‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 46 sur 128 · Diminutif de Natalia · texte numérisé non relu

Diminutif de Natalia

ne devez pas Toublier. Ce n'était pas une créature de la terre... C'était un ange du ciel. Quand son âme sera dans le ciel, elle vous aimera, là aussi. Elle se réjouira avec vous.

— Et pourquoi dites-vous, Natalia Savichna, « quand elle sera dans le ciel s ? Est-ce qu'elle n'y est pas déjà?

— Non, mon petit père, fît Natalia, abaissant la voix et se rapprochant de moi, sur le lit. En ce moment, son âme est ici.

Et elle faisait le geste c en haut i.

Elle parlait, chuchotant presque, et cela, avec une telle assurance qu'involontairement je levai les yeux et regardai la corniche comme pour y chercher quelque chose.

— Avant que l'âme du juste aille au Paradis, il lui faut, auparavant, traverser jusqu'à quarante épreuves, mon petit père. Elle peut donc être encore pendant quarante jours dans sa maison.

Elle me parla longtemps ainsi, dans le même sens, avec une telle simplicité, une si grande assurance qu'il semblait qu'elle racontât des choses ordinaires qu'elle avait vues elle-même, et dont il était impossible de concevoir le moindre doute.

Je Técoutais en retenant ma respiration, et, sans bien comprendre ce qu'elle disait, je la croyais entièrement.

— Oui, mon petit père, en ce moment, elle est ici, elle nous regarde, elle nous écoute, oui, elle écoute peut-être ce que nous disons...

Et, inclinant la tête, elle se tut.

Elle avait besoin d'un mouchoir pour essuyer ses larmes qui coulaient. Elle se leva, me jeta un coup d'œil droit dans la figure et me dit d'une voix tremblante, tant elle était émue :

— Le bon Dieu me rapproche, comme cela, très fort de lui. Que me reste-t-il à faire ici, maintenant? Pour qui vivrai-je? Qui aimerai -je?

— Mais nous, est-ce que vous ne nous aimez pas ? dls-je sur un ton de reproche et retenant mes larmes.

— Dieu sait comme je vous aime, mes petits pigeons... Mais, comme je Taimais, je n'ai jamais aimé et je n'aimerai jamais.

Ne pouvant plus parler, elle se détourna et sanglota bruyamment.

Je ne pensais plus à dormir. Nous restâmes, comme cela, Fun devant Tautre et pleurant.

Foka entra dans la chambre.. Quand il nous aperçut ainsi, il eut peur de nous déranger et resta sur le seuil, timide et muet.

— De quoi as-tu besoin, Foka ? demanda Natalia Savichna en s*essuyant les yeux et le visage avec son mouchoir.

— Il me faudrait une demi-livre de malaga, quatre livres de sucre et des grains de riz pour faire la koutia ^.

— Tout de suite, tout de suite, mon petit père, fît Natalia Savichna en prenant un peu de tabac dans sa tabatière. Et, avec des petits pas rapides, elle se dirigea vers un coffre. Le dernier vestige du chagrin produit par notre entrelien avait disparu. Etelle s'occupait de son devoir qu'elle considérait comme très important, i Et pourquoi quatre livres ? » dit-elle en grommelant, pesant et repesant le sucre. « Ce sera assez avec trois et demie, i Et elle enleva du plateau ce qu'elle jugeait en trop. Mais qu'est-ce que cela veut dire? Déjà hier j'ai donné huit livres de riz. Et on m'en redemande aujourd'hui? CSomme tu y vas, Foka Demiditch ? Je ne donnerai plus que juste ce qu'il faudra. Cette Yagnka est une prodigue, une brouillon dans la maison. Elle pense qu'on n'y verra rien. Non. Je ne donnerai pas comme cela le bien des barines, inutilement. Est-ce qu'on a jamais vu ça? huit livres!

— Comment faire alors? Elle dit que tout est consommé.

— Eh bien, voilai Prends pour celte fois !...

Je demeurai frappé de ce contraste étrange qui, en si

l.Riz cait avec des raisins secs qu'on mange après la messe pour on mort.

lâO MES MÉMOIRES

peu de temps, s'était manifeste chez PSatalia : — un instant avant, la douleur, le désespoir en ses plus tragiques épanchements, et tout à coup la réalité en ses plus mesquines éiroitesses. En réfléchissant, par la suite, je compris que ce poids qu'elle avait sur le cœur n'avait . pas enlevé à Nat.tlia sa conception du devoir à remplir et que, d'aillçurs, la force de Thabitude la ramenait à ses occupations journaiijres. Le chagrin l'avait empoignée au point qu'il ne lui vint pas à Tidée de cacher qu'elle était capable néanmoinsde s'intéresser à sa besogne habituelle. Elle aurait été incap ible même de comprendre comment pouvait venir une pareille idée. L'amour-propre est certainement le sentiment le plus incompatible avec le vrai chagrin; et, d'autre pvirt , il est si Lien inhérent à la nature humaine qu'il est fort rare qu'un chagrin soit assez violent pour réussir à le chasser. L'amour- propre dans le chagrin se manifeste par le désir de paraître chagrin, ou malheureux, ou stoïque, et ce désir bas quenous nous gardons d'avouer, mais qui, dans les plus grandes douleurs même, ne nous quitte pas, ce désir enlève au chagrin sa force, sa sincérité, sa dignité. Quant à Natalia, elle était si profondément frappée que son àme était pour jamais vide de désir et qu'elle ne devait de vivre qu'à la force de l'habitude. Après avoir donné à Foka les provisions qu'il réclamait et lui avoir recommandé le gâteau destiné aux chantres, elle le laissa aller, reprit son bas et vint se rasseoir prés de moi.

Et la conversation rocommença sur le même sujet. Et, de nouveau, nos pleurs coulèrent, et nous essuyâmes nos larmes.

Ces entretiens avec Natalia se renouvelèrent chaque jour. Ces larmes paisibles et ces pieuses causeries régulières produisaient sur mon âme Teffet des meilleures consolations.

Mais, bientôt, il fallut se séparer: trois jours après Tenterrement, toute la maison et nous-mêmes partîmes pour Moscou, et je ne devais plus la revoir.

La babouchka ne connut la triste nouvelle qu'avec notre arrivée, et son désespoir fut excessif.

On ne put nous laisser à la maison, car elle fut presque une semaine entière sans connaissance.

Les docteurs craignirent pour sa vie; car non seulement elle se refusait à prendre tout remède, mais elle ne pariait plus à personne, ne dormait plus, ne mangeait plus...

Quelquefois, seule, dans sa chambre, sur son grand fauteuil, elle sanglotait sans larmes. Puis, les convulsions la prenaient et elle criait d'une voix stridente des mots sans suite, des mots horribles...

Cétait le premier grand chagrin qui la frappait, et ce chagrin naturellement la menait au désespoir.

Il lui fallait accuser quelqu'un dans son malheur. Certain jour, elle se prît tout à coup à menacer autour d'elle, gesticulant avec une force extraordinaire, disant d'affreuses paroles. . . puis, quittant son fauteuil, elle se mit à arpenter la chambre à grands pas précipités, et enfin elle tomba sans connaissance.

Un jour^ j^entrai dans sa chambre. Elle resta, comme à l'ordinaire, dans son fauteuil et paraissait tranquille ; mais son regard me frappa. Ses yeux étaient grands ouverts ; mais le regard était morne, sans vie. Elle me regarda, droit, mais certainement ne me vit pas. Ses lèvres commencèrent lentement à sourire et elle se prit à parler d'une voix tragique et touchante.

c Viens ici, chère amie. Viens, mon ange. >

Je pensai qu'elle s'adressait à moi et je m'approchai; mais elle ne me regardait pas.

I Ahl si tu savais, mon âme, comme j'ai été tourmentée et comme je suis à présent heureuse que tu nous sois revenue... I

Je compris qu'elle s'imaginait voir maman et je ne bougeai pas.

c Et on m'a dit que tu n'es plus, continua-t-elle. en frQu-

çant ses sourcils, — voilà des bêtises! Est-ce que tu peux mourir avant moi? »

Et elle se prit à éclater d'un effroyable rire.

Les gens qui aiment fortement sont seuls susceptibles d'éprouver des douleurs très vives. Et la même nécessité d'aimer leur sert à supporter le chagrin et leur permet également d'en guérir. Pour cette raison, là nature morale de l'homme est plus vivace que sa nature physique : le chagrin ne tue jamais.

Une semaine entière -se passa avant que la babouchka pût pleurer. Par ce fait, elle se trouva mieux; ses premières idées, quand elle revint à elle, se reportèrent sur nous^ et son amour pour nous se trouva comme accru de sa précédente indifférence.

Nous ne quittions pas son fauteuil ; elle pleurait tranquil<^ lement, parlait de maman et nous caressait tendrement.

Personne n'aurait pu croire, en voyant l'expression du chagrin de la babouchka, que l'intensité de sa douleur, dans le fond, aurait pu être appréciée en sens inverse de ses manifestations. Peut-être sentais-je ces choses, car je compatissais davantage à la douleur de Natalia Savichna que je ne voyais plus, et qui avait eu une si puissante et si heureuse influence sur la direction et le développement de mes sentiments.

Oui, je suis sûr, maintenant, que personne n'a jamais aimé maman si fortement, si noblement, et ne l'a regrettée d'une façon aussi touchante et aussi amère que cette noble et aimante créature.

Ce grand événement de la mort de maman clôtura pour moi la période de mon enfance et fit place à cette phase nouvelle de ma vie : l'adolescence.

Mais comme le souvenir de Natalia Savichna, que je n'avais plps revue et qui avait eu une si chaude influence sur le développement de mes sentiments, appartient à la première époque, j'ajouterai ici quelques mots sur elle et sur sa mort.

Après notre départ, comme me TodI, par la suite, raconté ceux que nous avions laissés à Petrovskoié^Natalia s'ennuya beaucoup de ne rien faire.

Le bruit et le souci de la maison du barine lui manquait, de cette maison de campagne dans laquelle elle avait été habituée dès Fenfance.

Le chagrin, le changement d'habitudes, l'absence de vie et de mouvement autour d'elle, développèrent chez la pauvre femme une maladie de vieillard à laquelle elle était certainement prédisposée. Juste un an après la mort de maman, rhydropisie se déclara et elle s'alita.

Je pense qu'il était difficile pour Natalia Savichna de vivre, et plus difficile encore de mourir seule dans la grande et vide maison de Petrovskoïé sans parents et sans ami.

Tout le monde, en effet, dans la maison aimait et estimait Natalia Savichna, quoiqu'elle ne se liât d'amitié avec personne, ce dont elle était fîère. Elle croyait que, dans sa position d'économe qui a toute la confiance de ses barines et entre les mains de laquelle sont tant de responsabilités, tant de malles avec tant de richesses, Tamitié avec quelqu'un aurait pu conduire à de certaines faiblesses, à de certains compromis. C'est pour cette raison, ou peut - être même parce quelle n'avait , en réalité , rien de commun avec les autres serviteurs, qu'elle se tenait àcôtéde toute camaraderie, disant qu'elle n'avait, dans la maison, ni compère ni parents, et que, pour rien au monde, elle ne permettrait qu'on touchât aux biens des barines.

En confessant à Dieu, dans la ferveur de sa prière, ses sentiments, elle chercha et elle trouva le soulagement ; mais, quelquefois, en de ces moments de faiblesse auxquels nous sommes tous sujets, quand le meilleur soulagement est, pour Thomme, les larmes et la couipatissance aux souffrances des autres, elle mettait sur son lit son petit chien Moska (qui lui léchait les mains en les fixant de ses yeux jaunes), lui parlait et^ en pleurant, le caressait tranquillement. Quand Moska commençait à gémir plaintivement, elle s'efforçait de le cal-

mer, disant : c Laisse donc, je sais, même sans toi, que je mourrai bientôt, i

Un* mois avant sa mort, elle sortit de sa malle de la cretonne blanche, de la mousseline blanche et des rubans roses; et, aidée dé sa jeune servante, elle se fit une robe blanche, un bonnet, et commanda jusqu'aux moindres détails pour son enterrement. Elle mit également en ordre les malles des barines, et, avec le plus grand scrupule de conscience, rerail tous ses comptes à la gérante. Puis, elle s'occupa à qui laisser des robes de soie, un vieux châle que la babouchka lui avait jadis donné , Tuniforme du grand-père brodé d'or qui également avait été laissé à sa complète disposition. Grâce à ses soins, l.i broderie et le galon de l'uniforme étaient encore parfaitement frais et le drap non attaqué par les mites. Avant la fin, elle exprima le désir qu'on donnât une de ses robes — la rose — à Volodia pour une robe de chambre — (bechmel) ; l'autre, couleur perse, à carreaux — à moi et pour le même usage; et le châle — àLioubotchka. L'uniforme, elle le légua en héritage à celui de nous deux qui deviendrait officier. Tous ses autres biens, hormis quarante roubles qu'elle mit de côté pour l'enterrement et pour les messes, — elle les laissa à son frère, son frère qui était depuis longtemps libre et qui habitait un gouvernement éloigné où il menait la vie la plus dévergondée. C'est pour cette raison qu en les dernières années de sa vie, elle eut si peu de rapports avec lui.

Quand ce frère se présenta pour recevoir les biens de la défunte, il trouva vingt-cinq roubles en papier. 11 ne voulut pas croire que ce fût là tout l'héritage et disait qu'il était impossible qu'une veille femme qui a passé soixante ans dans la maison d'un barine, qui a eu tant de charges eu les mains, et a vécu toute sa vie comme un avare tremblant pour le moindre chiffon, né laissât pas davantage.^ C'était ainsi pourtant. Natalia Savichna souffrit beaucoup pendant les deux mois que dura sa maladie et supporta ses souffrances avec la résignation d'une vraie chrétienne : elle ne

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murmura pas, elle ne se plaignit pas ; seulement, par habîtade, elle répétait sans cesse «c Dieu >. Une heure, avant la mort, elle se confessa avec une joie sereine, elle communia et reçut les derniers sacrements.

A tous les membres de la maison elle demanda pardon des torts involontaires qu'elle avait pu leur faire et pria son confesseur — le père Vassili — de nous dire à tous qu'elle ne savait comment nous remercier de nos bienfaits, qu'elle nous priait de lui pardonner, si, par sa sottise, elle avait chagriné l'un ou l'autre de nous.

I Mais, voleuse, je ne l'ai jamais été, et je puis dire que je nai fait tort, pas même d'un fil, aux biens des bariQes. » Cétait le seul bon côté que la brave Natalia reconnaissait en elle.

Elle revêtit la robe qu'elle avait préparée, le bonnet et, appuyée sur des coussins, elle ne cessa, jusqu'à la fin, de s'entretenir avec le prêtre. Se souvenant qu'elle n'avait rien laissé aux pauvres, elle remit au prêtre dix roubles, le priant de les distribuer à l'église; puis elle fit un signe de croix, se coucha et exhala son dernier souffle en prononçant le nom de Dieu avec un sourire d'allégresse. Ainsi, elle quitta la vie sans regret, sans effroi de la mort, qu'elle reput comme un bienfait.

On dit souvent cela, mais comme c'est rare, en réalité !

Natalia Savichna pouvait ne pas avoir peur de la mort ; car elle mourut dans des croyances inébranlables et dans l'accomplissement des préceptes de l'Evangile. Sa vie entière pouvait se résumer ainsi : pureté, amour désintéressé, dévouement. Et, si ces croyances avaient pu être plus élevées, sa vie dirigée en apparence vers un but plus noble, est-ce que cette âme pure serait devenue, pour cela, plus digne d'amour et d'admiration ?

ËUe a accompli Pacte le meilleur et le plus grand dans la vie de ce monde : mourir sans regret ni peur.

On l'enterra, suivant son désir, non loin de la chapelle qui recouvre la tombe de maman. Un tertre gazonné, où viennent

à l'aise les orties et les bardanes, et qa'entoure un simple grillage noir, indique Tendroit où ses os reposent. Non, jamais je n'oublierai, en quittant la chapelle, ma visite à cette tombe si simple. Quelquefois, il m'est arrivé de faire une pause entre la chapelle et le sombre grillage. Alors, tout un monde de lourds, de tristes souvenirs se réveille en mon âme. Cette idée me vient : Est-il possible que la Providence ait uni ma vie à celle de ces deux chères créatures, pour nous séparer ensuite et me forcer à les regretter éternellement?...

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