‹ Mes mémoiresChapitre 17 sur 22 · GUERRE CIVILE EN AMÉRIQUE · texte numérisé non relu

GUERRE CIVILE EN AMÉRIQUE

maines, pendant un temps dont nul ne pouvait prévoir la durée. J'avais suivi avec un vif intérêt la querelle engagée sur la question de l'esclavage en Amérique pendant les années qui précédèrent la rupture. Je savais que la querelle n'était au fond, dans toutes ses périodes, qu'une tentative agressive des propriétaires d'esclaves pour agrandir le territoire de l'esclavage sous l'influence combinée des intérêts d'argent, de la passion, de la domination et du fanatisme d'une classe pour ses privilèges de caste, influence que mon ami le professeur Cairnes a si complètement et si puissamment décrite dans un admirable ouvrage intitulé V Empire esclavagiste. Le succès des esclavagistes, s'ils triomphaient, devait être une victoire des puissances du mal qui encouragerait les ennemis du progrès et glacerait le zèle de ses amis dans tout le monde civilisé ; en outre il créerait une puissance militaire formidable, basée sur la pire forme et la plus antisociale de l'oppression de l'homme par l'homme , il détruirait pour longtemps le prestige de la grande république démocratique et donnerait à toutes les classes privilégiées de l'Europe une fausse confiance qu'on ne pourrait abattre qu'en la noyant dans le sang. D'un autre côté si les esprits dans le Nord étaient assez excités pour soutenir la guerre jusqu'au moment du triomphe et si cette terminaison n'arrivait pas trop tôt et trop facilement, je prévoyais, comme conséquence des lois de la nature humaine, et par l'expérience que j'avais des révolutions, que lorsque le Nord vaincrait, sa victoire serait décisive. Je comprenais que la masse de la population du Nord, dont la conscience n'avait encore été éveillée

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que sur la question de la résistance à l'extension de l'esclavage, mais qui, par fidélité à la constitution des États- Unis, désapprouvait toute intervention du gouvernement fédéral à propos de l'esclavage dans les états où il existait déjà, que ces populations, dis-je, concevraient des sentiments d'une autre nature une fois que la constitution aurait été ébranlée par une rébellion armée, et voudraient en finir avec l'institution maudite ; je prévoyais qu'elles feraient alliance avec la noble phalange des abolitionistes dontGarrison était le courageux et sincère apôtre, Wendell Phillips l'éloquent orateur, et John Brown le martyr volontaire (1). Alors, enfin, le génie des Etats-Unis affranchi de ses liens, échapperait à l'influence corruptrice d'une prétendue nécessité de faire l'apologie, en face des étrangers, du plus flagrant attentat qui puisse violer les principes libéraux de leur constitution ; la tendance inhérente à tout état stable de société à immobiliser un groupe d'opinions nationales serait au moins pour un temps tenue en échec, et laisserait au pays toute liberté de reconnaître ce qu'il y a de mauvais dans les institutions, comme dans les habitudes du peuple. Ces espérances, en tant qu'elles se rattachaient à la question de l'esclavage, se sont complètement réalisées ; celles qui touchent à d'autres points sont en train de passer dans le domaine des faits. Comme je prévoyais dès le début que ces deux ordres de conséquences seraient la suite du succès ou de la chute de la rébellion, on se fera une idée

1 . Brown, ce vrai héros, après qu'il eut été fait prisonnier, dit qu'il valait plus pour le gibet que pour toute autre chose, parole qui rappelle par le mélange d'esprit, de sagesse et d'abnégation, un mot de Thomas Morus.

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