‹ Mes mémoiresChapitre 4 sur 54 · MA JEUNESSE · texte numérisé non relu

MA JEUNESSE

I. —Je suis né à Paris le 31 mai 1817. Je fus élevé par mon père et ma mère avec toutes les précautions et les tendres soins que la perte de deux premiers enfants pouvait leur suggérer. De constitution très délicate, je fus ce qui s'appelle choyé par ma mère. Ce n'est pas ïi dire, cependant, qu'on me tint exempt de certaines rigueurs. Du côté maternel, les quelques duretés qui me furent infligées étaient causées par une question de conservation et même d'existence. Refusant toute espèce de nourriture, ma mère, pour me forcer à manger, me pinçait le nez, et me contraignant ainsi à ouvrir la bouche, m'introduisait sans obstacle alors une cuillerée d'une substance préparée avec toutes les prévenances imaginables pour mes goûts naissants. Je devenais

bleu, veH, livide. Aussi, en présence de cette façon d'agir, le monde ne manquait pas d'accuser ma mère. On la blâmait d'exercer à mon égard de pareilles cruautés. On la traitait dinhumaine. Mais ces accusations avaient une courte durée. Une fois mon repas administré de la sorte, ma mère me prenait dans ses bras et me conduisait auprès des personnes qui Tavaient mal comprise. Tenez, leur disait-elle, le voilà votre chérubin, ce cher enfant; vous voyez que je ne Tai pas étouffe. J'étais, en effet, redevenu, tout aussitôt, rose et joyeux.

Plus tard, la sévérité que je rencontrai du côté paternel n'eut à s'exercer que sur un point : Mon père n'entendait pas que, sous aucun prétexte, on me fît manquer mes classes du Conservatoire.

Le goût de la musique se manifesta chez moi de très bonne heure, et d'une manière aussi simple que suivie. A l'époque où j'atteignis ma cinquième année, il existait alors à Paris plusieurs petits théâtres de sociétés. Le directeur de l'un de ces spectacles d'amateurs était intimement lié avec ma famille. Mon père et ma mère avaient, en conséquence, leur loge sur la scène, et j'allais, comme on le pense bien, tous les soirs en leur compagnie, soit aux répétitions, soit aux représentations. Là, une fois installé dans l'orchestre des musiciens, je ne bougeais pas de ma place, et pendant toute la durée du spectacle, je jouais du violon avec les deux baguettes de timbales qui étaient devenues ma propriété.

Le jour, c'est-à-dire chaque lendemain de représentation, j'entendais chanter les airs de vaudeville que, la veille, j'avais entendus au théâtre. Mon père ne pouvait retenir aucun air.

A quelque temps de là, j'étais arrivé à jouer ces mô- . mes airs sur un harmonica qui m'avait été donné

comme jouet; je n'avais eu d'autre guide ique la voix de ma mère, qui me les fredonnait avec plus de patience qu'elle n'en mettait à me faire avaler ma soupe. Je continuais néanmoins à les racler le soir au théâtre, toujours avec mes susdites baguettes qui, par parenthèse, commençaient à s'ébrécher, et sans trop me blouser, paraît-il.

Aussi, ne tardai-je pas à recevoir, à titre de présent, au jour de l'an, une formidable botte de foin au fond de laquelle était enfoui... un violon, un vrai violon. En peu de temps, je parvins à jouer, non plus sur l'harmonica, mais sur mon bien aimé violon, les mêmes airs que j'entendais répéter du matin au soir, après avoir, toutefois, triomphé de certaines difficultés dont je ne pouvais me rendre compte asssurément, et desquelles on ne se doutait guère autour de moi.

Je me trouvais sans cesse en face de difficultés réelles, d'obligations impérieuses, de nécessités absolues; il me fallait tenir mon violon d'accord, en supposant que l'instrument m'eût été donné tout accordé, et même qu'on me le remît d'accord de temps en temps. Et cela ne pouvait être autrement.

Toujours est-il que j'étais arrivé à jouer pour tout de bon. Mon oreille distinguait le ton affecté à chacune des cordes du violon. Et, ainsi que je l'entendais faire par tous les musiciens de Torchestre, avant de commencer un air, je m'accordais. Il fallait que mon père me donnât le La sur sa flûte. Il lui arrivait souvent, par exemple, de soufler une autre note, alors, moi de m'écrier : Papa, ce n'est pas le La !

Effectivement, après avoir examiné ses doigts placés sur l'instrument : Tu as raison, bambin, me disait-il, je n'ai pas levé tel doigt, ou bouché tel trou, etc..

Mes études premières, je les fis, comme on voit, de moi-même, ce qui n'empôcha pas de distinguer déjà des dispositions naturelles et de constater des progrès tenant du prodige. — Cette apparence pouvait bien exister. Qu'on se figure un mioche de cinq ans, jouant du violon dans la cour de la maison qu'il habite, ^ et la rue encombrée de monde qui l'écoute et lui jette, non des sous, mais des morceaux de sucre, des gâteaux, jugeant à sa mise qu'il n'exerce point, à son profit, le métier de mendiant.

Tel furent mes débuts en public.

II. — Le hasard me fit rencontrer à cette époque un professeur (F. Sudre) qui m'enseigna dès lors la musique. Cette anecdote est racontée par M. Sudre lui même, dans une de ses notes concernant ses travaux, et publiées dans divers journaux. Voici en quels termes :

« Un jour qu'il (F. Sudre) allait, selon son habitude, « à Choisy, faire le métier fastidieux de professeur élé- « mentaire, M. Sudre rencontra sur le coche d'eau un « petit enfant de cinq ans environ, qui tenait un violon « proportionné à sa taille et qui jouait quelques petits « airs (C'était le jeune Ernest Deldevez). Frappé de la « justesse de ses sons, il engagea la conversation, et lui « demanda qui était son père. Une dame assise à son « côté répondit :

— « C'est mon fils, Monsieur !

— « Qui donc apprend à cet enfant à jouer du violon?

— « Personne, dit la dame.

— « Mais enfin, qui lui accorde son instrument?

— « C'est moi-même, répondit le petit mioche.

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