Diminutif de Lioubov
était rouge et méchant; il parut plus méchant encore quand Karl Ivanovitch entra. Elle le regarda d'un air sévère, et, sans répondre à son salut, elle continua de compter en battant du pied la mesure : Un, deux, trois, en élevant davantage la voix et d'un ton plus impérieux.
Karl Ivanovitch, sans s'inquiéter de cet accueil, s'approcha comme de coutume pour présenter ses devoirs à ma mère. Elle revint à elle en secouant la tête, comme si elle eût voulu par ce mouvement chasser de triste pensées, tendit la main à Karl Ivanovitch et baisa sa tempe ridée, tandis qu'il lui baisait la main.
— Ich dankCy lieber Karl Ivanovitch ^ I
Et, continuant la conversation en allemand, elle demanda si les enfants avaient bien dormi.
Karl Ivanovitch était sourd d'une oreille. Le bruit du piano le rendait encore plus sourd en ce moment. Il se pencha plus près du divan, s'appuya d'une main sur la table et, se tenant sur un pied avec un sourire qui me parut alors plein de grâce raffinée, il souleva son bonnet et dit :
— Excusez-moi, Natalia Nikolaïevna.
Karl Ivanovitch, pour ne pas refroidir sa tête chauve, n'ôtait jamais son bonnet rouge. Chaque fois qu'il entFait au salon, il demandait la permission de le garder.
— Couvrez-vous donc, Karl Ivanovitch... Je vous demande si les enfants ont bien dormi, dit maman en s'approchant de lui et en élevant la voix.
Il n'entendit pas davantage que la première fois. Il recouvrit sa calvitie de son bonnet et sourit avec plus d'amabilité encore.
— Cessez un instant, Mimi, dit maman à Maria Ivanovna avec un sourire. — On n'entend rien.
Quand ma mère souriait, malgré le charme habituel de son visage, il devenait encore plus beau et tout rayonnait autour d'elle. Si, dans les moments pénibles de ma vie, j'avais pu
i. Je voas remercie^ cher Karl Ivanoritch.
reposer quelques instants mes yeux sur ce sourire, je n'aurais jamais connu Taffliction. II me semble que c'est dans le sourire seul que réside ce qu'on appelle la beauté. Si le souriVe ajoute un charme, c'est que le visage est beau. S'il ne le change pas, c'est qu'il est ordinaire. S'il le gâte, il est laid. Après le bonjour d'usage, ma mère prit ma tête entre ses mains et la pencha en arrière.
— Tu as pleuré aujourd'hui.
Je ne répondis pas. Elle baisa mes yeux et me demanda en allemand.
— A propos de quoi as-tu pleuré?
Quand elle nous parlait affectueusement, elle se servait toujours de cette langue, qu'elle possédait dans la perfection.
— C'est pendant mon sommeil que j'ai pleuré, maman, répondis-je en me rappelant dans tous ses détails le rêve que j'avais inventé et tressaillant malgré moi.
Karl ivanovich confirma mon dire, mais ne parla pas du rêve.
Après avoir causé du temps qu'il faisait, conversation à laquelle Mimi prit part, maman déposa dix morceaux de sucre sur le plateau pour quelques domestiques favorisés, se leva et;5'approcha de son métier de tapisserie disposé près de la fenêcre.
— Eh bien, mes enfants, allez à présent chez papa et dites-lui de venir chez moi avant de sortir visiter ses meules.
La musique de Lioubotchka, les battements du pied et les regards sévères de Mimi recommencèrent, et nous nous dirigeâmes vers la chambre de papa.
Après avoir traversé la pièce qui, depuis mon grand-père, servait d'antichambre des laquais, nous entrâmes, à la suite de Karl Ivanovitch, dans le cabinet de notre père.