EXAMEN DE LA PHILOSOPHIE DE HAM1LTON
Or, la différence qui sépare ces deux écoles philosophiques, celle de l'intuition et celle de l'expérience et de l'association, n'est point une simple question de spéculation abstraite; elle est pleine de conséquences pratiques et se retrouve à la base de toutes les différences d'opinion sur des questions pratiques à une époque de progrès. Le réformateur pratique ne cesse pas de réclamer qu'on apporte des changements à des choses qui s'appuyent sur des sentiments puissants et très-répandus; il a toujours à contester que les faits établis qui semblent nécessaires et indéfectibles, le soient réellement, et il est souvent obligé dans son argumentation de faire voir comment ces sentiments puissants ont pris naissance, et comment on en est venu à considérer ces faits comme nécessaires et indéfectibles. Il y a donc une hostilité naturelle entre le réformateur et une philosophie qui ne veut pas qu'on explique les sentiments et les faits moraux par les circonstances et l'association, qui préfère les considérer comme des éléments premiers de la nature humaine. Il voit se dresser devant lui une philosophie qui se fait un devoir de donner ses doctrines favorites comme des révélations de l'intuition; qui reconnaît dans l'intuition la voix de la Nature et de Dieu, '*fe. parlant avec une autorité supérieure à celle de notre raison. Quant à moi, j'ai senti depuis longtemps que la ten- • dance régnante en vertu de laquelle nous regardons les différences des caractères des hommes comme innées, et en général comme indélébiles , et qui nous porte à ne pas tenir compte des preuves irrésistibles qui démontrent que l'immense majorité de ces différences, tant
chez les individus que chez les races ou les sexes, nonseulement pourraient se produire naturellement par l'effet des circonstances, mais qu'elles se produisent ainsi — j'ai senti, dis-je, que cette tendance est un des principaux obstacles qui empêchent de traiter les grandes questions sociales d'une manière rationnelle, et la plus grande pierre d'achoppement du progrès de l'humanité. Cette tendance tire son origine de la métaphysique intuitionniste, qui caractérise la réaction du dix-neuvième siècle contre le dix-huitième. C'est une tendance si conforme à l'indolence de l'homme, comme aussi aux intérêts conservateurs en général, qu'à moins de l'attaquer à sa racine , on est sûr de la voir s'étendre bien plus loin que ne l'autorisent réellement les systèmes les plus modérés de la philosophie intuitionniste. Or, c'est cette philosophie, et encore n'est-ce pas toujours par ses écoles les plus modérées, qui a, dans notre siècle, régi la pensée en Europe. V Analyse de F Esprit de mon père, ma propre Logique et le grand ouvrage de M. le professeur Bain sont des tentatives (plus heureuses qu'on ne pouvait s'y attendre) en vue de ramener en scène un système philosophique meilleur. Mais j'avais compris depuis quelque temps qu'il ne suffisait pas de se borner à mettre; en contraste deux philosophies, qu'il 'fallait aussi engager une lutte corps à corps; qu'à côté d'ouvrages d'exposition de doctrines, il en fallait de controverse; enfin que le moment d'engager une lutte profitable était venu. J'étais convaincu que les écrits et la renommée de Sir W. Hamilton étaient la grande forteresse de la philosophie intuitionniste en Angleterre et une forteresse que rendaient