LES IVINE
— Volodia ! Volodia !... Les Ivine ! m'écriai -je en apercevant de la fenêtre trois petits garçons vêtus de paletots bleus à collet de castor, que suivait un jeune gouverneur dandy. Ils (jQitt;denl le trottoir d'en face et se dirigeaient vers notre maison.
Nous étions parents avec les Ivine, qui étaient à peu près de notre âge. Peu après notre arrivée à Moscou, nous avions fait connaissance et nous nous étions mutuellement plu.
Le second des Ivine, Serioja^, avait le teint basané, les cheveux frisés, un petit nez relevé, des lèvres rouges et très fraîches qui rarement couvraient la rangée supérieure de ses dents blanches et serrées, de beaux yeux d'un bJeu sombre, Tair très déluré. 11 ne souriait jamais et était tout à fait sérieux ou tout à fait hilare. Sou rire, qu'il lançait à plein gosier, était railleur et communîcatif.
Dès le premier jour, sa beauté originale me fit une vive impression et je ressentis tout de suite pour lui une sympathie irrésistible. Le voir seulement suffisait à mon bonheur . et, à une certaine époque, je me rappelle que toutes les forces de mon âme se concentraient dans ce seul désir.
Quand il m' arrivait de ne pas le voir pendant trois ou quatre jours, je m'ennuyais et j'étais triste à pleurer. Tous mes rêves, ceux que me procurait le sommeil comme ceux qui s'imposaient à mon esprit pendant le jour, avaient Serioja pour objet. En fermant les yeux, je le voyais devant moi, et je choyais ce fantôme avec délices. A personne an monde je n'eusse confié ce sentiment, tant il m'était cher.