Moniteur Universel du dimanche 16 novembre
Cette soirée fut comme elle avait été annoncée loutà-fait intime : Louis- Philippe en uniforme de lieutenant général de la garde nationale, la Reine Amélie, Madame Adélaïde, les princes, les princesses, et quelques personnages de la cour. Le Roi vint à moi me complimenter. Sa Majesté me demanda combien de temps je travaillais par jour. Je fis une réponse qui parut cependant la satisfaire, mais qui, certes, n'eût pas été suffisante pour Napoléon...
« Sire, lui dis-je, je travaille autant que je peux. »
Et il eût été difficile à moi de préciser le nombre d'heures que je consacrais à mes études. Car mon travail était réglé selon les leçons que je recevais.
Chaque jour j'allais, en compagnie de ma mère, de la rue de la Verrerie au Conservatoire, chez M. Sudre, rue Dauphine, et de la rueDauphine nous rentrions à la maison, contents, moi surtout, lorsque ma mère m'avait permis de porter ma boîte à violon, lorsqu'elle ne m'imposait pas la honte de relever le bas de mon pantalon (à la mode d'à présent), lorsque je ne tombais pas dans l'égoût de la place de Grève avec une redingote neuve, etc..
II. — Mon admission, dans une classe de violon, fut le résultat de quelques épreuves que j'eus à subir. Après avoir été entendu par un des professeurs agrégés, dits répétiteurs, il fut déclaré que j'étais trop jeune et trop petit; qu'il faudrait, par conséquent, me faire de la musique et un violon proportionnés à ma taille. Je fus ajourné. Dans ces entrefaites, une personne de ma famille, connaissant M. Vogt, professeur de hautbois, me conduisit à sa classe. Après m'avoir fait jouer, M. Vogt me prit par la main et me mena, séance tenante, à la
classe d'Habeneck. Quelques paroles furent échangées entre ces deux messieurs, et Habeneck ramassant un morceau de musique tombé auprès de lui, le mit sur le pupitre et me le fit déchiffrer. Comme il ne comprenait pas le refus qui m'avait été signifié, M. Vogt lui expliqua alors qu'on me trouvait trop jeune et trop petit pour entrer dans une classe de répétitions.
« Je me charge de tout, répondit Habeneck, tu vien- « dras, me dit-il, chez moi; je te ferai travailler et à « l'examen prochain, je te prendrai dans ma classe. »
C'est ainsi, en effet, que j'entrai d'emblée dans une classe de professeur titulaire, classe d' Habeneck, sans avoir été préalablement dans une classe de répétiteur.
Tout d'abord, je fus Tobjet des soins les plus assidus et les plus affectueux de la part de mon maître ; Habeneck ne cessa de me témoigner une sincère et paternelle amitié.
Lors de mon premier prix de violon, Habeneck m'avait assigné un rendez-vous à la classe^ le jour même du concours et avant d'être renfermé. J'arrive à l'heure indiquée et me prépare aussitôt à jouer mon concerto sur son stradivarius qu'il m'avait prêté, lorsqu'au même instant, Habeneck entra dans une colère que je ne pouvais concevoir.
— « Qui est-ce qui t'a habillé ainsi? s'écria-t-il. »
Je vis alors ce qui le mécontentait si fortement : on m'avait mis une veste neuve. Mais, craignant que je fusse gêné dans mon vêtement, Habeneck demanda une paire de ciseaux et découpa plutôt qu'il ne décousit les entournures des manches.
- — « On ne joue bien que dans ses vieux habits, murmura-t-il. »
Le soir, chez moi, on s'aperçut bien du dommage
causé à ma toilette, quelques exclamations furent formulées dans différents tons, mais j'avais remporté le premier prix, et il ne fut plus question que de iriofi succès.
III. -^Par la suite, j'entrai en relation avec mon maître d'une manière plus intime. Lorsqu'il s'agit de la première audition du nouveau Requiem de CherubinîJ pour cet essai important qui eut lieu chez Tau leur, Habeneck avait formé un quatuor à cordes dont je faisais partie ; Leborne s'était chargé du quatuor vocal, et Halévy tenait le piano pour remplacer les instruments à vent.
Ce fut à celte séance que Nourrit, après l'exécution de l'œuvre du maître, prit la parole et, d'un ton ému et solennel ;
— Messieurs, dit-il, remercions M. l'Archevêque à qui nous devons un nouveau chef-d'œuvre!
On sait, en effet, « qu'en d83S, quelques difficultés « s'élevèrent à la mort de Boïeldieu pour l'exécution du " grand Requiem de Cherubini, où se trouvent des voix « de femmes que l'autorité ecclésiastique ne veut pas « admettre dans les églises.
« Cherubini entreprit alors de composer un nouveau « Requiem pour voix d'hommes et il le publia en d836 ; «il était alors âgé de 76 ans. Ce fut son dertier ou- « vrage. »
(A. Adam. — Souvenirs d^un musicien.)
Le lendemain de cette soirée qui fut, à juste raison, considérée comme un véritable événement musical, j'eus un examen à passer et Cherubini me reconnut aussitôt pour son second violon de la veille. Il m'exempta.
IV. — Deux ans plus tard, Cherubini me dit un mot qui me flatta sensiblement, parceque, de sa part, il avait une valeur réelle. L'année de mon prix de composition, à rinstitut, la section de musique se composait de Cherubini, Paëp, Berton, Auber, Carafa et Halévy. Raoul Rochette venait d'être élu secrétaire perpétuel de l'Académie, et ne voulant probablement pas inaugurer son entrée par un vote dont le caractère était particulièrement du domaine de la musique, s^abstint cette fois de se joindre à la section de musique. Le jugement des six membres musiciens accusa une division égale. Il y eut, pour le premier prix, huit tours de scrutin qui donnèrent successivement pour résultat : Trois voix à Bousquet; trois voix à moi. Au neuvième tour, je n'eus que deux voix. J'obtins le l**" second grand prix à l'unanimité.
C'est à cette occasion que Cherubini venant à moi me dit que s'il y avait eu, cette année, deux premiers prix à décerner, il m'en eut donné un. Certes, pour un premier concours, on ne peut méconnaître que ce fut un très beau succès; on ne peut dire cependant, que j'étais favorisé par la chance !
Je dois avouer combien ce petit point noir jeta du sombre sur la couronne de lauriers que j'emportai sous le bras au milieu de la joie unanime de mes amis. Je ressentis, je ne le cacherai pas, une impression triste qui était comme un pressentiment de n'arriver point, par la suite, au but auquel je venais d'approcher de bien près. Les réunions de famille, les dîners, les spectacles, la représentation du « Sonneur de Saint-Paul » à la Gaîté, toutes ces fêtes, tous ces plaisirs furent recouverts d'un voile qui devait s'étendre à l'avenir sur toutes les phases de la carrière artistique que j'avais à parcourir!