‹ Mes mémoiresChapitre 14 sur 22 · Ecrit environ en · texte numérisé non relu

Ecrit environ en

- C'est entre le temps dont je viens de parler et le moment où j'écris que se sont accomplis les événements les plus importants de ma vie privée. Le premier fut mon mariage, en avril 1851, avec la femme dont l'incomparable mérite avait, par l'amitié qu'elle me témoignait, contribué plus que toute autre cause à mon bonheur et au développement de mon esprit, durant tant d'années pendant lesquelles nous n'avions jamais compté nous trouver unis par des liens plus étroits. Si ardemment que j'eusse aspiré à cette union complète de nos existences à quelque époque de ma vie qu'elle fût devenue possible , ma femme et moi nous aurions pour jamais renoncé à ce privilège plutôt que de le devoir à la mort prématurée d'un homme pour qui j'avais le respect le plus sincère , et auquel elle portait une vive affection* Cet événement survint pourtant en juillet 1849 ; rien ne m'empêchait de faire sortir de cet événement malheureux mon plus grand bonheur, en ajoutant à un lien de pensées, de sentiments et de travaux littéraires qui existait depuis longtemps, un lien nouveau qui confondit nos existences. Sept ans et demi je jouis de cette félicité; sept ans et demi seulement ! Je ne saurais trouver d'expression qui rende, fût-ce de la façon la plus affaiblie, ce que fut pour moi cette perte, et ce qu'elle est encore. Mais comme je sais qu'elle l'aurait souhaité, je ne néglige rien pour faire le meilleur usage possible du temps qui me reste à vivre, et travailler dans le sens de ses desseins avec cette force amoindrie que je peux tirer des idées qui me venaient d'elle, et d'une entière communion avec sa mémoire.

Lorsqu'il existe entre deux personnes une complète communauté d'idées et de réflexions, quand tous les sujets qui peuvent intéresser l'esprit et le cœur, sont discutés entre elles chaque jour, et sondés à de plus grandes profondeurs que n'ont l'habitude et la commodité de le faire les auteurs qui écrivent pour la masse des lecteurs, quand elles partent des mêmes principes et arrivent aux mêmes conclusions par des voies qu'elles parcourent ensemble, il importe peu, pour la question de l'originalité, qui des deux tient la plume. Celle qui prend le moins de part à la composition en a pris peut-être le plus à la pensée; les écrits qui sortent de cette collaboration sont le produit combiné de F une et de l'autre, et souvent il est difficile de démêler leur part respective et de dire : ceci est de l'un et cela de l'autre. C'est en se plaçant à ce point de vue élevé qu'on peut dire que non-seulement qu'après mon mariage, mais aussi pendant les longues années qui le précédèrent, alors que nous n'étions unis que par l'amitié et la confiance, tout ce que j'ai publié est aussi bien l'œuvre de ma femme que le mien; la part qu'elle y prenait grandissait d'année en année. Toutefois, il est des cas où ce qui lui appartient peut se distinguer et se reconnaître. Outre l'influence générale que son esprit exerçait sur le mien, c'est d'elle que viennent les idées et les traits les plus importants de ces œuvres communes, ceux qui ont entraîné le plus de résultats féconds et considérables, - et qui ont le plus contribué au succès et à la réputation des œuvres elles-mêmes ; ils émanaient de son esprit, et la part que j'y avais n'était pas plus grande que pour les idées que je trouvais chez des auteurs antérieurs et que

je ne m'appropriais qu'en les incorporant dans l'organisme de mes propres idées. Durant la plus grande partie de ma vie d'auteur j'ai rempli envers elle un rôle que j'avais d'assez bonne heure considéré comme le plus utile que je fusse en état de prendre dans le domaine de la pensée, celui d'interprète de penseurs originaux et de médiateur entre eux et le public. En effet, j'ai toujours eu une médiocre opinion de mes talents comme penseur original, excepté dans les sciences abstraites (logique, métaphysique et principes théoriques de l'économie politique et de la politique) , mais je me croyais très supérieur à la plupart de mes contemporains par mon empressement et mon aptitude à apprendre de tout le monde ; il ne m'est guère arrivé de trouver des gens qui se fissent un devoir d'examiner tout ce qu'on a dit en faveur d'une opinion quelconque, nouvelle ou ancienne) avec la conviction qu'alors même qu'elles seraient erronées il pourrait y avoir au-dessous d'elles un fond de vérité, et qu'en tout cas la vérité n'a qu'à gagner à la découverte des raisons qui rendaient ces opinions plausibles. J'avais donc marqué ce rôle comme une sphère d'utilité où je' me sentais spécialement obligé d'employer mon activité : d'autant plus que la connaissance que j'avais acquise des idées des Coleridgiens, des penseurs allemands et de Carlyle, tous ennemis jurés des croyances dans lesquelles j'avais été élevé, m'avait convaincu qu'à côté de bien des erreurs, ils possédaient une grande partie de la vérité qui restait voilée pour des esprits d'ailleurs capables de la recevoir, sous un langage transcendantal et mystique, ou ils avaient coutume de l'envelopper, et dont ils ne vou-

laient pas ou ne savaient pas la dégager. Je ne désespérais pas de séparer la vérité de l'erreur et de l'exposer en des termes qui la rendissent intelligible et lui ôtassent ce qu'elle avait de répugnant pour les adhérents de mon parti en philosophie. On comprendra aisément qu'avec cette préparation, lorsque je me trouvai en communion intellectuelle intime avec une personne de facultés trèssupérieures, dont le génie, à mesure qu'il grandissait et se déployait dans le domaine de la pensée, faisait jaillir des vérités de beaucoup en avance sur moi, sans que je pusse y découvrir, comme cela m'était arrivé pour celles des autres, aucun alliage d'erreur; on comprendra, disje, que la plus grande partie de mon développement mental consistât à assimiler ces vérités, et que la plus précieuse partie de mon travail intellectuel se réduisit à établir des ponts, à ouvrir des passages qui les missent en communication avec mon système général de pensées (1).

1. Les progrès de mon esprit dont je fus redevable à ma femme ne sont point, il s'en faut bien, ceux que pourraient croire des personnes mal informées sur ce point. On pourrait supposer, par exemple, que la forte conviction que j'ai exprimée en faveur de l'égalité entre les hommes et les femmes dans tous les rapports légaux, politiques, sociaux et domestiques, je la tiens d'elle. 11 n'en est rien ; au contraire cette conviction fut l'un des premiers résultats auxquels j'arrivai en étudiant les questions politiques, et la force avec laquelle je la défendais fut, plus que toute autre raison, la cause première de l'intérêt qu'elle se sentit pour moi. Ce qui est vrai, c'est qu'avant que je la connusse, cette opinion n'était dans mon esprit guère plus qu'un principe abstrait. Je ne voyais pas de raison pour que les femmes fussent tenues dans un état d'assujettissement légal envers d'autres personnes, pas plus que je n'en voyais en faveur de l'assujettissement des hommes. J étais certain que leurs intérêts exigeaient absolument autant de protection que ceux des hommes, et qu'il était fort peu probable qu'elles l'obtinssent tant qu'elles n'auraient pas aussi bien et autant que les hommes le droit de Caire les lois auxquelles elles sont sou-

Le premier de mes ouvrages où sa participation Ait remarquable, fut les Principes (F Économie politique. Le Système de Logique lui doit peu, si ce n'est dans les détails de la composition. Sur ce point j'ai tiré un grand profit pour tous mes écrits, grands et petits, de ses critiques pleines de justese et de clairvoyance (1). Le

mises. Mais ce ne fut que grâce à ses leçons que je compris l'immense portée des résultats réels de l'incapacité des femmes, telle que je l'ai exposée dans mon livre de l'Assujettissement des Femme». Sans le secours de la rare connaissance qu'elle possédait de la nature humaine, et de la pénétration avec laquelle elle saisissait les effets des influences morales et sociales, j'aurais sans doute toujours professé les opinions que j'ai aujourd'hui, mais je n'aurais eu qu'une idée imparfaite de la manière dont les conséquences de la situation d'infériorité des femmes viennent s'entremêler avec les maux de la société existante et avec les difficultés qui arrêtent le progrès humain. Aussi est-ce avec un sentiment douloureux que je songe à toutes les idées excellentes qu'elle émettait sur ce sujet, et que je n'ai pas réussi à reproduire, et que je mesure la distance énorme qui sépare mon petit traité de ce qu'il aurait été si elle avait mis sur le papier tout ce qu'elle avait dans l'esprit sur cette question, ou si elle avait assez vécu pour revoir et améliorer, ce qu'elle n'eût pas manqué de faire, l'exposé imparfait que j'en ai donné.

1. La seule personne dont j'aie reçu un secours direct dans la préparation du Système de Logique est M. Bain, qui s'est depuis rendu célèbre par ses écrits philosophiques. Il lut attentivement mon manuscrit avant que je l'envoyasse à l'imprimerie, et l'enrichit d'un grand nombre d'exemples et d'illustrations additionnelles tirées des sciences, que j'ai insérées à peu près textuellement, ainsi que d'autres remarques qu'il avait bien voulu ajouter à l'appui de mes idées sur la logique.

Je n'avais envers Comte d'autre obligation que les services que ses écrits m'avaient rendus. Je veux parler de la partie de son Système de philosophie positive qui avait déjà été publiée, et on a pu voir dans le cours de ce récit que ces obligations sont loin de monter aussi haut que certaines personnes ont bien voulu le dire. Mon premier volume qui contient toutes les doctrines fondamentales de l'ouvrage, était achevé dans ses parties essentielles avant que j'eusse lu le traité de Comte. J'y ai pris des pensées importantes, surtout pour mon chapitre de l'Hypothèse et pour l'exposé des idées tirées de la logique de l'algèbre. Mais c'est seulement dans le livre final qui traite de la logique des sciences

chapitre de X Économie politique qui a exercé sur l'opinion plus d'influence que tout le reste du livre, celui qui traite de « l'Avenir probable des classes ouvrières » lui est dû tout entier. Dans le premier plan du livre ce chapitre n'existait pas. Elle me fit sentir combien il était nécessaire d'y ajouter un chapitre sur cette question, et combien sans cela l'ouvrage demeurerait imparfait : elle fut cause que je l'écrivis. La partie la plus gênéraie de ce chapitre, l'exposé et la discussion des deux théories opposées touchant la condition particulière des classes laborieuses est en entier une reproduction de ses idées, et souvent dans les termes mêmes que je recueil* lais de sa bouche. Ce n'est pas d'elle que j'ai appris la partie purement théorique de mon économie politique» mais c'est surtout à son influence que mon livre doit le ton général qui le distingue des traités précédents sur l'économie politique, et qui, en lui conciliant des lecteurs que les autres avaient rebutés, l'a rendu si utile. Ce ton résulte principalement de ce que j'ai tracé à propos une ligne de démarcation entre les lois delà production delà richesse, qui sont en réalité des lois de la nature et dépendent des propriétés des objets, et les modes de distribution de la richesse, qui, sous certaines conditions, dépendent de la volonté humaine. Le commun des économistes confondent ces deux ordres de lois sous le nom de lois économiques, que nul effort humain, suivant eux, n'est capable d'annuler ou de modifier ; ils attribuent la

morales, que je lui suis redevable des améliorations radicales qui .se sont introduites dans ma façon de concevoir l'application des méthodes logiques. J'ai déjà exposé et caractérisé cette amélioration dans ces mémoires.

même nécessité aux lois qui dépendent des conditions immuables de notre existence terrestre, et à celles qui, n'étant que des conséquences nécessaires de certains arrangements sociaux, ne vont pas au delà de ces arrangements. Sous l'empire de certaines institutions, de certaines coutumes, les salaires, les profits et la rente seront déterminés par certaines causes ; mais les économistes négligent de tenir compte d'une chose indispensable et soutiennent que ces causes doivent, par l'effet d'une nécessité intrinsèque, contre laquelle nul moyen humain ne saurait servir de rien, déterminer les parts qui reviennent, dans la division du produit, aux travailleurs, aux capitalistes et aux propriétaires fonciers. Dans les Principes d'économie politique, je ne faisais pas moins d'efforts que mes devanciers pour évaluer scientifiquement l'action de ces causes, sous l'empire des conditions qu'elles supposent ; mais c'est le premier livre qui ne considère pas ces conditions comme définitives. Les généralisations économiques qui dépendent non des nécessités de la nature, mais de ces nécessités combinées avec les arrangements actuels de la société, je les présente dans mon livre comme n'étant que provisoires et susceptibles d'être considérablement modifiées parle cours du progrès social. Je tenais ces vues sur l'économie politique en partie des idées qu'éveillèrent en moi les doctrines des Saint- Simoniens; mais c'est sous l'influence de ma femme qu'elles devinrent le souffle vivant qui anime mon livre. Cet exemple donne une idée parfaite du caractère général du rôle qu'elle jouait dans la composition de mes écrits. En général ce qui est abstrait et purement scientifique est

de moi, rélémentvraimenthumain vientd'elle. Pour toutce qui concernait l'application de la philosophie aux besoins de la société et au progrès, j'étais son élève; c'est d'elle aussi que je tenais la hardiesse de mes vues et la circonspection de mes jugements sur les questions de pratique. En effet, d'une part, elle avait bien plus de courage et des vues plus étendues que je n'en aurais eu sans son secours, quand il fallait se représenter par anticipation un ordre de choses à venir, dans lequel un grand nombre de ces généralisations limitées, que l'on confond si souvent avec les principes universels, cessent d'être applicables. Ces parties de mes écrits, surtout celles de X Économie politique, qui considèrent les institutions possibles de l'avenir, que les économistes ont repoussées avec fureur quand les socialistes les ont affirmées, n'auraient, sans elle, pas trouvé place dans mon livre, ou n'y auraient figuré quesous une forme plus timide et plus effacée. Mais en même temps qu'elle me rendait plus hardi dans la spéculation sur les affaires humaines, son esprit pratique et son jugement presque infaillible des obstacles pratiques, réprimaient en moi toutes les aspirations réellement chimériques. Son intelligence revêtait toutes les idées d'une forme concrète, et se représentait nettement la façon dont elles agiraient dans la réalité ; sa connaissance des sentiments du temps et de la conduite des hommes était si rarement en faute que le point faible d'une idée impraticable lui échappait rarement (1).

1. Quelques lignes de dédicace où se trouvait reconnu ce que mon livre lui devait, avaient été mises en tôte de quelques exemplaires de l'Économie politique destinés à être offerts à titre

Pendant les années qui s'écoulèrent entre mon mariage et la catastrophe qui me rendit veuf, les principaux événements de mon existence extérieure (je n'y compte pas une première atteinte d'un mal de famille, et un voyage de plus de six mois que je fis pour recouvrer la santé en Italie, en Sicile et en Grèce) se rattachent à ma situation dans les bureaux de la Compagnie des Indes. En 1856, je fus élevé au rang de chef du service où j'avais été employé depuis plus de trente-trois ans. La fonction où j'étais promu, celle d'Examiner de la correspondance de l'Inde, était la plus élevée, après celle du Secrétaire, dans les bureaux de la Compagnie des Indes Orientales. Toute la correspondance avec les gouvernements de l'Inde, excepté les affaires financières, maritimes et militaires, y ressortissaient . Je restai à ce poste aussi longtemps qu'il exista, c'est-à-dire un peu plus de deux ans, au bout desquels il plut au parlement, en d'autres termes à Lord Palmerston, de mettre fin à l'existence de la Compagnie des Indes Orientales, comme branche du gouvernement de l'Inde sous l'autorité de la couronne, et de transformer l'administration de ce pays en je ne sais quelle proie livrée aux compétitions des hommes d'État de second ou de troisième ordre. J'étais à la tête de la résistance que la Compagnie fit pour échapper à la mesure politique qui devait la détruire. Le lecteur trouvera dans les lettres et les pétitions que j'écrivis pour la Compagnie, et dans le chapitre final de mon

d'hommage ; mais comme elle n'aimait pas à paraître, cette seule raison empêcha que la dédicace restât dans les autres exemplaires.

livre sur le Gouvernement représentatif, mon opinion sur la folie de ce changement inconsidéré et les dommages qui en doivent résulter. Pour moi personnellement, j'y gagnais; j'avais assez consacré d'années de ma vie au service de l'Inde, et je n'étais pas fâché de me retirer avec l'honorable dédommagement qui m'était accordé. Âpres que le changement fut consommé, Lord Stanley, Premier Secrétaire d'État pour l'Inde, me fit l'honneur de m'offrir un siège au conseil, et plus tard cette proposition me fut renouvelée par le conseil lui-même, à la première occasion qui se présenta d'y remplir une vacance. Mais l'état du gouvernement de l'Inde sous le nouveau régime ne me faisait augurer que d'inutiles ennuis et de vains efforts pour prix de mon concours, et depuis lors il ne s'est rien passé qui m'ait donné lieu de regretter mon refus.

Pendant les deux ans qui précédèrent immédiatement la fin de ma carrière de fonctionnaire, ma femme et moi nous travaillâmes ensemble à mon livre la Liberté. J'avais déjà tracé le plan de cet ouvrage dans un court essai écrit en 1854. C'est en montant les marches du Capitole, en janvier 1855, que l'idée nous vint d'en faire un volume . Aucun de mes écrits' n'avait été composé avec plus de soin, ni corrigé avec plus d'attention. Après que je l'eus écrit suivant mon habitude deux fois en entier, nous le gardâmes par devers nous ; de temps en temps nous le reprenions, nous le parcourions de novo> lisant, pesant, critiquant chaque phrase. La révision définitive de ce livre devait être l'œuvre de l'hiver de 1858-1859, qui suivit ma retraite, et que nous nous disposions i pas-

ser dans le midi de l'Europe. Cette espérance, comme toutes les autres, fut anéantie par le malheur le plus inattendu et le plus cruel, la mort de ma femme, qui succomba à Avignon, à une atteinte subite de congestion pulmonaire, comme nous nous rendions à Montpellier.

Depuis ce moment j'ai cherché le soulagement que mon état comportait, en arrangeant ma vie de manière à sentir encore ma femme près de moi. J'achetai une petite maison de campagne aussi près que possible du lieu où elle était ensevelie, et c'est en cet endroit qu'avec sa fille, compagne de ma douleur, et maintenant mon unique consolation, je passe une grande partie de Tannée. Les buts de ma vie sont uniquement les objets qui avaient été les siens ; mes travaux, mes occupations, ceux auxquels elle avait pris part et accordé sa sympathie, et qui restaient associés à sa personne par un lien indissoluble. Sa mémoire est pour moi une religion, et son approbation la norme, somme de toutes les vertus, d'après laquelle je tâche de régler ma vie (1).

Après la perte irréparable que j'avais faite, mon premier soin fut de faire imprimer et de publier le livre dont une grande partie était l'œuvre de celle que j'avais perdue, et de le dédier à sa mémoire. Je n'y ai fait ni changement ni addition, et je n'y en ferai jamais; Sa main n'avait pu y mettre le dernier trait, la mienne n'essayera jamais de le faire à sa place.

La Liberté était plus directement et plus au pied de la lettre notre œuvre commune que tout autre ouvrage

1 . Ce qui précède a été écrit et revu avant ou pendant Tannée 1861. Ce qui suit a été écrit en 1870.

qui porte mon nom. Il n'y a pas une phrase que nous n'ayons revue plusieurs fois ensemble , retournée de bien de façons, et soigneusement purgée de toute faute que nous y découvrions, soit dans la pensée, soit dans l'expression. C'est grâce à ce travail que, même privé de la révision définitive que nous devions en faire, il surpasse, au seul point de vue de la composition, tout ce que j'ai pu publier avant ou après. Quant aux idées, il est difficile de reconnaître un point en particulier qui soit plus à elle que le reste. La manière de penser dont le livre est l'expression était bien à elle; mais j'en étais si bien imbu, que les mêmes idées se présentaient naturellement à chacun de nous. C'est à elle pourtant que je dois de m'en être pénétré à ce point. Il y eut un moment où j'aurais pu facilement me laisser entraîner à suivre le parti du gouvernement à outrance dans les questions sociales et politiques, comme aussi il y eut un moment où, par réaction contre un excès opposé, je serais devenu moins radical et moins démocrate que je ne le suis. A ces deux points de vue, comme à bien d'autres, elle me fit du bien autant en me retenant dans la vérité quand j'y étais, qu'en m'ouvrant les yeux à de nouvelles vérités, et en me délivrant de mes erreurs. Par ma promptitude et mon ardeur à apprendre de toutes mains , et à faire place parmi mes opinions à toute acquisition nouvelle, en accommodant les anciennes et les nouvelles en un même système, je me serais, n'eût été l'influence de ma femme qui m'affermissait , laissé entraîner à modifier trop mes premières opinions. C'était avant tout par la juste mesure avec laquelle elle appréciait l'importance

relative des diverses considérations qu'elle contribuait le plus au développement de mon esprit ; par là elle me préservait du penchant qui me portait à laisser prendre, parmi mes idées, à des vérités que je venais à peine de reconnaître, plus de place qu'il ne leur en revenait.

La Liberté survivra probablement plus longtemps qu'aucun de mes autres écrits (excepté peut-être la Logique), parce que l'union de l'esprit de ma femme et du mien a fait de ce livre une sorte de manuel philosophique traitant d'une vérité unique , que les changements qui s'opèrent progressivement dans la société moderne, tendent à mettre plus fortement en relief. Je veux parler de l'importance qu'il y a pour l'homme et la société , dans l'existence d'un grand nombre de types différents de caractère, et de l'utilité de donner toute liberté à la nature humaine de se déployer suivant toutes les directions, si opposées qu'elles soient les unes aux autres. Rien ne saurait mieux faire voir combien les fondements de cette vérité sont profonds, que la grande impression qu'elle a produite quand je l'ai exposée, en un temps où, pour tout observateur superficiel, il semblait qu'on n'eût pas besoin de cette leçon. Les craintes que nous exprimions que le développement inévitable de l'égalité sociale et du gouvernement de l'opinion publique n'imposât à l'humanité le joug insupportable d'une opinion et d'une pratique uniformes, ces craintes ont pu sans doute paraître chimériques à des gens plus attentifs aux faits présents qu'aux tendances actuelles. En effet la révolution qui s'opère graduellement dans la société et les institutions a jusqu'ici favorisé d'une façon mar-

quée le développement des nouvelles opinions et leur a procuré un public plus libre de préjugés que tous ceux qu'elles avaient trouvés auparavant. Mais cet avantage est un trait des époques de transition, alors que les notions et les sentiments antiques sont renversés, et que des doctrines nouvelles n'ont pas succédé à leur empire. En de telles époques , les personnes douées d'activité mentale, ont abandonné leurs anciennes croyances, et ne sont pas sûres que celles qu'elles conservent encore ne se modifieront pas ; aussi accueillent-elles avec empressement les opinions nouvelles. Mais cet état de choses est nécessairement transitoire ; de temps à autre un certains corps de doctrine rallie la majorité, et c'est le type sur lequel s'organisent les institutions et l'action de la société. L'éducation impose cette nouvelle croyance aux nouvelles générations sans les faire passer par les opérations mentales qui l'ont produite , en sorte que cette croyance acquiert peu à peu la même force de compression qu'ont si longtemps exercée les croyances dont elle a pris la place. Ce dangereux pouvoir sera-t-il ou ne sera-t-il pas exercé? Cela dépend de la question de savoir si l'humanité saura à cette époque qu'il n'est pas possible d'exercer ce pouvoir sans empêcher la croissance de la nature humaine, et la condamner au rabougrissement. C'est à ce moment que les enseignements du livre La Liberté auront leur plus grande valeur, et il est à craindre qu'ils la conservent longtemps.

Quant à l'originalité de ce livre, elle n'est pas autre que celle que tout esprit méditatif donne à sa façon propre de concevoir et d'exprimer des vérités qui sont la

propriété de tout le monde. La pensée dominante du livre est une de celles qui sont restées sans doute le privilège de quelques penseurs isolés, mais dont l'humanité n'a probablement jamais été, depuis les débuts de la civilisation, totalement privée. Pour ne parler que des dernières générations, elle est distinctement contenue dans le courant de grandes idées relatives à l'éducation et à l'enseignement, qui s'est répandu en Europe grâce aux travaux et au génie de Pestalozzi. L'adhésion absolue que Guillaume de Humboldt y a donnée est rappelée dans le livre; mais il s'en faut qu'il fut le seul dans son pays à y adhérer. Pendant la première moitié de ce siècle, la doctrine des droits de l'individu et de la personne morale à se développer à son gré a été soutenue par toute une école d'écrivains allemands, même jusqu'à l'exagération. Les imitateurs de Goethe, le plus illustre des auteurs allemands, bien qu'il soit resté en dehors de toute école, se montrent complètement imbus d'idées sur la morale et la conduite qui, selon moi, ne peuvent pas toujours se défendre, mais qui ne cessent de faire appel à tout ce qu'on peut dire en faveur du droit et du devoir de chaque homme à développer sa personnalité. En Angleterre, avant que le livre La Liberté eût été écrit, la doctrine de l'Individualisme avait été énergiquement défendue avec un style d'une éloquence véhémente qui rappelle parfois celle de Fichte, par William Maccall, dans une suite d'écrits dont le plus soigné porte le titre d'Éléments d'Individualisme. Un éminent Américain, M. Warren, avait fondé un système de société basé sur la souveraineté de l'individu; beaucoup de personnes s'é-

taient attachées à lui et avaient réellement commencé l'établissement d'un village-communauté (je ne sais s'il existe encore), qui en dépit de quelques ressemblances superficielles avec quelques projets socialistes, leur était diamétralement opposé en principe, puisqu'on n'y reconnaissait à la société aucune autorité quelconque sur l'individu, excepté pour faire respecter le droit également reconnu à tous de développer librement leur personnalité. Comme le livre qui porte mon nom n'a pas la prétention de donner ses doctrines pour originales, et qu'il n'avait pas pour but d'en retracer l'histoire, le seul auteur qui les eût affirmées avant moi dont j'ai jugé à propos de dire un mot, fut Guillaume de Humboldt, auquel j'empruntai la devise du livre. Une seule fois, j'ai pris aux Warrénistes leur expression de souveraineté de V individu.. Il est à peine nécessaire de faire remarquer ici qu'il y a de nombreuses différences de détail, entre la conception de la doctrine de la liberté pour ceux de mes devanciers que j'ai mentionnés, et celle que j'ai exposée dans mon livre. Les circonstances politiques du moment m'amenèrent peu de temps après à compléter et à publier un petit écrit intitulé Idées sur la Réforme parlementaire, dont j'avais fait déjà une partie quelques années auparavant, à l'occasion de l'un des bills avortés de Réforme. A cette époque, ma femme l'avait approuvé et révisé. Les principaux points de cet écrit étaient mon opposition au scrutin secret (nous avions changé d'opinion sur cette question, et ma femme avant moi), et une réclamation en faveur du droit des minorités. Pourtant à cette époque nous n'allions pas au-delà du vote cumulatif proposé par

M. Garth Marshall. En terminant cet écrit pour le faire paraître en vue des discussions qu'allaient soulever le bill de Réforme proposé par le ministère de Lord Derby et de M. Disraeli en 1859, j'y ajoutai un troisième point en demandant que plusieurs votes fussent accordés, non à la propriété, mais à une supériorité d'éducation prouvée. Cette mesure se recommandait à mes yeux comme un moyen de satisfaire l'irrésistible prétention de tout homme ou de toute femme à être consulté, et à posséder une voix, dans le règlement des affaires qui le touchent de près, en donnant une juste prépondérance aux opinions fondées sur des connaissances supérieures. Cependant cette idée était une de celles que je n'avais jamais discutées avec ma conseillère, sur l'infaillibilité de laquelle je pouvais presque toujours compter, et je n'ai aucune preuve qu'elle eût été de mon avis sur ce point. Autant que j'ai pu le remarquer cette proposition n'a trouvé faveur nulle part. Tous ceux qui veulent quelque genre d'inégalité dans le vote électoral, désirent l'établir en faveur de la propriété et non de l'intelligence et des connaissances. Si ma proposition surmonte jamais le puissant sentiment qui subsiste contre elle, ce ne sera qu'après l'établissement d'une éducation nationale systématique par laquelle les divers degrés de connaissance utile pour exercer des droits politiques pourront être soigneusement définis et légalement constatés. Sans cela, elle prêtera toujours le flanc à de fortes objections, peut-être à des objections décisives; et, ce point acquis, il serait peut-être possible de s'en passer. Ce fut bientôt après la publication des Idées sur la Ré-

forme parlementaire que je pris connaissance de l'admirable système de représentation personnelle de M. Hare, qui venait d'être publié pour la première fois, dans sa forme actuelle. Je reconnus dans cette grande idée pratique et philosophique à la fois, le plus grand perfectionnement dont le système du gouvernement représentatif soit susceptible, perfectionnement qui, de la façon la plus heureuse , attaque et guérit le grand défaut du système représentatif qui jusque-là semblait inhérent à ce système, je veux parler du vice qui consiste à donner à une majorité numérique toute la force, au lieu de ne lui accorder qu'une force proportionnelle à son nombre; ce qui met le parti le plus fort en état d'empêcher tous les partis les plus faibles de faire entendre leurs opinions dans rassemblée de la nation, excepté dans les occasions qui peuvent leur être fournies par une inégalité accidentelle de la distribution des opinions dans des localités différentes. A ces maux immenses on ne croyait pas possible d'opposer autre chose que d'imparfaits palliatifs. Le système de M. Hare apporte un remède radical. Cette découverte nouvelle dans l'art de la politique, car le plan de M. Hare n'est pas moins qu'une découverte, m'inspira, comme je crois qu'elle a inspiré à tous les gens réfléchis qui l'ont adoptée, des espérances nouvelles et plus de confiance en l'avenir de la société humaine parce qu'elle délivre la forme d'institutions politiques, vers laquelle le monde civilisé tend évidemment et avec une force irrésistible, du vice capital qui paraissait réduire à peu de chose ses bienfaits ou même faire douter qu'il y en eût en fin de compte. Les minorités, aussi longtemps qu'elles restent

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