‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 48 sur 128 · Chaussure en corde tressée · texte numérisé non relu

Chaussure en corde tressée

ADOLESCK.NCE 1^33

En les voyant cheminer ainsi, se damliner rcgulièiement ens'appuyanl sur leurs bâtons et avaiicer Tune après Tautre du même p:is lourd et lent sms se retourner de notre côté, plusieurs questions me viennent à Tesp» it : « Où vont-elles ? Et dans quel but vont-elles ? Leur voyage durera-t-il longtemps? Les ombres qu'elles projettent sur la route se mcleront-eiles bientôt aux ombres des chênes près desquels elles passeront?... »

Une voilure de poste conduite par quatre chevaux vient à notre rencontre. Deux secondes et... la voilà à quelques mètres de nous seulement. Des. visages étrangers nous re-, gardent avec un mélange de curiosité et de sympathie. Puis la voilà derrière nous! Et cela me paraît drôle, ces iigures qui passent, qui n'ont rien de commun avec nous et que jamais plus nous ne reverrons!

Voilà, sur le côté de la roule, deux chevaux qui galopent. Ils sont trempés de sueur et leur poil est hérissé; les harnais, la gourmette ont creusé leur sillon dans le cuir assoupli. De temps eu temps, un jeune postillon, mettant son chapeau de drap de côté, entonne une chanson lente et monotone. La 6gure, la pose de ce jeune garçon indiquent tant de paresse et d'iijsouciance, qu'il me semble que c'est le comble du bonheur d'être postillon , de rentrer à la poste en chantant des airs mélancoliques.

Voilà, dans le lointain, se découpant sur un fond de ciel bleu clair, l'église du village, avec son toil vert. Voilà le bourg, les toits rouges des maisons de maître et les jardinets verts.. .Qui demeure dans ces m lisons? V a-t-il des enf.ints, des pères, de^ mères, des professeurs? Pourquoi ne nous y arrêtons-nous pas? Pourquoi ne ferions-nous pas connaissance avec ceux qui les habilcut?

Voilà toute une file de charretées de foin ! Elles sont attelées de forts chevaux bien repus, avec de larges pieds... Nous sommes obligés de faire le tour.

I Qu'est-ce que vous avez là? » demande Vassîli au premier conducteur dont les pieds pendent, énormes, et qui balance

son fouet d^un côté, d'un auîre, machinalement. Longtemps, il nous regarda de son œil fixe et morne, puis se décida à répondre quand on ne pouvait plus Tentendre.

f Quelle marchandise traînez-vous là ? i fait Vassili au deuxième charretier. Une fête blonde, au visage empourpré, à la barbe rougeâtre, ressort pour un instant de dessous la ragoja *, jelle sur notre voiture un regard ■ indifférent ou méprisant, et aussitôt disparaît.

Et la pensée me vient que, probablement, ces hommes ne savent pas qui nous sommes, d*où nous venons, et où nous allons.

Pendant plus d'une heure et demie, je reste ainsi plongé dans mes réflexions, ne faisant même pas attention aux bornes qui séparent chaque verste.

Mais voilà que le soleil commence à darder ses rayons plus droits et plus chauds sur mes épaules et sur mon dos ; la route devient poudreuse ; le couvercle triangulaire de la boîte du service à thé cède aux oscillations de la voiture et me gêne beaucoup. Déjà, plusieurs fois, j*ai changé de position. Je commence à souffrir de la chaleur. D'instant en instant, je me trouve moins commodément assis et je m'ennuie.

Toute mon attention se concentre sur les bornes et sur leurs numéros indicateurs. Je fais le calcul mathématique du temps que nous allons employer à atteindre la prochaine station : douze verstes est le tiers de trente six, et jusqu'à Liperth il y a quarante verstes encore!

Déjà nous avons fait un tiers de la route. Que nous restet-ilà parcourir?

— Vassili, dis- je, quand je remarque qu'il commence à pêcher le poisson *, — laisse-moi prendre ta place.

Vassili accepte, et nous changeons de place.

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