LE PRINCE IVAN IVANOVITCH
« Enfin ! Il ne me reste plus à faire qu'une visite dans la rue de Nîkitskaïa! > dis-jeà Kouzma.
Et nous roulâmes dans la direction de la maison du prince Ivan Ivanovîtch.
Chacune de mes visites m'était l'occasion d'une nouvelle expérience, et, au sortir de chaque maison, j'avais acquis
un peu plus de sang-froid, un peu plus de confiance en moimême. J^approchai donc de la maison du prince dans une disposition assez calme quand, tout à coup, je me rappelai le mot de la princesse Kornakova : < Vous êtes un héritier, i Quand nous arrivâmes dans la grande cour, des voilures stationnaient déjà près du perron. A cette vue, mon ancienne timidité me reprit.
Il me sembla que le vieuK suisse qui m'ouvrit et le laquais qui m*enleva mon pardessus, et les trois dames et les deux messieurs que je trouvai réunis dans le salon, et surtout le prince Ivan Ivanovitchqui, vêtu en civil, était assis sur un divan, il me sembla, dis-je, que tout ce monde ne voyait en moi qu^m héritier, et, à cause de cela, me regardait avec réserve.
Cependant le prince se montra caressant avec moi, m^embrassa, — c'est-à-dire posa un instant ses joues molles, sèches et froides sur les miennes, — me questionna sur mes études, mes plans d'avenir, plaisanta même, me demandant si j'écrivais toujours des vers comme j'avais fait autrefois, certain jour de fête, chez la babouclca, et, enfin, me pria de rester à dîner.
Mais plus le prince Ivan se montrait aimable, plus il me semblait qu'il ne me choyait ainsi que pour ne pas me laisser supposer combien il pouvait lui être désagréable de me considérer comme un de ses héritiers. Il avait l'habitude — qui provenait sans doute des fausses dents dont il avait la bouche pleine, — après avoir dit quelque chose, de relever sa lèvre supérieure jusque sous le nez, et même dans les narines. Et quand je le vis, là, devant moi, se livrer à ce jeu de physionomie, je ne pus m' empêcher de le traduire ainsi :
c Gamin ! Gamin ! Je n'ai pas besoin que ta présence me e rappelle : — héritiet* ! héritier*! >
Quand nous étions enfants, nous appelions le prince Ivan Ivanovitch : grand-père I Mais en ce moment, ma qualité d'héritier aidant, ma langue ne pouvait se décider à tourner dans ce sens, et je ne pouvais parvenir à prononcer, comme au-
trefoîs : grand-père !... Lui dire — Votre Excellence ! — comme faisait certain monsieur présent — me paraissait humiliant ; aussi, tant que dura la conversation, je m^arrangeai pour ne lui donner aucun nom. Mon trouble s'accrut encore à la vue de la vieille princesse, — elJe aussi, héritière du prince — et qui habitait sa maison.
Ainsi, placé pour le dîner à côté de la princesse, je mlmaginai qu'elle ne me parlait pas et qu'elle me haïssait même parce que j'étais héritier du prince au même degré qu'elle ; et que le prince, obstinément, ne regardait pas de notre côté parce que nous — la princesse et moi — étionsdes héritiers — également repoussants.
« Oui, tu ne croirais pas quelle situation désagréable était la mienne , i dis-je, ce même soir, à Dmitri, dans l'intention de lui bien montrer à quel point était vif le sentiment de répulsion que j'éprouvais à cette seule idée : je suis Vhéritier. (11 me semblait que ce sentiment était très noble.)*
« Oui, » repris-je, « la situation était, pour moi, vraiment intolérable. Passer ainsi deux grandes heures chez le prince!..» C'est un excellent homme cependant, et il s'est montré véritablement bon à mon égard; mais l'idée qu'on pouvait me regarder comme la princesse qui demeure dans sa maison et rampe devant lui, m'était insupportable. Certainement, c'est un excellent vieillard, délicat avec tout le monde ; mais cela ne Tempêche pas de maltraiter la pauvre femme, et ça fait mal à voir, vraiment. Ce détestable argent gâte toutes les relations I Sais-tu ? Je pense qu'il aurait beaucoup mieux valu avoir une explication avec le prince, lui dire, par exemple, que je l'aime, que je l'estime comme homme, mai» que je ne pense pas à son héritage ; que mon seul désir est qu'il ne me laisse rien ; que, dans ces conditions seulement, je puis revenir le voir. »
Dmitri ne pouffa pas de rire quand je lui dis ces choses, il devînt, au contraire, pensif, et, après quelques minutes de silence :
— Sais-tu ? Tu as tort,fît-ilfort sérieusement.— Ou tune dois
pas du tout croire qu'on peut supposer de toi ce qu'on suppose de la princesse, ou, si tu entres dans le champ de la supposition, ne t'arrête pas et imagjne davantage — c'est-àdire que, sachant ce qu'on peut supposer de toi, agis comme si de pareilles idées étaient si loin de ta pensée que tu n'as pour elles que du mépris ; les méprisant, tu ne t'en occupes pas. Bref, suppose qu'il suppose que tu supposes cela... A mon sens — ajouta-t-il, sentant qu'il se perdait dans ses réflexions
— le mieux est de ne même pas supposer cela.
Mon ami avait parfaitement raison. Et seulement, plus tard, beaucoup plus tard, des expériences successives m'apprirent combien il peut être malsain de penser, et plus encore de dire de certaines choses — nobles, sans aucun doute — mais qui n'en doivent pas moins demeurer cachées aux yeux de tous, dans le cœur de chaque homme. J'appris également que le mot noble rarement s'accorde avec les nobles actions; et j'acquis la conviction qu'un désir noble devient difficile, sinon impossible, à réaliser, par cela même qu'il vient d'être formulé. Mais le moyen de retenir l'expression des nobles aspirations de la jeunesse et de ses désirs parfois présomptueux? C'est plus tard qu'en se souvenant on les regrette, comme on regrette la fleur que — sans pouvoir se retenir — on a arrachée de sa tige avant le temps de son plein épanouissement et qu'on retrouve , ensuite , gisant sur le sol, flétrie, foulée aux pieds... Moi qui venais de faire à Dmitri, à mon ami, cette réflexion, que « l'argent trop souvent gâte les relations », le lendemain matin, sur le point de partir à la campagne et après m'être aperçu que j'avais dépensé le contenu de ma bourse en tableaux, narghileh, et autres bibelots
— j'acceptais de lui vingt-cinq roubles qu'il me proposait pour ma route, et que je ne devais lui rendre que fort longtemps après.