître, place de la Madeleine, hôtel de France, Tentendre me jouer son ouverture; qu'à midi et demi, je la ferais répéter à l'orchestre, et que le soir j'irais comme de coutume « racler » les Huguenots. A ce mot racler, Meyerbeer s'emporta, a Sachez, M. Roqueplan, qu'on ne racle pas les Huguenots^ pas plus qu'on ne raclera, je l'espère, le Pardon. »

Cet entretien terminé, je fus enveloppé, pour ma sortie, du môme mystère que pour mon entrée ; on me fit descendre le petit escalier dérobé attenant au cabinet de Roqueplan, et tout fut dit. Je n'entendis pas la fin de la représentation.

Le lendemain matin, je me rendis chez Meyerbeer. Il m'attendait le piano ouvert, la partition sur le pupitre et un crayon à droite sur le clavier. — Il fit enlever un cahier de musique, en disant à son domestique : « Tu sais bien que je ne veux pas Tombre d'une feuille de papier sur le piano, » Et il commença par me jouer l'ouverture du Pardon^ portant plus d'attention à moi qu'à sa musique. — C'était une épreuve que je subissais sans m'en douter. Assis à son côté, je tournais les pages açsez difficilement d'un manuscrit sur grand format oblong, et lisant autant qu'il m'était possible, vu la rapidité de l'exécution.

Plusieurs fois, pensant que je ne lisais pas et me voyant tourner chaque page à l'extrémité de la durée de la dernière mesure, il me dit assez sévèrement : « Mais vous ne tournez pas ! »

Et cela continua sans autre réflexion. Lorsqu'arrivé à un certain passage où effectivement je ne tournais pas, « Mais vous ne lisez pas, Monsieur! » me dit-il,

d'un ton sec et rude. — « Mais aussi, Maître, c'est que vous ne faites pas ce qui est écrit! — Comment, Monsieur? — Dame! oui. Vous n'avez pas joué une partie écrite, là, voyez! — Ah! c'est vrai, Monsieur! Cette partie est inutile et ne figure ici que pour remplacer, en cas d'absence, les clochettes. Ah! vous lisez bien, Monsieur! » Et prenant le crayon, il la biffa d'un trait assuré.

Je rentrai déjeuner. . . de la partition que je dévorai des yeux. Et à midi et quart j'étais au théâtre. Roqueplan me fit l'attendre dans son cabinet, le temps d'aller avec Meyerbeer annoncer à l'orchestre ma nomination de 1®' Chef, en remplacement de Tilmant indisposé. Ce spech futmal accueilli, à en juger parla disposition de l'orchestre à mon égard. Il se fit un silence glacial à mon arrivée... Je fus présenté aux artistes et commençai aussitôt à faire répéter. Dès les premières mesures, je sentis sous mon archet le mauvais vouloir se produire; je comptais cependant parmi le personnel, des amis, des camarades. Je. voulus néanmoins prouver que je savais mon métier, et je fis recommencer certains passages plusieurs fois. Meyerbeer qui ne tenait présentement qu'à faire une lecture simplement de l'ouverture aurait passé volontiers sous silence les points sur lesquels j'arrêtais l'orchestre. Et, souvent, au moment où je signalais une faute, une erreur de note, Meyçrbeer me priait de passer outre, ne trouvant rien à redire. Je voulus avoir le cœur net sur un point important. J'avais entendu, seul, disait-il, une^ note fausse ! M'adressant alors à l'instrumentiste : « N'est-il pas vrai, que vous avez, par mégarde, fait telle note pour telle autre? — Oui, cela est vrai, » me répondit-il. — Sa conscience d'artiste Tavait emporté sur tout autre sentiment.

J'étais réhabilité aux yeux de Meyerbeer.

Tel qu'un météore j'apparus accidentellement dans l'atmosphère de cet Opéra-comique où après y avoir jeté mes Tait^es lumières, je Tus éclipsé aussitôt.

Tilmant rétabli, reprit son service,., le mien d'un jour. Je me retrouvai comme auparavant dans une situation qui m'était habituelle : une troisième roue au carrosse, dans le farniente de l'expectative. — Cela dura trois mois. Je n'avais fait que changer de boulevard comme le disait mon ami Dretzen. .

Cette traversée d'un théâtre à l'autre s'était effectuée si promptement et dans des circonstances si flatteuses pour moi, que j'avais suivi les instructions d'un côté comme de l'autre, venant soit de l'Opéra, soit de ropéra-comique, d'une manière confiante et désintéressée, et accepté aveuglément ce déplacement officiellement imposé- Mais la fin de février arrivait à grands pas ; avec elle la « Sainte Touche » et... j'étais perplexe, quant à savoir où me présenter pour recevoir les émoluments d'un service que je n'avais fait ni d'un côté ni de l'autre. J'en avisai mon ami H. Mirault qui se chargea, comme de coutume, des intérêts d'autrui sans songer aux siens, et parvint aisément à éclaircir ce point délicat. Raqueplan était trop occupé en ce moment pour penser à moi, à un pareil détail. L'acte d'engagement fut donc rédigé par Mirault et terminé et signé par Roqueplan. Mirault avait d'autant plus qualité pour régler cette affaire qu'il éj^ait intimement lié avec Nestor, et que lui-même avait été pendant vingt-quatre heures directeur de TOpéra-comique.

Par la teneur de l'acte j'étais engagé comme « premier chef suppléant Tilmant, » aux appointements de

250 francs par mois. Fait le l^^ mars 1859. — Désormais ma position était régularisée.

J assistai 4onc Tilmant, sans lui suppléer de nouveau dans sa tâche laborieuse de monter le Pardon. Je vis Meyerbeer à ToBuvre; aux répétitions du chant, de mise en scène, le maître entre nous deux, l'accompagnateur et moi au pupitre, la partition devant les yeux, mais non Tarchet en main, cet usage n'était point encore inventé; aux répétitions de Torchestre auxquelles il apportait un soin minutieux : il réclamait, pour chacune d'elles, un degré progressif et entendu de perfectibilité d'exécution possible. Quand cela venait à faire défaut, c'est alors qu'il prodiguait les épithètes de : « Messieurs les professeurs des oboi... Monsieur Tûmann^ cela ballotte. — Voulez- vous avoir l'extrême obligeance de recommencer? » Et la répétition de reprendre aussitôt, et toujours!... Arrivèrent-elles jamais à le contenter? La date de la première représentation étant fixée au 4 avril 1859 en était la preuve, disait-on.

Je reconquis Testime et l'amitié de ceux qui m'avaient tout d'abord jugé comme un ambitieux, ayant mis à profit de hautes et puissantes protections que Ton me supposait. Mais en me voyant rentrer humblement à rOpéra où Meyerbeer me dit avoir plus besoin de moi qu'à rOpéra-Comique, je donnai par ce fait un démenti formel à toutes les accusations que l'on ne m'avait point ménagées. Je quittai donc l'Opéra-Gomique... — Mon séjour y fut de trois mois (février, mars, avril).

X. — Me voici donc réintégré à l'Opéra, scélé à mon pupitre, dans la même situation que par le passé, avant ma délégation à TOpéra-Comique, et reprenant le cours de nos conversations artistiques avec Girard, dont les

représentations du soir, et le récit de « mes exploits », de mes réflexions à Fendroit du « Pardon » nous fournissaient la matière. Sortis de là, nous étions toujours à regard l'un de l'autre, dans les mômes termes de politesse froide, réservée, à distance, comme il convient à un supérieur; sans afleclation, mais respectueux de mon côlé.

Lorsqu*un soir, en prenant Taccord, Girard me dit : « Monsieur! j*aurai à vous parler après le spectacle; voulez-vous bien vous trouver dans la galerie de l'horloge, à la sortie. »

On pense quelle fut ma surprise! Jamais spectacle ne fut aussi long, aussi ennuyeux; Girard avait évité de rester à l'orchestre pour couper court à tout entretien. Je ne savais qu'imaginer, quelle cause supposer à une telle démarche!

EnGn, la représentation s'acheva, et je m'acheminai, rêveur, inquiet, vers le lieu du rendez-vous.

Arrivé au passage de l'Opéra, j'y trouvai Girard fumant son cigare. 11 me prit le bras tout en me disant : « Si vous voulez bien, nous allons traverser le boulevard, nous serons plus seuls, plus à l'aise pour causer. » Durant ce court trajet, mille pensées assiégèrent mon esprit. Que va-t-il se passer? Cela ressemble à un guetà-pens.

Parvenus près l'Opéra-Comique, Girard commença en ces termes : « Monsieur, j'ai à vous communiquer une décision prise par la direction de l'Opéra : votre prochaine promotion. Battu prend sa retraite, et vous êtes désigné pour le remplacer. D'ici là, veuillez garder le silence et vous tenir prêt. » Je pouvais à peine exprimer quelques paroles de remerciement, de reconnaissance. « Monsieur, ajouta-t-il, j'ai appris à vous

connaître ; j'ai apprécié votre caractère, votre honnêteté, votre loyauté, vos aptitudes (il avait dit à Dretzen que j'étais de ce bois dont on fait les chefs d'orchestre). Je vous suis reconnaissant de l'intérêt que vous m'avez témoigné dernièrement encore, lors de mes absences de mémoire qui me sont arrivées à Torchestre. »

Effectivement, deux fois, je lui avais indiqué de Tarchet, là où il en était de la partition; une troisième, je tournai la page, chose qu'il avait oublié de faire, et je lui montrai du doigt l'endroit où il devait prendre.

On conçoit mon étonnement. Je fus non moins respectueux à son égard, maïs plus démonstratif; je lui laissai voir que j'oubliais ce qui s'était passé entre nous, pour ne me souvenir désormais que de sa démarche auprès de moi : démarche toute de bienveillance et de sympathie (musicalement surtout) dont il me donnait la preuve.

En effet, je fus nommé 2** chef d'orchestre à l'Opéra, le {"novembre de cette même année (18S9).

Pour arriver à cette nomination, la seconde étape de ma carrière, j'avais, ainsi qu'on l'a vu, enduré bien des niisères; et cependant je n'avais accompli, à l'heure présente, que la moitié du temps que je devais passer à l'Opéra. A partir de ce moment ce fut comme un engagement tacit que l'on eût renouvelé avec moi, aux mêmes conditions^ sinon plus accentuées encore.

Du service actif que j'avais eu en main pendant quelque temps avant les nominations successives de Diestch et de G. Hainl comme 1®' chefs d'orchestre, j'étais rentré depuis dans le rôle de l'expectative, mais non pas sans occupation. Car, moins je conduisais et plus ma présence était sollicitée. «On en jugera par Ténumération de bulletins de convocation avec présence indispensable*

t Cher M. Deldevez,

« M. George Hainl se trouve indisposé, veuillez donc, jo vous prie, assistée' à la répélilion de ce soir à 8 heures (5 juillet 1866) »

Des changements de spectacle arrivaient par ordre. Ils faisaient changer les dispositions prises par le chef d'orchestre. Témoin lu lettre suivante :

« Cher M. Deldevez,

Ce soir nous avons un changement. On joue par ordre^ le sultan devant assister à la représentation, les 3* et 4« actes du Trouvère et Giselle en entier,

M. Perrin a fait prévenir M. G. Hainl qu'il ait à conduire, mais dans une circonstance pareille et en cas d'événement, il vous prie de vous trouver au théâtre au commencement (5 juillet 1867).

Mille amitiés,

G. COLLEUILLE. »

Un par ordre semblable ayant été communiqué trop tard; je n'étais pas prévenu; j'arrive pour diriger.

^mo Crosnier surprise en me voyant, m'arrête au milieu de l'escalier et me demande d'un petit air narquois : Eh bien! monsieur, où allez-vous si vite? vous ne conduisez pas ; il a fait apporter son pantalon (sic) — (l'habit restait dans la loge).

Et deux ans après : •

« Cher M. Deldevez,

« M. George Hainl étant très fatigué, TAdministration me charge d'avoir l'honneur de vous écrire qu'elle désire que vous assistiez à toutes les répétitions et à toutes les représentations pour le remplacer au besoin (11 août 1869). »

Et le lendemain :

« — Bulletin de répétition du 12 août 1869.

A une heure cantate, les rôles, artistes, chœurs.

A une heure et demie. En suite en scène.

(Présence indispensable.) »

Et quelques jours après :

« Cher Monsieur Deldevez,

1 Monsieur George Hainl me prie de vous prévenir qu'il conduira demain Guillaume. Et il vous serait très obligé de vouloir bien venir dans la soirée au théâtre. Car il désire beaucoup causer avec vous (17 août 1869).

G. COLLEUILLE. Ti

Et puis comme gratiflcation :

« Monsieur,

« J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire partie du jury pour le concours de violon qui doit avoir lieu

le lundi 21 février courant, à iO heures, à l'Opéra (15 février).

Le Secrétaire^

AVRILLON. > (15 février 1870).

Enfin le mois suivant, 30 mars 1870.

« Cher monsieur Deldevez,

9 Nous jouons dimanche les Huguenots a\cc M. Devoyod qui chante Nevers pour la première fois; M. Gueymard et M. David (Marcel) qui n'ont pas joué depuis quatre ans.

M. Gevaërt me prie de vous dire que votre présence est indispensable à la répétition qui a lieu demain à une heure et qu'il compte sur vous. »

Il ne fut pas procédé avec autant d'égard à mon endroit lorsque le 25 août 1869 je conduisis la 472* représentation de ces mêmes Huguenots après être resté sans conduire, depuis le 11 mai 1867, la 245* représentation* 11 est vrai que d'après le bulletin des répétitions du lundi 13 mai 1869 j'avais mon service au dehors, mais non encore dans la banlieue*

« — A deux heures un quart. — Raccord du 4* acte de la Juive,

-^ A heures. -^ Représentation le mardi J4, à

VOpéra'Comique 4** acte. — La Juive, »

Pour des motifs particuliers qu'il sera facile d'apprécier plus loin^ j'ai, à différentes époques, adressé à quelques atnis intimes et sous forme de lettres^ les

déceptions que je devais considérer com aie telles, ainsi que les ambitions auxquelles je croyais pouvoir prétendre.

Ces lettres, bien qu'elles aient été rédigées en vue d'exposer les griefs contre lesquels je me suis heurté, la plupart du temps, je dois le dire, comprennent, néanmoins, les principaux actes de ma vie d'artiste, ainsi que les faits accidentels qu'ils ont fait naître. En les écrivant, mon but était de me renseigner et de ne point laisser aller mes prétentions au delà du posssible. Elles renferment donc des détails que l'on trouvera, peut-être, trop minutieux, mais qui feront ressortir le côté vrai des choses auquel je m'attache surtout. Ils aideront à donner un caractère particulier, je n'ose dire un intérêt quelconque à « Mes Souvenirs ».

lef mai 18C7.

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