‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 45 sur 128 · DERNIERS SOUVENIRS · texte numérisé non relu

DERNIERS SOUVENIRS

Maman n'existait plus ; mais notre vie se poursuivit de la même façon. Nous nous levions et nous couchions à la même heure ; et, dans la même chambre, chaque matin et chaque soir, le dîner, le souper, tout était réglé de la même façon; les tables, les chaises étaient à la même place ; rien n'était changé aux conditions de notre vie ordinaire. Mais £//e manquait... Il me semblait qu'après un pareil malheur tout devait se transformer : la routine de notre vie habituelle me parais-

sait blessante pour son souvenir et me rappelait plus vivement son absence.

La veille de Tenterremenf, après le dîner, je voulus dormir. J'allai dans la chambre de Natalia Savichna, content de retrouver ma petite place sur son lit, sur le doux matelas de plume, sous les chaudes couvertures ouatées... Quand j'entrai, Natalia Savichna était étendue sur son.litet probablement sommeillait. Elle entendit le bruit de mes pas et ouvrit les yeux ; puis elle jeta les mouchoirs de laine qui la couvraient pour la préserver des mouches et, ayant arrangé son bonnet, elle s'assit sur le lit.

Comme il m'était plus d'une fois arrivé, tant avant qu'après le dîner, de venir dormir dans sa chambre, elle comprit pourquoi j'étais venu et me dit :

— Quoi?... Probablement, vous êtes venu pour vous reposer, mon pigeon ? Couchez-vous.

— Mais non, Natalia Savichna, dis- je en la retenant par la main. — Je ne suis pas du tout venu pour cela..-, je suis venu comme cela... Mais vous êtes fatiguée. Cou chez- vous .plutôt.

— Non, petit père, je ne dormais pas, répondit-elle. (Je savais qu'elle ne dormait pas depuis trois nuits.] ('e n'est pas le moment de dormir, ajouta-t-elle avec un profond soupir.

J'avais grande envie de causer avec Natalia Savichna de notre malheur. Je connaissais sa sincérité et son amour; et c'eût été pour moi un véritable soulagement de pleurer avec elle.

• — N,atalia Savichna, dis-je après une pauise et d'un air absorbé, — vous étiez -vous attendu à cela?

La vieille femme me regarda avec un mélange d'étonnement et de curiosité. Probablement, elle ne savait pas ou ne comprenait pas pourquoi je faisais cette question.

— Qui pouvait s'attendre à cela? répétai-je.

— Ah! mon petit père, dit-elle, jetant sur moi un coup d'œil sympathique et attendri. — Non seulement on ne pouvait

s'y attendre, mais même aujourd'hui je ne peux pas y penser, à cela... A moi^ vieille femme, oui... Il aurait fallu, depuis longtemps, mettre mes os au repos. Mais voilà... jusqu'à quand survivrài-je? Dieu le sait : Le vieux barine, votre grandpère — Souvenir éterîiel^ ! — Le prince Nikolaï Mikhaïlovitch» deux sœurs, la sœur Anouchka... Je les ai tous enterrés, et tous étaient plus jeunes que moi... Et- voilà... probablement pour mes grands péchés, ma destinée est de leur survivre à tous. Que Sa sainte volonté soit faite ! Il Ta prise problablement parce qu'elle était digne ; car il en a besoin, là-haut, de bonnes âmes!

Cette simple idée me frappa doucement et je m'approchai plus près de Natalia Savichna. Elle me mit les mains sur la poitrine et éleva ses regards au ciel ; ses yeux enfoncés et humides exprimaient un grand mais tranquille désespoir. Elle espérait fermement que Dieu ne Pavait pas séparée pour longtemps de Celle sur laquelle pendanttant d'années s'étaient concentrées toutes les forces de son amour.

— Oui, mon petit père, y a-t-il donc si longtemps que je la berçais, que je la maillotais et qu'elle m'appelait Nachik * ?

Elle courait comme ça autour de moi, m'entourait, comme cela, le cou de ses petites mains et m'embrassait si gentiment en disant : c Ma petite Nachik 1 Ma petite beauté! Ma petite dinde! > Et moi, je plaisantais comme cela et je lui répondais : « Pas vrai, ma petite mère, vous ne m'aimez pas? Voilà... Quand vous grandirez, vous vous marierez et vous oublierez votre Nacha. i Et elle, se prenant à songer : c Non, disait-elle, je ne me marierai pas^du tout si on ne peut pas prendre Nacha avec, non. Je n'abandonnerai jamais Nacha. » Et voilà qu'elle m'abandonne, elle, sans prendre même le temps de m'attendre.

Et comme elle m'aima, la défunte! Et, qui n'a-t-elle pas aimé? Disons la vérité. Oui, petit père, votre maman, vous

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