‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 8 sur 128 · PAPA · texte numérisé non relu

PAPA

11 se tenait près de son bureau, désignant quelques enveloppes, du' papier elun tasd^argent, et, très animé, discutait avec le gérant, Yakov MIkhaïlov, qui,debout à sa place ordinaire, entre la porte et le baromètre, les mains derrière le dos, remuait les doigts dans tous les sens avec rapidité.

Plus papa s'animait et plus rapidement s'agitaient les doigts du gérant; par contre, quand papa se calmait, les doigts devenaient immobiles. Mais c'était surtout quand Yakov parlait que ses doigts reprenaient leur danse désespérée. Il semblait que le remuement des phalanges traduisît les pensées de Yakov. Son visage demeurait impassible, en conformité avec la dignité qu'il tenait de sa fonction, mais sans exclure l'air de soumission qui convenait, de telle manière qu'il semblait dire à son maître : J'ai raison, mais vous êtes le maître, et ce sera comme vous voudrez.

En nous voyant, notre père se contenta de dire :

— Attendez, tout à l'heure.

Et il montra la porte, d'un geste de la tête, pour qu'un de nous voulût bien la fermer.

— Mon Dieu 1 qu'as-tu donc aujourd'hui, Yakov ? demanda notre pèi^e au gérant en haussant l'épaule selon son habitude. — Cette enveloppe avec huit cents roubles...

Yakov prit le tableau sur lequel des billes de bois enfilées sur du fil de fer représentaient son barème, marqua huit cents et, le regard fixé sur un point vague, attendit la suite.

— ... Pour dépenses de mon exploitation pendant mon absence. Tu comprends?... Pour le moulin, tu as à recevoir mille roubles?... Est-ce cela, oui ou non? Tu dois reprendre

le cautionnement au Trésor, soit huit mille roubles... Pour le foin, dont tu peux vendre, diaprés ton estimation, six mille pouds ^, en comptant à quarante-cinq kopeks le poud, tu as trois mille roubles à recevoir... Par conséquent... Combien as-tu d'argent en tout?... Douze mille roubles, n'est-ce pas?

— C'est bien cela, répondit Yakov.

Mais le mouvement précipité des doigs du gérant indiquait qu'il avait une objservation à placer. Notre père ne lui en laissa pas le temps.

— De cet argent, tu enverras dix mille roubles au Conseil pour la Petrovskaïa... — Pour ce qui est de l'argent qui se trouve dans mon bureau, tu me l'apporteras et le compteras comme dépensé à dater d'aujourd'hui... Quant à cette enveloppe et à cet argent qui sont ici, tu les remettras de ma part à l'adresse indiquée.

J'étais près de la table, et je vis la suscription sur l'enveloppe : Karl Ivanovitch Mauer.

Mon père, s'étant sans donte apergu de mon indiscrétion, posa sa main sur mon épaule et me fit un geste pour me témoigner le désir qu'il avait de me voir m'écarter de la table.

Je ne compris pas sur-le-champ s'il s'agissait d'une caresse ou d'une menace, mais je saisis la large main musculeuse qui s'était posée &ur mon épaule et je la baisai.

— A vos ordres, dit Yakov. — Qu'ordonnez -vous que je fasse de l'argent de Khabarovka?

C'était le village appartenant à notre mère.

— Laissez-le dans le bureau et, sous aucun prétexte, ne vous en servez sans ordres.

Yakov observa le silence pendant quelques instants. Puis, soudain, ses doigts reprirent nerveusement leur sarabande. Son visage quitta l'expression d'obéissance passive qu'il

1. Le poud yaut quarante livres russes. La livre russe est de 400 grammes.

avait d'habitude pour prendre les ordres de son maître, et s'éclaira malicieusement. Il attira à lui le tableau de bois et dit :

— Permettez-moi de vous faire savoir, Piolr Alexandrovitch, qu'il en sera comme vous voudrez; mais payer à réchéance l'argent du Conseil, c'est impossible... Vous avez daigné dire, reprit-il après une pause, — qu'on doit recevoir l'argent du cautionnement, du foin et du moulin.

Et il additionnait sur son tableau en faisant glisser les billes. Il poursuivit.

— Je crains que nos prévisions ne nous trompent. U s'arrêta et regarda notre père d'un air signiGcatif .

— Et pourquoi?

— Voilà... Daignez juger : Pour le moulin, le meunier est déjà venu deux fois demander un délai. Il m'a juré sur Dieu et sur le Christ qu'il n avait pas d'argent... D'ailleurs, il est ici... Ne voudriez- vous pas lui parler vous-même?

— Que dit-il? demanda mon père, peu désireux de converser avec le meunier.

—11 dit qu'il n'a rien à moudre en ce moment et que l'argent qu'il avait en réserve a été dépensé pour les travaux de la digue... Et si nous donnons le moulin à un autre, en tireronsnous davantage?... Quant au cautionnement, il me semble vous avoir déjà rapporté que notre argent est échoué là et que nous ne pourrons le ravoir de sitôt. Dernièrement encore, j'ai envoyé à la ville, chez Ivan Afanassiitch, une charrette de farine et une lettre concernant celte affaire. 11 m'a répondu qu'il serait très heureux de faire tout le possible pour Piotr Alexandrovitch, mais que l'affaire n'était pas entre ses mains et que, selon toutes les prévisions il était douteux que nous pussions recevoir l'argent avant deux mois... Pour le foin, supposons que nous le vendions trois mille roubles...

Il marqua trois mille et se tut, promenant son regard du barème à mon père, comme s'il eût voulu dire :

I Vous voyez vous-même que c'est peu . . . D'ailleurs, avec

le foÎD^ nous avons à craindre une diminution dans le prix si nous voulons le vendre tout de suite. >

Le gérant avait encore une grande provision d'arguments , cela était visible. Mon père s'en aperçut et voulut couper court.

— Je ne change rien à mes ordres, mais s'il y a des retards dans les rentrées, tu prendras sur l'argent de Khabarovka ce qui sera nécessaire.

— A vos ordres.

Le visage et les doigts de Yakov indiquèrent clairement que ce dernier ordre de son maître lui était très agréable.

Yakov était un serf dévoué et actif. Gomme tout bon gérant, il était avare à l'excès des biens de son maître et s'était fait une étrange morale quand il s'agissait de ceux-ci. Son éternel souci était l'accroissement des propriétés de son maître, au préjudice de celles de sa maîtresse. Il ne cessait de démontrer la nécessité d'employer tout le revenu de ma mère au profit du village de Petrovskaïa, où nous vivions-

Après nous avoir embrassé, notre père nous dit que c'était assez nous reposer à la campagne, que nous n'étions plus des petits enfants et qu'il était temps de commencer des études sérieuses. '

— Vous savez déjà, je pense, que je vous emmène à Moscou... Vous demeurerez chez votre grand'mère, et votre maman restera ici avec les petites filles... Vous pensez bien que sa seule consolation sera de savoir que vous étudiez bien et qu on est content de vous.

Malgré auenous eussions, depuis quelques jours, remarqué des préparatifs qui présageaient quelque chose d'insolite, cette nouvelle nous donna un coup terrible. Volodîa rougit et, d'une voix tremblante, fît la commission que nous avait donnée notre mère.

c Voilà mon rêve !... » pensai-je. i Dieu veuille qu'il n'arrive rien de pire encore. »

Je regrettais amèrement ma bonne maman ; mais la pensée qu'on me traitait en grand garçon me réjouissait :

c Si nous partons aujourd hui, il est probable qu'il n'y aura pas d'étude... Tant mieux... Cependant, je regrette Karl Ivanovitch... On le congédiera, sans doute... Sans cela, on n*eût pas préparé pour lui cet argent et cette enveloppe... A.hl mieux eût valu étudier toute ma vie, et ne pas abandonner ma mère, et ne pas priver le pauvre Ivanovitch... n est déjà assez malheureux sans cela. >

Ces pensées passaient dans ma tête. Je ne bougeais pr.s de ma place et je considérais fixement les bouffettes noires de mes souliers.

Après avoir adressé quelques paroles à Karl Ivanovitch à propos de la baisse du baromètre et recommandé à Yakovde ne pas donner à manger aux chiens pour qu'après le diner on pût aller à la chasse, notre père, contrairement à mon attente, nous renvoya à l'étude, mais, toutefois, nous promit de nous emmener avec lui à la chasse.

£n nous rendant à la salle d'étude je passai par la terrasse. Couchée sur le seuil, la chienne préférée de mon père, Milka, se chauffait au soleil.

— Milotchka, dis-je en la caressant et en baisant son museau. — Nous partons aujourd'hui... Adieu, nous ne nous verrons plus jamais.

Et je fondis en larmes.

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