‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 22 sur 128 · Jeane maîtresse · texte numérisé non relu

Jeane maîtresse

sa vie ; elle se plaignait toujours de ce qu*on dépeasait trop, criait contre le gaspillage et tâchait de réagir de toutes ses forces.

Quand maman se maria, désireuse de montrer sa gratitude à Natalia Savichna pour ses services et son attachement de vingt années, elle Fappela chez elle et, après Pavoir remerciée en termes affectueux,lui remit un papier timbré où était écrit Pacte de libération de Natalia Savichna. Elle lui annonça qu'elle était libre de continuer de servir dans la maison ou do quitter le service ; elle recevrait quand même une pension annuelle de trois cents roubles.

Natalia Savichna écouta sa maîtresse en silence, puis elle prit Pacte d'émancipation, le considéra avec colère, murmura quelques paroles et sortit précipitamment en refermant la porte avec violence.

Ne comprenant pas la cause de cette étrange attitude, ma mère se rendit à la chambre de Natalia Savichna. Celleci était assise sur sa malle, les yeux pleins de larmes, roulant dans ses doigts le coin de son mouchoir, et regardait fixement les morceaux de papier timbré éparpillés autour d'elle.

— Qu'avez-vous, ma chère Natalia Savichna ? demanda ma mère en lui prenant la main.

— Rien, ma petite mère, répondit- elle. Sans doute, je vous dégoûte, puisque vous me chassez de votre maison... Eh bien ! je m'en irai...

Elle dégagea sa main, et, refoulant ses larmes, voulut sortir de sa chambre.

Ma mère la retint, la prit dans ses bras, et elles pleurèrent ensemble.

Du plus loin qu'il me souvienne, je vois Natalia Savichna, et je me rappelle son amour, ses caresses.

Mais ce n'est qu'à présent que je sais les apprécier; alors je ne pouvais m imaginer quelle rare et précieuse créature était cette bonne vieille.

Non seulement elle ne pail.it jamais d'elle-même, mais

encore elle ne pensait jamais à elle ; toute sa vie n^était qa abnégation et amour pour les autres. Je m^étais si bien accoutumé à son affection désintéressée et tendre que je n'imaginais pas qu'il en pût être autrement , et je ne lui en étais nullement reconnaissant. Même, jamais je ne m^élais de:nandé si elle était contente de se dévouer ainsi.

Il m'arrivait souvent, prenant prétexte d'avoir besoin de quelque chose, d^accourir dans sa chambre après ma leçon^ de m'asseoir et de rêver tout haut, nullement gêné par sa présence.

Elle était toujours occupée à quelque travail : ou bien elle tricotait des bas^ ou bien elle fouillait dans les malles dont était remplie sa chambre, ou bien elle marquait le linge, écoutant les sottises que je débitais tout haut, telles qu'elles me passaient par la tète.

I Quand je serai général, j'épouserai une très belle femme, je m'achèterai un cheval roux, je bâtirai une maison de verre et je ferai venir de Saxe les parents de Karl Ivanovitch, etc., etc.. i

Elle répondait toujours :

— Oui, mon petit père, oui.

Ordinairement, quand je me levais pour sortir, elle ouvrait sa malle bleu de ciel sur Tiiitérieur du couvercle de laquelle étaient collés, je m'en souviens encore à présent, le portrait d'un hussard, l'étiquette coloriée d'un pot de pommade et un dessin de Yolodia. Elle retirait de cette malle une pastille odorante, Tallumait et me disait en l'agitant :

— Cela, mon petit père, c'est une pastille odorante du temps d'Olchakov, du temps de Githcriiie, à l'époque où feu votre grand-père — qu'il soit au ciel ! — allait combattre les Turcs. C'est lui qui a rapporté ces pastilles... Voici la dernière qui me reste, ajoutait-elle avec un soupir.

II y avait de tout dans les malles de Natalia Savichna. Quand on avait besoin de quelque chose, on disait ordinairement : I II faut demander tel objet à Natalia Sivichna. >

Et, en effet, après avoir fouillé quelque lemps chez elle, elle trouvait Tobjet demandé et disait ensuite :

— Cest heureux que j'aie caché cela.

Une fois, je me fâchai contre elle.

Pendant le dîner, en me versant du kvâss ^ , j'avais laissé tomber la carafe qui s'était répandue sur la nappe.

— Appelez donc Natalia Sa vichna, pour qu'elle contemple le haut fait de son préféré, dit maman.

Natalia Savichna entra, et, apercevant le dégât, hocha la tête. Puis maman lui dit quelques mots àToréille, et Natalia sortit en me menaçant du doigt.

Après le dîner, me trouvant bien disposé, ^e me dirigeai en sautillant vers le salon. Tout à coup, Natalia Savichna surgit de derrière une porte ; elle tenait la nappe dans la main. Elle me saisit et, malgré mes efforts désespérés, me débarbouilla le visage avec le coin de nappe mouillé, en répétant :

— Ne salis plus la nappe I Ne salis plus la nappe l

Je me sentis si grièvement offensé que je hurlai de colère.

( Comment I > me disais-je en arpentant le salon, tout suffoqué par les larmes, < Natalia Savichna, Natalia tout simplement^ me tutoie et me frappe avec une nappe humide comme un fils de domestique!.. . Non, c'est horrible!... »

Quand Natalia Savichna s'aperçut de mes pleurs, elle partit en courant et moi, en continuant rageusementma promenade, je ruminai la vengeance que je devais tirer contre cette insolente Natachka pour l'offense qu'elle venait de me faire.

Quelques instants après, Natalia rentra, s'approcha timidement et se mit à me consoler..

— Cessez donc, mon petit père... Ne pleurez pas... Pardonnez-moi ma sottise... J'ai eu tort... Vous me pardonnerez, ma chère colombe. . . Voici pour vous, prenez donc.

Elle avait tiré de dessous son châle un cornet de papier

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