MORT DE MON PÈRE
psychologie analytique, il restera pour la postérité une des plus grandes figures de cette branche de la philosophie, qui est en définitive la base des sciences morales et politiques, et son nom marquera l'une des étapes fondamentales du progrès de cette science. L'autre raison qui a empêché sa renommée de s'élever aussi haut qu'il le méritait, c'est que bien qu'un grand nombre de ses idées soient maintenant généralement adoptées, en partie grâce à ses propres efforts, il existait en somme une opposition tranchée entre son esprit et celui de notre temps» De même qu'on appela Brutus le dernier des Romains, de même mon père a été le dernier penseur du dix-huitième siècle. Il en prolongeait le ton de pensée et de sentiment dans le dix-neuvième , non sans les modifier et les améliorer; il restait étranger aux bonnes comme aux mauvaises influences de la réaction contre le dix-huitième siècle, qui fut le principal caractère de la première moitié du dix-neuvième. Le dix-huitième siècle fut un grand siècle, un siècle d'hommes forts et honnêtes ; mon père fut un digne émule des plus forts et des plus honnêtes. Par ses écrits et par son influence personnelle, il fut pour la génération à laquelle il appartenait un grand foyer de lumière. Pendant ses dernières années il fut pour les radicaux philosophes en Angleterre ce que Voltaire avait été pour les philosophes en France, un chef et un directeur. C'est seulement un de ses moindres mérites que d'avoir été l'initiateur de toute saine politique à l'égard du pays qui avait fait le sujet de son plus grand ouvrage, Hnde. 11 n'écrivit jamais sur aucune question sans l'enrichir d'idées précieuses, et à l'excep-
tion de ses Éléments d'économie politique, ouvrage trèsutile à l'époque où il fut composé, mais qui a fait son temps, il s'écoulera beaucoup de temps avant qu'aucun de ses livres soit complètement remplacé, ou cesse d'offrir une lecture instructive aux personnes désireuses d'étudier les questions qui en font l'objet. Par la puissance avec laquelle, sans autre influence que la force de son esprit et de son caractère, il agissait sur les convictions et les desseins d' autrui, et par l'emploi courageux qu'il faisait de cette puissance en faveur de la liberté et du progrès, il n'avait, à ma connaissance, aucun égal parmi les hommes, et n'en avait qu'un seul parmi les femmes. Bien que je sentisse vivement combien je loi étais inférieur dans les qualités par lesquelles il avait acquis son ascendant personnel, j'avais à voir ce qu'il me serait possible de faire sans lui. La Revue fut l'instrument sur lequel je bâtis ma principale espérance d'exercer une influence utile sur la fraction libérale et démocratique de l'esprit public. Le coup qui me privait du secours de mon père, me délivrait aussi de la contrainte et des réticences dont j'avais dû le payer. Il n'y avait aucun autre écrivain, aucun homme politique radical envers lequel je me crusse tenu à plus de déférenoej que n'en comportait l'indépendance de mes propres opinions. J'avais toute la confiance de Molesworth ; je réso-j lus donc de donner libre carrière à mes opinions eti ma manière de penser, et d'ouvrir la revue à tous M écrivains qui avaient de la sympathie pour le progrè tel que je le comprenais, fût-ce au prix de l'appui il mes anciens collaborateurs. C'est par suite de cette réso-I
lution que depuis cette époque Carlyle écrivit fréquemment dans la Revue. Sterling bientôt après y donna un article de circonstance. Chaque article restait comme auparavant l'expression des sentiments particuliers de son auteur, ce qui n'empêchait pas que le ton général de la Revue s'accordât assez bien avec mes opinions. Pour la conduire de concert avec moi sous ma direction, je m'associai un jeune Ecossais du nom de Robertson, homme de talent et de savoir, très-actif, et dont la tête toujours en -travail était remplie de projets pour augmenter la vente de la Revue. Je fondais beaucoup d'espérances sur ses talents dans cet ordre d'affaires; aussi, lorsqu'au commencement de 1837, Molesworth se fatigua de faire marcher la Revue à perte et voulut s'en défaire (il avait payé honorablement de sa personne, non sans faire de sérieux sacrifices d'argent), me décidai-je, très-imprudemment pour mes propres intérêts financiers, mais surtout à cause de la confiance que m'inspiraient les plans de Robertson, à la continuer à mes propres risques, jusqu'à ce que ces plans eussent subi une épreuve suffisante. Us étaient bons, et je n'ai jamais eu lieu de changer d'opinion à ce sujet. Mais je ne crois pas qu'aucun arrangement pût donner à une revue radicale et démocratique, les moyens de couvrir ses frais, y compris les émoluments d'un directeur ou sous-directeur payé, et une rémunération large pour les auteurs. Moimême et plusieurs des écrivains qui nous donnaient fréquemment des articles, nous apportions gratuitement notre travail, comme nous l'avions fait du temps de Molesworth, mais les collaborateurs rétribués continuaient
à recevoir des honoraires d'après le tarif en usage à la Revue d'Edimbourg et à la Quarterly, et les produite de la vente n'y suffisaient pas.
Ce fut dans le cours de cette année de 1837; au milieu même de ces occupations, que je revins à la Logique. Depuis cinq ans, je n'avais pas écrit une ligne sur ce sujet ; je m'étais trouvé arrêté et contraint de faire une halte au seuil de l'Induction. J'avais peu à peu découvert que ce qui me manquait surtout pour surmonter les difficultés de cette partie de mon sujet, c'était une vue compréhensive et en même temps exacte du cercle entier de la science physique, dont l'acquisition devait me coûter de longues études. En effet je ne connaissais aucun ouvrage, aucun guide d'un autre genre qui dé» ployât devant mes yeux les généralités et les méthodes des sciences, et je craignais d'en être réduit à les extraire pour mon propre compte et de mon mieux des détails qu'elles présentent. Heureusement pour moi, au commencement de cette année Whewell publia son Histoire des Sciences inductives. Je la lus avidement et j'y trouvai presque tout ce dont j'avais besoin. Bien des points de la philosophie de cet ouvrage, pour ne pas dire le plus grand nombre, me semblaient contestables, mai9 les matériaux restaient à ma disposition et je pouvais m'en servir selon mes propres idées ; du reste l'auteur leur avait donné ce premier degré d'élaboration qui facilite et abrège tant le travail de ceux qui viennent après. Je possédais maintenant ce que j'avais désiré. Pressé par les idées que Whewell éveillait en moi, je relus le discours de Sir John Herschel sur YÉtude de la Philosophie
naturelle. Je pus mesurer le progrès que mon esprit avait faits d'après le secours que je recevais maintenant de cet ouvrage que j'avais pourtant lu et dont j'avais même fait un compte-rendu quelques années auparavant, sans beaucoup de profit Je me mis vigoureusement à l'œuvre par la méditation et par la plume. Le temps que j'y consacrais, il fallait que je le dérobasse à des occupations plus urgentes. J'avais précisément à ce moment deux mois de gagnés que me laissaient les intervalles des écrits que je fournissais à la Revue. Pendant ces deux mois, je complétai le premier brouillon d'environ un tiers, le tiers le plus difficile, du livre. Ce que j'avais déjà écrit s'élevait à un autre tiers, en sorte qu'il ne me restait plus qu'un tiers à composer. Ce que j'écrivis à cette époque comprenait le reste de la doctrine du raisonnement (la théorie des séries de raisonnements et la science démonstrative). Cela fait, j'avais, à mon sentiment, résolu les problèmes les plus difficiles, et l'achèvement de mon livre n'était plus qu'une affaire de temps. A ce moment j'eus à écrire deux articles pour le numéro suivant de la Revue. Ces articles écrits, je revins à la Logique, et ce fut alors pour la première fois que je tombai sur le Cours de philosophie positive de Comte, ou plutôt sur les deux volumes de ce Cours, les seuls qui eussent encore été publiés.
Ma théorie de l'Induction était complète en substance avant que je connusse les livres de Comte, et c'est peutêtre un bien que j'y sois arrivé par une voie différente de celle qu'il a suivie, puisqu'il en est résulté que mon traité contient, ce qui certainement n'est pas dans le
sien, une réduction du procédé inductif à des règles strictes et à un critérium scientifique qui joue pour l'induction le même rôle que le syllogisme pour le raisonnement* Comte est toujours précis et profond quand il parle des méthodes de la recherche scientifique, mais il n'essaie même pas de donner une définition exacte des conditions de la preuve. Son livre montre qu'il n'est jamais arrivé à s'en faire une idée juste. Or c'était bien le problème de la Preuve qu'en traitant de l'Induction je me proposais de résoudre. Néanmoins j'ai beaucoup profité de la lecture de Comte : je m'en suis servi pour enrichir ceux de mes chapitres que j'avais déjà composés et que j'écrivis de nouveau ; et il me fut d'une utilité capitale pour certaines parties qui restaient encore à écrire. A mesure que les volumes suivants parurent, je les lus avec avidité ; mais lorsque Comte arriva à la science sociale, mes sentiments changèrent. Le quatrième volume me causa un désappointement. C'est dans ce volume que sont exposées les opinions de Comte sur les questions sociales avec lesquelles je suis le plus en désaccord. Mais le cinquième volume qui contenait un aperçu systématique de l'histoire, ralluma mon enthousiasme. Le sixième (ou dernier) ne le refroidit pas gravement. A ne parler que de logique, la seule idée dominante que je doive à Comte, est celle de la méthode déductive renversée, qui s'applique surtout aux sujets compliqués de l'histoire et de la statistique. C'est une opération qui diffère de la forme la plus commune de la méthode déductive, en ce qu'au lieu d'arriver à ses conclusions par le raisonnement général et de les vérifier
par une expérience spécifique, selon Tordre naturel suivi dans les branches de la science physique dont la méthode est la déduction, elle arrive à ses généralisations par une comparaison d'expériences spécifiques, et les vérifie en constatant si elles sont de nature à se rattacher comme conséquence à des principes généraux connus. Cette idée était pour moi entièrement nouvelle quand je la découvris dans Comte, et, sans lui, je n'y serais pas arrivé de sitôt si, toutefois, je devais y arriver.
Je fus longtemps un ardent admirateur des œuvres de Comte avant d'avoir aucun rapport avec lui, et je ne l'ai jamais vu personnellement. Mais durant quelques années nous entretînmes une correspondance suivie, jusqu'au moment où elle tourna à la controverse et que notre ardeur se refroidit. Je fus le premier à la ralentir ; Comte fut le premier à la laisser tomber. Je trouvais, et peutêtre trouvait-il aussi que je ne pouvais faire aucun bien à son esprit, et que tout celui qu'il pouvait me faire, il me l'avait fait par ses écrits. Mais cette conviction n'eût pas entraîné une cessation de nos relations, si les différences qui nous séparaient eussent porté sur des questions de pure doctrine. Elles portaient principalement sur des points d'opinion qui se confondaient chez lui comme chez moi avec nos plus forts sentiments, et déterminaient sans partage la direction de nos aspirations. J'étais pleinement d'accord avec lui quand il soutenait que la masse de l'humanité, y compris même ceux qui la gouvernent en dirigeant les affaires, doivent de toute nécessité recevoir la plupart de leurs opinions sur les questions politiques et sociales, comme ils reçoivent
leurs opinions sur la physique, c'est-à-dire de l'autorité de ceux qui ont étudié ces sujets plus qu'ils n'ont pu le faire eux-mêmes. Cet enseignement m'avait été profon* dément imprimé dans l'esprit par le premier ouvrage de Comte, dont j'ai dit un mot. H n'y avait rien dans son grand ouvrage que j'admirasse plus que l'exposition remarquable qu'il nous fait des profits que les nations de l'Europe moderne ont tirés, dans le cours de l'histoire, de la séparation qui s'est opérée au Moyen-Age entre les pouvoirs temporel et spirituel, et de l'organisation de ce dernier en pouvoir distinct. Je reconnaissais avec lui que l'ascendant moral et intellectuel, exercé autrefois par les prêtres, doit, avec le temps, passer dans les mains des philosophes, et je crois qu'il y passera naturellement quand ils seront suffisamment d'accord entre eux, et quand ils seront à d'autres égards dignes de le posséder. Mais, quand je vis qu'il forçait ces idées pour en tirer un système social pratique où les philosophes seraient organisés en une sorte de hiérarchie, investie à peu près de la même suprématie spirituelle, moins toutefois le pouvoir séculier, que possédait jadis l'Eglise catholique; quand je vis qu'il comptait sur cette autorité spirituelle comme sur la seule garantie d'un bon gouvernement, comme le seul boulevard qui défendît la société contre une oppression effective, et qu'il attendait que par l'effet de cette institution, le despotisme qu'il établissait dans l'État, et celui qu'il introduisait dans la famille, deviendraient inoffensifs et profitables, il n'est pas étonnant que si, comme logiciens, nous restions à peu près d'accord, il ne nous fût plus possible, comme sociologistes, de con-
MES ÉCRITS ET MOfl RÔLE JUSQU'EN 1840 803
tinuer à marcher ensemble. Comte vécut assez pour porter ces doctrines jusqu'à leurs plus extrêmes conséquences, en traçant le plan de son dernier ouvrage, le System de politique positive. C'est le système le plus complet de despotisme spirituel et temporel qui soit jamais sorti d'un cerveau d'homme, excepté peut-être de celui d'I» gnace de Loyola. Un corps organisé de maîtres et de gouverneurs spirituels y fait peser le joug de l'opinion générale sur toutes les actions et, autant qu'il était au pouvoir de l'homme, sur toutes les pensées de chaque membre de la communauté, aussi bien dans les choses qui ne regardent que lui, que dans celles qui concernent les intérêts d'autrui. Il n'est que juste de dire que cet ouvrage réalise un progrès considérable dans bien des questions de sentiment sur les écrits antérieurs que Comte avait consacrés aux mêmes sujets. Mais si Ton veut parler de progrès dans la philosophie sociale, son seul titre, à ce qu'il me semble, c'est d'en finir avec la notion qu'aucune autorité morale puisse continuer à régner sur la société sans l'appui de croyances religieuses. En effet, Comte ne reconnaît pas d'autre religion que celle de l'humanité. 11 laisse dans l'esprit une conviction irrésistible que toute croyance morale soutenue par l'adhésion générale de la communauté, peut en venir à prendre surjla conduite de ses membres un empire d'une force et d'une puissance vraiment effrayante à concevoir. Le livre de Comte reste un exemple mémorable qui avertit les penseurs occupés
* de questions sociales et politiques, de ce qui ar-
* rive quand on perd une fois de vue, en spéculant sur
ces matières, le prix dé la liberté et de l'individualité.
Mais revenons à moi. La Revue absorba pendant quelque temps tous les loisirs que je pouvais consacrer à écrire ou à méditer en vue d'écrire plus tard. Les articles tirés de la London and Wesminster Review, et réimprimés dans mes dissertations, ne forment pas le quart de ceux que j'écrivis.
Le système que je suivais dans la direction de la Revue avait deux objets en vue : L'un de dégager le radicalisme philosophique du reproche d'être un benthamisme étroit. Je voulais, tout en conservant la précision de l'expression, la netteté du sens, le mépris des phrases déclamatoires et des généralités vagues, qualités qui distinguaient si honorablement Bentham et mon père, donner une base plus large, un caractère plus libre et plus franc aux doctrines radicales, et montrer qu'il existait une philosophie radicale meilleure et plus complète que celle de Bentham, reconnaissant et embrassant tout ce qui doit rester des doctrines de Bentham. Sur ce premier point j'ai réussi dans une certaine mesure. L'autre but que je me proposais, c'était d'exciter les radicaux instruits du parlement, comme ceux du dehors, à faire des efforts, et de les engager à constituer euxmêmes, et, selon moi, ils pouvaient y parvenir en employant les moyens convenables, un parti puissant, capable de prendre en mains le gouvernement du pays, on au moins de dicter les conditions d'après lesquelles ils pourraient le partager avec les whigs. Ce but était dèsk premier moment chimérique, d'abord parce que te temps n'étaient pas favorables : la ferveur réformiste
était dans sa période de déclin, les influences aristocratiques se ralliaient avec force ; mais surtout parce que, ainsi qu Au s tin le disait si justement, € le pays ne contenait pas les hommes » . Parmi les radicaux du parlement, il y en avait plusieurs qui auraient pu devenir des membres utiles d'un parti radical éclairé, mais personne n'était capable de former et de mener un parti de ce genre. Les exhortations que je leur adressais restèrent sans effet. Une occasion unique se présenta, où il semblait que le radicalisme pût porter un coup hardi et heureux. Lord Durham venait de se séparer du ministère, par la raison, croyait-on, qu'il ne le trouvait pas assez libéral, et ensuite il avait reçu la mission d'étudier et de faire cesser les causes de la révolte du Canada. Il avait montré quelques dispositions à s'entourer au début de conseillers radicaux. Une des premières mesures qu'il adopta, bonne par l'intention comme par les effets, fut désavouée et révoquée par le gouvernement de la métropole. Il s'était démis de sa charge et avait ouvertement déclaré la guerre aux ministres. 11 y avait un chef possible pour le parti radical dans ce personnage d'un rang élevé, que les tories haïssaient, et que les whigs venaient de blesser. Quiconque avait les notions les plus élémentaires de la tactique des partis devait essayer d'utiliser cette chance favorable. Lord Durham était attaqué de toute part, en butte aux invectives de ses ennemis, abandonné par de timides amis ; et ceux qui auraient bien voulu le défendre ne savaient que dire. Il semblait qu'il dût revenir en Angleterre battu et déconsidéré. J'avais suivi dès le. commencement les événements du Ca-
nada, j^vais été l'un des conseillers des personnes qui inspiraient Lord Durham ; sa politique avait été exacte* ment telle qu'aurait été la mienne, et je me trouvais en position de le défendre. J'écrivis et j'insérai dans la Revue un manifeste où je le pris dé très-haut en sa faveur, réclamant pour lui, non plus un acquittement mais des éloges. Aussitôt, nombre d'autres écrivains haussèrent la voix. Il y avait, je crois, un peu de vrai dans ce que Lord Durham me dit quelque temps après, par une exagération de politesse, que c'était à mon ai* ticle qu'il devait la réception triomphale qui lui fut faite à son arrivée en Angleterre. Je crois que cet article fut le mot dit à propos qui, dans un moment critique, contribue plus que toute autre chose à décider le résultat, le petit coup qui décide si une pierre qu'on remue an sommet d'une éminence, roulera en bas d'un côté ôtt de l'autre. Toutes les espérances fondées sur Lt)rd Durham comme homme politique s'évanouirent bientôt. Mais pour le Canada, et en général pour la politique coloniale, la cause était gagnée. Le rapport de Lord Durham écrit par Charles Buller, en partie sous l'inspiration de Wakefield* ouvrit une ère nouvelle. Les mesures qu'il recommandait, et qui allaient jusqu'à donner aux colonies un selfgovernment intérieur complet, étaient en pleine exécution au Canada au bout de deux ou trois ans, et furent étendues depuis cette époque à presque toutes les colonies de race européenne un peu importantes. Quant à moi, je peux bien dire que le succès que j'obtins en soutenant l'honneur de Lord Durham et de ses conseillers au moment le plus opportun,ne contribua pas peu à ce résultat.
Une autre circonstance qui se présenta pendant que je dirigeais la Revue, fournitun exemple analoguede l'effet que Ton obtient par une prompte initiative. Je crois que les premiers succès et la réputation de la Révolution française de Carlyle reçurent une grande impulsion d'un article que j'écrivis dans la Revue sur cet ouvrage. Aussitôt après sa publication, et avant que tous ces critiques qui s'inspirent de lieux communs, tous ces gens dont les règles et les manières de juger étaient bravées par cet ouvrage, eussent le temps de faire passer par avance dans l'esprit du public la désapprobation dont ils le frappaient eux-mêmes, j'en fis un compte-rendu, où je saluais le livre de Carlyle comme une de ces productions du génie qui s'élèvent au-dessus de toute règle, et sont une loi pour elles-mêmes. Pas plus dans ce cas que dans celui de Lord Durham, je n'attribue l'impression, qui selon moi fut l'effet de mes écrits, à quelque mérite particulier de l'exécution. Au contraire, pour l'un de ces articles, celui qui rendait compte de l'œuvre de Carlyle, je ne crois pas que l'exécution fût bonne. Dans les deux cas, je suis persuadé que toute personne en position de se faire lire, qui eût exprimé la même opinion, exactement au même moment, et en eût donné une exposition suffisante en la basant sur les vraies raisons, aurait produit le même effet. Mais après la chute complète des espérances que j'avais formées de donner une vie nouvelle à la politique radicale au moyen de la Revue, je suis heureux de porter un regard en arrière sur les deux succès que j'obtinà en essayant loyalement de rendre un service immédiat à des œuvres et à des personnes qui le méritaient
L'espoir de former un parti radical s'était évanoui, il était temps pour moi de mettre un terme aux lourdes dépenses de temps et d'argent que la Revue m'imposait. Jusqu'à un certain point, j'avais trouvé dans cette publication le véhicule que je souhaitais pour mes opinions. Grâce à cette revue, j'avais pu exprimer par la presse une bonne partie des changements que j'avais introduits dans mes idées, et rompre d'une façon marquée avec le benlhamisme plus étroit de mes premiers écrits. Je le fis d'une manière générale par le ton de tous mes articles; sans en excepter mes articles purement littéraires, mais ce fut surtout par deux articles (réimprimés dans mes Dissertations), où j'essayais d'apprécier au point de vue philosophique Bentham et Coleridge. Dans le premier de ces articles, tout en rendant pleine justice aux mérites de Bentham, je signalais ce qui, pour moi, constituait les erreurs et les lacunes de sa philosophie. Je crois encore que cette critique est au fond parfaitement juste ; mais j'ai quelquefois eu des doutes sur le point de savoir si j'avais bienfait de la publier à cette époque. Je me suis souvent aperçu que la philosophie de Bentham en tant qu'instrument de progrès, avait été jusqu'à un certain point discréditée avant d'avoir accompli son œuvre, et que loin de servir la cause du progrès c'était l'entraver que de prêter main forte à ceux qui rabaissaient sa réputation. Maintenant qu'une réaction en sens opposé semble ramener la faveur à la partie saine des idées de Bentham, je puis reporter mes regards avec plus de satisfaction sur la critique que j'ai faite de ses défauts, surtout parce que je l'ai
compensée par une défense des principes fondamentaux de la philosophie de Bentham qui est réimprimée à côté xle ma critique dans le même recueil. Dans l'essai sur Coleridge j'essayais de caractériser la réaction européenne contre la philosophie négative du dix-huitième siècle ; et si Ton ne considérait ici que l'effet de cet article, on pourrait croire que je me suis trompé en donnant à tort plus de saillie au côté favorable, comme j'avais fait à propos de Bentham pour le côté défavorable. Dans les deux cas, l'élan avec lequel je m'étais détaché de ce qu'il y avait d'insoutenable dans les doctrines de Bentham et du dix-huitième siècle peut m'avoir emporté trop loin du côté opposé. Toutefois cet écart fut plus apparent que réel. Mais pour ce qui regarde Y article sur Coleridge, mon excuse est que j'écrivais pour des radicaux et des libéraux, et que je devais insister de préférence sur les opinions des écrivains d'une école différente qu'il leur était le plus profitable de connaître.
Le numéro de la Revue qui contenait l'article sur Coleridge, fut le dernier qui fut publié pendant que j'en étais propriétaire. Au printemps de 1840, je cédai la Revue à M. Hickson qui, au temps de ma direction, avait fréquemment et très-utilement collaboré à la rédaction sans rétribution aucune. Je stipulai seulement que ce changement serait marqué par la reprise de l'ancien titre de Revus de Westminster. C'est sous ce nom que M. Hickson la dirigea pendant dix ans. Il avait adopté le système de partager le produit net de la Revue ; quant à lui, il donnait gratuitement son travail d'auteur et de directeur. Avec la difficulté de trouver des écrivains quand on les paye si
peu, c'est un grand honneur pour M. Hickson d'avoir pu conserver suffisamment à la Revue le caractère d'un organe du radicalisme et du progrès. Je ne cessai pas complètement d'écrire pour la Revue ; je continuai d'y envoyer à l'occasion des articles, mais non pas d'une façon exclusive. En effet, la grande publicité de la Revue d'Edimbourg m'engagea depuis cette époque à y offrir des articles, surtout quand j'avais à dire quelque chose que cet organe me semblait très-propre à répandre. Les derniers volumes de la Démocratie en Amérique venaient de paraître; je fis mes débuts comme collaborateur de la Revue d'Edimbourg par un article sur cet ouvrage. Cet article se trouve en tête du second volume de mes Dissertations.