CHAPITRE II
I. — Je rentrai donc à l'Opéra, le 9 juin 1873, après deux ans d'interruption.
Dans cet intervalle, il se passa de graves événements (ma démission de l'Opéra, la mort de ma mère, ma maladie, la guerre, le siège, la commune) auxquels succéda ma promotion à la Société des Concerts.
Cette heureuse réussite fit naître en moi une espérance nouvelle. L'année avait été prospère, la session s'était accomplie sans trouble, — mes rhumatismes m'avaient épargné.
Ce fut alors que cédant aux sollicitations amicales, et dans un état de tranquillité passagère, j'acceptai, non sans émotion, la place de i" chef d'orchestre à l'Opéra.
Il avait été convenu que je prendrais la direction à la première de l'ouvrage qu'on répétait; on remontait... je ne sais lequel? Mais les retards fréquents en toute affaire de théâtre, les indispositions, etc., reculant sans cesse ma prise de possession de 1' « archet conducteur », me tenaient en réserve.
Vint encore la soirée de gala en l'honneur de Shah de Perse, qui eut lieu à la mi-juillet (le 12), et pour laquelle je fus chargé, par M. le Directeur, d'instrumenter l'air national Persan.
Un détail à cette occasion.
Mermet, le compositeur, ayant examiné mon manuscrit à la copie, me dit ; « on voit que vous voulez flatter
le pouvoir ; ça miaule bien », — j'avais mis en effet des trilles sur les notes élevées de la chanterelle des violons, et une glissade sur la 2* corde.
L'air fut remarqué et Ton me complimenta de mon orchestration .
Enfin arriva le jour attendu. Je montai au pupitre à l'improviste, je conduisis au pied levé sans avoir préalablement rouvert la partition depuis plus de deux ans que je n'étais plus à l'Opéra.
Ce soir là on donnait Guillaume-Tell (vendredi 4 juillet).
Et ce ne fut pas par négligence de ma part. J'ai toutours donné prise à ce reproche.
Lorsque, prévenu assez à temps que j'aurais à conduire telle ou telle représentation, on me faisait parvenir les partitions. — La lecture me mettait sous les yeux les difficultés, les endroits où il faut prévoir un manque d'attaque ou de mémoire, les passages où la retourne vous surprend, la page où la copie très espacée est en désaccord avec le mouvement précipité du morceau, enfin l'imprévu dont on doit toujours se prémunir.
Alors, la préoccupation, la crainte, Témotion que j'en ressentais par avance me faisaient m'en tenir à ma mémoire. Je fermais le cahier.
C'est ainsi qu'avec une organisation, non indiscutable, j'affrontai le danger. Je brûlai mes vaisseaux. Je dirigeai Guillaume-Tell « à la satisfaction générale ». Je reçus de part et d'autre des marques de contentement. — J'avais resserré l'exécution, maintenu les mouvements, mesuré les repos et les silences, selon le sentiment affecté à chacun d'eux : toutes choses possibles lorsqu'elles sont commandées par un chef nouveau, que l'on écoute, pour le juger, une première fois, mais difficiles ensuite à
observer, rinattention venant peu à peu par se produire. Je fus dcQnitivement installé dans mes fonctions et à la Société des Concerts et à l'Opéra.
II. — Ma gestion de FOpéra fut celle que j'avais prévue : restreinte, limitée, comme Tétait devenue, du reste, l'autorité du chef d'orchestre. George Hainl avait bien regagné pour un moment tout pouvoir, enjoignant à ses fonctions de chef d'orchestre, celles de Directeur de la musique ; dans Topinion publique, il n'en était rien résulté. Je n'héritai, bien entendu, que de l'emploi de chef d'orchestre. Il suffisait à mon ambition, tel que je l'avais vu exercer par mes maîtres, — Du reste, celui de Directeur de la musique ne peut se comprendre que difficilement.
S'exerçant conjointement avec l'administration supérieure, il peut trouver motif à exister. Mais s'étendant sur tout service, s'initiant à toute fonction, c'est alors qu'on est en droit d'en demander l'utilité, — si ce n'est comme affaiblissement de pouvoir, d'autorité pour chacun des chefs de service et du chef d'orchestre en particulier. L'article du décret où il est dit : « Lorsqu'il le juge nécessaire, ou sur l'ordre du Directeur, il (le Directeur de la musique) prend personnellement la direction de l'orchestre », en est la preuve.
Ma direction... on la connaissait; on y était fait. Je suivis autant qu'il m'était possible les traditions dont j'ai été nourri.
D'ailleurs je n'eus à diriger que les ouvrages du répertoire, montés en les jouant à Torchestre ; il n'y eût que ipour Faust et Hamlct que je vis monter, en assistant aux répétitions comme 2" chef.
J'entrai immédiatement en répétitions suivies avec Jeanne d'Arc,
Et ce ne fut cependant que le 21 octobre que nous fîmes la répétition d'ensemble, sujets et chœurs, au piano, dans le foyer dit le foyer de l'amour.
A cette répétition d'ensemble partiel, M. le Directeur me manifesta sa surprise que je n'aie pas pris en main la direction supérieure; — celle, en effet, que le chef d'orchestre exerce lorsqu'il dirige l'ensemble de toutes les parties qui le constitue.
Et sur ce point il convient de nous arrêter un moment.
La répétitipn était, en présence de l'auteur, composée des chœurs sous la direction de son 1" chef, Victor Massé; des sujets. M"® Devriés, M. Faure entre autres, accompagnés du piano, tenu par Hector Salomon, je crois, 1", maître de chant, et du chef d'orchestre, sans orchestre^ mais armé toutefois (comme cela a été introduit sous la haute direction musicale) de son archet.
Cette formalité n'existait pas du temps d'Habeneck et de Girard, et j'imagine qu'ils s'y seraient refusés.
— L'archet (non la baguette) n'a d'autorité, c'est-àdire d'effet produit que lorsqu'il peut entraîner ou retenir, ou imposer tel ou tel mouvement, à l'aide d'une puissance avec laquelle il lui est permis d'exprimer la volonté de celui qui le gouverne. Cette puissance, c'est l'orchestre que l'archet dirige, et qui donne à cet archet le poids nécessaire, non pour battre dans le vide, mais pour obtenir sur tout le personnel les effets de sentiment et d'expression que le chef communique par son commandement.
J'étais ainsi placé entre deux directions manœuvrant avec leur personnel respectif, Tune par le poids de la masse chorale^ l'autre par un accompagnement moins
puissant que Torcheslre, mais qui exige plus de rigueur que de complaisance. Dans cette situation le chef d'orchestre manque de moyens d'action sur l'exécution ; il ne peut que redresser les écarts des chefs de parties (en quoi il m'était permis de me produire. Et je n'avais garde de le faire avec mes amis et collègues Victor Massé et Hector Salomon), ou bien les suivre dans leur direction lorsque celle-ci se rapporte avec la sienne.
La répétition marcha bien cependant; me réservant, le moment venu, de prendre l'initiative sur ces directions partielles et de les réunir sous une seule et même autorité.
Mais une catastrophe imprévue vint à se produire au milieu des plus actives études.
III. — A quelques jours de là, une répétition d'un tout autre caractère eut lieu, toujours dans ce même foyer de l'amour, le soir du mardi 28 octobre 1873 ; un lendemain de représentation du Prophète, Ce fut plutôt à titre de leçon, «de conseils, sur les principales scènes de la Juive, que se fit la réunion toute intime, composée de M. le Directeur, de M"* Ferrucci, de l'accompagnateur et de votre serviteur. Ce soir-là, je n'avais pas d'archet; M. Halanzier avait sa canne. Il prenait, ainsi que nous, plaisir à ce délassement intelligent, à ces jeux de mise en scène, au milieu de fatigues, de répétitions laborieuses que nous causait ce cher Mermet. Aussi, maintes fois, étions-nous interrompus par des réflexions, des causeries amicales que nous faisait M. le Directeur.
La répétition s'acheva ainsi, et je me souviens d'avoir accompagné M. Halanzier jusqu'à son domicile (il habitait le pavillon qui faisait l'angle de la rue Drouot et la
rue Rossini), et d'être resté quelque temps à nous promener dans la cour de l'Opéra, en continuant notre causerie. Je pris congé de M. Halanzier vers dix heures trois quarts, en lui souhaitant une bonne nuit.
Le lendemain matin, j'étais au travail, lorsque ma concierge monta me dire que l'Opéra était brûlé ! je lui ris au nez. Taisez-vous donc, lui dis-je, j'y étais encore à onze heures, hier soir ; c'est impossible ! Et je la renvoyai ne voulant pas croire à tous les commérages qu'elle me débitait. Je continuai de travailler.
Cependant mes idées étaient troublées, l'inquiétude me gagna ; je m'habillai et sortis.
En passant devant sa loge, je dis à ma concierge : vos propos me tiennent lieu de bulletin de convocation, vous le voyez, je vais voir si l'Opéra est encore debout.
Dans le trajet, j'interrogeai du regard la physionomie des passants dans l'espoir d'y trouver quelque indice de bon ou de mauvais présage. Ce ne fut que, arrivé à la rue Lepelletier où j'aperçus une place vide, un trou béant, un gouffre de décombres, les ruines enfumées de ce qu'on appelait, il y a quelques heures, l'Opéra. Les bras me tombèrent du corps, les jambes fléchirent ; j'étais anéanti! Je franchis avec difficulté ces monceaux de gravats encore fumants qui recouvraient l'emplacement de quelque localité qu'en pensée je reconstituais ; mon siège existait encore sous forme de squelette de féraille!.. — L'un emportait, comm« souvenir, la main du buste de Rossini : je ramassai une contre-marque, espérant y revenir un jour.
Je parvins en tournant l'Opéra, ou du moins ce qili en restait, jusque dans la cour où je retrouvai M. Halanzier en manches de chemise, à la môme place que la veille, l'air défait, abattu par la fatigue, les émotions,
par une nuit d'insomnie passée à un si effroyable spectacle I
Le vendredi, 31 octobre, nous étions priés de nous rendre dans le cabinet du Directeur, rue Drouot, afin d'aviser aux mesures à prendre dans la triste circonstance où Ton se trouvait.
La catastrophe de Tincendie atteignait indistinctement tous les intérêts qui se rattachent au théâtre. Le désastre devait pour longtemps s'étendre sur tous les points constituant TOpéra.
Pour moi ce fut comme le signe néfaste qui avait marqué la première période de mon existence, reparaissant après une courte trêve, pour me poursuivre j usqu'à la fin de ma carrière. Et cela arrivait à la suite de ma nomination de chef d'orchestre à la Société des Concerts, et après cinq mois à peine de séjour à l'Opéra ! c'était vraiment la fatalité qui s'attachait à jamais après moi.