‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 6 sur 128 · MAMAN · texte numérisé non relu

MAMAN

Ma mère était au salon et versait le thé. D'une main elle tenait la théière et de Tautre le robinet du samovar duquel Peau coulait, débordant de la théière sur le plateau. Bien qu^elIe regardât fixement, elle ne s'en aperçut pas, non plus que de notre entrée.

Tant de souvenirs du passé se dressent devant soi quand on essaie d'évoquer les traits d'un être chéri, qu'à travers ce souvenir on ne les aperçoit que confusément et comme à travers des larmes. Ce sont les larmes de l'imagination. Quand j'essaie de me rappeler ma mère telle qu'elle était alors, je ne vois d'elle que ses yeux qui exprimaient une bonté immuable et un amour sans bornes. Je revois aussi un grain de beauté sur sa nuque, un peu plus bas que l'endroit où frisaient ses petits cheveux ; je revois encore sa collerette blanche, sa main maigre et douce qui me caressait aussi souvent que je la baisais moi-même. Mais l'ensemble m'échappe.

A gauche du divan, il y avait un vieux piano anglais. Devant, était assise ma petite sœur Lioubotchka ^ au teint basané. De ses petits doigts roses, qu'elle venait de laver dans de l'eau fraîche, elle s'efforçait de jouer des études de Clementi ; elle ne pouvait prendre les octaves qu'f arpeggio >. Elle avait onze ans et était vêtue de courtes robes de toile et de pantalons blancs garnis de dentelle.

Auprès d'elle était assise Maria Ivanovna, coiffée d*un' bonnet à rubans roses et vêtue d'une camisole bleue. Son visage

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