‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 30 sur 128 · LE PRINCE IVAN IVANOVITCH · texte numérisé non relu

LE PRINCE IVAN IVANOVITCH

Lorsqu'on lui eut lu mes vers, la princesse se répandit en éloges sur le jeune auteur. La babouchka s'adoucit alors ; elle continua l'entretien avec elle en français, cessa de lui dire « vous » et « ma chère », et l'invita avenir le soir même avec ses enfants.

La princesse consentit et, après être demeurée encore quelques instants, elle prit congé et partit.

Il viMt tant de visites de félicitations ce jour-là que les équipages ne cessaiecl de stationner dans la cour, au pied du perron.

— Bonjour, chère cousine, dit un des visiteurs en entrant.

Il alla baiser la main de la babouchka.

C'était un homme de soixante-dix ans environ. Il était de haute taille et portait l'uniforme avec de grosses épaulettes. A son cou était suspendue une grande croix blanche. Son

visage calme et ouvert, l'aisance et la simplicité de ses mouvements nie frappèrent.

Malgré que sa nuque fût seule couverte de rares cheveux formant demi-cercle et que sa lèvre supérieure rentrée sur la gencive trahît une absence totale de dents, son extérieur conservait encore une beauté remarquable^

A la fin du siècle passé, le prince Ivan Ivanovilchj grâce à son caractère chevaleresque, à sa beauté, à son courage hors ligne, à sa parenté élevée, et surtout à la chance, fournil une carrière des plus brillantes.

H continuait de servir, bien que toutes les ambitions de sa vie eussent été satisfaites dès le début, et qu'il n'eût plus rien à désirer sous ce rapport. D'ailleurs, il avait été préparé dès sa plus tendre jeunesse aux hautes situations qu'il devait occuper. De là venait que, bien que comme tout le monde il eût éprouvé des afflictions , des déceptions et des désillusions, il avait gardé une sérénité inaltérable. Il n'avait jamais modiiié ses conceptions élevées sur la morale et sur la religion, et jouissait d'une considération générale, non pas tant à cause de la place qu'il tenait dans le monde qu'à cause de sa fermeté de caractère.

Bien qu'il fût d'une intelligence médiocre, sa situation lui permettait de voir de haut les vanités de la vie. Bon et sensible, il savait être froid et hautain dans ses relations. Gela provenait de ce que, pouvant être utile à la plupart, il voulait écarter et décourager les supplications intéressées qui l'eussent porté à abuser de son influence.

Le prince était très instruit, érudit même. Mais son érudition s'arrêtait à ce qu'il avait appris dans sa jeunesse. Il ne savait rien de ce qu'on sait à présent. Il avait lu tout ce que la France du dix-huitième siècle a produit de remarquable en œuvres philosophiques. 11 connaissait à fond les meilleures productions de la littérature française, de sorte qu'il pouvait satisfaire le goût qu'il avait de citer Racine, Corneille, Boileau, Molière, Montaigne, Fénelon.

il était également très fort sur la mythologie et avait étu-

dié avec fruit les traductions françaises des poèmes épiques de l'antiquité. 11 possédait sufQsamment Thistoire d'après M. de Ségur. En revanche, en mathématiques, il n'avait jamais dépassé Parithméllque, n'était point familier avec la physique et ignorait la littérature contemporaine.

Aussi, il ne pouvait, dans la conversation, que savoir se taire à propos ou dire des généralités sur Goëihe, Schiller et Byron, qu'il n'avait jamais lus. Malgré cette éducation francoclassique, dont il reste à présent de si rares spécimens, sa conversation était simple ; cette simplicité contribuait également à cacher son ignorance de certaines choses et à le faire passer pour très tolérant sur certaines opinions.

Grand ennemi de tout esprit original, il disait que Toriginalité est un moyen habile dont n'usent que les gens de mauvais ton. La société lui était indispensable, où qu'il vécût : à Moscou ou à l'étranger. Sa maison était hospitalière et, à certains jours, il recevait chez lui toute la ville. Pourtant une invitation de lui était une sorte de passe-port pour tons les salons, et les femmes jeunes et jolies lui tendaient volontiers leurs joues roses, qu'il baisait avec des airs paternels.

Le prince n'avait plus que fort peu d'amis qui, comme la babouchka, fussent à la fois de son monde, de ses opinions et de son âge. De là la grande amitié et la profonde estime qu'il avait pour elle.

Je ne pouvais détacher mes regards du prince. La considération dont il était unanimement entouré, ses grosses épaalettes d'or, l'accueil tout particulièrement joyeux de la babouchka, et ce fait qu'il était le seul qui ne se contraignît pas devant elle et avait même le courage de l'appeler c ma cousine », m'avaient inspiré pour lui une estime égale, sinon supérieure, à celle que m'inspirait la babouchka.

Quand on lui eut montré mes vers, il m'appela et dit :

— Qui sait! ma cousine... Pe;it-étre sera-ce un second De rj aviné.

El il me pinça la joue d'une telle force que j'eusse crié si je

n'avdis eu la présence d'esprit de pi'endre ce geste pour une caresse.

Les autres visiteurs nous quittèrent, papa et Yolodia sortirent ensemble, et nous restâmes au salon, la babouchka, le prince et moi.

— Pourquoi notre chère Natalia Nikolaïevna n'est-elle pas venue ? demanda tout à coup le prince Ivan Ivanovitch après \m moment de silence.

— Ah ! mon cher ^, répondit la babouchka en baissant la voix et en posant sa main sur le bras du prince, — elle serait certainement venue si elle était libre de faire ce qu'elle veut. D'après ce qu'elle m'a écrit, il paraît que Pierre ^ lui a proposé de l'emmener, mais elle aurait refusé, leurs ressources étant très limitées cette année. Elle m'écrit: « D'ailleurs, je n'ai nullement besoin de me transporter avec toute ma maison à Moscou. Lioubotchka est encore trop petite. Quant aux garçons, ils resteront près de vous. Je suis plus tranquille que si je les avais avec mioi. » Tout cela est très bien, dit la babouchka d'un ton qui indiquait clairement qu'elle ne trouvait pas du tout que ce fût très bien. — 11 y a déjà longtemps qu'on avait décidé d'envoyer ici les garçons pour qu'ils pussent poursuivre leurs études et prendre les habitudes du monde. Quelle éducation, en effet, aurait-on pu leur donner à la campagne?... Vous savez que l'aîné à déjà treize ans et le cadet onze... Avez-vous remarqué, mon cousin, qu'ils ne savent même pas entrer dans un salon... Ils sont comme de vrais sauvages.

— Je ne comprends pas, dit le prince, ces éternelles lamentations sur le mauvais état des affaires... Il a cependant une très belle propriété ; la Khabarovka de Natacha, où jadis nous avons joué ensemble la comédie, je la connais comme mes cinq doigts. C'est une terre magnifique qui doit toujours donner de gros revenus...

(. En français dans le texte.

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