‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 47 sur 128 · EN DILIGENCE · texte numérisé non relu

EN DILIGENCE

On fît approcher les deux voitures du perron de la maison Petrovskoïé : — Tune, un carrosse dans lequel se mirent Mimi, Kategnka, Lioubotchka, les femmes de chambre, et, sur le siège, le gérant Yakov ; Taulre, une sorte de breack dans lequel je pris place avec Volodia et le laquais Vassili, depuis peu de temps à notre service.

Papa, qui devait venir nous rejoindre quelques jours plus tard à Moscou, était sur le perron, la tête découverte. Il faisait des signes de croix dans la direction de la portière.

— Que Christ soit avec vous ! disait-il. — Allez ! Yakov et le cocherôtèrent leurs chapeaux et répondirent par d'autres signes de croix. Et, c Op ! op!... En route! > Les malles, le carrosse, le breack s'ébranlèrent sur la grande route oblique, et les chênes des avenues, Tun après l'autre, coururent au-devant de nous.

Je ne ressentais aucune tristesse : mon esprit ne se reportait pas à ce que je laissais derrière moi ; mais, au 'contraire, vers ce qui m'attendait... Plus je m'éloignais des lieux,

tristes témoins de souvenirs qui, jusqu'à présent, étaient restés gravés fidèlement dans mon âme, plus ces souvenirsperdaient de leur acuité, plus ils se transformaient en une douce quiétude, en une joie de vivre pleine de fraîcheur et pleine d'espoir.

Rarement, il m'était arrivé d'être gai plusieurs jours de suite : j'avais honte de me sentir joyeux, mais ce scrupule ne me vint pas à la pensée pendant les quatre journées de notre voyage. C'est que je n'avais plus, devant les yeux, la porte fermée de la chambre de ma mère, que je ne pouvais apercevoir sans frissonner ; ni le piano muet, dont non seulement je n'approchais pas, mais que je ne regardais jamais sans un certain effroi ; ni les habits de deuil (nousportions de simples costumes de voyage) ; ni tant d'objets, grands et petits, qui me rappelaient, à chaque instant, la perte irréparable. .. C'était, dans la maison, comme la vie suspendue par la crainte de blesser son cher souvenir, de la blesser, Elle. Ici, au contraire, la nouveauté et le pittoresque du paysage occupaient et distrayaient mon imagi^ nation; tandis que le printemps, avec ses chaudes et enivrantes effluves, faisait naître, en mon cœur, un double sentiment de satisfaction dans le présent et de rayonnante espérance dans l'avenir.

Yassiii, empressé, très empressé, comme tous les gens nouvellement en service, se montrait sans pitié et déployait un zèle infatigable. Tirant la couverture, il affirme que tout est prêt, qu'il est temps de partir.

Volontiers, nous aurions prolongé d'un quart d'heure le doux sommeil matinal ; mais, à la figure décidée de Yassiii, on pouvait juger qu'il était disposé à venir vingt fois tirer la couverture. Nous sautons donc sur nos jambes et couronsdans la cour pour nous laver. Dans le vestibule la bouilloire chante; Nilka, rouge comme une écrevisse, souffle le feu; a^ dehors, le sol est humide et le brouillard obscurcit l'atmosphère. Des émanations odorantes s'élèvent du fumier. Du côté est du ciel, un joyeux rayon annonce la triomphante

apparition du disque du soleil ; les toits de chaume qui se prolongent en avant des maisons reluisent sous la rosée ; les chevaux piaffent, attachés, sous le chaume, au râtelier; — on entend jusqu'au bruit de leur mâchoire ;. le pauvre chien, Jootchka, couché sur un tas de fumier sec, s'étire paresseusement, puis, jouant de la queue, s'en va, à pas lents et mesurés, s'étendre de l'autre côté de la cour ; la maîtresse du logis, l'air affairé, ouvre les portes cochères qui grincent et chasse, sur là route, un troupeau de vaches pensives; puis, avant de rentrer, elle jette un mot en l'air à la voisine encore somnolente.

Filipp, les manches retroussées , tire du puils, au moyen de la poulie, un énorme seau d'eau dont il renverse une partie et dont il jette le reste dans une grande cuve de chêne, voisine d'une mare où se baignent de petits canards. Et je regarde avec plaisir la figure en relief de Filipp et sa grande barbe, et ses muscles et ses veines qui ressorlent, distincts, sur ses bras nus el robustes, au moindre mouvement qu'il fait.

Derrière la cloison où ont dormi Mimi et les fillettes et au travers de laquelle nous nous étions entretenus le soir, on entend aller et venir. C'est Mâcha qui paraît et disparaît avec les différents objets de toilette qu'elle cache sous sa robe pour les dissimuler à nos regards curieux.

Enfin, la porte s'ouvre et on nous appelle pour prendre le thé.

Vassili, dans sa fièvre de faire tout bien, va d'une chambre à l'autre, enlève Tune et l'autre chose, nous fait des clignements d'yeux significatifs et supplie Marie Ivanovn^^ de hâter le départ. Les chevaux sont attelés et témoignent de leur impatience en faisant résonner leurs grelots. Les valises, les malles, les grands el les petits coffres, de nouveau sont emballés, puis chacun reprend la place qu'il occupait. Dans le breack, il semble qu'une montagne a remplacé le siège, et nous nous demandons comment tout cela a pu se trouver là hier, et comment nous-mêmes avons réussi à nous replacer aujourd'hui. Une certaine boîte surtout, la boîte du service à

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ihé, fermée par un couvercle tri.mgulaire, et que Vassili a mise d.ins noire voilu:e déjà si pleine, me rend fuiieux. f Tout cela s'arrangera de soi, » fait Vassili. Et je m'efforce de le croire.

Cependant le soleil, levé depuis quelque temps déjà, dore les nuages bLincs qui courent vers l'est ; et bientôt tout !e pays s'éclaire d'une gaie et tranquille clarté. Ah! comme tout est beau autour de moi! comme Fâme elle-même est reposée et tranquille !

La route ondule devant nous entre les proiries luisantes de rosée et les champs ombrés des poussées nouvelles; le sombre cytise et le jeune chêne aux feuilles luslrées alternent çà et là, sur le bord du chemin ; le bruit régulier des roues et des grelots n'arrive pas à couviir la chanson de l'alouette qui voltige d'arbre en arbre; l'odeur du drap dévoré par les mites, de la poussière soulevée, et de je ne sais quoi d'acide qu'on respire dans notre voilure, fait tort aux effluves matinales; et je sens dans mon âme de sourdes aspirations, comme un désir inquiet d'agir, de fairii quelque chose, indice de la véritable jouissance. Je n'avais pas eu le temps de faire ma prière à l'auberge ; et comme j'ai remarqué, en plus d'une circonstance, que le jour où, par je ne sais quel empêchement, j'o:nelt;>is d'accomplir mes dévotions, un malheur quelconque m'arrivaït,je m'empresse de ré parer ma faute. J'ôte ma casquette, je me tourne dans le coin de la voiture, et je commence ma prière en faisant les signes de croix sous mon veston de manière que personne ne le voie. Mais mille objets divers attirent mon attention, et, plusieurs fois, je répète distraitement les mêmes paroles.

Voilà qu'un pelit sentier contourne la roule, et, dans ce sentier, j'aperçois des formes mouvantes. Ce sont des pèlerines. Leur tête est couverte de mouchoirs sales; sur leur dos, une besace faite d'écorce de bouleau ; elles ont les pieds enveloppés de bandelettes malpropres et chaussés de lapti ^

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