‹ Mes mémoiresChapitre 13 sur 54 · LETTRE A M. DE R · texte numérisé non relu

LETTRE A M. DE R

Mon cher ami,

Lorsque je vous ai appris ma détermination de quitter l'Opéra, vous m'avez répondu : « Ne soyez pas trop susceptible, restez où vous êtes, là comme là; ne vous éclipsez pas par dignité ; le monde oublie ceux qui se retirent. »

Ce conseil d'ami m'impose le devoir de vous faire connaître ma position ; de vous donner tous les détails des faits qui se sont produits depuis mon entrée à l'Opéra. Vous me direz ensuite si vous persistez à combattre ma décisioui

— Le 1" décembre 1833, entrée à TOpéra, comme second violon à 800 fr. d'appointements ;

— En 1837, passé aux premiers violons à 1,000 fr. ;

— De 1813 à 1831 avoir écrit quatre ballets ;

— En 1847, nommé troisième chef d'orchestre à 1,500 fr. ;

— En 1853, avoir écrit la cantate à l'occasion du mariage de LL. MM. ;

— En 1859, détaché de l'Opéra pendant 3 mois, et passé à rOpéra-comique, en qualité de T*" chef d'orchestre ;

— Le l'^'^ novembre de la même année (1859), nommé deuxième chef d'orchestre à l'Opéra, avec le traitement de 4,000 fr.;

Ce qui, en résumé, donne approximativement :

4 années à . . . . 800 fr.

iO — 1,000

et 8 — 4,000

Total 34 années de service.

— De 1847 à 1859, avoir adressé à l'administration quatre demandes d'augmentation d'appointements demeurées infructueuses ;

— En 1864, idem, une nouvelle demande, trouvée juste, mais n'ayant eu aucun résultat ^

1. Je dois relever une erreur commise involontairement. J'ai dit n'avoir reçu aucune augmentation. Si fait! En mai 1865, le caissier me compta 16 fr. 65, en plus de mes appointements du mois. Il ne savait pourquoi, à quelle occasion, ni moi nonphis. (Comme dans la Xacarilla).

Je rencontrai un de mes collègues et lui dis : Eh bien ! mon cher, je suis augmenté ! Ah 1 tant mieux, me répondit-il. En effet, je sus plus tard comment me venait cette augmentation.

Mon arriéré étant comblé, la retenue rétrospective avait cessé naturellement. Voilà ce qui produisait par mois un chiffre plus élevé.

Ici, nous entrons dans une période où les faits accomplis se rapportent, non-seulement à la question d'intérêt pécuniaire, mais encore à celle de la dignité d'artiste, (comme vous le reconnaissez vous-même), à la position morale, à Tavenir en un mot.

Peu de temps après ma nomination de deuxième chef, M. Girard meurt. Il est remplacé dans les vingt-quatre heures par M. Diestch, chef des chœurs, auquel on donne le traitement de 10,000 fr. au lieu de 12,000 fr. qu'avait Girard.

La mort de Girard !

Cet événement arriva le lundi ÎQ janvier 1860, pendant une représentation des Huguenots.

Girard souffrant depuis longtemps dut cependant diriger cette soirée par cause d'un début. Il eût une syncope à la fin du 3^ acte, qui l'obligea de se retirer du pupitre; ce fut M. Millaud, le troisième chef, qui termina l'acte. Contre l'ordinaire je me trouvai ce soir là dans la salle, attiré par le début de M"« Marie Brunet. Me promenant dans le foyer du public, dans l'entr'acte, Pasdeloup vint à moi et m'apprit que Girard venait de se trouver mal, et qu'il avait quitté son poste. Je me rendis immédiatement au foyer de Vamottr où Girard avait été transporté. Je le vis, il me serra la main, et d'après M. Cormon, alors régisseur de la scène, Girard m'aurait désigné comme son successeur; M. Alphonse Royer me pria aussitôt de continuer la représentation.

Le lendemain mardi je reçus de bonne heure la visite d'un de mes amis, qui venait m'annoncer la triste nouvelle de la mort de Girard. Je pris dès lors son service, pendant que l'on télégraphiait à Diestch la nouvelle de la mort, en môme temps que sa nomination en remplacement de Girard. e

Parti en mission pour affaire directoriale, protégé par le prince Poniatowski et par le Directeur de TOpéra, Diestch reçut à Lyon la dépôche chez George Hainl avec qui il dînait. Il s'empressa naturellement de revenir.

Il s'empressa moins de prendre possession de ses nouvelles fonctions, car je dus conduire jusqu'à la première représentation de l'Opéra du prince, « Pierre de Médicis, » qui n'eut lieu que le 9 mars (1860) suivant :

— Et par une ironie à mon adresse des choses d'ici-bas, je fus chargé par l'orchestre de prononcer le mot d'adieu sur la tombe de. Girard. Voici dans quels termes l'orchestre s'exprimait :

a Messieurs,

a Des plumes plus éloquentes que la mienne, vous ont déjà retracé les éminenls services rendus à Tart par l'homme qui, il y a peu d'heures encore, vivait au milieu de nous.

« Interprète des artistes de l'orchestre de Tacadémio impériale de musique, me sera-t-il permis d'esquisser en peu de mots l'immensité de la perte qui nous frappe aujourd'hui.

D'un caractère naturellement bon et généreux, Girard sut développer encore ces excellents sentiments à l'école de cet illustre maître qui faisait tout à la fois, par ses leçons, des musiciens de talent, et par ses conseils, et surtout par l'exemple de sa vie, des hommes dignes de porter le beau nom d'artiste. Ce maître était Baillot.

a Toujours fidèle aux leçons et aux conseils, Girard devenu homme, marcha d'un pas ferme dans le chemin de la vie, car il n'eût jamais d'amtre but que l'art, la justice et

le devoir, ces trois mots qui doivent être notre drapeau à tous.

« Comme artiste, Messieurs, permettez-moi de me taire; nos souvenirs à tous sont encore trop récents pour qu'un seul de nous ait pu oublier que lundi encore il nous conduisait... Quittons ce trop triste tableau, et parlons de rhomme bon et juste. Combien de fois ne Ta-t-on pas vu, dévoué de cœur et d'âme à ses élèves, soit relover d'une main paternelle .un jeune courage défaillant, soit plus souvent encore, alléger certaines souffrances avec cette délicatesse de tact qui ne permet plus de distinguer l'obligeant de l'obligé.

« Fort de son talent et de l'estime générale due à son caractère, mais plus fort encore de la justice de la cause qu'il défendait, combien de fois n'a-t-il pas compromis ses propres intérêts, sa position môme pour défendre ceux des artistes.

« Quant au devoir, sa mort vous fera comprendre à quel point il le respectait. Fatigué, tout le monde lui conseillait de prendre un peu de repos... le devoir parlait et comme un soldat, il est mort sur la brèche I

€ Messieurs, vouloir énumérer le bien qu'il a fait, celui qu'il voulait faire encore serait au-dessus de mes forces*

« Dans notre douleur, une seule consolation nous reste, Girard est mort entouré de ceux qu'il aimait le mieux, dans les bras de ses élèves qui fidèles aussi au devoir et à la reconnaissance ne le quitteront qu'après le moment suprême.

« Girard reçois ici par ma voix le dernier adieu de tous ceux qui, ayant été à même d'apprécier ta justice et ta bonté, te regretteront longtemps. »

Puis, la direction de l'Opéra vint à changer, et il n'y eut point de présentation officielle faite au nouveau directeur;

C'est à celte époque qu'eut lieu, du jour au lendemain, la mise à la retraite de M. Diestch et Tarrivée soudaine de son successeur, M. G. Hainl, chef d'orchestre à Lyon. Le traitement de ce dernier fut immédiatement porté à 12,000 fr., comme était celui de Girard.

Je fus instruit de ce changement par une lettre ainsi conçue :

« 11 Juillet 1863.

« Cher Monsieur,

« Je suis chargé parle Directeur do vous prier de venir au théâtre demain jeudi à 7 h. 1/2 du soir, pour recef voir communication d'une décision administrative etc.

« Signé :

t Le Secrétaire général, »

Cette communication était la présentation au personnel réuni de Torchestre, de son nouveau chef.

La précipitation avec laquelle ce nouveau fait se produisit fut cause, sans doute, que pendant quelques représentations où j^eus à conduire, je demandai plusieurs fois à mes voisins :

— Quel est ce monsieur?

— Mais, c'est M. George Hainl, votre chef, me répondait-on; lorsqu'à son tour, M. G. Hainl conduisait, c'était alors à lui de demander en me voyant :

— Quel est ce monsieur?

Enfin, au bout de plusieurs représentations de cette scène d'Opéra-Comîque, nous finîmes l'un et l'autre^ par nous connaître.

Ce changement étant survenu, je me permis alors de rappeler à M. le Directeur, que je n'avais fait jusqu'ici

aucune réclamation relativement à ma position pécuniaire, appréciant qu'en effet le rapport était égal entre M. Diestch, remplaçant à 10,000 fr. M. Girard à 42,000 fr. et M. Deldevez remplaçant à 4,000 fr. M. Battu à 5,000 fr. ; mais que d'après les nouvelles mesures prises, je pouvais m'altendre à une rectification de traitement générale. Cela fut trouvé juste encore ; mais ce fut encore sans résultat.

Le i4 février de cette année (1867) à la répétition de « Don Carlos », on me remit la lettre suivante :

« Monsieur,

« Je m'empresse de vous informer que, par décision du « 14 février courant, j'ai confié à M. Gevaërt les fonctions « de Directeur de la musique au Théâtre impérial do a rOpéra, etc..

« Signé : Le Directeur, »

Alors, le lendemain, je fus salué par plusieurs artistes de l^orchestre qui me gratifièrent du titre de 3« chef; j'étais descendu à mon ancien rang.

Et, en effet, ils avaient raison, car la lettre ne contenait aucunement les termes du décret.

Le décret, le voici :

« Le Directeur deTOpéra,

« Considérant etc.

« Considérant etc., etc..

« Décide :

« Un emploi de Directeur est créé etc.

« Il prend (le Directeur de la musique) personnellement ladirection de Torchestre, etc., etc.., »

J'ai dit que lors du dernier changement de direction survenu le 13 décembre 1862, il n'y eut point de présentation officielle au Directeur. M. Perrin fit son entrée à Tune des répétitions de la « Mule de Pedro » le soir du 13 décembre 1862.

La répétition ne put aller au delà du 2* tableau. Arrivé là, le chef de la scène fit part au nouveau Directeur de Tabsence d'un sujet et de l'absolue nécessité de remettre la répétition. Le Directeur fut contraint d'y consentir. Mais, « faites bien connaître aux chœurs, dit- il, que la répétition est interrompue par force majeure, » — Telle fut son entrée. — Il devait se présenter lui-môme, nous disait-on, aux chefs de service auxquels il aurait particulièrement affaire. C'était avertir les sous-chefs qu'ils seraient laissés de côté. En effet, à la répétition de la reprise du « Comte Ory », par Warot (répétition orageuse) le directeur me vit et me dit : « Que les chefs étaient pour faire taire le mauvais vouloir des corps. »

Comme on a vu, je ne fus point, par la suite, présenté au 1" chef d'orchestre. Il devait aussi en être de même avecle directeur de la musique. Mon collègue, M. Perler, ami de M. Gevaërt se chargea de ce soin. Sans doute, si cette présentation eut eu lieu plus tôt, le fait suivant ne se fut point produit.

Quelques jours avant, il y eut une répétition de « Don Carlos » pour laquelle toutes les portes de la salle furent fermées. Afin de pénétrer dans la salle, je dus en recevoir l'ordre du Directeur.

Nous fûmes placés, M. C... et moi, dans une première loge de face, à côté de celle de M. Perrin, M. Verdi et M. Gevaôrt étaient au parterre. Dans un entr'acte, M. Gevaôrt ayant sans doute à communiquer

avec le théâtre et ne pouvant s'y rendre par les issues ordinaires, vint du parterre, en droite ligne, enjamber notre loge, passer rapidement au milieu de nous, ouvrir et refermer la porte de la loge. Ce fut l'affaire d'un instant. C'est ainsi qu'il m'apparut la première fois. Depuis, nous nous revîmes ; la connaissance fut faite.

Voulez-vous à présent passer à la relation des petites misères de ma vie de théâtre? C'est alors que vous direz que je suis susceptible!

Et d'abord, ne parlons pas des billets de faveur non obtenus; des billets refusés les jours de service, mais des billets de service afTectés aux chefs les jours de première représentation. La première fois que j*eus cette faveur, ce fut pour « Pierre de Médicis ». J'arrivai le soir pour assister, à l'orchestre, à la première représentation et j'appris que mon service était resté à l'administration. Les fois suivantes, je réclamai mon billet et je l'obtins.

Cependant, il advint qu'un soir de première, ayant donné mon billet sans l'avoir regardé, je me présentai à la loge pour y occuper la troisième place, (le billet avait toujours été de trois places, loges de troisièmes). On m'apprit, à ce moment, que le billet n'était que pour deux personnes. Je dus me priver, ce soir là, d'assister à la représentation.

Je fis mes réclamations; elles furent trouvées fondées, comme toujours, et on devait à l'avenir y faire droit.

Effectivement, pour la première de « Don Carlos », j'eus mes trois places comme par le passé ; et comme vous savez aussi, mon cher ami (puisque vous avez partagé mon sort), mes trois places avaient été reléguées aux quatrièmes, daps une loge où Ton ne peut voir sur

la scène. Vous m'avez encore trouvé susceptible, lorsque je vous ai avoué que, dorénavant, je m'abstiendrais; que je n'avais pas l'envie de faire de nouvelles réclamations, car elles pourraient bien avoir pour résultat de m'envoyer au cintre à la prochaine occasion.

Cette mesure fut changée.

« Par décision du Directeur, des modiflcations furent portées à la distribution des loges sur la scène à partir du 4 mai 1868.

« M. Deldevez est averti que la loge n» 7 lui est attribuée par quinzaine à partir du lundi 4 mai prochain, s

Mais quittons ces régions élevées delà plaisanterie et envisageons le côté sérieux, celui du service. Comment définissez- vous ma position, présentement? Vous savez que mes fonctions ont été, jusqu'à ce jour, celles de suivre les études, les répétitions, me tenant ainsi prêt à conduire par événement, voire môme une seconde représentation (comme cela est arrivé pour Louisa Miller).

Eh bien ! maintenant que le Directeur de la musique peut prendre, quand bon lui semble, la direction de l'orchestre, croyez-vous que, lorsqu'il aura dirigé les études, les répétitions, appris lui-même et fait apprendre un ouvrage nouveau, le Dir-ecleur de la musique réserve au 2^ chef d'orchestre la tâche quelque peu délicate de conduire, sans y être préparé, en remplacement du premier chef? Trouvera-t-il assez de garanties dans la mission du second, qui est celle de tout connaître, de pouvoir faire tout au besoin, à toute heure, et sans jamais avoir h remonter, sgit un opéra, soit un ballet, ni

une répétition quelconque à diriger K Ces fonctions, assez étendues, du reste, seront-elles toujours attribuées au 2' chef?

D'un autre côté, si le Directeur de la musique remplace au pied levé le premier chef d'orchestre, ne se place-t-il pas, par le fait, en sous-œuvre, et ne descend-il pas, lui aussi, à son tour?

Et en présence d'un tel état de choses, le 2° chef ne peut- il pas (surtout s'il est quelque peu susceptible) réfléchir et se dire : Je dois tout connaître, je dois tout faire, au besoin, je dois répondre à l'appel, n'importe à quelle heure ! Mais quelle différence existe-t-il entre mes fonctions, ma responsabilité et celles du Directeur de la musique? Quelle est aussi la différence du traitement?

Je sais bien qu«, pour se dire tout cela, il faut être susceptible, encore une fois, oui ! Eh bien ! je finis par le croire.

C'est pourquoi je conclus, sans avoir changé d'intention, par où j^ai commencé ce long et triste récit; par ma retraite ; le seul et dernier mot qui me reste à dire.

Voici à cet effet la lettre, projetée pour la date de ce présent mois :

1. Une preuve nouvelle vient de m'étre donn<le ce jeudi 2 mai. Je suis prié d'assister à la répétition de « La Source », ballet repris pour une nouvelle danseuse, et remis en scène par l'auteur lui-même. Je pourrais, en dirigeant la répétition, prendre les intentions des danseurs ainsi que de l'auteur, je pourrais prendre, à cette répétition, une initiative dont je puis avoir besoin pour la représentation, je pourrais diriger au moins pour moi une répétition préalable, et être ainsi plus sûr de ma direction.

Eh bien, non! c'est le premier chef, absent à cette répétition, qui doit conduire la première représentation du ballet. Seulement, il peut se faire qu'à, la quatrième ou cinquième représentation, lorsque les nouvelles habitudes seront prises, on me donne, du jour au lendemain, Tordre de conduirej c'est pourquoi je suis convoqué à la répétition.

« 31 mai 1867.

« Monsieur le Directeur,

<K J'ai atteint aujourd'hui ma cinq.uanlième année. Je viens donc vous prier, Monsieur, de vouloir bien l'aire régler ma pension, à partir du i^^ décembre prochain.

« J'ai l'honneur, Monsieur, de vous saluer,

E. Deldevez. »

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