‹ Mes mémoires; enfance -- adolescence -- jeunesse;Chapitre 98 sur 128 · CAUSERIE INTIME AVEC MON AMI · texte numérisé non relu

CAUSERIE INTIME AVEC MON AMI

La conversation suivante eut lieu en phaéton, sur la route qui mène à Kouutsovo.

Dmitri m^avait déconseillé d'aller^ le matin, rendre visite à sa mère ; en revanche, il me proposa de venir me chercher, dans Taprès-midi^ pour m'emmener et me garder jusqu^au lendemain à Kountsovo, la maison de campagne où demeurait sa famille.

Au fur et à mesure que nous laissions la ville derrière nous, ses rues multicolores et sales, Tinsupportable heurt des roues sur le pavé inégal disparaissait pour faire place aux prairies et au roulement insensible du phaéton sur la route poudreuse. Les effluves parfumées qui s'exhalaient de toutes parts, le large horizon qui s'offrait de tous côtés à notre vue €t aussi la conscience de la liberté dont je jouissais me remuaient en dedans plus que je ne saurais dire. Dmitri était gai et causait avec entrain; il ne corrigeait pas sa cravate •dérangée, ne renversait pas nerveusement la tête et ne clignait pas des yeux. J\étais content de la noble idée que je lui avais exprimée, la veille, m'imaginant qu'elle m'avait certainement fait pardonner ma honteuse histoire avec Kolpikov. Bientôt, nous en vînmes à causer de ces choses que certaines rares occasions seules amènent sur le tapis. Dmitri me parla de sa famille que je ne connaissais pas encore ; de sa mère, de sa tante, de sa sœur, de celle aussi que Yolodia et Doubkov considéraient comme la passion de mon ami et qu'ils avaient surnommée « la rousse ».

Dmitri m'entretint de sa mère sur un ton de louange froide et triomphante qui semblait vouloir pi évenir toute contradîcfioti à ce sujet.

De la tante, il me parla avec admiration et avec indulgence ; de la sœur, très peu et comme avec une certaine honte ; mais de la rousse qui s'appelait, en réalité, Lioubov Serguéîevna, vieille fille qui habitait — je ne sais pour quelle cause — la maison de Nekhlioudov, il parla avec chaleur.

— Oui, c'est une étonnante lille, disait-il, en rougissant timidement, et, pour cette raison, me regardant droit dans les yeux; — elle n'est plus jeune, certes! Elle est plutôt vieille. Elle n'est pas du tout belle... Mais quelle bêtise, quelle stupidité de n'aimer que la beauté!. . Non. Je ne peux pas admettre ça. C'est vraiment trop stupide !

11 avançait cela comme s'il venait de découvrir, à l'instant, une nouvelle et extraordinaire vérité.

— Et une telle âme, un tel cœur, de tels principes !... continua-t'il. — Mon. Je suis sûr qu'il n'existe pas une seconde fille comme elle dans ce monde! (Je me demande à qui Dmitri avait pris cette habitude de trouver que tout ce qui est bon est rare dans ce monde. 11 se plaisait à répéter cette formule, et, d'ailleurs, ça lui allait...} Elle est modeste ■ et même dissimulée , poursuivit-il , car %lle n'aime pas étaler ses étonnantes et admirables qualités. Voilà maman, par exemple. Elle est pourtant une très aimable et intelligente femme, — elle connaît Lioubov Serguéîevna depuis quelques années. Eh bien ! elle ne peut pas, elle ne veut pas reconnaître ses qualités. J'ai même hier... Oui, tu sauras pourquoi j'étais si mal disposé quand tu [m'as questionné à cet égard. AvantJiier, Lioubov Serguéîevna témoigna le désir que je lui tinsse compagnie pour aller chez Ivan lakovlevitch. — Tu as probablement entendu parler de cet Ivan. C'est, dit-on, un fou. En réalité, c'est un homme fort remarquable. Lioubov Serguéîevna est excessivement religieuse — il faut le dire — et, pour cette raison, comprend Ivan lakovlevitch. Elle va le voir souvent, s'entretient avec lui et lui donne, pour les pauvres, de l'argent qu'elle gagne. C'est une étonnante femme, tu verras!... Je Tai donc accompagnée chez Ivan lakovlevitch. Et je peux dire que je lui suis fort

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reconnaissant de m'avoir procuré Foccaslon de voir cet homme extraordinaire. C'est ce que ma mère ue veut pas du tout comprendre. Elle appelle cela de la superstition. Et hier même, j'eus , à ce sujet , une discussion avec elle , assez chaude même. C'était la première fols de ma vie.... Et il fit un certain mouvement de cou, comme s'il se souvenait du sentiment qu'il avait alors éprouvé.

— Et quelles sont tes idées quand tu penses à la façon dont cela finira?... Parles-tu avec elle de ce qui peut arriver et de la manière dont se terminera votre... amour ou votre... amitié ? demandai-je, afin d'éloigner de son esprit ces tristes souvenirs.

— Si je songe à l'épouser, c'est cela que tu veux dire? Et je sentis que, de nouveau, il me regardait droit, en

pleine figure.

«t Mais quel mal y a-t-il à cela ? i pensai- je. c II n'y en a aucun, vraiment. Nous sommes grands, nous sommes deux, assis côte à côte en phaéton ; nous nous entretenons et nous consultons à propos de notre avenir. . . Je crois même que tout le monde serait heureux de nous entendre et de nous voir. »

— Et pourquoi pas? continua Dmitri, aprè§ que je l'eus approuvé du regard. — Ma conviction est que chaque homme raisonnable doit chercher à être heureux et bon autant qu'il peut. Et avec £//e, si Elle le veut — quand je serai complètement indépendant — je serai plus heureux et mille fois^ mieux qu'à côté de la plus grande beauté.

Tout en nous livrant à nos réflexions, nous ne remarquions pas que nous nous rapprochions rapidement de Kounstovo, et que le ciel se couvrait de nuages noirs tout prêts à se fondre en pluie. Déjà même, elle commençait à tomber. Le soleil n'était plus aussi haut, déjà, à droite, sur les grands vieux arbres du parc; une moitié de son disque était voilé d'un nuage gris, faiblement transparent ; de l'autre moitié, émergeaient des jets de feu dont les lueurs, étonnamment claires, allaient dorer, de leurs reflets mourants, les vieux arbres du jardin.

De Tautre côté du ciel, de lourds nuages lilas foncé avançaient, menaçant un petit bois de bouleaux qu'on apercevait à rhorizon.

Un peu plus à droite, nous pouvions voir déjà derrière les bosquets les toits mullicoloreà des maisons de campagne dont quelques-uns reluisaient aux reflets du soleil couchant, tandis que les autres étaient noirs et sombres comme Tautre moitié du eiel.

A gauche, en bas, bleuissait Tétang immobile, entouré de verts et pâles cytises qui se reflétaient, sombres, sur sa surface mate. Derrière Tétang, sur une pente insensible, s'échelonnaient les prairies noires, brumeuses, que séparait une ligne droite et claire, qui, tranchant sur ce fond obscur, se poursuivait loin, très loin, jusqu'à ce que vînt la briser net une autre ligne, la ligne d'horizon plombée et menaçante.

De chaque côté de la route poudreuse sur laquelle lephaéton roulait, d'une marche régulière, s'étendaient à perte de vue des champs de blé, de lin, de chanvre; dans l'air, aucun bruit : tout était tranquille. Aucun souffle : les branches des arbres, les tiges des céréales, tout cela était immobile, exfraordinairement propre et luisant; chaque arbrisseau, chaque plante sauvage vivait de sa vie à part, isolée, pleine, heureuse.

Sur le bord de la route, je remarquai une petite sente d'un bleu vert sombre, élevée d'un quart de mètre environ; et cette sente me rappela, — je ne sais pourquoi — plus particulièrement la campagne, et. à cette idée de campagne — je ne saurais dire ce qui causa ce rapprochement — vint se mêler le souvenir de Sonitchka et la pensée que j'étais toujours amoureux d'elle.

Malgré ma grande affection pour Dmitri et le plaisir que m'avait causé sa facile expansion, je ne désirais plus rien apprendre de ses sentiments et de ses projets concernant Lioubov Serguéievna. En revanche, j'éprouvais l'invincible besoin de T'ent^etenir de mon amour pour Sonitchka, qui me paraissait un amour d'une essence plus élevée; mais, je ne

sais trop pourquoi, je ne lui communiquai pas mes suppositioos à cet égard : je ne lui dis pas combien j'étais heureux à cette pensée que je me marierais avec Sonitchka, que j*habiterais la campagne, que j'aurais des petits enfants qui piétineraient par terre en m*appelant « papa > ; qu'il viendrait, lui, me voir en habit de voyage, avec sa femme — Lioubov Serguéievna.

Non. Au Heu de lui parler de toutes ces choses auxquelles cependant je songeais, je lui dis, en lui montrant le soleil couchant :

— Dmitri, regarde ! Quel spectacle ! comme c'est admirable ! Comme c'est beau !

Dmitri ne me répondit pas, visiblement froissé de ce que je répondais à ses épanchements intimes en lui montrant la nature qui, d'ordinaire, le laissait froid.

C'est que la nature produisait sur lui un effet tout autre que sur moi-même, et l'influençait moins par la beauté que par la nouveauté de ses sites. 11 l'aimait avec l'esprit, non avec le cœiir.

— Je suis très heureux, repris-je, sans remarquer qu'il était tout entier plongé dans ses propres réflexions et absolument indifférent à tout ce que je pouvais lui dire. — Je t'ai parlé , tu t'en souviens , d'une jeune fille dont j'ai été amoureux dans mon enfance ; je l'ai revue aujourd'hui, continuai-je avec enthousiasme ; — et maintenant je suis bien définitivement amoureux d'elle.

Et je commençai à lui exposer ^ — bien que sa figure exprimât toujours la plus complète indifférence — mon amour et tous les plans de mon futur bonheur conjugal. Et, chose singulière ! aussitôt que j'eus mis au jour, avec une grande minutie de détails, mon sentiment dans toute sa force, — je sentis, dans le même instant, que ce sentiment diminuait en moi.

Quand nous entrâmes dans l'allée de bouleaux qui conduisait à la maison, la pluie commençait à tomber ; mais si faiblement encore qu'à peine nous fûmes mouillés. Je savais

qu^ii pleuvait par quelques rares gouttes qui vinrent s'aplatir sur mon nez et sur ma main, et par les feuilles jeunes et collantes des bouleaux qui, penchant, immobiles, leurs cimes frisées, paraissaient recevoir ces gouttes pures et cristallines avec délices, ce qui, pour nous, était rendu sensible par la forte odeur qui se dégageait déciles et emplissait Tallée.

^ous quittâmes le phaéton pour arriver par le jardin, plus vite, à pied, à la maison; mais quand nous fûmes près du perron, nous nous trouvâmes face à face avec quatre dames : deux avec leur ouvrage, une avec un livre, Tautre avec un petit chien. .. Force fut donc à Dmitri de me présenter là, sans plus de cérémonie, à sa mère, à sa sœur, à sa tante et à Lioubov Serguéievna.

Nous nous arrêtâmes quelques secondes ; mais la pluie tombait d'instant ea instant plus abondante, plus serrée.

— Allons sous les galeries. Là, tu recommenceras la présentation, dit celle âes quatre femmes que je prenais pour la mère de Dmitri. Et nous montâmes ensemble Fescalier.

NEKÇLIOUDOV

Au premier instant, la personne qui me frappa davantage fut Lioubov Serguéievna. Elle tenait entre ses bras un havanais. Elle avait des bottes tricotées. Elle monta Tescalier derrière nous et s'arrêta deux fois en me regardant, puis embrassa son petit chien .

Elle était fort laide, rousse, maigre, petite, un peu bancale. Ce qui rendait plus laide encore sa laide figure, c'était sa coiffure à la raie de côté. (Une de ces coiffures qu'inventent les femmes chauves ) Bien que je m'efforçasse, pour plaire

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à mon ami, de trouver en cette femme quoique cliose de beau, je ne réussie avoir en elle rien qui me satisfît: — ses yeux bruns , bien qu'ils exprimassent la bonté, étaient trop petits, trop sombres ; ils étaient laids, enfin ! Les mains, — signe caractéristique chez la femme — n^étaient ni grandes ni laides; mais elles étaient rouges et ixigueuses.

Quand je fus monté, après Dmitri, sur la terrasse, hormis Varegnka, la sœur de Dmitri, qui me regardait attentivement •de ses grands yeux gris foncé, chacune de ces dames me dit quelques mots avant de reprendre son ouvrage ; puis, Varegnka commença à lire à haute voix un livre qu'elle tenait sur les genoux, un doigt entre les feuilles.

La princesse Maria Ivanovna était une femme grande, bien faite, âgée d'une quarantaine d'années environ. On eût pu lui donner davantage, à en juger par les boucles demigrises qui sortaient de dessous son bonnet ; mais à son teint frais et lisse, à son visage où ne courait pAs une ride encore, et surtout au regard brillant de ses grands yeux, elle semblait n'avoir pas cet âge. Elle avait les yeux bruns, très ouverts, les lèvres minces, un peu sévères, le nez assez correct, un peu penché vers le côté gauche. Elle avait la main nue, sans bague, grande, un peu masculine, et d'admirables doigts longs; elle portait une robe bleu foncé montante, qui serrait fortement une taille svelte et encore jeune, dont elle était visiblement fière; elle était assise excessivement droite et cousait une robe quelconque.

Quand nous fûmes sous la galerie, elle me prit la main et me fît asseoir à côté d'elle, comme pour me mieux voir et de •plus près ; puis elle me dit, en me jetant le coup d'œil froid et ouvert que j'avais remarqué chez Dmitri, — elle me dit qu'elle me connaissait depuis longtemps parles récits de son fils, mais que — pour nous mieux connaître encore, — elle m'engageait à leur rester jusqu'au lendemain.

— Faites tout ce qu'il vous plaira, sans vous occuper de nous, comme nous-mêmes, nous ne nous gênerons pas avec

VOUS. Promenez-vous, lisez, écoutez, ou dormez si cela vous plaît davantage, ajouta-t-elle.

Sophia Ivanovna était une vieille fille, la so&ur cadette de la comtesse; mais elle paraissait certaioement plus âgée qu'elle.

Elle avait ce caractère exceptionnel d'embonpoint qui se rencontre chez la vieille fille, forte, petite, et qui porte le corset, comme si toute sa santé lui remontait au visage, menaçant à tout moment de rétrangler. Ses fortes et courtes mains pouvaient à peine se porter à la pointe de son corsage ; et celte même pointe serrée, très serrée, elle ne pouvait presque pas la distinguer.

Si la princesse Maria Ivanovna avait les cheveux et les yeux noirs, elle, Sophia Ivanovna, avait les cheveux blonds et (ce qui est rare) les yeux bleus, très tranquilles. A part ces différences, il y avait, entre les deux sœurs, une très grande ressemblance de famille : — même expression, même nez, Sophia ayant seulement les lèvres et le nez un peu gros et appuyant du côté droit, tandis que ce défaut, chez la comtesse, se manifestait du côté gauche. Sophia Ivanovna, à en juger par sa manière de s'habiller et par sa coiffure, se rajeunissait encore et n'aurait pas montré ses boucles si elle les iivait eues grises.

Ses allures envers moi me semblèrent, au premier moment, très hautaines et me découragèrent, tandis qu'auprès delà comtesse, je me sentais tout à fait libre. Peut-être l'embonpoint de Sophia Ivanovna et une certaine ressemblance avec le portrait de Catherine la Grande, qui me frappa au premier coup d'œil, lui donnèrent, à mes yeux, cette allure hautaine qui me déplaisait tant. Mais je cessai d'éprouver aucune gêne quand, fixant ses regards sur les miens, elle dit : « Les amis de nos amis sont nos amis. >

Je me calmai tout à coup, en même temps que se transformait mon opinion sur elle. Seulement, quand elle eut prononcé ces mots, elle se tut, et, ouvrant démesurément la bouche, respira lourdement. Je pensai qu'elle avait l'ha-

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bitude, chaque fois qu'elle avait dit quelques mots, de respirer ainsi, lourdement, d'ouvrir un peu la bouche, et de rouler ses grands yeux bleus. Avec cette habitude, se révélait une telle bonté simple, que je perdis envers elle toute crainte et qu'elle me plut même. — Ses yeux étaient admirables, sa voix musicale et harmonieuse, et j'admirais jusqu'aux lignes rondes de son buste qui me semblaient ne pas manquer de beauté . . .

Lioubov Serguéievua, comme amie de mon ami, devait me dire tout de suite quelque chose d'amical, d'intime, de sincère, du moins je le supposais. Elle me regarda pourtant assez longtemps, sans rien dire, comme si elle se demandait si ce qu'elle voulait me dire n'était pas trop amical, déjà. Mais elle rompit ce silence pour me demander simplement :

c Dans quelle Faculté ëtes-vous ? »

Et, quand j'eus répondu à sa question, elle me regarda de nouveau, assez longtemps, vaguement, comme si elle se fût de nouveau demandé s'il fallait enfin — oui ou non — me le dire, ce mot amical qui sort du cœur.

Alors moi, ayant remarqué ce doute, je la suppliai — avec la seule expression de mon visage — de me dire tout :

f Ne trouve-t-on pas i, fit-elle, « qu'on ne s'occupe plus suffisamment des études, à l'Université? »

Puis elle appela auprès d'elle sa chienne Suzetka.

Lioubov Serguéievna débita, toute la soirée, un tas de choses hors de propos, des choses qui n'avaient aucun accord entre elles, des choses... Mais je croyais si bien en Dmitri, il était tellement occupé à regarder, tantôt elle, tantôt moi, et son regard disant : « Eh bien! Gomment la trouves-tu? — Comment la trouves-tu? i que — ainsi que cela arrive souvent — j'étais encore très loin de formuler, ne fût-ce qu'à moi-même, des pensées qui étaient cependant dans le fond de mon âme.

Enfin, je remarquai encore, dansla famille Varegnka, une jeune fille de seize ans, très forte, aux yeux gris foncé, qui exprimaient la gaieté et la tranquillité, avec une très

grande tresse blonde et des mains remarquablement jolies et fines.

— Cela vous ennuie, peut-être, M. Nîkolaï d'entendre ainsi lire un livre par le. milieu, fit Sophia Ivanovna en soupirant, tandis qu'elle retournait certains morceaux de la robe qu'elle était en train d'arranger. La lecture, en ce moment, cessa parce que Dmitri sortit de la chambre.

— Ou peut-être avez-vous déjà lu « Robroï i ?

A cause de mon uniforme d'étudiant, à cause de mon entourage que je connaissais peu, j'avais le plus grand désir de répondre d'une façon très spirituelle et très originale à chaque question qui m'était faite, et je considérais comme une grande honte les réponses courtes et brèves comme : « Oui — Non. — C'est ennuyeux. — C'est gail » etc.

Je jetai un coup d'œil rapide sur mon pantalon à la mode et sur les brillants boutons de mon pardessus, et je répondis que je n'avais pas lu Robroï; mais que ce livre m'intéressait beaucoup parce qu'en général je préférais les livres au milieu qu'au commencement.

— Oui, c'est réellement deux fois plus intéressant, ainsi : On comprend ce qui s'est passé avant et l'on devine ce qui sera après, répondis- je avec mon sourire satisfait.

A ces mots, la princesse sourit d'un sourire afifecté. (Je remarquai par la suite qu'elle n'avait pas d'autre sourire.)

— Pourtant, ça paraît vrai, dit-elle. — Resterez -vous longtemps encore ici ? Nikolaï, vous ne vous blessez pas que je n'ajoute pas « monsieur»... quand partez -vous?

— Je ne sais. Demain peut-être, comme il se peut aussi que je reste encore longtemps ici, répondis -je — je ne sais pourquoi, car je savais que nous devions partir le lendemain.

— J'aurais bien voulu, pour Dmitri et pour nous, ne point vous voir partir sitôt, me dit la princesse avec un regard vague, uti peu perdu. -^ A votre âge, l'amitié est une excellente chose.

Je sentais tous les regards sur moi. On attendait ma

réponse. Seule, Varegnka faisait mine de regarder roavrage de sa tante. Je compris qu*on me faisait subir une sorte d*examen et qu'il importait de se montrer convenable.

— Oui, pour moi, répondis-je, Tamitié de Dmitri est fort utile; mais moi, je ne puis pas lui être utile : il vaut mille fois mieux que moi. Dmitri, heureusement, n'était pas là pour m'entendre ; car j'aurais eu peur qu'il devinât Thypocrisie de cette assertion.

La princesse rit de son rire affecté qui, cependant, lui était naturel .

— Et si on le prenait au mot, pourtant, ajouta-t-elle. — Mais point, c'est vous qui êtes un petit monstre de perfection.

« Monstre de perfection! — C'est excellent! Et il faut le conserver, i pensai-je.

— Mais sans parler de vous, il est artiste en cela, continua la princesse en portant les yeux sur Lioubov Serguéievna. — Il a découvert chez la pauvre tante (c'est ainsi qu'on appelait Lioubov Serguéievna) que je connais depuis vingt-ans, avec sa Suzetka, de telles perfections que je ne les soupçonnais pas... — Varia ^ dis qu'on m'apporte un verre d'eau , fit-elle en regardant de nouveau vaguement et loin, réfléchissant probablement qu'il était encore trop tôt et qu'il valait mieux ne pas me laisser pénétrer si vite dans les entretiens familiers :

— Oh ! Non. Ça vaut mieux... Qu'i/ y aillel Une fait rien... Et toi, tu lis. Allez, mon ami ; faites quinze pas hors de cette porte « arrêtez- vous et criez : « Piotr! Apporte pour Maria Ivanovna un verre d'eau avec de la glace >. Et de nouveau elle se pri^ à rire de son rire affecté.

« Probablement, elle veut parler de moi, pensai-je en sortant de la chambre. Elle veut peut-être dire qu'elle a remarqué, en moi, un jeune homme très, très... spirituel. > A peine avais-je fait cinq pas, que la grosse Sophia Ivanovna accourut et me rejoignit.

— Merci! mon cher, fit-elle. — levais là-bas. Je le demanderai moi-même.

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