‹ Mes mémoiresChapitre 51 sur 54 · RICHARD WAGNER JUGÉ PAR LUI-MÊME · texte numérisé non relu

RICHARD WAGNER JUGÉ PAR LUI-MÊME

Oui! j'arrive de Bayreuth... Et vous me demandez mon opinion sur Wagner? Je puis d'autant mieux contenter votre désir, mon cher ami, qu'aussitôt mon retour, je me suis mis à relire ses écrits pour être certain de comprendre son système.

De suite, je suis entré en communauté d'idées avec le maître, — seulement avec cette différence que ses analyses, ses appréciations, ses jugements portés sur nos maîtres, à nous, je les concevais, je les formulais, in petto, en changeant d'objectif, et en les rapportant, non à nos auteurs, mais directement à celui qui les avait si bien exprimés.

De sorte que je n'eus qu'à détacher du livre les lignes que je trouvais en conformité d'opinion, et de retourner au fur et à mesure à leur auteur, une appréciation qu'il m'eût été difficile de concevoir avec plus de justesse.

On peut conclure de ce procédé que c'est Wagner compositeur, jugé par Wagner théoricien.

D'après ses critiques, il est aisé de voir pourquoi et comment il est arrivé à se former un système à part. Ceci dit, je commence sous forme de profession de foi.

Depuis le Tannhaûser^ à l'Opéra, je tenais Wagner

pour un de nos compositeurs de grand talent... l'audition de ses dernières œuvres a confirmé sinon dépassé cette affirmation. Oui ! Wagner est un compositeur d'un immense talent.

Dans sa première manière, il s'est montré musicien dans l'acception absolue du mot, c'est-à-dire ayant l'organisation spéciale de tout musicien habitant la sphère éthérée de l'art musical; dans sa seconde manière, Wagner se sépare de la sphère musicale, et par conséquent de la musique. Il règne désormais en dehors de toute contrainte; il n'a môme plus cette organisation première, commune à tout musicien.

Il ne parle plus la môme langue ; il s^est fait un système (faux) qui le tient éloigné aussi bien de la musique que des musiciens. — Il plane hors de la sphère. — Ses partisans le regardent comme un dieu; les musiciens... l'étudient avant de se prononcer sur son système, n'osant avouer, la plupart, qu'ils le considèrent comme l'œuvre d'une conception insensée, ou comme le fait de la plus ample mystification !

La musique envisagée par un musicien est autre qu'envisagée par un non-connaisseur. L'un entend la langue, l'autre croit la comprendre.

Il résulte de discussions entre musicien et non-connaisseur des opinions qui paraissent étranges d'un côté comme de l'autre.

Aussi, ne nous adressons-nous, en ce moment, qu'à des musiciens susceptibles de juger de notre raisonnement en matière d'art.

Nous avons dit que dans sa première manière, Wagner s'était montré musicien dans l'acception absolue du mot, nous entendons parla : une organisation spéciale ayant reçu l'éducation la plus soignée, basée sur

les principes véritables de Tart, s'étant nourri des chefsd'œuvre de toutes les écoles, et vivant pour ainsi dire du souffle pur et harmonieux de cet « air » musical qu'on respire à pleins poumons dans la sphère des sons.

Quelques-unes de ces organisations n'ayant point suivi la filière de l'enseignement, ont développé certains côtés au détriment de certains autres, ce qui a rendu par moment leur marche comme boiteuse, — à l'exemple de Berlioz.

D'autres ont cherché à l'élever si haut — n'ayant pu régner dans la sphère, — qu'ils ont fini par l'abandonner, et suivre des régions anti-musicales, — à l'exemple de Wagner.

Il en fait lui-même l'aveu en ces termes :

« Mon système proprement dit, si l'on veut à toute « force se servir de ce mot, ne reçoit donc encore dans « les trois premiers poèmes, le Vaisseau fantôme j Tann- « haûser et Lohengrin^ qu'une application fort res- « treinte. »

a II en est autrement de Tristan et Iseult... »

Et il ajoute :

« Maintenant on peut apprécier cet ouvrage d'après « les lois les plus rigoureuses qui découlent de mes affir- ^ mations théoriques. Non pas qu'il ait été modelé sur

« mon système, car pendant la composition je sen-

« tais de combien mon essor dépassait môme les limi- « tes de mon système...

«... J'étais tout entier à l'exécution de mes nouveaux a plans, et réparais par là les fatigues de ma pénible ex- « cursion sur le domaine de la théorie spéculative. » Et cette fatigue il la pressentait déjà dans ces paroles : « Force a' été pour moi,, à une certaine époque de ma « vie, de faire une balte dans ma carrière de production

« plus ou moins spontanée. » Sa première manière ! . . . , ses premiers opéras, auxquels son séjour à Paris, assez long, ne paraît pas avoir été nuisible : « Les représen- « talions du grand Opéra, la perfection de Texécution « musicale et de la mise en scène, ne pouvaient man- « quer de produire en moi une impression d*éblouissett ment et de ra'enflammer.

a Les circonstances m'engageaient puissamment à a m'expliquer la constitution du théâtre moderne et sa « résistance à tout changement, par la place qu'il oc- « cupe dans la société. Je voyais dans l'Opéra une insti- « tution dont la destination spéciale est presque exclusi- « vement d'offrir une distraction et un amusement à « une population aussi ennuyée qu'avide de plaisir; je « le voyais en outre obligé de viser au résultat pécu- « niaire pour faire face aux dépenses que nécessite l'ap- « pareil pompeux qui a tant d'attrait ; et je ne pouvais « me cacher qu'il y eût une vraie folie à vouloir tourner a cette institution vers un but diamétralement opposé, « c'est-à-dire l'appliquer à arracher un peuple aux inté- « rôts vulgaires qui l'occupent tout le jour pour l'élever « au culte et à l'intelligence de ce que l'esprit humain a peut concevoir de plus profond et de plus grand. »

C'est alors ce qui le détermina désormais à changer de voie, à entrer dans sa seconde manière à pas de géant.

« Vous m'accorderez, dit-il, que j'ai fait un plus grand a pas^du Tamihaûser^ au Tinstan que pour passer de « mon premier point de vue, celui de P opéra moderne « au Tannhaûser. »

L'appréciation de ses derniess ouvrages!... nous ne l'entreprendrons pas — tant d'autres l'ont faite déjà — ce serait réfuter son système; ce à quoi nous reviendrons cependant.

Pour le moment, nous nous bornerons à résumer notre opinion.

En lisant t le judaïsme dans la musique t par R. Wagner, nous avons trouvé l'appréciation suivante sur Mendelssohn^ en tous points semblable à celle que nous partageons à l'égard de Wagner, lui-même. Nous avons donc cru pouvoir nous exprimer sur ce dernier, dans les termes mêmes — étant entièrement conformes à notre opinion — qu'il a jugé consciencieusement devoir adresser à Mendelssohn. — La conformité de voir, lui, à regard d'autrui, nous, à l'égard de Wagner lui-même, ne pouvait mieux s'établir, sans soulever les hauts cris de ses admirateurs, qu'en reportant sur « César » le jugement de a César » que nous avouons sincèrement, dans sa similitude devoir lui être retourné.

« Le résultat entier que nous a donné l'examen des « raisons de notre antipathie contre l'élément Waffné- « rien ^ tout ce qu'il y a en lui-même et vis-à-vis de « nous de contradictoire, toute son impuissance de se « mettre en rapport avec nous, son infructueuse tenta- « tive de développer les fruits qui ont germé sur un sol « duquel il est exclu, tout cela se montre au plus haut a degré et comme un conflit vraiment tragique dans la « nature, dans la vie, dans les productions artistiques « de Wagner ^.

« En cet ce homme » nous reconnaissons qu'un esprit « systématique ^ peut être doué du plus beau, (}u plus « grand talent; qu'il peut avoir reçu l'éducation la plus a soignée, la plus étendue; qu'il peut avoir la plus a grande, la plus noble ambition, sans pouvoir, à l'aide

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