Extrait du journal « Le Voleur », 25 juillet
nétré de ridce, dont on berçait ma mère, qu'il y allait de mon avenir, et que, de mon côté, l'amour de la musique remportât sur les craintes que pouvait me causer une séparation qui ne laissait pas que de m'attrister profondément.
Mais les conditions dans lesquelles je me trouvais étaient tellement agréables, favorisaient si bien les goûts de travail que l'étude de la musique faisait naître en moi que, pendant le temps que je restai avec M. Sudre, il s'opéra une transformation complète par suite du développement qui se produisit dans mon jeune être. D'abord le laps de temps qui s'écoula y fut pour beaucoup. Car, de quinze jours à trois semaines que devait durer mon absence du toit paternel, mon voyage dura sept mois et sept jours.
De cette première période de mon existence datent les premières influences qui, par la suite, devaient avoir pour ma carrière artistique des résultats heureux. Aussi mes souvenirs, aidés par tous les documents que j'ai conservés de mon voyage, me permettent-ils de retracer fidèlement cette époque de ma jeunesse.
A partir du jour où je fis la rencontre de M. Sudre, sur le coche d'eau, jusqu'au jour de notre départ (8 septembre 1825) il s'écoula deux années. La première fut employée en délibérations ; il s'agissait de décider si l'on me destinerait à la carrière artistique. Cette question une fois résolue, la seconde année vit le commencement de mes études sérieuses, lesquelles furent couronnées par mon admission au Conservatoire.
J'entrai, en effet, le I"mars 1823 dans une classe de solfège tenue par Larivierre ^
1. Extrait du bulletin d'admission entièrement écrit de la main de Chei'Ubini.
Le principal instigateur de cette résolution importante fut le fils de mon parrain, M. Cœur, amateur passionné de musique, flûtiste distingué, inventeur et facteur d'instruments, et qui lui avait succédé comme horloger. Mon père exerçait la même profession et tous deux habitaient la môme maison (rue de la Verrerie, n° 35).
Les visites que se faisaient fréquemment le soir ces deux messieurs avaient pour objet des questions d'horlogerie, mais, comme j'étais toujours de ces réunions, il s'y produisait généralement une diversion en faveur de la musique. Une fois engagée sur ce thème, la conversation se prolongeait indéfiniment, ce qui me faisait coucher trop tard, comme ne cessait de le répéter ma mère.
Par la suite, je fis ma partie dans des quatuors organisés par des amateurs qui n'étaient pas fâchés de m'avoir pour soutien (à l'exception du violoncelle qui avait pour devise : La nuance avant tout; la note après).
Les leçons que ie recevais régulièrement, mon entourage les mettait à profit. Mon père seul resta stationnaire. Il ne fut jamais certain si c'était bien le La qu'il me donnait. Aussi, ne pouvant se fier à son oreille, me faisait-il apprécier le son des timbres ^ de toutes les pendules qui lui passaient par les mains. Mon atelier à moi représentait un carillon.
J'avais efTectivement l'oreille très exercée par l'étude de la Langue musicale dont s'occupait M. Sudre, mon professeur, et qui développa en moi cette disposition naturelle que l'on remarqua dès mes premières années.
Cette invention que devait par la suite perfectionner
li Les timbres d'Amant réput<Js comme les plus parfaits.
son auteur, et lui donner la nouvelle dénomination de Téléphonie^ la Langue musicale consistait, dès Torigine^ à faire correspondre chacune des lettres de Talphabet (de la langue française) à une des notes de la gamme. Mais comme d'un côté il n'existe que sept notes, tandis que, de Tautre, on compte vingt-quatre lettres, il y avait nécessairement une certaine combinaison sur laquelle reposait le principe. Ce système fut même adapte à toutes les langues.
De sorte que l'énoncé de chaque note, ou le son produit par n'importe quel instrument de chacune des notes de la gamme, exprimait une lettre qui jointe par le même procédé à d'autres lettres formaient des syllabes, lesquelles, assemblées, formaient des mots qui, ajoutés les uns aux autres, constituaient des phrases, etc..
L'étude de la Langue musicale consistant dans son parler, c'est-à-dire la transmission des sons, il en résultait pour moi un exercice constant de l'appréciation des sons. Car, le violon étant l'instrument dont se servait de préférence M. Sudre pour ses expériences, qu'il fut question entre nous de leçons de solfège ou de violon, ou de conversation, nous avions constamment l'instrument en main. -
Les progrès que je fis dans l'espace d'une année m'ouvrirent les portes du Conservatoire (1" mars 1825). Après quelques leçons de solfège, et au moment des vacances, ce fut alors que nous partîmes pour donner des concerts en province et propager l'invention de la Langue musicale.
Notre itinéraire portait en tête : Le Mans, Angers, Saumur, Tours, Bourges, etc.
Le programme de notre premier concert donné au
Mans, est assez curieux pour être transcrit ici. C'est une pièce authentique qui caractérise et Tépoque et les personnages qui sont en scène.
Par permission de M. le Maire db gbtte ville. Mardi 13 septembre 1823.
Soirée Musicale^
donnée par M. Sudre, ancien élève du Conservatoire, professeur de chant et inventeur de la Langue musicale^ dans laquelle le jeune Charles Larsonneur et le jeune Ernest se feront entendre sur le violon.
Programme du Concert :
1° Morceau d'harmonie ou ouverture;
2* Air varié pour le violon, composé par M. LaTont, et exécuté par le jeune Charles Larsonneur, ngé de sept ans;
3<> Romance composée et chaYitée par M. Sudre ;
4^ Romance chantée par le jeune Ernest, âgé de sept ans et demie;
5** Exercice de la Langue musicale ou le langage des sons ;
6° Solo concertant, composé par M. Sudre, et exécuté par le jeune Ernest et Charles Larsonneur ;
7** Deux nouvelles romances composées et chantées par M. Sudre;
8® Air varié à grand orchestre, composé par M. Sudre et exécuté par Charles Larsonneur.
Prix : 2 fr. par souscription, et moilio pour les enfants.
Au Mans, de rimprimerie de Mon noyer. — 182îy.
Ce programme fut à peu près le môme pour toutes les villes où nous passâmes. Seulement, à Bourges, comme nous avions Tait la rencontre du jeune Lacombe, le Solo concertant pour deux violons Fut accompagné d'une partie de piano, et prit sur Tarûche le titre magnifique de : « Trio ^ pour deux violons et piano composé exprès « pour ce concert et exécuté par le jeune Lacombe, Er- « nest et Larsonneur, tous trois ne formant que 21 ans ! »
Ce programme est à la date du 20 novembre 1825.
Depuis notre départ, ma famille, à plusieurs reprises, m'avait réclamé avec instance et toujours sans succès. Ce fut alors que M. Sudre écrivit à mon père les lignes suivantes : « Si on est rentré au Conservatoire, malgré que « cette classe soit fort peu de chose pour lui, néammoins « je vous engage à y passer et de dire que votre fils a « été indisposé pendant les vacances et que le médecin « a jugé nécessaire de l'envoyer prendre Pair de la cam- « pagne chez un de vos parents, etc.. »
Du 8 septembre au 20 novembre, où nous sommes à Bourges en ce moment, on voit que les quinze jours à trois semaines, — le temps qui m'avait été accordé, — étaient dépassés de plus du double. On comprendra, d'après ce début, l'inquiétude et l'anxiété de ma famille pendant toute la durée de mon voyage : sept mois et sept jours!
Enfin, après avoir parcouru quelques villes du raidi : Moulins, Limoges, Toulouse, Bordeaux, Albi, etc., escortés toujours des mêmes programmes, — comme de grands virtuoses, — ainsi que des expériences renouvelées de la Langue musicale^ auxquelles la variété
1. Ce morceau a été transcrit de souvenir et publié dan^ les œuvres choisies des compositeurs célèbres, par E. M. E. Deldevez.
n'apportait ^as grands changements, nous revînmes à Bordeaux où je devais trouver un envoyé, un parent de ma mère, chargé de me ramener immédiatement, si nous n'avions été, cette fois, véritablement sur le point de notre retour définitif. Notre dernier concert eut lieu, eflectivement au grand théâtre de Bordeaux, et le lendemain, mon codsin écrivait à ma mère : « Le « soir, j'ai assisté au concert que M. Sudre donnait au « grand théâtre, et là, j'ai eu le plaisir de voir Ernest « et son petit collègue accueillis par un bravo général « et des rires approbateurs que provoquèrent leur jeu- « nesse et leur enfantillage, surtout à leur sortie de « scène, que, trouvant apparemment trop longue, com- « parativement à leurs jambes, ils ont franchie au « galop. »
Ce succès me valut, le lendemain du concert. Tinsigne honneur d'être invité à déjeuner avec Lafont et Rode qui me comblèrent d'encouragements ; j'avais été accompagné par l'orchestre du théâtre, dirigé alors par Philipp qu'Habeneck fit entrer quelque temps après à l'Opéra, et qu'ensuite j'eus, à mon tour, sous ma direction.
Enfin, après une absence de sept mois et sept jours, je rentrai au bercail. Mon maître, M. Sudre, crut prudent de s'abstenir de m'accompagner à ma demeure. Je rentrai seul au logis. Me rappelant la manière particulière de frapper à la porte d'un ami de mon père ; je l'imitai en frappant de la même façon ; j'entendis ma mère prononcer le nom de la personne qu'elle s'attendait à voir entrer.
Qu'on se figure Tétonnement, la joie, Fémotion que causa mon retour si longtemps désiré — je n'avais pas beaucoup grandi en taille, mais j'étais bien portant,
j'avais fait de notables progrès, ma carrière était désormais tracée. Mon précepteur pouvait, sans aucune crainte, se montrer en présence de mon père et de ma n^ère. Ils étaient désarmés. Nul reproche ne vint, en effet, troubler la joie que causa ma rentrée à la maison.
IV. — La vie de famille à laquelle j'étais prédestiné, et dont rinfluence m'a porté au célibat, cette vie intime, toute d'affection, a développé chez moi ce sentiment de crainte, de trouble et d'embarras que je ne puis vaincre, lorsqu'il m'arrive de sortir du milieu où j'ai l'habitude de vivre. En présence de l'inconnu, mon cœur se serre ; j'éprouve alors un tremblement nerveux; une inquiétude croissante galoppe et envahit tout mon être, sans raison. Dans cette situation presque maladive, j'ai peine à conserver toutes mes facultés. L'inconnu pour moi se révèle sous mille aspects divers. — Enfant, on me conduisit à la campagne, pour raison de santé; mon père, dès le lendemain, inquiet sur mon compte vint me visiter, et me trouvant triste, abattu, isolé, ne prenant aucune part aux jeux des autres enfants avec qui j'étais mêlé : « Ramène-moi, papa, m'écriai-je », aussitôt que je le vis paraître. Le ton que j'employai pour lui adresser cette prière lui révéla mon état de souffrance auquel il ne sut point résister. Je revins au logis paternel gai, frais et rose, comme du temps où ma mère me pinçait le nez pour me faire ouvrir la bouche et y fourrer une cuillerée de soupe.
Aujourd'hui, je ne puis concevoir comment il se fait, qu'à cette époque, j'aie pu consentir à quitter ma famille et à suivre en voyage un étranger, cet étranger dût-il êJLre mon professeur!
Certes, il fallait la perspective d'une vie différente, toute artistique et semée, dès les débuis, de joie, de fêtes, de succès, pour refouler en moi toute appréhension, et me donner la fermeté de caractère, si nécessaire en toute occasion, et q^ue je ne devais avoir que cette seule fois dans ma vie!