‹ Mes mémoiresChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Commencement de l'amitié la plus précieuse de ma vie. — Mort de mon père. — Mes écrits et mon rôle jusqu'en 1840.

C'est à ce moment du développement de mon esprit, que j'ai noué l'amitié qui a été l'honneur et le plus grand bonheur de ma vie, aussi bien que l'origine de presque tout ce que j'ai fait jusqu'ici, ou que j'espère faire encore pour l'amélioration des conditions de l'humanité. C'est en 1830 que je fus pour la première fois présenté à la femme, qui après une amitié de vingt ans consentit à devenir mon épouse. J'avais alors vingt-cinq ans, elle en avait vingt-trois. Cette présentation renouait entre moi et la famille de son mari de vieilles relations . Son grandpère vivait à Newington Green dans une maison voisine de celle de mon père, et pendant mon enfance le vieux gentleman m'invitait quelquefois à jouer dans son jardin. C'était un beau type du vieux puritain écossais, grave, sévère, fort, mais très-bon pour les enfants, sur qui les hommes de ce genre font toujours une grande impression. Il se passa plusieurs années après ma pré-

sentation à Madame Taylor avant qu'une intimité et une confiance complète s'établissent entre nous; mais je sentis tout d'abord qu'elle était la plus admirable personne que j'eusse jamais connue. Sans doute, elle n'était pas encore la femme supérieure qu'elle est devenue depuis, et personne à l'âge qu'elle avait alors, quand je la vis pour la première fois, ne saurait s'élever à cette haa» teur. Ce serait encore moins vrai d'elle que de toute autre. Il semblait que ce fût par une loi de sa propre nature qu'elle fit spontanément des progrès de tout genre et de Tordre le plus élevé, par une sorte de nécessité qui résultait de l'ardeur avec laquelle elle se portait vers le progrès, et de la tendance naturelle de son esprit qui ne pouvait rien observer ni rien éprouver, sans en faire use occasion de se rapprocher de l'idéal de la sagesse. Quant je la vis pour la première fois, sa riche et forte nature ne s'était encore dévoloppée qu'en conformité avec II type accepté du génie féminin . Pour le monde, elle était une femme belle et spirituelle, avec un air de distinctid naturelle qui frappait tous ceux qui l'approchaient. Potf ses amis, c'était une femme d'un sentiment profonde! fort, d'une intelligence pénétrante et rapide, d'une n* ture méditative et poétique. Mariée de bonne heure an homme loyal, excellent et considéré, d'opinions libérales et d'une bonne éducation, mais qui n'avait p*| pour les choses de l'esprit et pour les arts le goût q*j l'eût placé au niveau de sa femme , elle trouva lui un ami sûr et tendre ; de son côté elle lui témoi l'estime la plus sincère et la plus solide affe pendant sa vie et les plus profonds regrets après sa mortl

Exclue par l'incapacité sociale qui pèse sur les femmes de tout emploi digne de ses plus hautes facultés qui leur eut permis d'agir sur le monde, elle passait dans la méditation une vie qui tirait seulement sa variété du commerce familier qu'elle entretenait avec un petit nombre d'amis* Parmi eux, une femme de génie, morte depuis longtemps , seule lui ressemblait par l'intelligence et par le cœur; mais tous les autres partageaient plus ou moins ses sentiments et ses opinions. J'eus le bonheur d'être admis dans ce cercle, et je m'aperçus bientôt que Madame Taylor possédait réunies les qualités que je n'avais rencontrées qu'isolément chez les autres personnes que j'avais connues. Au-dessus de toute espèce de superstition, sans en excepter celle qui attribue une prétendue perfection à l'ordre de la Nature et de l'Univers, elle protestait énergiquement contre les nombreux abus qui font encore partie de la constitution de la société. Toutefois cette liberté de pensée et ces protestations ne venaient pas de la logique d'un esprit rigoureux, mais de la force et de l'élévation des sentiments ; elles s'alliaient d'ailleurs à un naturel plein de respect. Le caractère général de son intelligence, son tempérament, et son organisation m'ont conduit souvent à la comparer, telle qu'elle était en ce temps-là, au poète Shelley ; mais pour la portée de l'intelligence et la profondeur des pensées, Shelley, au point où une mort prématurée Fa arrêté, n'était qu'un enfant en comparaison de ce qu'elle est enfin devenue. Dans les plus hautes régions de la spéculation philosophique, comme dans les plus petites affaires de la vie de chaque jour, son esprit était

un instrument qui gardait toujours là même perfection ; il perçait jusqu'au cœur, jusqu'à la moelle de chaque question; jamais l'idée essentielle, jamais le principe ne lui échappaient. Cette précision, cette rapidité d'exécution qui caractérisait toutes les facultés de soil esprit aussi bien que celles de la sensibilité, jointes i ses dons de sentiment et d'imagination, auraient pu faire d'elle une artiste accomplie . Son âme ardente et tendre, son éloquence vigoureuse en auraient fait certainement un grand orateur. Enfin si la carrière politique avait été ouverte aux femmes, sa profonde connaissance de la nature humaine» le discernement et la sagacité dont elle faisait preuve dans la vie pratique» lui auraient assuré un rang éminent parmi les chefs de l'humanité. Gesdons de l'intelligence étaient mis au service du caractère moral le plus noble à la fois et le mieux équilibré que j'aie jamais rencontré dans le monde. 11 n'y avait pas trace d'égoïsme chez elle, non pas par l'effet d'un système de devoirs enseignés, mais par l'effet d'un coeur qui s'identifiait avec les sentiments d'autrui et allait jusqu'à l'excès de leur prêter par l'imagination toute la force des siens. On aurait pu croire que la passion de la justice était chez elle la plus puissante, n'eût été une générosité sans borne et une tendresse qu'elle était toujours prête à répandre sur toute nature capable de té* moigner, par le plus léger sentiment de retour, qu'elle les ressentait. Les autres qualités morales qui achevaient de la caractériser étaient en harmonie avec ces perfections de l'esprit et du cœur. A la plus noble fierté elle alliait la modestie la plus franche; elle se montrait

.d'une simplicité et d'une sincérité absolue avec toutes les personnes qui étaient faites pour sentir le prix de ces qualités. Elle marquait un suprême mépris pour tout ce qui est bas ou lâche ; elle s'enflammait d'indignation en présence d'une action qui révélait dans la conduite ou le caractère de son auteur, des penchants brutaux, tyranniqnes, perfides ou honteux. Néanmoins elle savait faire la plus large distinction entre les fautes qni sont mala in se et celles qui ne sont que mala prohibita, entre les actes qui témoignent d'un fonds de méchanceté dans le sentiment et dans le caractère» et ceux qui ne sont que des violations de conventions bonnes ou mauvaises, fautes qui peuvent être bonnes ou mauvaises en elles-mêmes, mais qui sont susceptibles d'être commises par des personnes d'ailleurs dignes d'attachement et d'admiration.

Il n'était pas possible que je fusse admis à nouer des relations d'esprit avec une personne douée de si précieuses qualités, sans que j'en ressentisse une influence bienfaisante; sans doute l'effet ne se fit sentir que peu à peu, et il s'écoula plusieurs années avant que son esprit et le mien en vinssent par leurs progrès à cette communion parfaite qu'ils finirent par réaliser. Dans ce commerce je retirai bien plus d'avantages que je ne pouvais espérer d'en procurer. Pour elle, qui était d'abord arrivée à ses opinions par l'énergie et l'effort continu du sentiment moral, elle pouvait sans aucun doute trouver aide et encouragement chez une personne qui était parvenue aux mêmes résultats par l'étude et le raisonnement : dans les progrès rapides que fit aen esprit, son

activité intellectuelle qui transformait toute idée en notion précise, m'emprunta sans doute, comme elle en puisait à d'autres sources, bon nombre des matériaux dont elle se servit. Je n'en finirais pas si je voulais dire en détail tout ce que je lui dois, ne fût-ce qu'au point de vue de l'intelligence. Je n'en toucherai que quelques mots qui donneront une idée générale bien qu'imparfaite des services qu'elle m'a rendus. Pour ceux qui, à l'exemple des plus sages et des meilleurs des hommes, sont mécontents de l'état actuel de la société, et qui sont plei* nement convaincus de la nécessité d'y apporter une réforme radicale, il y a deux points de vue. Les uns portent leurs regards sur les fins dernières, sur les éléments essentiels de l'idéal le plus élevé qu'on puisse réaliser dans la société ; les autres s'attachent aux améliorations d'une utilité immédiate et pratique. A ces deux points de vue, j'ai plus gagné dans son enseignement qu'aux autres leçons où j'ai pu puiser. A dire vrai, c'est dans ces deux points de vue extrêmes que gît surtout la vérité. Toute ma force me venait de l'étude des sciences morales et politiques, région intermédiaire incertaine et périlleuse; j'avais accepté des solutions toutes faites, j'en avais trouvé moi-méqie en économie politique, en psychologie analytique, en logique, en philosophie de l'histoire, comme sur d'autres sujets, et ce n'est pas la moindre des obligations que mon intelligence doit à cette noble femme, que de m' avoir conduit à un scepticisme sage à l'égard de ces solutions. Je ne renonçai pas pour cela à tirer des questions auxquelles j'appliquais loyalement les facultés de mon esprit, toutes les solutions qu'elles

comportaient, mais j'appris à être réservé, à me gaider de les affirmer ou de les proclamer avec une confiance que ce genre de spéculation ne saurait admettre. Bien plus, la même influence disposa mon esprit non-seulement à accueillir mais à embrasser et à rechercher avec ardeur tout ce qu'on pouvait trouver de plus clair en fait de vues» de plus fort en fait de preuves, même sur les questions qui avaient fait le plus l'objet de mes méditations. On m'a souvent adressé des éloges dont, à mon avis, je ne mérite qu'une partie, pour avoir mis dans mes écrits, à ce qu'on dit, un esprit plus pratique que celui qu'on rencontre chez la plupart des penseurs qui se sont occupés des questions les plus générales. Les œuvres où l'on a observé cette qualité, n'étaient pas des œuvres d'un esprit unique, mais de la fusion de deux esprits dont l'un portait autant de sens pratique dans ses jugements des choses présentes, que d'élévation et d'audace dans ses prévisions relatives à un avenir éloigné.

Toutefois, au moment où nous en sommes, l'influence de Mme Taylor était seulement l'une de celles qui contribuaient à donner à mes progrès le caractère qu'ils ont présenté dans la suite; et même après que cette influence fut devenue, je le dis sincèrement, le principe directeur du progrès de mon esprit, elle ne me fit pas changer de voie : seulement, en même temps qu'elle me donnait plus d'audace, elle m'inspirait plus de sagesse. La seule révo* lution réelle qui se soit jamais accomplie dans ma façon de penser, était déjà achevée. Mes tendances nouvelles avaient besoin d'être affermies à certains égards et modérées à d'autres points de vue. Mais le seul vrai chan-

MÉMOIRES é inteQeetaeDe qai transformait toute idée en notion précise, m'emprunta sans doute, comme elle en puisait a d'antres sources, bon nombre des matériaux dont elle se servit. Je n'en finirais pas si je voulais dire en détail tout ce que je loi dois, ne fût-ce qu'an point de «ne de l'intelligence. Je n'en toucherai que quelques mots qui donneront une idée générale bien qu'imparfaite des services qu'elle m'a rendus. Pour ceux qui, à l'exemple des plus sages et des meilleurs des hommes, sont mécontents de l'état actuel de la société, et qui sont pleinement convaincus de la nécessité d'y apporter une ré* forme radicale, il y a deux points de vue. Les uns portent leurs regards sur les uns dernières, sur les éléments essentiels de l'idéal le pins élevé qu'on puisse réaliser dans la société ; les autres s'attachent aux améliorations d'une utilité immédiate et pratique. A ces deux points de vue, j'ai plus gagné dans son enseignement qu'aux autres leçons où j'ai pu puiser. A dire vrai, c'est dans ces deux points de vue extrêmes que gît surtout la vérité. Toute ma force me venait de l'étude des sciences morales et politiques, région intermédiaire incertaine et périlleuse; j'avais accepté des solutions toutes faites, j'en avais trouvé moi-même en économie politique, en psychologie analytique, en logique, en philosophie de l'histoire, comme sur d'antres sujets, et ce n'est pas la ma des obligations que mon intelligence doit à t femme, que de m'avoir conduit à un s l'égard de ces solutions. Ja ne i tirer des questions anxqr les facultés de mon «

gement qui dût s'opérer encore dans mes idées se rapportait à la politique. Il consistait d'une part à rapprocher davantage mes vues sur l'avenir de l'humanité d'un so» cialisme modéré, et d'autre part à détourner un peu mon idéal politique de la démocratie pure telle que ses adhérents la comprennent d'ordinaire, pour le rapprocher de la forme de démocratie que j'ai décrite dans mes Considérations sur le Gouvernement représentatif.

Ce dernier changement qui se fit très-lentement data de l'époque où je lus, ou plutôt j'étudiai la Démocratie en Amérique de M. de Tocqueville qui me parvint peu après son apparition. Dans cet ouvrage remarquable, M. de Tocqueville signalait les avantages de la démocratie d'une façon plus décisive parce qu'elle était plus spécifique qu'aucune de celles que j'avais pu rencontrer même dans les écrits des démocrates les plus enthoq** siastes. D'une part, l'auteur jetait une vive lumière sur tous les dangers qui menacent la démocratie considérée comme le gouvernement de la majorité numérique, et il les soumettait l'un après l'autre à une analyse magistrale, non pour y trouver des raisons de combattre une forme de gouvernement qu'il considérait comme le résultat inévitable du progrès humain, mais pour signaler les points faibles du régime démocratique, et pour en indiquer les correctifs, qui donnent libre jeu à ses tendances bienfaisantes et neutralisent ou affaiblissent ses tendances fâcheuses. J'étais à cette époque bien préparé pour des études de ce genre et dès lors mes propres idées se développèrent de plus en plus dans le même courant. Cependant les modifications qui s'en suivirent

dans mes croyances politiques, considérées au point de vue pratique, mirent plusieurs années à s'accomplir. On s'en apercevrait en comparant le premier examen de la Démocratie en Amérique, que j'ai écrit et publié en 1835, avec celui de 1840 imprimé dans mes Dissertations, et ce dernier écrit avec les Considérations sur le Gouverne* ment.

De l'étude de Tocqueville, je tirai aussi un grand profit relativement à une question qui touche de prés à celle de la démocratie ; je veux parler de la centralisation. L'analyse philosophique puissante qu'il appliquait à l'expérience en cours d'exécution en Amérique et en France, l'amenait à attacher la plus grande importance à la doctrine politique qui veut qu'on laisse les citoyens faire eux-mêmes la plus grande partie des affaires collectives de la société, qui peuvent sans inconvénient être abandonnées à leur initiative, et que le pouvoir exécutif n'intervienne jamais, soit pour annuler leur initiative, soit pour leur imposer le mode suivant lequel elle doit s'exercer. Il considérait l'exercice libre de l'activité du citoyen dans le domaine politique, non-seulement comme le moyen le plus efficace de faire l'éducation des sentiments sociaux, et d'habituer aux affaires l'intelligence du peuple, deux choses d'une si grande importance, et si indispensables à un bon gouvernement, mais aussi comme le remède spécifique de quelques vices caractéristiques de la démocratie, et comme un moyen qui la préserve d'aboutir, en dégénérant, à Tunique forme de despotisme qui, dans le monde moderne, soit un dan* ger réel, le gouvernement absolu du chef du pouvoir

exécutif sur un troupeau d'individus qu'aucun lien n'unit, tous égaux, mais tous esclaves. Sans doute, il n'y avait aucun péril immédiat de ce genre en Angleterre, puisque les neuf dixièmes des affaires intérieures, qui ailleurs sont l'attribut du gouvernement, y étaient traités par des organes qui n'en dépendaient pas ; où la centralisation était, et est l'objet non-seulement d'une désapprobation rationnelle, mais d'un préjugé irrationnel; où la jalousie pour l'intervention du gouvernement était un sentiment aveugle, qui prévenait ou combattait même l'initiative la plus avantageuse de l'autorité législative, pour corriger les abus de ces administrations qui se donnent pour des gouvernements locaux et qui ne sont trop souvent qu'une exploitation des intérêts locaux au profit d'intérêts de coteries, par une oligarchie de clocher composée de faiseurs et d'esprits bornés. Mais plus il était évident que le public courait au-devant des dangers du système opposé à la centralisation, plus il y avait i craindre que les réformateurs philosophes ne tombassent dans l'erreur contraire, et ne méconnussent les inconvénients dont la triste expérience leur avait été épargnée. Je me trouvais moi-même, à cette époque, engagé activement dans la défense de mesures importantes, telles que la grande réforme de la loi des Pauvres de 4834, contre des récriminations irrationnelles fondées sur le préjugé anti-centralisateur. Sans les leçons que je tirais de Tocqueville, je ne sais si je ne me serais pas laissé glisser, comme tant de réformateurs avant moi, dans l'excès opposé à celui que j'avais à combattre, parce que c'était le seul qui régnât dans mon pays. Je manœu-

vrai avec soin entre les deux erreurs, et que j'aie ou non réussi à me tenir entre ces deux dangers à la distance convenable, j'ai au moins signalé avec une égale insistance les maux que chacune de ces erreurs entraîne, et j'ai fait une étude sérieuse des moyens d'accorder les .avantages des deux tendances.

: En attendant, l'élection du parlement qui suivait la réforme avait eu lieu. Plusieurs des plus notables de mes amis et de mes connaissances du parti radical, Grote, Roebuck, Buller, Sir William Moles worth, John et Edward Romilly et plusieurs autres encore, en faisaient partie, outre Warburton, Strutt et autres qui déjà siégeaient au parlement. Ceux qui pensaient par eux-mêmes, et que leurs amis appelaient radicaux philosophes, avaient désormais, à ce qu'il semblait, une belle occasion ; ils se trouvaient dans une situation bien plus avantageuse que jamais pour montrer ce dont ils étaient capables. Aussi bien que mon père, je fondais sur eux de grandes espérances; elles devaient être déçues. Les hommes étaient loyaux et fidèles à leurs opinions, au moins par leurs votes et souvent en dépit d'un profond découragement. Quand on proposait des mesures en désaccord flagrant avec leurs principes, comme par exemple, le bill pour réduire l'Irlande, ou celui pour réduire le Canada en 1837, ils se mirent en avant héroïquement, et bravèrent les préjugés et la haine plutôt que de déserter la cause du droit. Mais en somme/ils firent peu pour l'avancement de leurs opinions; ils étaient peu entreprenants, peu actifs; ils laissèrent la direction de la fraction radicale de la Chambre des Corn-

mimes à des mains vieillies, à Hume et à O'Connell. Il faut faire une exception en faveur d'un ou de deux des plus jeunes, et il faut dire en faveur de Roebuck, titre à une éternelle gratitude, que dès la première année qu'il siégea au parlement, il créa (ou fit renaître après une tentative infructueuse de Brougham) le mouvement parlementaire en faveur de l'éducation nationale. Il fut le premier à entreprendre une lutte que pendant plusieurs années il fut presque seul à soutenir en faveur du self-government des colonies. Nul autre en somme, même parmi ceux dont on attendait le plus, n'a rien fait qui vaille ces deux choses. Aujourd'hui, quand je jette un coup d'œil calme sur le passé, je puis reconnaître que cette insuffisance tenait moins que nous ne le supposions à la faute des hommes ; nous avions trop attendu de leur présence au parlement. Ils étaient dans des circonstances défavorables. Ils arrivaient dans une période d'inévitable réaction qui dura dix ans. L'excitation de la Réforme était passée, et une fois que les quelques améliorations législatives que le public réclamait réellement, eurent été rapidement accomplies, le pouvoir revint par une pente naturelle aux mains de ceux qui pensaient qu'il fallait conserver les choses comme elles étaient; l'esprit public aspirait au repos et se sentait moins disposé que jamais depuis la guerre à se laisser entraîner par les efforts qu'on faisait pour mettre de nouveau en jeu le sentiment réformiste en faveur d'autres objets. Il aurait fallu un grand meneur politique (et personne n'est blâmable de ne pas être à la hauteur de cette tâche) afin d'accomplir, au moyen de la discussion, au sein du

parlement, de grandes choses, tant que la nation restait dans cet état d'apathie. Mon père et moi nous espérions qu'il surgirait un chef capable de grandes choses; un personnage à vues philosophiques et doué de talents capables de conquérir la faveur populaire, qui donnerait du cœur aux membres du parlement plus jeunes ou moins distingués qui bientôt se presseraient autour de lui, qui les emploierait, dans la mesure de leurs talents, à présenter au public des idées avancées, qui se servirait de la Chambre des Communes comme d'une tribune ou d'une chaire pour faire l'éducation de l'esprit public, et le lancer, qui forcerait les Whigs à recevoir de ses mains des mesures législatives et à les voter, ou qui leur arracherait la direction du parti de la réforme. Ce chef politique se fût rencontré, si mon père eût été au parlement. Faute d'un tel chef, les radicaux instruits furent réduits à n'être que la gauche du parti Whig. Pénétré d'un sentiment vif et, comme je le crois aujourd'hui, exagéré des chances de succès offertes aux radicaux s'ils faisaient un effort, fût-il même médiocre, en faveur de leurs idées, je travaillai depuis cette époque jusqu'en 1839, autant par mon influence personnelle sur quelques-uns d'entre eux que par mes écrits, à leur mettre dans la tête des idées, et dans le cœur des projets. Je fis quelque bien avec Charles Buller, un peu avec Sir William Molesworth, qui rendirent des services éminents, mais qui malheureusement furent enlevés au moment où ils commençaient à se rendre utiles. En somme pourtant, mon attente fut frustrée. Pour avoir quelque chance de réussir il eût fallu une position diflérente de la

mienne. Cette tâche convenait seulement & un homme qui, en possession d'un siège au parlement, mêlé chaque jour aux membres radicaux, eût pu prendre lui-même l'initiative, et qui au lieu de presser un autre de se mettre en tête, s'y serait placé et aurait invité les autres à le suivre.

Ce que je pouvais faire par la plume, je le fis. Durant Tannée 1833, je continuai à travailler pour F Examiner avec Fonblanque, qui à cette époque luttait avec ardeur en faveur du radicalisme contre le ministère whig. Pendant la session de 1834, j'écrivis des commentaires sur les événements du moment, dans le genre d'articles de journaux, sous le titre de Notes sur les journaux, et qui parurent dans le Monthly Repository, revue dirigée par M. Fox, bien connu comme prédicateur et orateur politique, et plus tard comme membre du parlement où il représentait Oldham. Je venais de faire sa connaissance, et c'est surtout à cause de lui que j'écrivis dans sa revue. Je lui fournis plusieurs acticles dont le pins considérable (Tliéorie de la Poésie) est réimprimé dans mes Dissertations. Ensemble, les écrits (indépendamment des articles de journaux) que je publiai de 1833 i 1834 forment la matière d'un gros volume. Il faut y comprendre des extraits de divers dialogues de Platon avec des remarques préliminaires , que j'avais écrites plusieurs années auparavant, mais que je ne publiai qu'en 1834. J'ai eu par la suite l'occasion de reconnaître qu'elles avaient été lues, et qu'elles avaient contribué plus qu'aucun de mes autres écrits jusqu'à cette époque, à faire connaître le nom de leur auteur. Pour compléter

l'histoire de mes écrits à cette époque, je puis ajouter qu'en 1833, à la demande de Bulwer, qui venait de finir son ouvrage, L'Angleterre et les Anglais, ouvrage alors bien plus avancé que l'esprit public, j'écrivis pour lui un compte-rendu critique de la philosophie de Bentham ; il n'en inséra dans son texte qu'une faible partie, mais il imprima le reste avec des remercîments et des éloges dans un appendice. C'est de cette manière que pour la première fois je livrai à la presse, à côté des jugements favorables que je portais sur la philosophie de Bentham, les jugements défavorables que m'inspirait une doctrine où je ne pouvais reconnaître une philosophie complète. Mais une occasion s'offrit bientôt, qui sembla me donner le pouvoir d'aider et en même temps de stimuler le parti des c radicaux philosophes » (1) d'une façon plus efficace que je n'avais pu le faire encore. Un des projet^ dont je m'étais entretenu parfois avec mon père et quelques radicaux du parlement ou du dehors qui fréquentaient sa maison était la création d'un organe périodique du radicalisme philosophique, destiné à prendre la place que la Revue de Westminster avait dû occuper selon l'intention de ses fondateurs. On alla jusqu'à mettre en discussion les contributions pécuniaires qu'on pourrait rechercher, et le choix d'un directeur. Toutefois pour cette fois l'idée n'eut pas de suite. Mais dans Tété de 1834,

1. Dans un article de 1835, J. S. Mill donnait très-finement une classification des divers genres de radicalisme : il appelait alors radicaux philosophes ceux qui « suivent la méthode ordinaire des philosophes, et qui, lorsqu'ils ont à discuter des moyens, commencent par considérer la fin, qui voulant obtenir un effet se préoccupent des causes. » (Trad.).

Sir William Molesworth, homme d'étude laborieux, penseur et métaphysicien rigoureux, capable d'aider la cause par sa plume comme par sa bourse, offrit de fonder la revue, pourvu que je consentisse à en être le directeur réel, si je n'en pouvais être le directeur ostensible. Une proposition de ce genre n'était pas à refuser et la revue fut fondée, d'abord sous le titre de London Revieiv, et plus tard sous celui de London and Westminster Review après que Molesworth eut acheté la Revue de Westminster à son propriétaire le général Thompson, et fondu ensemble les deux revues. Dans les années 4834 et 18401a direction de la Revue occupa la plus grande partie de mes loisirs» Au commencement, elle était loin, dans son ensemble, de représenter mes opinions, J'étais obligé de faire beaucoup de concessions à mes inévitables associés. La Revue était fondée pour représenter les radicaux philosophes avec la plupart desquels j'étais en désaccord sur bien des points essentiels, et parmi lesquels je ne pouvais pas prétendre à jouer le principal rôle. Le concours de mon père, comme écrivain, nous semblait à tous indispensable, et il contribua largement à la rédaction de.la Revue jusqu'à sa dernière maladie. Par les sujets qu'il traitait, par la force et la décision avec lesquelles ses opinions s'y exprimaient, les articles de mon père donnèrent au début à la Revue leur ton et leur couleur plus que les articles d'aucun autre collaborateur. Je ne pouvais exercer sur les écrits de mon père mon pouvoir de directeur, et j'ai été quelquefois obligé de' lui sacrifier certaines parties des miens. Les doctrines de l'ancienne Revue de Westminster quelque peu modifiées;

furent le magasin où s'approvisionnait la nouvelle Revue ; mais j'espérais introduire à côté de ces idées, d'autres idées, un autre ton, et obtenir pour la nuance qui m'était propre une place convenable sur la même ligne que celle des autres membres du parti. Avec cette idée en tête je Os une chose qui fut l'un des caractères distinctes de notre œuvre : tous les articles portèrent une initiale ou quelque autre genre de signature, et ne furent donnés que pour l'expression des opinions de leur propre auteur. Comme éditeur ma responsabilité ne portait que sur la question de savoir s'ils valaient la peine de les publier ou s'ils n'étaient pas en conflit avec les objets en faveur desquels la Revue avait été fondée. J'avais une occasion de mettre en pratique mon système de conciliation entre le vieux radicalisme philosophique et le nouveau, en choisissant le sujet de mon premier article. Le professeur Sedgwick, homme d'une grande valeur dans une certaine branche des sciences naturelles, mais qui n'avait pas franchi le seuil de la philosophie, venait de publier son discours sur les études de Cambridge. Le trait le plus saillant de cet ouvrage était une attaque où il ne gardait aucune mesure contre la psychologie analytique et l'éthique utilitaire, sous la forme d'une critique de Locke et Paley. Mon père, et bien d'autres avec lui, en avaient ressenti une vive indignation, selon moi méritée. J'y vis une occasion de repousser une attaque injuste et en même temps d'introduire dans ma défense des doctrines de Hartley et de l'utilitarisme quelques-unes des idées qui constituaient ma manière particulière de voir sur ces questions, et qui

me distinguaient de mes anciens collaborateurs. J'y réussis en partie, bien qu'à cause de mon père il me fût pénible en toute circonstance, et impossible dans une revue pour laquelle il écrivait, de dire à cette époque toute ma pensée sur ces questions.

Toutefois, j'incline à penser que mon père n'était pas aussi opposé qu'il le paraissait aux idées sur lesquelles je croyais que je différais de lui ; il faisait tort à ses propres opinions par les exagérations inconscientes auxquelles s'abandonnait son esprit énergiquement polémique; et lorsqu'il pensait sans avoir un adversaire en vue, il faisait leur place à une bonne partie des vérités qu'il paraissait nier. J'ai souvent observé qu'il tenait compte dans la pratique de considérations auxquelles il ne semblait faire aucune place dans sa théorie. Son Fragment sur Mackintosh, qu'il écrivit et puhlia à peu près à cette époque, quoique j'en aie beaucoup admiré quelques parties, me causa, quand je le lus, plus de peine que de plaisir; cependant, après l'avoir relu, longtemps plus tard, je n'ai guère trouvé dans les opinions qui y sont exprimées que des choses justes au fond; je puis même m'associer au sentiment de dégoût que mon père exprimait envers le verbiage de Mackintosh, quoique l'âpreté qu'il montrait à ce sujet non-seulement dépassât la mesure d'une critique judicieuse, mais même celle d'un jugement équitable. Une chose qui me parut alors de bon augure fut la façon toute favorable avec laquelle il accueillit la Démocratie en Amérique, de Tocqueville. Il est vrai qu'il s'attachait bien plus dans ses pensées et ses discours à ce que Tocqueville disait en

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