‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 28 sur 128 · LÀ PRINCESSE KORNAKOV · texte numérisé non relu

LÀ PRINCESSE KORNAKOV

— Fais entrer, dit la babouchka.

La princesse était une personne d'environ quarante-cinq ans, petite, maigre, colérique. Ses petits yeux, gris-verdâtre, très peu avenants, juraient avec sa petite bouche en cœur. Ses cheveux d'un blond roux étaient à demi cachés sous un chapeau de velours orné d'une plume d'autruche. Les sourcils et les cils de cette dame semblaient plus clairs et plus roux encore sur la peau sèche et maladive de son visage. Malgré cela, et grâce à ses manières dégagées, à ses petites mains et à la rigidité de ses traits, Fensemble avait un aspect noble et énergique.

La princesse parlait beaucoup et appartenait à cette sorte de gens qui parlent toujours comme si on les contredisait, bien que personne n'y songe. Elle élevait et abaissait alternativement le ton; puis, tout à coup, elle se mettait à parler avec volubilité en dévisageant toutes les personnes présentes, mais qui ne participaient pas à la conversation, comme si elle eût voulu leur demander leur avis.

Malgré que la princesse bai^^ât la main de la babouchka et l'appelât sans cesse « ma bonne tante >, je remarquai que celle-ci était mécontente de cette visite. Elle relevait d'une certaine manière ses sourcils en écoutant la princesse lui dire pourquoi son mari, le prince Mikhaïlo, ne pouvait venir féliciter lui-même la babouchka, malgré son grand désir^

et, ea répondant en russe au français de la princ;esse, la babouchka traînait sur les mots.

— Je vous suis très reconnaissante, ma chère, de votre attention... Le prince Mikhaïlo n'est pas venu ; eh bien! n'en parlons plus... il a toujours tant à faire... Il est vrai d'ailleurs qu'il ne doit pas avoir grand plaisir à rendre visite à une vieille femme.

Sans donner à la princesse le temps de répliquer, elle poursuivit :

— Comment vont vos enfants, ma chère?

— Grâce à Dieu, ma tante, ils grandissent, étudient, s'amusent... Surtout Etienne, l'aîné; il devient si espiègle qu'on ne peut rien faire de lui. En revanche, il est très intelligent... Un garçon qui promet ^ ... Imaginez-vous, mon cousin, continua- t-elle en s'adressanf à papa, car la babouchka, qui ne s'intéressait nullement aux enfants de la princesse et cherchait plutôt une occasion de vanter ses petitsfils, avait déroulé mes vers et lissé la feuille, prête à la montrer.

— Imaginez-vous, mon cousin, ce qu'il a fait ces jours derniers...

La princesse se pencha vers papa et lui fît à voix basse an récit très animé. Quand elle eut fini, elle se mit à rire et, regardant le visage de papa d'un air interrogateur, elle dit:

— Quel gaillard, hein I mon cousin... Il méritait bien d'être fouetté... Mais cette escapade est si spirituelle et si amusante, que j'ai pardonné.

Et la princesse fixa la babouchka sans cesser de sourire.

— Vous battez donc vos enfants, ma chère? demanda la babouchka en relevant les sourcils d'une manière significative et en appuyant sur le mot battez,

— Ahl ma bonne tante, lui répondit la princesse d'une

i. En français dans le texte.

voix doucereuse et après avoir jeté un regard rapide sur papa. Je conuais votre opinion sur ce sujet... Permettezmoi de n'être point en cela d'accord avec vous... Malgré toutes mes réflexions et toutes les lectures que j*ai faites là-dessus, l'expérience m'a conduite à la conviction de la nécessité d'agir sur les enfants par la peur. Pour faire quelque chose d'un enfant, il faut l'effrayer... N'est-ce pas, mon cousin?... Ehl je vous demande un peu ^, que craignent les enfants plus que les verges?

Et elle nous regarda d'un air interrogateur. J'avoue que je me sentais quelque peu mal à l'aise en ce moment.

— Di'.es tout ce que vous voudrez, mais un garçon, jusqu'à douze, et même quatorze ans, n'est qu'un enfant... Une fille, par exe:Tiple, c'est une autre affaire,

« Quel bonheur, i pensais-je, c que je ne sois pas son fils ! »

— Oui, c'est très bien, ma chère, répondit la babouchka en repliant mes vers et en les replaçant sur la petite boîte, comme si, après ces paroles, elle considérait la princesse comme indigne d'entendre celte œuvre. — C'est très bien, seulement, dites-moi, je vous prie, quels sentiments délicats vous pouvez, après cela, attendre de vos enfants.

Et, considérant cet argument comme étant sans réplique, la babouchka ajouta pour couper court ;

— Du reste, chacun a là-dessus son opinion particulière. La princesse ne répondit pas et se contenta de sourire d'un

air de condescendance, exprimant par là qu'elle pardonnait ce préjugé étrange à une personne qui jouissait de sa considération.

— , Faites-moi donc faire connaissance avec vos jeunes gens, dil-elle en nous regardant avec un sourire affable.

Nous nous levâmes et, les yeux fixés sur le visage de la princesse, nous nous demandâmes ce qu'il fallait de plus

pour prouver que la connaissance était faite.

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