‹ Mes mémoiresChapitre 10 sur 22 · MORT DE MON PÈRE · texte numérisé non relu

MORT DE MON PÈRE

faveur de la démocratie, qu'à ce qu'il disait de ses désavantages. Pourtant, je me sentis grandement encouragé en voyant son estime pour un ouvrage qui était après tout un exemple d'une façon de traiter la question du gouvernement tout à fait opposée à la sienne, complètement inductive et analytique, au lieu que celle de mon père était purement déductive. 11 approuva aussi un article que je publiai dans le premier numéro qui suivit la fusion des deux revues/ l'essai réimprimé dans les Dissertations sous le titre de Civilisation, où j'introduisais bon nombre de mes nouvelles idées, et où je critiquais assez vivement les tendances intellectuelles et morales du temps, par des raisons et d'une manière que je n'avais certainement pas apprises à l'école de mon père. Mais toutes les conjectures sur les développements futurs que pouvaient recevoir les opinions de mon père, et sur les chances d'une entente durable entre lui et moi pour une action commune dans la propagation de nos idées, devaient être arrêtées net. Pendant toute Tannée 1835, sa santé déclina; il n'y avait pas de doute, les symptômes qu'il présentait étaient ceux de la consomption pulmonaire; il descendit jusqu'au dernier degré de l'épuisement et mourut le 23 juin 1836. A l'exception de quelques jours, les derniers de sa vie, la vigueur de son intelligence ne subit aucun affaiblissement. L'intérêt qu'il avait marqué durant sa vie pour les choses et les personnes n'était point diminué. L'approche de la mort n'apporta pas la plus légère indécision dans ses idées à l'égard de la religion, ce qui était impossible dans un

esprit aussi vigoureux et aussi ferme. Sa principale sa-

tisfaction, quand il sut que sa fin approchait, était de penser à ce qu'il avait fait pour rendre le monde meilleur qu'il ne l'avait trouvé; et ce qu'il regrettait le plus, c'était de ne pas jouir d'une vie plus longue qui lui eût donné le temps de faire davantage.

Une place éminente lui appartient dans l'histoire littéraire et même politique de son pays ; il n'est rien moins qu'honorable pour la génération qui a profité de son génie, que son nom soit si rarement cité, et qu'en comparaison avec les noms d'hommes qui lui étaient de beaucoup inférieurs , on s'en souvienne si peu. Il est probable que cela tient surtout à deux causes. D'abord sa mémoire s'efface trop dans la renommée justement supérieure de Bentham. Il n'était pourtant rien moins qu'un simple adhérent ou disciple de Bentham. C*est précisément parce qu'il était lui-même un des penseurs les plus originaux de son temps qu'il fut l'un des premiers à apprécier et à adopter ce qu'il y avait de plus important dans les idées originales émises par la génération qui l'avait précédé. Son esprit et celui de Bentham étaient essentiellement d'une structure différente. 11 n'avait pas toutes les hautes qualités de Bentham, mais aussi Bentham n'avait pas toutes les siennes. Assurément il serait ridicule de réclamer pour lui l'honneur d'avoir rendu à l'humanité des services aussi éclatants que Bentham. Il n'a pas révolutionné, encore moins créé, un des plus grands domaines de la pensée. Mais si nous laissons de côté cette partie de ses travaux où il avait profité de ceux de Bentham, et si nous considérons ce qu'il a feit dans un domaine où Bentham n'est pas entré, celui delà

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