‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 20 sur 128 · GRICHA · texte numérisé non relu

GRICHA

Nous étions dans l'obscurité et nous nous sentions très mal à Taise. Nous nou^i serrions les uns contre les autres sans dire un mot. A peine étions-nous à notre poste que Gricha entra. D'une main il tenait son bâton, et de l'autre une chandelle posée sur un bougeoir de cuivre. Nous n'osions à peine respirer.

— Seigneur Jésus -Christ!... Sainte mère, Notre-Dame I... Au Père, au Fils et au Saint-Esprit... répéta-t-il en haletant et avec les différentes intonations et abréviations particulières à ceux qui répèlent fréquemment ces paroles.

îl accompagnait tous ses mouvements d'une prière. Il mit

son bâton dans un coin, examina le lit et commença à se déshabiller.

Après avoir ôté sa vieille ceinture noire, il se dévêtit lentement de son caftan déchiré, le plia avec précaution et le posa sur le dossier d'une chaise.

Son visage n'exprimait plus, comme à l'ordinaire, la stupidité et l'agitation. Au contraire, il était tranquille, pensif, majestueux même. Ses mouvements était lents et réfléchis* Quand ii fut déshabillé, il s'étendit doucement sur le lit, qu'il brnit avec des signes de croix multipliés et, faisant un effort visible, il arrangea ses chaînes sous sa chemise.

Après être resté tranquille pendant quelques instants, et avoir examiné son linge déchiré en plusieurs endroits, il se leva, porta avec une prière la chandelle près des icônes, fit un signe de croix et renversa la chandelle, qui s'éteignit •en pétillant.

A travers les fenêtres donnant sur la forêt, la pleine lune donnait sa clarté. La silhouette blanche et longue de l'innocent était éclairée d'un côté parles rayons pâles, argentés de la lune ; de l'autre côté une ombre noire qui se confondait avec l'ombre des châssis tombait sur le plancher et s'étendait sur le mur et jusqu'au plafond.

Le gardien de nuit, au dehors, frappait sur une plaque de cuivre. .

Ses grands bras croisés sur la poitrine, la tête baissée et poussant d'incessants soupirs oppressés, Gricha demeurait silencieux devant les icônes. Il se mit péniblement à genoux et pria.

D'abord, il murmura tout bas des prières connues, en appuyant seulement sur certaines paroles, puis il les répéta d'une voix plus haute et avec une grande animation. Il prononçait les mois avec un effort visible en tâchant de s'exprimer en vieux slave. Ces paroles étaient incohérentes, mais touchantes néanmoins. 11 pria pour tous ses bienfaiteurs, ainsi qu'il nommait ceux qui l'hébergeaient, y compris notre mère et nous. 11 demanda à Dieu de lui pardonner ses s:rands

péchés en répétant : c Dieu , pardoDne à mes ennemis, i II se levait en répétant encore ces paroles ; de nouveau il se prosternait puis se relevait, malgré le (olds de ses chaînes qui résonnaient avec un bruit sec et métallique sur le parquet.

Volodia me*pioÇ^hrusquemeut la jambe très fort. Je ne me retournai même pas. Je me contentai de me frotter Tendroit pincé et je continuai à considérer avec un mélange d^étonnement enfantin, de pitié et de profond respect, les faits et gestes de Gricha.

Au Heu de l'amusement et des rires auxquels je m'attendais en entrant dans le cabinet noir, je me sentais piis de fièvre et j'avais le cœur serré.

Longtemps encore Gricha, en proie à son transport religieux, continua d'improviser des prières. Tantôt il répétait plusieurs fois de suite : c Dieu, pardonne-moi i, et chaque fois avec une nouvelle force et une nouvelle ferveur; tantôt il disait : c Pardonne-moi, Seigneur..» Apprends-moi ce que je dois faire... Apprends-moi ce que je dois faire. Seigneur! » avec une telle animation qu'on eûi cru qu'il attendait une réponse immédiate à sa supplication. Tantôt nous n'entendions plus que des pleurs et des lamentations.

Il se redressa sur ses genoux, croisa les bras et se tut. Je passai doucement la tête à travers la porte en retenant mon souffle. Gricha ne bougeait pas. Des soupirs pénibles sortaient de sa poitrine. Dans la prunelle trouble de son œil louche éclairé par la lune je vis une larme.

— Que Ta volonté soit faite! s'écria-t-il tout à coup avec une expression indéfinissable. Il tomba par terie et pleura comme un enfant.

Beaucoup d'eau a coulé depuis, beaucoup de souvenirs out perdu leur signification pour moi et sont devenus vagues» même le pèlerin Gricha a depuis longtemps accompli son dernier pèlerinage, mais l'impression qu'il a produite sur moi et les sentiments qu'il a éveillés en moi ne s'effaceront jamais de ma mémoire.

Oh! grand chrétien Gricha !... Ta foi était si vive que tu sentais la présence de Dieu; ton amour était si grand, que les^ paroles coulaient d^elles-mêmes de tes lèvres sans aucune intervention de ton raisonnenient...Quelle haute louange tu donnais à Sa grandeur, quand, ne trouvant plus de paroles, tu Tombais à terre en fondant en larmes!...

L^émotion profonde et douce que uio causait Gricha ne pouvait durer longtemps, d^ abord parce que ma curiosité était satisfaite, ensuite parce que, à force d'être demeuré à la même place, je me sentais les jambes engourdies; puis je voulais parta-ger l'animation et les murmures que j'entendais derrière moi dans le cabinet noir.

Je me sentis saisir la main. Une voix étouffée demanda :

— A qui cette main ?

Le cabinet était tout à fait obscur, mais au contact et au murmure qui avait effleuré mon oreille j'avais reconnu Kategnka.

Malgré moi, je saisis cette main, et je remontai jusqu'au coude nu et j'y appliquai mes lèvres.

Kategnka s'étonna probablement, elle retira son bras. Ce mouvement fît heurter une chaise cassée qui se trouvait là. Gricha leva la tête, regarda lentement autour de lui et lança^ avec force prières, des signes de croix dans tous les coins. Nous nous enfuîmes avec bruit.

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