‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 19 sur 128 · QUEL HOMME ÉTAIT MON PÈRE · texte numérisé non relu

QUEL HOMME ÉTAIT MON PÈRE

Mon père était un homme du vieux temps. II avait ce caractère indéflnissabte de chevalerie comme tous ceux de sa génération; c'était un homme d'initiative, sûr de lui-même et très aimable.

11 considérait les gens d'aujourd'hui avec mépris, et cela, autant à cause de son orgueil inné qu'à cause d'un secret dépit de n'avoir point, dans notre temps, l'influence et le pouvoir qu'il eût eus à une autre époque.

Ses deux principales passions étaient le jeu et les femmes. Il avait gagné dans le cours de son existence plusieurs millions et s'était lié avec un nombre incalculable de femmes de toutes les classes.

De haute taille, élancé, la démarche affectée, avec un balancement rythmique des épaules, de petits yeux toujours souriants, un grand nez aquilin, des lèvres irrégulières qui se plissaient gauchement mais exprimaient la sympathie, un petil zézaiement quand il parlait et une complète calvitie, voilà l'extérieur de mon père tel que je l'ai toujours connu? Avec cet extérieur, non seulement il a eu le renom, mais encore les plaisirs d'un homme à bonnes fortunes, car il a su plaire à tous ceux à qui il a bien voulu.

Dans ses relations il lui était facile de dominer. N'ayant jamais été un homme du très grand monde ^ il y avait cependant ses entrées et y était considéré. Il savait se tenir aux extrêmes limites de l'orgueil et de la suffisance qui n'offensent pas les autres et rehaussent un homme dans l'estime du monde. Il était original, mais pas toujours ; il se servait de son originalité dans certains cas, et cela lui tenait lieu de richesse et de connaissance des usages. Ne s'étonnant jamais de rien, il se fût trouvé dans n'importe quelle situation brillante, qu'il eût considéré cela comme tout naturel et fait à point pour lui. il tenait surtout à ses hautes relations, qu'il devait en partie à la parenté de ma mère, en partie aussi aux amis de sa jeunesse, contre lesquels, au fond, il gardait rancune d'avoir poursuivi une belle carrière , tandis qu'il était pour la vie lieutenant en retraite de la garde impériale.

Comme tous les militaires, il ne suivait les modes que de loin, mais il s'habillait avec originalité et d'une manière gracieuse. Un habit large et léger, de beau linge fin, de longues manchettes retroussées et des cols rabattus... Tout cela, d'ailleurs, allait bien à sa haute taille, à sa forte corpulence, à sa têle chauve et à ses mouvements posés.

11 était très sensible; souvent, en lisant à haute voix, quand il arrivait à un passage pathétique, sa voix tremblait, des larmes montaient à ses yeux et il abandonnait son livre avec dépit.

Il aimait la musique et chantait parfois en s'accompagnant

an piano lés romances de son ami A..., des chansons de tziganes et quelques mélodies d'opéra. Mais il n'aimait pas la musique savante; sans s'occuper de l'opinion générale, il déclarait franchement que les sonates de Beethoven l'ennuyaient et le faisaient dormir, et qu'il ne connaissait rien de mieux que : c Ne me réveille pas, moi, jeune fille i quechantait Semionova, et la romance : c Pas seule » de la tzigane Zanioucha.

Son tempérament était de ceux qui ont besoin de public pour faire une bonne action. Dieu seul sait s'il avait quelque conviction morale. Sa vie était si remplie d'entraînements qu'il n'avait pas le temps de se créer une morale. D'ailleurs, il se trouvait si heureux qu'il n'en sentait pas la nécessité, t

Avec l'âge il se créa un point de vue stable sur les choses, mais en se plaçant toujours au point de vue pratique.

Il parlait souvent avec chaleur, et cette faculté, il me semble, augmentait la flexibilité de ses convictions : Il était capable de raconter la même aventure comme une escapade inoffensive ou bien comme une action basse et vile.

OCCUPATIONS d'intérieur

Il se faisait nuit quand nous rentrâmes k la maison. Maman s'assit au piano, et nous, les enfants, nous apportâmes du papier, des crayons et des couleurs, et nous nous mîmes autour de la table ronde. Je n'avais que du bleu ; malgré cela je résolus de peindre la chasse. Ayant dessiné à grands traits un gamin bleu monté sur un cheval bleu, escorté de chiens bleus, j'eus un scrupule : Pouvais- je faire des lièvres

bleus ? Je courus au cabinet de travail de mon père pour avoir là-dessus son avis.

Il était occupé à lire ; à ma question s'il existait des lièvres bleus, il me répondit sjins lever la têle : — Oui, mon ami, oui.

Je revins à mon dessin et fis un lièvre bleu, que je crus ensuite nécessaire de transformer en un arbuste; mais cela ne me plut pas et j^en fis un arbre, puis de Tarbre une meile, de la meule un nuage ; — enfin je finis par tellement barbouiller mon papier de bleu que je le froissai avec dépit et que je m'en fus sommeiller dans le voltaire.

Maman jouait le second concerto de Fielde, son maître préféré. Dans mon demi-sommeil je sentais des souvenirs légers, sereins et transparents, traverser ma pensée.

Maman attaqua une sonate pathétique de Beethoven et un souvenir morne, triste et pénible m'envahit. Elle jouait souvent ces deux niorceaux, et je me rappelle très bien les sensations qu'invariablement ils provoquaient en moi.

Ces sensations étaient des sensations de souvenirs , mais des souvenirs de quoi ?

Il me semblait me souvenir de choses qui n'a valent, jamais existé.

En face de moi était la porte du cabinet paternel. J'y vis entrer Yakov et quelques autres hommes barbus couverts de leur caftan. La porte se referma aussitôt derrière eux.

« Voilà les affaires sérieuses qui commencent i, pensai-je.

11 me semblait qu'il ne pût rien être au monde de plus important que ce qui se passait dans le cabinet. Cette pensée trouvait sa confirmation dans ce fait que tous s'approchaient de la porte du cabinet en marchant sur la pointe des pieds et en parlant à voix basse.

J'entendais la voix de papa, et je sentais l'odeur de la fumée des cigares qui, je ne sais pourquoi, me plaisait beaucoup.

A travers mon assoupissement, je perçus un craquement

de boftes bien connu ; ce bruit venait de la salle d'oftîce. Karl Ivanoviich entra sur la pointe des pieds; il avait Fair triste, mais résolu. 11 tenait dans sa main une liasse de papiers. S'étant approché de la porte du cabinet, il frappa légèrement.

— Entrez, cria la voi;t de mon père.

Li porte se referma sur Karl Ivanovitch.

I Pourvu qu'il n'arrive pas quelque malheur... Karl Ivanovitch est très irrité... II serait capable de tout... »

Je m'assoupis de nouveau.

Pourtant aucun malheur n'arriva. Une heure après, le même craquement bien connu me réveilla, et je vis Karl Ivanovitch, les yeux pleins de larmes, sortir de chez mon père en marmottant entre ses dents et remonter chez lui.

A sa suite, mon père rentra au salon.

— Sais-tu ce que je viens de décider? dit-il gaîment en posant sa main sur Tépaulede maman.

— Quoi ! mon ami ?

— J'emmène Karl Ivanovitch avec les enfants... il y a une placedans la voitu/e... Les enfants se sont habitués à lui, et il leur est très dévoué,. . Sept cents roubles de plus ne sont pas une affaire... Et puis, au fond, cest un très bon diable ^ .

J'en suis bien aise, fît maman, pour les enfants et pour lui. C'est un digne vieillard.

— Si tu avais vu comme il était touché, quand je lui ai dit de garder ses cinq cents roubles à titre de gratification... Mais le plus amusant, c'est ce compte qu'il m'a apporté... Cela vaut la peine d'être examiné, ajouta-t-il avec un sourire, en tendant à ma mère un bout de papier écrit de la main de Karl Ivanovitch. C'est charmant!

Voici ce qu'il y avait sur ce fameux compte :

« Deux hameçons pour les enfants » r. 70 kopecks

» De la papier couleur à bordure dorée , colle et roodèlepour le boîte, en cadeau. 6 r. 55 —

!• En français, dans le texte.

I Une iiyre, un arc, cadeau aux enfants. 8 r. 16 kopecks

» Pantalon Nicolaï 4 r, » —

I Promis par Piotr Alexandrovilch de

Moscou , en 18. .j w» montre en or. . . i40 r. i — I En tout doit recevoir Karl Mauer, en

sus de ses appointements i59 r. 79 —

Après avoir lu ce mémoire , dans lequel Karl Ivano witch demandait l'argent dépensé en cadeaux et même Targent des cadeaux qu'on lui avait promis, on pensera sans doute que le pauvre homme n'était qu'un être égoïste et cupide, — et l'on se trompera.

En entrant dans le cabinet de mon père, ce papier à la main et un discours tout préparé dans sa tête , Karl Ivanovitch avait l'intention de peindre d'une manière très éloquente toutes les injustices qu'il avait subies dans notre maison. Mais quand il commença à parler, de la voix douce et sentimentale qu'il prenait pour nous faire la dictée, son éloquence agit sur lui-même, de sorte qu'arrivé à l'endroit où il disait : « Malgré toute la tristesse que j'ai de me séparer des enfants... > il s'embrouilla complètement, sa voix trembla et il fut forcé de tirer son foulard à carreaux de sa poche.

— Oui, Piotr Alexandrovitch, dit-il à travers ses larmes. Ce passage n'était pas compris dans son discours.

— Je suis si habitué aux enfants, continua-t-il, — que je ne sais pas ce que je deviendrai sans eux... J'aime mieux continuer de vous servir sans appointements, sanglotait-il en comprimant ses pleurs d'une main et tendant son compte de l'autre.

Que Karl Ivanovitch fût sincère en ce moment , certes , je puis l'affirmer, car j'ai connu son cœur. Mais comment accorder ces paroles et cette note bizarre?... Cela demeure un mystère pour moi.

— Si cela vous est pénible , il m'est encore plus pénible de me séparer de vous, avait répondu papa en lui frappant sur l'épaule. — J'ai réfléchi et je reviens sur ma décision.

Un peu avant le souper, Gricha entra dans le salon. Depuis

le moment qu'il était entré chez nous , il n'avait cessé de pleurer et de soupirer; dans l'opinion de ceux qui croyaient à ses prédictions , cela signifiait l'approche d'un malheur. II nous fil ses adieux et nous dit que le lendemain, au petit jour, il poursuivrait son chemin.

Je fis un signe à Volodia et je me dirigeai vers la porte.

— Quoi ?

— Si tu veux voir les chaînes de Gricha , allons en haut, dans la chambre où il couche. D'un cabinet on peut très bien s'installer et voir.

— Bon! Attends-moi ici, je vais appeler les filles.

Les petites accoururent et nous montâmes voiries chaînes de Gricha.

Après avoir quelque temps discuté pour savoir qui entrerait le premier, nous nous mîmes d'accord et nous nous installâmes de manière à pouvoir tout voir sans être vus.

Page 1