ACHÈVEMENT DU SYSTÈME DE LOGIQUE
ligible. Je ne me suis jamais bercé de l'illusion qu'il ait fait une impression considérable sur l'opinion philosophique. I^es doctrines allemandes qui expliquent la connaissance humaine et les facultés de connaître par des principes à priori, régneront probablement longtemps encore sur les esprits qui s'adonnent à ces études en Angleterre comme sur le continent. Mais le Système de Logique combla une véritable lacune, il fournit un manuel de la doctrine opposée, c'est-à-dire de celle qui fait dériver toute connaissance de l'expérience, et toutes les qualités morales aussi bien qu'intellectuelles de la direction donnée aux associations des faits de conscience. Je n'ai pas une plus haute opinion qu'il ne faut des services qu'une analyse des opérations logiques, ou des canons de preuves peuvent rendre par eux-mêmes pour guider et redresser les opérations de l'entendement. Combinés avec d'autres conditions, je suis certain qu'ils peuvent être très-utiles; mais quelle que puisse être la valeur pratique d'une saine théorie de ces questions, on ne saurait exagérer les inconvénients d'une fausse. La notion que les vérités extérieures à l'esprit peuvent être connues par intuition dans la conscience, indépendamment de l'expérience et de l'observation, est, de notre temps, j'en suis persuadé, le plus ferme appui des fausses doctrines et des mauvaises institutions. Grâce à cette théorie, toute croyance invétérée, tout sentiment intense dont l'origine se perd dans l'oubli, peut se soustraire â l'obligation de faire ses preuves devant la raison, et s'érige fièrement en garantie et en démonstration péremptoire de ses propres affirmations. On n'a jamais
imaginé d'arme plus puissante en faveur des préjugés fortement enracinés. La principale force de cette fausse philosophie en morale, en politique et en religion, consiste dans Tappel qu'on a coutume de faire à l'évidence des mathémathiques et des branches de la science physique qui s'en rapprochent. La chasser de ces sciences, c'est l'expulser de sa forteresse; c'est parce que Ton ne l'avait pas encore fait que l'école intuitive même après que mon père eût donné son Analyse de l'Esprit, semblait, du moins à ne considérer que les livres publiés, avoir en définitive le dessus. En portant la lumière sur les véritables raisons de l'évidence des vérités mathématiques et physiques, le Système de Logique attaquait des philosophes de l'école intuitive sur le terrain où jusqu'alors ils s'étaient cru inattaquables, et elle expliquait à sa manière par l'expérience et l'association le caractère particulier des principes qu'on appelle nécessaires, caractère dont on se sert pour prouver que leur évidence doit dériver d'une source plus haute que l'expérience. Cette tâche a-trelle été réellement accomplie? La question est encore subjudice; mais le fût-elle, eussé-je renversé l'unique base philosophique d'une manière de penser si profondément enracinée dans les préjugés et les partis pris des hommes, qu'il s'en faudrait de beaucoup qu'elle fût terrassée. Nous n'aurions fait qu'un pas, mais assurément un pas tout à fait indispensable. En effet puisqu'après tout c'est seulement par la philosophie qu'on peut combattre avec succès les préjugés, on ne saurait remporter sur eux aucun avantage durable tant qu'on n'a pas démontré que la philosophie n'est pas leur alliée.
Maintenant que j'étais dégagé de toute obligation de prendre une part active à la politique du jour, et de toute occupation littéraire qui m'astreignît à fréquenter des collaborateurs et d'autres gens, je pouvais me laisser aller à l'inclination naturelle des personnes qui s'adonnent aux travaux de la pensée, alors que l'âge d'une vanité puérile est passé, de ne voir qu'un petit nombre de personnes. La société, en général, telle qu'elle existe maintenant en Angleterre est une chose si insipide, même pour les personnes qui la rendent telle qu'elle est, que si l'on ne la laisse pas mourir ce n'est pas certes pour le plaisir qu'elle procure. Comme toute discussion sérieuse sur des sujets où les opinions diffèrent, y passe pour l'effet d'une mauvaise éducation et que le défaut d'enjouement et de sociabilité qui caractérise l'Anglais, l'empêche de cultiver l'art de parler agréablement sur des riens, en quoi les Français du dernier siècle avaient une si grande supériorité, le seul attrait que la société offre aux gens qui n'occupent pas les plus hauts rangs, est l'espérance d'y trouver un secours qui les aide à se hisser un peu plus haut; quant à ceux qui occupent déjà le sommet, les devoirs de société ne sont pour eux qu'une affaire de condescendance envers l'usage, et une exigence de leur situation. Mais une personne dont l'esprit s'élève au-dessus du commun des idées et des sentiments, à moins qu'elle ne se serve de la société pour arriver aux fins qu'elle se propose, ne saurait y trouver le moindre attrait. Aujourd'hui, la plupart des personnes d'une intelligence supérieure entretiennent avec la société des rapports si rares et si peu suivis, que c'est tout
comme s'ils s'en retiraient effectivement Les gens d'un mérite supérieur qui agissent autrement s'y amoindrissent i peu d'exceptions près. Pour ne rien dire dn temps qu'ils y perdent, le niveau de leurs sentiments s'y abaisse, ils en viennent i ne plus tenir autant i celles de leurs opinions sur lesquelles il faut qu'ils gardait le silence dans la société qu'ils fréquentent- Ils finissent par considérer leurs aspirations les plus élevées comme impraticables, ou au moins comme si loin de pouvoir se réaliser qu'elles ne valent pas mieux que des visions ou des théories. Que si, plus heureux que les autres, ils conservent l'intégrité de leurs principes supérieurs, ils n'en prennent pas moins insensiblement, par respect pour les personnes et les choses de leur temps, des manières de sentir et de juger qui leur concilient la sympathie du monde qu'ils voient. Une personne d'une haute intelligence ne devrait jamais entrer dans une société qui ne s'occupe pas des choses de l'esprit, i moins d'y entrer comme un apôtre, et pourtant c'est la seule personne avec des vues élevées qui puisse y entrer sans danger pour l'élévation de ses sentiments. Les gens qui ont des préoccupations intellectuelles feraient mieux, quand ils le peuvent, de choisir pour leur compagnie habituelle au moins leurs égaux et, si c'est possible, des personnes qui leur soient supérieures par les connaissances et l'intelligence, comme aussi par l'élévation des sentiments. En outre, quand le caractère est formé, et que l'esprit est arrêté sur les questions fondamentales qui partagent les opinions des hommes, l'accord 'des convictions et des sentiments sur ces points est, on l'a compris de tout
temps, pour un esprit sérieux, une condition essentielle d'une liaison qui mérite le nom d'amitié. Toutes ces circonstances réunies faisaient que le nombre des personnes dont je recherchais volontairement la société et surtout l'intimité était très-petit.
Parmi ces personnes était l'incomparable amie dont j'ai déjà parlé. A cette époque elle vivait la plupart du temps avec sa jeune fille dans un quartier paisible de la campagne, et ne venait que de temps en temps à la ville chez son premier mari, M. Taylor. J'allais la voir aussi bien à la campagne qu'à la ville ; et je lui devais beaucoup de reconnaissance pour la force de caractère qui lui permettait de ne pas s'arrêter aux fausses interprétations qu'on pouvait donner aux fréquentes visites que je lui faisais, tandis qu'elle vivait pour la plupart du temps éloignée de son mari, ainsi qu'aux voyages que je faisais parfois avec elle. Mais sur tout le reste notre conduite durant ces années ne donna pas le plus léger prétexte à supposer autre chose que la vérité, c'est-à-dire que nos rapports à cette époque étaient seulement ceux d'une vive affection et d'une intimité fondée sur une confiance entière. Car si nous ne considérions pas les règles de la société comme obligatoires en une matière si complètement personnelle , nous nous sentions tenus à ce que notre conduite ne portât pas la plus légère atteinte à l'honneur de son mari et par conséquent au sien.
Dans cette troisième période (je peux bien l'appeler ainsi) du développement de mon esprit, qui marchait déf sormais du même pas que le sien, mes opinions gagnè- * rent également en largeur et en profondeur. Mon esprit
s'ouvrait à plus de choses, et celles que j'avais déjà saisies, je les embrassais maintenant d'une façon plus complète. Je commençais à revenir sur mes pas, renonçant à ce qu'il y avait d'excessif dans ma réaction contre la philosophie de Bentham. Au moment où je cédais le plus à cette réaction, je m'étais montré certainement beaucoup plus indulgent pour les opinions communes de la société et du monde, beaucoup plus enclin à borner mes efforts à seconder les améliorations superficielles qui avaient commencé à se faire dans les opinions communes, qu'il ne convenait à un homme dont les convictions s'en écartaient sur tant de points d'une façon radicale. J'étais bien plus disposé que je ne saurais l'approuver aujourd'hui, à ajourner ce qu'il y avait de plus décidément hérétique dans mes aspirations, celles que je regarde à présent comme les seules dont l'affirmation tende de toute manière à régénérer la société. Mais je dois ajouter que nos opinions étaient bien plus hérétiques que n'avaient été les miennes même aux jours où j'étais le plus enfoncé dans le benthamisme. A cette époque mes regards ne portaient guère au-delà de la vieille école des économistes en fait de réformes possibles dans les fondements des institutions sociales. La propriété privée, telle qu'on la comprend, et l'héritage me semblaient comme aux économistes le dernier mot de la législation; et je ne voyais pas autre chose à faire que d'adoucir les inégalités qui résultent de ces institutions, en abolissant le droit d'aînesse et les substitutions. L'idée qu'il fût possible d'aller plus loin pour faire disparaître l'injustice de cette inégalité car il y a une injustice,
qu'elle soit ou non susceptible d'une réparation complète, dans ce fait que quelques-uns naissent pour la richesse et l'immense majorité pour la pauvreté ; cette idée, dis-je, je la trouvais alors chimérique, et j'espérais seulement que les effets de l'instruction universelle, notamment celui qui amènerait une restriction volontaire du chiffre de la population, rendrait le sort du pauvre plus supportable. En un mot, j'étais démocrate, mais nullement socialiste. Nous étions maintenant, Madame Taylor et moi, bien moins démocrates que je ne l'avais été, parce que nous redoutions l'ignorance et surtout l'égoïsme et la brutalité des masses, aussi longtemps que l'éducation resterait ce qu'elle est, dans un état de grossièreté déplorable. Mais notre idéal de progrès final dépassait de beaucoup celui de la démocratie, et nous classait décidément sous la dénomination générale de socialistes. D'un côté, nous détestions avec la plus grande énergie cette tyrannie de la société sur l'individu qui, suivant l'opinion générale, gît au fond de la plupart des systèmes socialistes; de l'autre nous portions nos regards vers une époque où la société ne sera plus divisée en deux classes, l'une d'oisifs, l'autre de travailleurs; où la règle que ceux qui ne travaillent pas ne mangent pas non plus, sera appliquée non-seulement aux pauvres, mais à tout le monde sans acception de personne ; où le partage du produit du travail, au lieu de dépendre, comme cela se passe aujourd'hui d'une façon si générale, de l'accident de la naissance, se fixera par un accord basé sur le principe reconnu de la justice; où enfin il ne sera plus impossible, ou censé impossible, aux hommes de travailler
énergiquement à acquérir des profits qui ne seront pas exclusivement à eux, mais qu'ils sont tenus de partager avec la société au sien de laquelle ils vivent. Noue pensions que le problème social de l'avenir consistait i concilier la plus grande liberté d'action de l'individu avec le droit de tous sur la propriété des matières brutes qu'offre le globe, et avec une participation de tous dans les profits du travail commun. Nous n'avions pas la présomption de croire que nous pourrions d'ores et déjà prévoir la forme exacte des institutions qui devront conduire le plus sûrement à ce but, ni à quelle époque proche ou éloignée il sera possible de les appliquer. Nous voyions clairement que pour opérer une si grande transformation, qu'elle fût possible ou seulement désirable, il fallait qu'un changement tout aussi considérable s'opérât dans le caractère de ce troupeau inculte que sont aujourd'hui les masses populaires, comme aussi dans celui de l'immense majorité de la classe qui emploie leur travail. Il faut que ces deux classes apprennent par la pratique à travailler et à unir leurs efforts dans la poursuite de fins généreuses, et en tous cas conçues dans l'intérêt public et social, et non comme elles l'ont été jusqu'ici uniquement dans des vues étroites d'intérêt privé. Mais l'aptitude à faire ces efforts a toujours existé dans l'humanité ; elle ne s'est pas éteinte et probablement ne s'éteindra jamais. L'éducation, l'habitude et la culture des sentiments porteront un homme à bêcher et à tisser pour son pays aussi bien qu'à combattre pour son pays. Sans doute ce n'est que lentement et par un effet d'un système d'éducation continué durant une longue suite de générations que les
hommes en général pourront en arriver là. Mais ce n'est pas la constitution essentielle de la nature humaine qui y fera obstacle. Si l'intérêt pour le bien commun est aujourd'hui un si faible motif pour la masse des hommes, ce n'est pas parce qu'il n'en saurait être autrement, mais parce que l'esprit n'est pas accoutumé à s'y appliquer comme il s'applique du matin au soir à des choses qui n'ont pas l'avantage personnel pour but. Quand il est mis en jeu, comme l'intérêt personnel l'est à présent, par le cours journalier de la vie, et éperonné par l'amour de la distinction et la crainte du blâme, il est capable de produire, même chez les hommes ordinaires, les efforts les plus énergiques aussi bien que les plus héroïques sacrifices. Si l'égoïsme enraciné qui forme le caractère de l'état actuel de la société, est aussi enraciné, c'est uniquement parce' que tout l'ensemble des institutions existantes en favorise la croissance, et les institutions modernes ont cette tendance à certains égards plus que les anciennes, puisque les occasions où l'individu est appelé à faire quelque chose pour le public sans être payé, sont bien moins fréquentes dans la vie moderne que dans les petites républiques de l'antiquité. Ces considérations ne nous faisaient pas méconnaître la folie qu'il y a à essayer prématurément de se passer des mobiles de l'intérêt privé dans les affaires sociales, alors qu'on n'a pas encore trouvé ou qu'on ne peut trouver ce qui peut les remplacer. Mais nous regardions toutes les institutions existantes et les arrangements sociaux de notre temps comme purement provisoires (expression que j'avais recueillie de la bouche d'Austin) et nous prenions
plaisir et intérêt à voir toutes les expériences socialistes que tentaient des personnes d'élite, les sociétés coopératives par exemple, expériences qui, soit qu'elles fussent heureuses, soit qu'elles échouassent, ne pouvaient manquer de contribuer utilement à l'éducation de ceux qui y prenaient part, aussi bien en développant leurs facultés d'agir d'après des mobiles dirigés vers le bien public, qu'en leur révélant les défauts qui les rendent eux et les autres incapables d'agir dans ce sens.
J'exprimai ces opinions dans, mes Principes d? Economie politique moins nettement et moins complètement dans la première édition, un peu plus dans la seconde et enfin d'une façon qui ne laissait aucun doute dans la troisième. Les différences venaient en partie des changements que le temps avait apportés. La première édition avait été écrite et mise sous presse avant la révolution française de 1848. Mais après cet événement l'esprit public se montra plus accessible aux idées nouvelles, et des doctrines semblèrent modérées qui auraient paru renversantes peu de temps auparavant, Dans la première édition, lés difficultés du socialisme étaient mises si fortement en lumière, que le ton de l'ouvrage était en somme celui d'une œuvre hostile. Dans les deux années qui suivirent, je consacrai beaucoup de temps à l'étude des principaux écrivains socialistes du continent; je méditai et je discutai longuement toutes les questions en litige. Comme résultat de ce travail, tout ce que j'avais écrit sur ce sujet dans la première édition, fut effacé et remplacé par des arguments et des réflexions qui exprimaient une opinion plus avancée.
Y! Économie politique fut bien plus rapidement exécutée que la Logique, ou même que tous les autres ouvrages importants que j'avais écrits auparavant. Je la commençai dans l'automne de 1845, et je l'avais achevée et toute prête pour l'impression à la fin de 1847. Pendant cette période d'un peu plus de deux ans, il y eut un intervalle de six mois durant lesquels je laissai cet ouvrage de côté pour écrire dans le Morning Chronicle, qui d'une façon tout inattendue entrait chaleureusement dans mes vues. Je voulais hâter la formation de petites propriétés pour les paysans dans les terres incultes de Tirlande. C'était pendant l'hiver de 1846-1847, alors que les dures nécessités du temps semblaient offrir une chance d'attirer l'attention du public en faveur du seul moyen qui me parût propre à la fois à soulager sur le moment la misère du peuple irlandais, et à améliorer d'une façon permanente son état social et économique. Mais l'idée était nouvelle et étrange; il n'y avait dans l'histoire d'Angleterre aucun précédent qui plaidât en faveur d'une mesure de ce genre. La profonde ignorance des hommes d'État d'Angleterre et du public anglais relativement aux faits sociaux qui ne se passent pas chez eux, bien qu'ils soient communs ailleurs, fit complètement échouer ma tentative. Au lieu d'une grande opération sur les terres incultes et de la conversion des paysans en propriétaires, le parlement vota une loi des pauvres pour les conserver à l'état de pauvres. Si la nation anglaise ne s'est pas trouvée par la suite aux prises avec les inextricables difficultés que devait faire naître l'action combinée des maux anciens et du traitement d'empirique qu'on y ap-
portait, c'est qu'elle a été sauvée par le fait le plus inattendu et le plus surprenant, le dépeuplement de l'Irlande que la famine avait commencé et que l'émigration a continué.
Le succès rapide de mon Économie politique a fait voir que le public avait besoin d'un livre de ce genre et y était préparé. La première édition, une édition de mille exemplaires publiée en 1 848, fut vendue en moins d'un an. Une autre édition tirée au même nombre parut au printemps de 1849, et une troisième de douze cent cinquante exemplaires au commencement de 1859. Dès le début, cet ouvrage n'a pas cessé d'être cité et invoqué comme une autorité, parce que ce n'était pas seulement un livre de science abstraite, mais aussi d'application, et que l'économie politique y était traitée non comme une science subsistant isolément et par elle-même, mais comme un fragment d'une chose plus grande, comme une branche de la philosophie sociale, unie aux autres branches par des liens tellement entremêlés que les conclusions qu'elle présente, même dans son domaine propre, ne sont vraies que d'une manière conditionnelle, et restent soumises à l'intervention et à l'influence contrariante de causes qui ne tombent pas directement sons ses prises, qu'elles n'ont pas plus de droit à se donner pour des guides pratiques que n'importe quelles considérations d'un autre ordre. L'économie politique en réalité n'a jamais eu la prétention de diriger l'humanité par ses seules lumières ; bien que des personnes qui ne savent que l'économie politique, et qui par conséquent la savent mal, aient pris sur elles de donner des conseils,
et ne pouvaient le faire qu'avec les lumières qu'elles possédaient. Mais les ennemis de l'économie politique par sentiment, et ses ennemis intéressés encore plus nombreux qui se couvrent du manteau du sentiment, ont réussi à faire croire à cette accusation parmi tant d'autres qu'elle ne mérite pas. Les Principes, en devenant pour le présent, malgré la liberté avec laquelle j'y exprime mes opinions, le traité d'économie politique le plus populaire, a contribué à désarmer les ennemis d'une science aussi importante. Quant à la valeur de mon livre comme exposition de la science économique, et au point de vue des diverses applications qu'il suggère, c'est à d'autres naturellement qu'il appartient d'en juger.
Après la publication des Principes d'Économie politique, je restai longtemps sans faire paraître aucun grand ouvrage; j'écrivis quelquefois dans les recueils périodiques et ma correspondance, en grande partie avec des personnes qui m'étaient tout à fait inconnues, portant sur des questions d'intérêt public, prit une extension considérable. Pendant le cours de ces années, j'écrivis ou je commençai divers essais, pour les faire paraître à v l'occasion, sur des questions fondamentales de la vie de l'homme et de la société ; pour plusieurs d'entre eux j'avais déjà dépassé beaucoup la sévérité du précepte d'Horace. Je continuai à observer avec un vif intérêt la marche des événements politiques qui n'avait pourtant rien d'encourageant pour moi. La réaction européenne de 4848 et le triomphe d'un usurpateur immoral en décembre 1851, semblèrent mettre fin, pour le présent, à toute espérance de liberté et d'amélioration des conditions sociales en
France et sur le Continent. En Angleterre, j'avais vu et je voyais encore bon nombre des opinions de ma jeunesse généralement acceptées, et bien des réformes pour lesquelles j'avais combattu, ou effectuées ou en cours d'exécution. Mais ces changements n'avaient pas été suivis d'autant d'avantages pour le bien-être des hommes que je l'avais imaginé d'abord, parce qu'ils n'avaient produit que très-peu d'amélioration dans la condition essentielle d'où dépend toute amélioration véritable du sort des hommes, je veux parler de leur état intellectuel et moral. On pouvait donc se demander si les diverses causes de dégradation qui avaient agi pendant le même temps, n'avaient pas fait plus que de contre-balancer les tendances au progrès. L'expérience m'a appris que des opinions fausses ont souvent fait place à de saines idées, sans que les habitudes d'esprit dont la mauvaise éducation était le résultat en fussent changées le moins du monde. Le public anglais, par exemple, est tout aussi novice et incapable de juger les questions d'économie politique depuis que la nation s'est convertie au libre échange, qu'il l'était auparavant ; et il s'en faut de beaucoup qu'il ait acquis de meilleures habitudes d'esprit, ou qu'il se soit prémuni contre l'erreur sur des sujets d'un ordre plus élevé ; car s'ils ont rejeté certaines erreurs , la discipline générale de leur esprit, au point de vue intellectuel et moral, n'a pas changé. Je suis convaincu, maintenant, que nul grand progrès dans le sort de l'humanité, n'est possible tant qu'il ne se fera pas un grand changement dans la constitution fondamentale des manières de penser. Les vieilles opinions religieuses, morales et politiques, sont tellement discré-
ditées chez les esprits les plus éclairés qu'elles ont perdu la plus grande partie de leur efficacité pour te bien, tout en conservant assez de vitalité pour opposer un obstacle sérieux au développement d'idées meilleures sur les mêmes sujets. Quand les esprits philosophiques ne peuvent plus croire à la religion du monde, ou n'y croient qu'à la condition d'y faire des changements qui ne vont pas à moins qu'à en transformer radicalement le caractère, une période de transition commence, période de convictions faibles, d'intelligences paralysées, de principes de plus en plus relâchés, qui ne saurait prendre fin que par une révolution dans le fondement des croyances, qui favorise le développement de quelque foi nouvelle, religieuse ou purement humaine, à laquelle les esprits éclairés puissent adhérer : quand les choses sont dans cet état, toute pensée, tout écrit qui ne tend pas à promouvoir cette rénovation, n'a plus qu'une mince valeur après le premier moment. Il y avait dans l'état apparent de l'esprit public si peu de signes d'une tendance vers une rénovation, que je n'avais aucune ardeur à m' occuper des questions d'amélioration des affaires publiques. Plus récemment un souffle de libre pensée s'est levé, des perspectives plus encourageantes de l'émancipation graduelle de l'esprit en Angleterre se sont ouvertes devant nous, en même temps une renaissance, sous de meilleurs auspices, du mouvement en faveur de la liberté politique dans le reste de l'Europe a donné un aspect plus souriant à l'état actuel des affaires humaines (1).