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CHAPITRE IV

Propagande au temps de ma jeunesse. — La Revue de Westminster.

Bien que le travail des bureaux absorbât une grande partie de mon temps, l'attention que je portais à mes travaux de prédilection ne se ralentit pas et je ne les ai jamais poussés plus vigoureusement. Ce fut à cette époque que je commençai à écriredans les feuilles publiques. Les deux premiers écrits de ma plume qui furent imprimés étaient deux lettres qui parurent à la fin de 1822 dans un journal du soir, le Traveller. Ce journal qui devint par la suite le Globe and Traveller par une fusion avec le Globe, après une vente, était alors la propriété d'un économiste bien connu, le colonel Torrens, et avait pour directeur un homme capable, M. Walter Goulson, qui après avoir été secrétaire particulier de Bentham, s'était fait journaliste, puis était devenu directeur de journal ; plus tard il se fit avocat et conveyancer (1), et se trouvait

1. Le conveyancer est un homme de loi qui fait sa spécialité des mutations de propriétés et en passe les actes. (Trad.)

au moment de sa mort avocat du Ministère de Tintérieur. Le Traveller était devenu l'un des organes les plus importants de la politique libérale. Le colonel Torrens lui-même écrivait beaucoup sur l'économie politique dans son journal, il venait justement d'attaquer une opinion émise par Ricardo et mon père ; à l'instigation de celui -ci, j'essayai de répondre, et Coulson, par considération pour mon père et par bienveillance pour moi, voulut bien insérer ma réponse. Torrens répliqua, je ripostai de nouveau. Bientôt après j'essayai quelque chose de plus ambitieux. Les poursuites intentées à Richard Carlile, à sa femme et à sa sœur, pour des publications hostiles au Christianisme excitaient alors beaucoup d'attention et nulle part plus que chez les personnes que je fréquentais. Il s'en fallait de beaucoup que la liberté de discussion, même en politique et plus encore en religion, fût à cette époque, même en théorie, hors de contestation comme elle paraît l'être aujourd'hui, les partisans d'opinions mal vues avaient sans cesse à revendiquer la liberté de les exprimer; j'écrivis une suite de cinq lettres sous la signature de Wickliffe où j'allais au fond de la question de la liberté de publier toutes les opinions en matière religieuse, et je les apportai au Morning Chronicle. Trois de ces lettres furent publiées en janvier et février de l'année 1823; les deux autres qui contenaient des choses trop avancées pour ce journal ne parurent jamais. Mais un article que j'écrivis bientôt après sur le même sujet, à propos d'une discussion de la chambre des Communes, fut inséré en tête du journal. Pendant le cours de cette année 4822, un nombre considérable de

mes articles furent imprimés dans le Chronicleel le Traveller; c'étaient quelquefois des notices sur des livres, mais plus souvent des lettres, où je prenais pour texte quelque bévue lâchée en plein Parlement ; d'autres fois je signalais quelque vice de la législation, quelque méfait de la magistrature ou des cours de justice. Sur ce genre de questions le Chronicle rendait alors des services signalés. Après la mort de M. Perry, la direction et l'administration du journal furent données à M. John Black, qui y avait été longtemps rédacteur. C'était un homme d'une immense lecture et de beaucoup de connaissances, d'une parfaite honnêteté et d'une grande simplicité; il était très-lié avec mon père dont il partageait les idées, comme aussi celles de Bentham ; il les reproduisait dans ses articles, mêlées à d'autres idées remarquables, avec beaucoup de facilité et d'habileté. Depuis cette époque le Chronicle cessa d'être purement l'organe whig qu'il était auparavant, et pendant dix ans il devint surtout l'organe des Radicaux utilitaires. C'était surtout par des articles de Black lui-même, et quelquefois de Fonblanque, qui montra pour la première fois ses éminentes qualités d'écrivain par des articles et des jeux d'esprit dans le Chronicle. Les vices de la législation et de l'administration de la justice étaient le sujet sur lequel ce journal rendait le plus de services au progrès; jusqu'à cette époque il ne s'était guère trouvé que Bentham et mon père, pour signaler cette tache des institutions anglaises. C'était une croyance universelle parmi les Anglais, que les lois de l'Angleterre, le corps des juges de l'Angleterre, la magistrature non salariée de l'Angleterre

étaient des modèles de perfection. Je n'excéderai pas la mesure en disant qu'après Bentham qui fournit les principaux matériaux de la polémique, c'est Black, l'éditeur du Morning Chronicle, qui a le plus fait pour ruiner cette pitoyable superstition. Il ouvrit un feu roulant contre ces fausses idées, mettant à nu les absurdités et les vices de la législation et des cours de justice, salariées ou non, jusqu'à ce qu'il eût porté la conviction dans les esprits. Sur d'autres questions, le Chronicle devint l'organe d'opinions bien plus avancées qu'aucunes de celles qui avaient trouvé des défenseurs réguliers dans les journaux. Black venait souvent voir mon père, et M. Grote avait l'habitude de dire qu'il connaissait toujours par l'article du lundi matin si Black avait causé avec mon père le dimanche. Black était l'instrument le plus puissant dont mon père se servait pour faire retentir ses opinions dans le monde, sans employer d'autre moyen que la conversation et son ascendant personnel. Ce mode de propagande combiné avec l'effet de ses propres écrits donnait à mon père une véritable puissance dans le pays, telle qu'un individu placé dans une condition privée en a rarement acquis une pareille par la force de son caractère et de son intelligence, et cette puissance se montrait le plus efficace au moment même où on la soupçonnait le moins. J'ai déjà fait sentir que Ricardo, Hume et Grote n'ont accompli tout ce qui les a rendus célèbres que parce qu'ils ont cédé aux excitations et aux conseils de mon père. Il joua auprès de Brougham le rôle d'un bon génie, et lui inspira la plus grande partie des services qu'il a rendus au public, tant au sujet de l'éducation, et

de la réforme de la législation, qu'à celui de toute autre question. Son influence se répandit encore par des courants de moindre importance et trop nombreux pour être tous cités. La fondation de la Revue de Westminster allait en étendre la portée.

Contrairement à ce qu'on a pu croire, mon père ne lut pour rien dans la fondation de la Revue de Westminster. Le besoin d'un organe radical à ooposer à la Revue d'Edimbourg et à la Quarterly qui étaient alors à T apogée de leur réputation et de leur' influence., avait fait l'objet de conversations entre Bentham et mon père plusieurs années auparavant; c'était leur château en Espagne; et il entrait dans leur plan que mon père en fût le directeur; mais ce projet n'avait reçu aucune application. En 1823, cependant, M. Bentham se décida à fonder la revue à ses frais, et en offrit la direction à mon père, qui ne l'accepta point parce que cette charge était incompatible avec son emploi dans la Compagnie des Indes. Bentham la % remit alors à M. Bowring (aujourd'hui Sir «John Bowring), qui depuis deux ou trois ans fréquentait sa maison. Bowring se recommandait à Bentham par beaucoup de qualités personnelles, par l'ardente admiration qu'il professait pour lui, par l'adhésion qu'il donnait à la plupart de ses opinions, enfin surtout par les relations très-étendues et les correspondances qu'il entretenait avec les libéraux de tous les pays, ce qui semblait promettre qu'il serait un puissant propagateur de la renommée et des idées de Bentham dans toutes les parties du monde. Mon père connaissait peu de chose de M. Bowring, mais il en savait assez pour être certain

qu'il n'était pas du tout l'homme qui convenait à la direction d'une revue politique et philosophique ; il augurait si mal de l'entreprise qu'il regrettait profondément que Bentham l'eût commencée, persuadé que non-seulement son ami perdrait ses avances d'argent, mais que probablement le discrédit s'attacherait aux principes radicaux. Toutefois il ne pouvait pas abandonner Bentham, et 3 consentit à écrire un article pour le premier rïuméro. D entrait dans le plan dont j'ai parlé un élément pour lequel mon père avait une préférence marquée, c'était de consacrer une partie de la revue à juger les autres revues; l'article de mon père devait être une critique générale de la Revue d'Edimbourg depuis sa fondation. Avaflt de l'écrire il me fit parcourir tous les volumes de cette revue, ou du moins tous les travaux qui semblaient avoir quelque valeur (tâche moins lourde en 1 823 qu'elle le serait aujourd'hui), et prendre des notes sur les articles que je croyais qu'il voudrait examiner, pour en relever les bonnes ou les mauvaises qualités. Cet article de mon père fut la principale cause de la sensation que la Revue de Westminster fit à son apparition : c'est en effet, par la conception autant que par l'exécution, le plus saisissant de tous ses écrits. Il commençait par une analyse des tendances de la littérature périodique en général, il montrait qu'elle ne. peut comme un livre attendre le succès, mais qu'il faut qu'elle réussisse immédiatement ou jamais, que par suite elle est à peu près soumise à l'obligation de professer et de prêcher les opinions qui sont déjà celles du public auquel elle s'adresse, au lieu d'essayer de les redresser ou de les améliorer. Il carac-

térisait ensuite la position de la Revue d'Edimbourg comme organe politique; il s'engageait dans une analyse complète de la constitution anglaise au point de vue radical. Il en mettait à nu le caractère absolument aristocratique, il faisait voir comment quelques centaines de familles nommaient la majorité de la chambre des Communes, comment la partie la plus indépendante de cette chambre, les représentants des comtés, ne représentaient pas autre chose que les grands propriétaires ou les classes que cette étroite oligarchie jugeait à propos d'admettre au partage du pouvoir, enfin il montrait la constitution s' appuyant d'une part sur l'Église et de l'autre sur les légistes, comme sur deux colonnes. Il signalait la tendance naturelle d'un corps aristocratique composé de la sorte à se grouper en deux parties, l'une en possession du pouvoir actif, l'autre faisant ses efforts pour la supplanter et conquérir la suprématie à l'aide de l'opinion publique, sans jamais rien sacrifier de la prépondérance aristocratique. 11 faisait le tableau de ce qui allait probablement arriver : il nous montrait le terrain politique occupé par un parti aristocratique faisant de l'opposition, en coquetterie avec; les principes populaires pour obtenir l'appui du peuple. Il faisait voir que la conduite du parti whig et de la Revue d'Edimbourg son principal organe, n'était pas autre chose que la mise en pratique de ces tendances. Il décrivait le procédé de bascule qui fait le fond de leur politique, et prouvait que la Revue soutenait tour à tour quelquefois dans des articles différents, quelquefois aussi dans le même article les deux faces que présentent toutes les questions où se trouvaient

engagés la puissance ou l'intérêt des classes gouvernantes, et il en fournissait de nombreuses. preuves. Jamais plus formidable attaque n'avait assailli la politique du parti whig, jamais coup plus rude n'avait été porté en Angleterre, au nom du radicalisme, et il n'y avait alors, je crois, que mon père qui fut capable d'écrire cet article (1). En attendant la revue naissante venait de se fondre avec une autre revue en projet, d'un genre purement lit téraire , que devait diriger M . Henry Southern , alors simple homme de lettres, mais qui depuis est entré daœ la diplomatie . Les deux directeurs s'entendirent posr réunir leurs revues en se partageant la direction, Bo* ring prit la direction politique, Southern se réservai* partie littéraire. La revue de Southern devait être publiée par la maison Longman qui, quoique propriétaire partiel de la Revue d'Edimbourg, voulait bien se charger de l'édition du nouveau journal. Mais tous les ar rangements pris et le prospectus lancé, quand les Longman virent l'attaque de mon père contre la Revue tfÈ dimbourg, ils nous retirèrent leur concours, Monpèff fut alors prié d'user de son influence sur son propre é& teur Baldwin pour le déterminer à se charger de la Rem de Westminster, et il réussit. C'est ainsi qu'en roaff 1824, malgré ses prévisions qui n'étaient rien moins qtf favorables, et grâce au concours de la plupart des collaborateurs qui aidèrent plus tard à faire marcher la Re-

1. La suite de cet article, imprimée dans le second numéro <b la Revue, fut écrite par moi sous les yeux de mon père. Ce travail n'avait en lui-même aucune valeur et n'eut pour moi d'aatt* 1 avantage que celui d'un exercice de composition. Ace point de vue, il m'était plus utile que tout autre genre d'écrit.

vue, le premier numéro fit son apparition. Ce fut pour la plupart d'entre nous une agréable surprise. Les articles étaient en moyenne d'une qualité bien supérieure à celle que nous attendions. La partie littéraire et artistique reposait sur M. Bingham, avocat, devenu depuis'magistrat, qui fréquentait M. Bentham depuis plusieurs années, était l'ami des deux Àustin, et adoptait avec beaucoup d'ardeur les opinions philosophiques de Bentham. En partie par l'effet du hasard, il n'y avait pas moins de six articles de Bingham dans le premier numéro; ils nous firent beaucoup de plaisir. Je me rappelle bien le sentiment mêlé que j'éprouvai au sujet de la Revue; d'une part j'étais joyeux de trouver qu'elle n'était pas ce que j'attendais, qu'elle était assez bonne pour faire honneur à ceux dont elle soutenait les opinions, et d'autre part j'étais extrêmement vexé, depuis que je la trouvais si bonne en somme, d'y rencontrer des taches. Toutefois quand nous apprîmes non-seulement que l'opinion en général accueillait la Revue d'une manière favorable, mais que le premier numéro avait eu un débit extraordinaire; quand nous eûmes constaté que l'apparition d'une revue radicale, avec des prétentions égales à celles des anciens organes des partis, avait fortement attiré l'attention, il n'y eut plus à hésiter, nous étions disposés à tout pour la fortifier et la rendre meilleure. Mon père continua d'y écrire de loin en loin. Après la Revue d'Edimbourg vint le tour de la Quarterly. Parmi les autres articles de mon père les plu» remarquables furent une attaque du Livre de V Église de Southey dans le cinquième numéro, et un travail de politique dans le deuxième. M. Austin n'en

donna qu'un, mais d'un grand mérite; c'était un pi doyer contre le droit d'aînesse en réponse à un artii de Mac-Culloch qui venait de paraître dans la Rex d Edimbourg. Grote aussi ne fournit qu'un article; il ri vait guère de temps à lui, et tout celui dont il pouv; disposer il le consacrait à son Histoire de la Grèce. L'a ticle qu'il écrivit portait sur le sujet qui l'occupait, c'» tait une exposition complète en même temps qu'une es culion de l'ouvrage de Mitford. Bingham et Chark Austin continuèrent quelque temps à écrire dans la Rm de Westminster. Fonblanque en fut un collaborateurs sidu à partir du troisième numéro. Parmi mes caman des, Ellis écrivit régulièrement jusqu'au neuvième ffl méro, et environ à l'époque où il se retira d'autres jeune gens de notre groupe y entrèrent : c'étaient Eyton Tooty Graham et Roebuck. Je fus moi-même le collaborâtes qui fournit le plus d'articles ; j'en donnai treize depâ le second numéro jusqu'au dix-huitième : c' étaient <te revues de livres, des travaux sur l'histoire et l'écononu politique, telles que celles des lois sur les céréales, sï la chasse, sur la diffamation. Parfois d'autres amis 4 mon père envoyaient d'excellents articles et quelques-lift des écrivains de Bowring réussirent. En somme, pour tant, la direction de la Revue ne satisfit jamais pleinemei aucun des partisans des principes radicaux que j'awï l'occasion de rencontrer. Il n'y avait guère de numéfl qui ne contînt des choses très -choquantes pour nous que cela vînt des opinions, du goût, ou d'un défaut deçà pacité des auteurs. Les jugements défavorables que pot taient mon père, Grote, les deux Austin et d'autres pei

sonnes, nous autres jeunes gens, nous les répétions, non sans les aggraver, et comme notre ardeur juvénile n'était pas ce qui pouvait arrêter nos plaintes, nous fîmes mal passer leur temps aux deux directeurs. Je ne doute pas que nous n'eussions tort au moins aussi souvent que raison, et je suis très-certain que si la Revue avait été conduite selon nos idées, c'est-à-dire d'après celles des plus jeunes, elle n'aurait pas été meilleure, peut-être même eût-elle été pire. Mais il n'est pas inutile de remarquer, comme détail qui peut servir à l'histoire du Benthamisme, que l'organe périodique qui le faisait le mieux connaître, fut dès le début très-loin de satisfaire les personnes dont il était censé représenter les opinions sur tous les sujets.

En attendant, la Revue faisait beaucoup de bruit dans le monde et donnait au radicalisme benthamiste, sur le terrain de l'opinion et de la discussion, une situation hors de toute proportion avec le nombre de ses adhérents et avec le mérite personnel et les talents que possédaient à cette époque la plupart de ceux qui s'y faisaient remarquer. Ce fut, comme on sait, un temps où le libéralisme fit des progrès rapides. Quand les craintes et les colères qu'entretenait la guerre avec la France eurent pris fin, on trouva le temps de penser à la politique intérieure. Le mouvement réformiste monta comme une marée. Les vieilles familles régnantes avaient recommencé à faire peser un régime d'oppression sur le continent; l'Angleterre semblait prêter son appui à la conspiration contre la liberté, ourdie sous le nom de Sainte- Alliance ; le poids énorme de la dette publique causée

par une guerre si longue et si coûteuse rendait le Gouvernement et le Parlement très-impopulaires. Le radicalisme sous la direction de MM. Burdett et Gobbett avait pris un caractère grave qui alarmait sérieusement l'administration. A peine l'alarme s'était-elle un instant calmée grâce aux fameuses lois appelées les six actes, que le procès de la reine Caroline réveilla un sentiment de haine encore plus profond. Les signes extérieurs de cette haine disparurent avec la cause qui les provoquait, mais de toute part on vit se former un esprit qu'on n'* vait point encore connu. M. Hume faisait avec une infatigable opiniâtreté l'examen rigoureux des dépenses publiques ; il forçait la chambre des communes à voter «r chaque article qui prêtait à contestation dans les évaht* tions , il saisissait ainsi puissamment l'opinion publique et parvenait à arracher à la mauvaise volonté de l'administration de nombreuses réductions de détail. L'économie politique venait pour la première fois de faire sentir son action dans les affaires publiques, par la pétition des négociants de Londres en faveur de la liberté du commerce, organisée par Tooke et présentée par Alexandre Baring. La place qu'elle venait de conquérir, elle la conserva grâce aux nobles efforts de Ricardo durant les cour tes années de sa vie parlementaire. Les œuvres de Ri cardo venant après la secousse imprimée par la contre verse sur les métaux précieux, et suivies à leur tour pa les expositions et les commentaires de mon père et d Mac Culloch dont les écrits, publiés dans la Revue d'E dimbourg, avaient à cette époque la plus grande valeur attiraient l'attention sur l'économie politique, et opé

PROPAGANDE AU TEMPS DE xMA JEUNESSE 95

raient des conversions au sein du ministère même. Huskisson, soutenu par Canning, venait de porter le premier coup au système protecteur, qu'un de leurs collègues acheva de ruiner virtuellement en 4840, mais dont les derniers vestiges n'ont été effacés que tout récemment, en 1860, par M. Gladstone. M. Peel, alors ministre de l'intérieur, s'avançait prudemment dans une voie où personne n'avait encore mis le pied, et particulièrement dans celle qu'avait indiquée Bentham : il touchait à la réforme de la législation. A cette époque, alors que le libéralisme paraissait devenir à la mode, quand l'amélioration des institutions était prêchée dans les hautes régions- de la société et que le changement complet de la constitution du Parlement était vivement réclamée d'en bas, il n'est pas étonnant que l'attention publique fût éveillée par l'intervention régulière dans le débat, d'un groupe qui faisait l'effet d'une école d'écrivains, et qui affichait hautement la prétention d'être les législateurs et les théoriciens des nouvelles tendances. Les membres de ce groupe apportaient dans leurs écrits un air de conviction profonde, à une époque où personne ne semblait avoir une foi aussi robuste en un credo aussi net ; ils rompaient en visière avec hardiesse aux deux partis politiques existants ; ils combattaient systématiquement et sans faiblesse des opinions généralement reçues, et on les soupçonnait d'en entretenir de bien plus hétérodoxes encore que celles qu'ils professaient. Leurs 'articles, ceux de mon père au moins, montraient de la verve et du talent, et derrière lui on s'imaginait voir un corps d'écrivains assez nombreux pour faire marcher une revue. En-

fin la Revue était achetée et lue. Tout cela donna à ce qu'on appelait l'école de Bentham, en philosophie et en politique, une plus grande place dans l'opinion publique, qu'elle n'en avait occupé d'abord, ou que n'en a occupé par la suite en Angleterre toute autre école aussi sérieuse. Comme j'étais au quartier général, j'en connaissais l'effectif, et comme j'étais l'un des membres les plus actifs de ce très petit groupe et que je peux dire sans vanité quorum pars magna fui , il m'appartient plus qu'à tout autre d'en faire l'histoire.

On a voulu voir une école dans ce qui n'était pas autre chose qu'un groupe de jeunes gens qu'attiraient autour de mon père le charme de sa conversation et la renommée de ses écrits, et qui étaient déjà plus ou moins imbus des idées très-arrêtées que mon père professait sur la politique, ou qui s'en imprégnaient en le fréquentant. On a dit que Bentham marchait entouré d'une troupe de disciples avides de recueillir les paroles qui tombaient de ses lèvres ; c'est une fable dont mon père a fait justice dans ses Fragments sur Mackintosh, et qui paraîtra simplement ridicule à tous ceux qui ont connu les habitudes de Bentham et sa manière de causer. L'influence que Bentham exerçait venait de ses écrits : c'est par eux qu'il a produit, et qu'il produit encore sur les conditions de l'humanité des effets plus profonds et plus étendus qu'aucun de ceux qu'on peut attribuer à mon père. Il est une bien plus grande figure historique que mon père. Mais mon père exerçait personnellement plus d'influence. On le recherchait pour la vigueur de sa conversation et l'instruction qu'on en retirait : il en usait largement pour

répandre ses opinions. Je n'ai jamais connu personne qui fît mieux valoir ses idées dans la discussion en têteà-tête. Il avait toujours absolument à sa disposition les immenses ressources de son esprit, il parlait avec précision et expression, il dissertait avec une moralité rigide et une grande force de raisonnement; aussi était-il le plus vif et le plus séduisant des causeurs ; il avait toujours quelque anecdote à raconter, il riait de bon cœur, et, quand il se trouvait avec des gens qu'il aimait, il était le compagnon le plus gai et le plus amusant. Ce n'était pas uniquement par la propagation de ses idées que sa force se révélait le plus, c'était encore plus par l'influence d'une qualité dont j'ai depuis appris à apprécier l'extrême rareté ; par un amour passionné du bien public et une ardeur à s'occuper du bien de l'humanité, qui fécondait et faisait croître les vertus analogues dont il rencontrait les germes chez les personnes qui entraient en rapport avec lui, et les poussait à l'action. Il leur inspirait le désir de conquérir son approbation ; il prêtait par sa conversation et par sa vie même un appui moral à tous ceux qui tendaient au même but que lui, il relevait les cœurs faibles ou enclins au découragement qui se trouvaient dans son entourage, par la confiance qu'il montrait toujours dans la force de la raison, dans le progrès général et dans le bien que les particuliers peuvent faire par des efforts judicieux, quoique à l'égard des résultats poursuivis il fut loin d'être confiant.

Ce furent les opinions de mon père qui donnèrent à la propagande benthamiste et utilitaire de cette époque le caractère qu'on lui connaît. Il laissait tomber les idées

une à une dans toutes les directions, comme si elles s'épanchaient d'une source intarissable ; elles se répandaienl ensuite par trois canaux principaux: moi-même d'abord, le seul dont l'esprit se fût formé entièrement à sou école; j'étais l'instrument à l'aide duquel mon père soumettait à son influence divers jeunes gens, qui à leur tour devenaient des agents de propagande. Venaient ensuite quelques camarades de Charles Àustin, sortis comme lui de Cambridge, qui, initiés par lui ou poussés par son influence, avaient adopté des opinions analogues à celles de mon père. Quelques-uns des plus remarquables recherchèrent la société de mon père et fréquentèrent sa maison. Parmi eux on peut citer Strutt, depuis Lord Belper, et le Lord Romilly actuel, avec le père duquel, Sir Samuel Romilly, mon père avait toujours été lié. C'était en troisième lieu une génération plus jeune d'étudiants de Cambridge, contemporains non plus d' Austin, mais d'Eyton Tooke, qui se groupait autour de ce jeune homme distingué, à cause de l'analogie de leurs opinions avec les siennes; il les avait présentés à mon père. Le plus remarquable était Charles Buller. En outre d'autres personnes se soumettaient individuellement à l'influence démon père et concouraient à la répandre. C'étaient, par exemple, Black dont j'ai déjà parlé, et Fonblanque. Toutefois la plupart de ces personnes n'étaient à nos yeux que des alliés et ne nous apportaient pas un concours sans réserve. Fonblanque, pour ne citer que lui, se sépara toujours de nous sur bien des questions importantes. D'ailleurs une unanimité parfaite était loin d'exister dans les groupes que nous formions, et aucun de nous n'adoptait implicite-

ment toutes les idées de mon père. En voici un exemple : nous regardions tous son Essai sur le gouvernement comme un chef-d'œuvre de philosophie politique; mais nous ne donnions point notre adhésion à la partie de cet ouvrage où il soutient qu'un gouvernement sous lequel les femmes sont exclues du suffrage n'est pas nécessairement mauvais, puisque leur intérêt est le même que celui des hommes. Nous étions très-nettement en désaccord avec cette doctrine, moi et tous mes camarades de prédilection. Il faut dire en faveur de mon père qu'il ne reconnaissait * nullement avoir eu l'intention d'affirmer le principe de l'exclusion des femmes, pas plus que celui de l'exclusion des hommes au-dessous de l'âge de quarante ans, au sujet desquels il soutenait dans le paragraphe suivant une thèse exactement semblable. Il ne s'occupait pas, disait-il fort bien, de discuter la question de savoir s'il valait mieux restreindre le suffrage, mais seulement de rechercher, à supposer qu'il dût être restreint, quelle est l'extrême limite de la restriction qui n'implique pas nécessairement un sacrifice des conditions de stabilité d'un bon gouvernement. Mais je pensais alors, comme j ? ai toujours pensé depuis, que l'opinion que mon père admettait, non moins que celle qu'il repoussait, est tout aussi erronée qu'aucune de celles qu'il combattait dans son Essai; que- l'intérêt des femmes se confond avec celui de& hommes tout juste autant, mais non davantage, que l'intérêt des sujets se confond avec celui des rois, et que toute raison au nom de laquelle on réclame le suffrage en faveur de quelqu'un, exige aussi qu'on n'en prive point les femmes. C'était l'opinion de

nos plus jeunes prosélytes, et je suis heureux de pouvoi dire que, sur ce point capital, M. Bentham était compté tement avec nous.

Mais bien qu'aucun de nous, probablement, ne s'accordât sur tous les points avec mon père, ses opinions, comme je l'ai déjà dit, étaient le principal élément qui donnait au petit groupe de jeunes gens, premiers propagateurs de ce qu'on appela par la suite le Radicalisme philosophique, la couleur et le caractère qu'on leur reconnaissait. Leur manière de penser n'était pas le Beathamisme en ce sens que Bentham aurait été leur chef et leur directeur, mais plutôt un système où les idées de Bentham se mariaient à l'Économie politique modem et à la métaphysique de Hartley. Le principe de la population de Malthus était pour eux un drapeau et un sigae de ralliement, tout aussi bien qu'aucune des idées propres de Bentham. Cette grande doctrine qui fut d'abori mise en avant comme un argument contre l'amélioratioi indéfinie de la condition humaine, nous l' embrassâmes avec un zèle ardent pour des raisons contraires, paitf qu'elle nous indiquait le seul moyen de réaliser celle amélioration, en assurant à la classe ouvrière tout entière des salaires élevés, grâce à une restriction voto* laire du nombre de ses membres. Voici quels étaient te autres points principaux des croyances que nous professions en commun, mon père et moi : En politique, unecofr fiance à peu près illimitée à l'efficacité de deux choses: le gouvernement représentatif, et la liberté complète * discussion . Si grande était la confiance de mon père à l'influence de la raison sur l'esprit de l'homme partout oè

elle peut s'adresser à lui, qu'il croyait que tout serait gagné si tout le monde savait lire, si toutes les opinions pouvaient librement s'adresser à tous par la parole et par la presse, et si, grâce au droit de vote, le peuple pouvait nommer une législature qui fît passer dans les faits les opinions régnantes. Il pensait que du moment que la législature ne représenterait plus l'intérêt d'une classe, elle tendrait à représenter l'intérêt général honnêtement et avec la sagesse qui convient, puisque le peuple dirigé par les hommes éclairés choisirait en général bien les personnes qui doivent le représenter, et après cela laisserait à ceux qu'il aurait choisi une pleine liberté. Par conséquent il désapprouvait énergiquement les principes aristocratiques et le gouvernement d'une oligarchie, sous quelque forme que ce fût, il y voyait le seul obstacle qui empêchât encore les hommes d'administrer leurs propres affaires avec toute la sagesse dont ils sont capables ; il demandait avant tout comme principal article de sa foi politique, un suffrage démocratique; mais ce n'était pas sur la liberté qu'il se fondait ni sur les Droits de l'Homme, ni sur aucune autre formule plus ou moins significative, dont la démocratie ait pu se servir jusqu'à ce jour, c'était sur les conditions de <r stabilité sans lesquelles nul bon gouvernement ne saurait subsister. x> Il ne s'attachait qu'à ce qui lui semblait essentiel; les formes de gouvernement, la république ou la monarchie, le laissaient à peu près indifférent; il n'en était pas de même de Bentham, pour qui un roi, par son rôle « essentiellement corrupteur >, était un personnage nécessairement très-nuisible. Après l'aristocratie, une Eglise d'Etat, ou une cor-

poration de prêtres, qui, par leur position, dépravent la religion, et que leur intérêt porte à faire échec aux progrès de l'esprit humain, étaient les objets de sa haine la plus vive. Cependant il ne détestait personnellement aucun ecclésiastique qui ne le méritât pas, il entretenait même une véritable amitié avec quelques-uns. En éthique, ses sentiments étaient énergiques et rigides sur tous les points qu'il jugeait importants pour le bien de l'humanité, il se montrait souverainement indifférent en théorie (quoique son indifférence ne se r évélât pas dans si conduite) pour toutes ces doctrines de moralité vulgaire, qui, d'après lui, n'avaient d'autre origine que r esprit d'ascétisme ou les calculs de l'intérêt ecclésiastique. Il prévoyait par exemple un accroissement considérable de la liberté dans les relations entre les sexes, bien qu'il n'eût pas la prétention d'indiquer exactement en quoi consisteraient ou devraient consister les conditions de cette liberté. Cette opinion ne se rattachait chez lui i aucun genre de sensualité, soit théorique, soit pratique. Il supposait au contraire que cet accroissement de liberté conduisait l'esprit à se détacher des rapports physiques et de leurs accessoires, à n'en plus faire l'un des principaux buts de la vie par une perversion de l'imagination et des sentiments, où mon père voyait l'un des maux les plus invétérés et les plus répandus qui affligent l'humanité. En psychologie, sa doctrine fondamentale consistait à expliquer la formation du caractère tout entier de l'homme par les circonstances, d'après le principe universel de l'association des états de l'esprit, et à admettre comme conséquence la possibilité illimitée de perfection-

ner l'état moral et intellectuel de l'humanité. De toutes les idées qu'il professait, aucune n'était plus importante que celle-ci, aucune n'a plus besoin qu'on y insiste. Malheureusement, il n'en est point qui soit plus opposée aux tendances prépondérantes de la philosophie, aussi bien du temps de mon père que depuis.

La petite bande de jeunes gens dont je faisais partie, embrassait ces diverses opinions avec le fanatisme de la jeunesse; nous y mettions un esprit de secte dont mon père, dans l'intention du moins, était tout à fait affranchi. Par une exagération ridicule, on disait que notre groupe, ou plutôt je ne sais quel fantôme qu'on voyait à sa place, formait une école. Quelques-uns d'entre nous, il est vrai, à une certaine époque, auraient bien voulu qu'il en fût ainsi. Les philosophes français du xvm c siècle étaient les modèles que nous nous proposions d'imiter, et nous espérions ne pas faire moins qu'eux. Aucun membre de notre réunion, comme je l'ai dit, n'alla plus loin que moi pour satisfaire cette ambition puérile; je pourrais le prouver en rapportant un grand nombre de détafls, si cela ne devait pas entraîner une perte d'espace et de temp6.

Cependant tout ce que je viens de dire n'offre à proprement parler que le côté extérieur de notre existence, ou du moins que la partie intellectuelle, et encore n'est-ce qu'un côté. Quand j'essaye de pénétrer plus profondément et de donner quelque indication sur ce que nous étions comme hommes, on voudra bien croire que je n'ai en vue que moi-même, seul personnage dont je puisse parler en connaissance de cause ; d'ailleurs je ne crois pas que le tableau que j'ai tracé convienne à aucun de

mes camarades, à moins de nombreuses et de graves retouches.

On a souvent dit qu'un benthamiste n'était qu'âne simple machine à raisonner; cette définition convient fort peu à la plupart de ceux à qui on donnait ce nom, mais en ce qui me concerne, et pour deux ou trois ans de ma vie, elle n'est pas tout à fait fausse. Elle me convenait peut-être autant qu'à tout jeune homme qui vient d'entrer dans la vie, pour qui les objets ordinaires de nos désirs doivent avoir en général au moins l'attrait de la nouveauté. Il n'y a rien de très-extraordinaire dans ce fait. Pouvait-on attendre d'un jeune homme de mon âge, qu'il fût plus qu'une chose ; j'étais une chose, et j'ai dit laquelle. De l'ambition et du désir de me distinguer, j'en avais de reste ; le zèle pour ce que je croyais le bien de l'humanité était mon plus vif sentiment; il se mêlait aux autres et leur donnait le ton. Mais, à cet âge, mon zèle ne s'exerçait encore que sur des opinions spéculatives. D ne reposait pas sur une bienveillance véritable ou sur une sympathie pour l'humanité ; bien que ces qualités eussent dans mon idéal éthique la place qu'elles devaient occuper, elles ne se rattachaient nullement à un vif enthousiasme pour une noblesse idéale ; j'étais cependant très-capable en imagination d'éprouver ce sentiment, mais à cette époque j'étais sevré de ce qui en fait l'aliment naturel, c'est-à-dire la culture poétique, tandis que j'étais surnourri de l'aliment delà polémique, c'est-àdire la logique pure et l'analyse. Ajoutez à cela que l'enseignement de mon père tendait à déprécier le sentiment. Ce n'est pas qu'il fût froid ou insensible ; c'était

plutôt le contraire. Il croyait qu'il n'y avait pas à s'occuper du sentiment, qu'il se suffirait à lui-même, et qu'il y en aurait toujours assez, pourvu que Ton prît un soin convenable des actions. Il était choqué de voir que, dans toute controverse sur la morale ou la philosophie, on se servît si fréquemment du sentiment comme d'une raison sans réplique; qu'on y eût recours pour justifier la conduite, au lieu de lui demander ce qui le justifie lui-même ; il était las de voir des actions dont l'effet est préjudiciable au bonheur des hommes, approuvées dans la pratique, par la raison qu'elles sont réclamées par le sentiment ; et il s'irritait qu'on attribuât au caractère d'une personne sentimentale un mérite qui, selon lui, n'appartenait qu'à ses actions; il ne supportait pas qu'on louât le sentiment ni qu'on en fit la plus légère mention, soit dans l'appréciation des personnes, soit dans les discussions sur les choses. Outre l'influence que cette antipathie de mon père pour le sentiment, exerçait sur moi et sur d'autres, nous étions blessés de voir que toutes les opinions aux-

quelles nous attachions de l'importance étaient constamment attaquées au nom du sentiment. On dénonçait le principe de l'utilité comme un froid calcul, l'économie politique comme l'inhumanité mise en pratique, la doctrine malthusienne de la réduction de la population comme une théorie répugnante aux sentiments naturels de l'humanité. En revanche nous nous servions des mots sentimentalité, déclamation et vagues généralités, comme d'autant de termes d'opprobre. Sans doute la plupart du temps nous avions raison, par exemple contre nos adversaires, mais il en résultait que la culture des sentiments,

excepté ceux du devoir privé et public, n'était pas en honneur parmi nous, et ne tenait pas beaucoup de plaee dans nos pensées, chez moi en particulier. Ce qui faisait surtout l'objet de nos préoccupations c'était la façon de modifier les opinions des gens, de les amener à former leur croyance d'après des preuves, comme aussi à connaître ce qui constitue leur véritable intérêt; nous pensions que lorsqu'ils le connaîtraient, ils s'obligeraient les uns les autres, par la force de l'opinion, à en tenir compte. Tout en reconnaissant pleinement l'excellence et la supériorité de l'amour de la justice et de la bienveillance, nous n'attendions la régénération de l'humanité d'aucune action directe sur les sentiments, nui plutôt de l'effet de l'éducation sur l'intelligence, des lumières sur les sentiments égoïstes. Tout en reconnaissant que cet effet est un moyen de perfectionnement d'une importance immense entre les mains d'hommes anima des plus nobles motifs d'action, aucun des survivants di groupe des benthamistes ou utilitaires d'alors n'y voit guère aujourd'hui, je le crois, le principal facteur de l'amélioration de la conduite des hommes.

L'effet naturel de cette négligence à la fois systématique et pratique de la culture du sentiment, fut, entre autres choses, une tendance qui nous portait à ne pas apprécier à leur valeur la poésie et l'imagination en général considérée comme élément de la nature humaine. Dans l'opinion générale un benthamiste était un ennemi de la poésie ; cette accusation était vraie en partie de Bentham personnellement ; il avait coutume de dire que « la poésie fausse les idées; >> mais dans le sens qu'il at-

tachait à ce brocard, on aurait pu en dire autant de tout discours saisissant, de toute représentation ou de tout enseignement plus éloquent qu'une opération d'arithmétique.' Un article de Bingbam dans le premier numéro de la Revue de Westminster, fournit un thème excellent à ceux qui nous accusaient de haïr la poésie. Pour expliquer une de ses critiques sur Moore il disait : « M. Moore est poète, donc il ne raisonne pas. » En réalité plusieurs d'entre nous étaient grands lecteurs de poésies, et Bingham lui-même avait fait des vers. Pour ce qui me regarde, et aussi pour mon père, il eût été plus correct de dire non pas que je n'aimais pas la poésie, mais que j'y étais indifférent en théorie. Les sentiments que je n'aimais pas dans les vers étaient ceux-là mêmes que je n'aimais pas en prose, et il y en avait beaucoup. Je méconnaissais complètement la place que la poésie occupe dans l'éducation de l'homme, et son rôle dans la culture des sentiments. Mais personnellement j'étais très-sensible à certains genres de poésie. A l'époque où mon benthamisme portait le plus le cachet de la secte, il m' arriva de jeter les yeux sur Y Essai sur Vhomme de Pope, et bien que toutes les idées de ce poème fussent le contraire des miennes, je me rappelle parfaitement quelle puissante impression il fit sur mon imagination. A cette époque peut-être une composition poétique d'un ordre plus élevé qu'une éloquente dissertation en vers n'aurait pas produit sur moi un pareil effet. En tout cas j'ai rarement eu l'occasion d'en faire l'épreuve. Toutefois, ce n'était là qu'un état passif; depuis longtemps j'avais étendu grandement les bases de mes croyances intellectuelles; j' a-

vais reçu dans le cours naturel de mes progrès mei une culture poétique du genre le plus précieux, l'admiration respectueuse où me jetaient les vies e caractères des personnages héroïques, surtout celles héros de la philosophie. Le même effet vivifiant que de bienfaiteurs de l'humanité ont éprouvé à la le< des vies de Plutarque, se produisait en moi devan tableaux que Platon faisait de Socrate, ou devant laines biographies modernes, principalement devai vie de Turgot par Condorcet, cette œuvre si bien pour éveiller le plus pur enthousiasme, puisque m trouvons une des vies les plus sages et les plus noble contée par le plus sage et le plus noble des hom L'héroïque vertu de ces glorieux représentants des nions qui avaient toute ma sympathie, faisait sur une impression profonde ; j'y revenais sans cesse, coi d'autres à un poète favori, quand j'éprouvais le bc de me transporter dans les régions élevées du sentii et de la pensée. Je ferai observer en passant que ce me guérit de toutes mes folies de sectaire. Les den trois pages qui commencent par ces mots : « Il rega toute secte comme nuisible », et expliquent pour Turgot se tint toujours en dehors du groupe des E clopédistes, entrèrent très-avant dans mon esprit renonçai à prendre pour moi et à donner aux autr nom d'utilitaires, comme à me servir du pronom n ou de toute autre désignation collective. Je cessai d' cher un esprit de secte. L'esprit de secte qui existait lement en moi, je le gardai encore longtemps et j< m'en défis que très-lentement.

Environ vers la fin de 4824, ou au commencement de 4825, Bentham, ayant fait revenir ses écrits sur les Preuves 9 qu'il avait confiés à M. Dumont (dont le Traité des preuves judiciaires qui les prenait pour base, venait d'être achevé et publié) voulut les faire paraître dans Foriginal. Il s'avisa de me confier la tâche de les mettre en ordre pour les livrer à l'impression, de la même manière que son Livre des Erreurs venait d'être publié par Bingham. Je m'en chargeai avec plaisir, et j'y consacrai à peu près tous mes moments de loisir pendant près d'une année, sans parler du temps qu'il fallut ensuite pour surveiller l'impression de oinq gros volumes. Bentham avait commencé ce traité à trois reprises, après de grands intervalles, chaque fois d'une manière différente, et sans revenir à ce qu'il avait fait la fois précédente ; deux fois il avait à peu près terminé son travail ; j'avais donc trois paquets de manuscrits à condenser en un seul traité, en prenant pour base le dernier et en y intercalant tout ce que je trouvais dans les deux autres que le troisième n'avait pas complètement annulé. Il fallait développer des phrases à la Bentham, obscures, chargées de parenthé-

ses, et tellement compliquées qu'il n'y avait pas à espérer que le lecteur se donnât la peine de les comprendre. En outre Bentham désirait beaucoup que je comblasse de moi-même les lacunes qu'il avait pu laisser subsister; dans ce but je lus les traités de droit anglais relatifs aux preuves, qui jouissaient de la plus grande autorité, et je commentai quelques points des prescriptions de la loi qui avaient échappé à Bentham. Je répondis aussi à des objections qu'on avait faites à quelques-

unes de ses doctrines dans les revues qui s'étaient occo pées du livre de Dumont; j'ajoutai un petit nombre de remarques supplémentaires sur les parties les plus abstraites du sujet ; par exemple sur la théorie de la possibilité ou de l'impossibilité. La partie de ces additions à l'éditeur qui était consacrée à la controverse, se trouvât écrite d'un ton plus décidé qu'il ne convenait à un homme comme moi, jeune et dépourvu d'expérience; mais je n'avaisjamais eu l'idée de mettre ma personne en avant; j'étais un éditeur anonyme de Bentham, je prenais le la de mon auteur, ne croyant pas qu'il fût messéant pour lui pas plus que pour le sujet de l'ouvrage, comme 3 l'eût été pour moi. Mon nom, en qualité d'éditeur, ne fi mis sur le livre qu'après l'impression et sur la volonii expresse de M. Bentham, malgré les efforts que je fc pour l'y faire renoncer.

Le temps que je donnai à ce travail d'éditeur fut fort bien employé eu égard à mes progrès, La Théorie da preuves judiciaires est un des ouvrages de Bentham te plus riches en matériaux. La théorie de la preuve est ei elle-même un des sujets les plus importants qu'il ak traités ; elle tient par de nombreux liens à la plupart des autres; aussi ses meilleures idées figurent-elles dans cet ouvrage avec le développement qu'elles méritent. En outre, entre autres matières plus spéciales, il contenait l'exposition la plus soignée qu'on puisse trouver dans les livres de Bentham des vices et des lacunes de la législation anglaise telle qu'elle était; il renfermait aussi, en manière d'épisode destiné à servir d'exemple, la procédure entière de la Cour de Westminster. Les connaissances que

j'acquis par cet ouvrage s'imprimèrent en moi plus profondément qu'elles n'auraient pu le faire par la seule lecture, et ce ne fut pas une petite acquisition. Mais cette occupation fit de moi ce qu'il semblait qu'on eifcpût le moins attendre ; elle stimula vivement en moi la faculté de composition. Tout ce que j'ai écrit depuis cette édition, a été supérieur à ce que j'avais fait auparavant. Le dernier style de Bentham, tel qu'on le connaissait, était lourd et embarrassé; c'était l'effet d'une précieuse qualité, de l'amour de la précision, qui le conduisait à surcharger sa phrase de membres enboîtés les uns dans les autres ; il voulait que le lecteur aperçût à la fois la proposition principale et toutes les modifications et restrictions qu'elle comporte. Cette habitude s'empara de son style au point que ses phrases devinrent d'une lecture extrêmement pénible N pour ceux qui n'y étaient pas accoutumés. Mais son premier style, celui du Fragment sur le Gouvernement et du Plan de l'Institution Judiciaire, est un modèle de vivacité, d'aisance animée et d'abondance, qu'on a rarement surpassé ; il restait de nombreuses réminiscences de ce premier style dans les manuscrits du Traité des Preuves, je tâchai de les conserver toutes. Un aussi long commerce avec cet admirable travail eut une influence considérable sur mon style; je continuai à le perfectionner par la lecture d'autres auteurs tant français qu'anglais, où la force se mariait merveilleusement avec la grâce, tels que Goldsmith, Fielding, Pascal, Voltaire et Courier. C'est par laque mon style perdit l'aridité qui se faisait remarquer dans mes premières compositions. Aux os et aux carlilages s'ajoutèrent des chairs,

et mon style acquit enfin de la vie et presque de la léger Cette amélioration se révéla sur un théâtre nouv< i M. Marshall, de Leeds, père des Marshall d'aujourd'l

\ le mêjpe qui fut envoyé au Parlemen t par le Yorkst

auquel venait d'échoir la représentation dont le bc

de Grampound avait été déchu, M. Marshall, ferme ]

tisan de la réforme parlementaire, possesseur d'une

mense fortune, dont il faisait un libéral usage, avail

vivement frappé du Livre des Erreurs de Benlham

avait eu l'idée qu'il serait utile de publier annuellen

les débats parlementaires non dans Tordre chronologi

adopté par Hansard, mais arrangés par sujets et acci

pagnes de commentaires indiquant les erreurs comm

par les orateurs. Dans cette intention, il s'adressa n;

Tellement à l'éditeur du Livre des Erreurs; et Bingh;

aidé de Charles Austin, entreprit l'édition de ce tra?

L'ouvrage s'appela Histoire et revue du Parlement* i

débit ne suffit pas à assurer son existence, il ne pa

que pendant trois ans. Toutefois il excita quelque ail

tion dans le monde politique et parlementaire. Le p;

y avait déployé toute sa force et y gagna plus de répi

tion qu'il n'en avait jamais acquis par la Revue de Wi

minster. Bingham et Charles Austin y écrivirent be

coup, ainsi que Strutt et Romilly et plusieurs aul

légistes libéraux. Mon père y fit un article de son m

leur style; Austin l'aîné en donna un, et Coulson en écr

un du plus grand mérite. J'eus pour ma part à ouvri)

premier numéro par un article sur la principale quest

de la session (1825), celle des Associations et de Vin

parité des Catholiques. Dans le second numéro j'écri

PROPAGANDE Alî TEMPS DE MA JEUNESSE I1â

un essai sur la Crise commerciale de 1825 et sur les débats relatifs à la Circulation. Dans le troisième j'eus deux articles, un sur un point secondaire, l'autre sur le principe de la Réciprocité dans le commerce, à propos d'une correspondance diplomatique fameuse échangée entre Canning et Gai latin. Ces articles n'étaient plus de simples reproductions et des applications des doctrines que j'avais apprises ; c'étaient des morceaux originaux, si l'on peut ainsi parler d'anciennes idées présentées sous une forme rajeunie, et sous de nouveaux points de vue. Je puis, sans manquer à la vérité, dire qu'il y avait dans ces écrits une maturité qui ne se retrouvait dans aucune de mes compositions antérieures. Par l'exécution, ces écrits n'étaient pas des œuvres de jeune homme ; mais ces sujets ou bien n'excitent plus l'intérêt, ou bien ils ont été si supérieurement traités depuis lors, que mes articles ont vieilli, et qu'ils resteront ensevelis dans le même oubli que mes autres travaux du temps de la première dynastie de la Revue de Westminster.

Tout en m'occupant à écrire pour le public, je ne négligeais pas les autres moyens de m > instruire. C'est à cette époque que j'appris l'allemand que je commençai par la méthode hamiltonienne ; et dans ce but, avec quelques camarades nous formâmes une classe. Pendant plusieurs années à partir de cette époque, nos études en société prirent une forme qui contribua beaucoup au progrès de mon esprit. L'idée nous vint de nous associer pour faire par la lecture et la conversation une étude de plusieurs branches des sciences que nous voulions apprendre. M. Grote prêta pour cet usage une pièce de sa

maison dans Threadneedle street, et son ami Prescott, un des trois membres fondateurs de la Société Utilitaire, se joignit à nous. Nous nous réunissions deux fois par semaine le matin depuis huit heures et demie jusqu'à dix, heure à laquelle la plupart d'entre nous devaient se rendre à leurs occupations quotidiennes. Le premier sujet que nous abordâmes fut l'Économie politique; nous prîmes un traité systématique pour manuel ; notre choix tomba d'abord sur les Éléments de mon père. Un de nous lisait à haute voix un chapitre entier, ou seulement une partie, et la discussion s'ouvrait ; tous ceux qui avaient une objection ou une remarque à faire b faisaient. Nous avions pour règle de discuter à fond chaque question , grande ou petite , qu'on soulevait; nous prolongions la discussion jusqu'à ce que tous ceux qui y prenaient part fussent satisfaits des conclusions auxquelles ils étaient arrivés pour leur propre compte, et nous continuions à débattre chaque question, comme toute spéculation accessoire que nous suggéraient le chapitre que nous avions lu, ou la conversation qui s'était engagée ensuite, tant que la difficulté que nous avions rencontrée n'était pas résolue. Nous laissions certaines questions à l'ordre du jour pendant plusieurs semaines, y pensant sérieusement dans l'intervalle de nos réunions, et imaginant des solutions pour les difficultés nouvelles qui avaient surgi dans la discussion de la matinée précédente. Quand nous eûmes achevé les Éléments de mon père, nous abordâmes les Principes d'Économie politique de Ricardo, et la Dissertation sur la valeur, de Bailev. Ces discussions serrées et vigoureuses ne contribuaient

Propagande au Temps de ma jeunesse tis

pas seulement à former ceux qui y prenaient part, mais elles faisaient naître de nouvelles vues sur certains points de l'Économie politique abstraite. La théorie des Valeurs Internationales que je publiai plus tard, fut le fruit de ces conversations, comme aussi les changements que je fis subir à la théorie de Ricardo sur les Profits, et que je consignai dans un essai sur les Profits et l'Intérêt; Ceux d'entre nous qui faisaient le plus naître de nouvelles méditations étaient Ellis, Graham et moi ; d'autres aussi apportaient à la discussion un contingent précieux principalement Prescott et Roebuck, l'un par ses connaissances, l'autre par la finesse de sa dialectique. Les théories des valeurs . internationales et de l'intérêt furent creusées et travaillées à peu près pour une égale part par Graham et moi, et, si notre projet primitif se fût exécuté, mes Essais sur quelques questions non résolues d'économie politique auraient paru avec quelques-uns de ses travaux et sous nos deux noms. Mais, quand j'eus écrit mon exposition, je trouvai que j'avais trop compté sur mon accord avec lui, et que son opinion différait tellement de celle que j'exprimais dans le plus original des deux essais, celui sur la Valeur internationale, que je devais considérer la théorie comme exclusivement à moi, et je la donnai comme telle quand je la publiai quelques années après. Je puis dire que plusieurs des changegements que mon père fit subir à ses Eléments quand il en publia la troisième édition, étaient basés sur des critiques sorties de ces conversations ; il modifia ses opinions sur chacun des points que j'ai indiqués, sans aller toutefois aussi loin que nous.

Quand nous eûmes assez d'Économie politique nom passâmes à la logique syllogistique que nous traitâmes de la même façon. Grote se mit alors avec nous. Le premier livre que nous primes pour manuel fut Àldrich; mais dégoûtés de son peu de profondeur, nous prîmes un des manuels les plus parfaits de la logique scolastique que mon père, grand collectionneur de ces sortes de j livres, possédait : c'était la Manuduclio ad Logicam fa Jésuite du Trieu. Ce livre fini, nous prîmes la Logiqw de Whately, qu'on venait de rééditer en l'empruntant il l'Encyclopédie métropolitaine, et enfin la Cornputatio svst\ Logica de Hobbes. Ces livres, que nous étudions à nota façon, nous ouvrirent un vaste champ de spéculations métaphysiques, et la plus grande partie de ce que j'ai fait dans le premier livre de mon Système de Logiqu pour rendre rationnels et corriger les principes et les distinctions des scolastiques, comme aussi pour perfectionner la théorie de la signification des propositions, est le fruit de ces discussions. Grabam et moi, nous apportions la plupart des nouveautés, Grote et les autres! nous servaient de juges et formaient un excellent tribunal. Dés cette époque, je conçus le projet d'écrire ni < livre sur la Logique, quoique sur un plan bien pte humble que celui que j'ai exécuté.

Quand nous en eûmes fini avec la logique, nous nous lançâmes dans la psychologie analytique. Nous choisîmes Hartley pour manuel, et chacun de nous courant tout Londres pour s'en procurer un exemplaire nous fîmes monter l'édition de Priestley à un prix fou . Quand nous eûmes fini Hartley nous suspendîmes nos réunions;

mais Y Analyse de l'esprit de mon père ayant été publiée peu après, nous nous réunîmes de nouveau pour la lire. Ce fut la fin de tous nos exercices. J'ai toujours fait remonter à ces conversations l'époque où je suis réellement devenu un penseur indépendant; je leur dois aussi d'avoir acquis, ou puissamment fortifié en moi une habitude d'esprit à laquelle je dois tout ce que j'ai jamais fait comme tout ce que je pourrai jamais faire en philosophie : celle qui consiste à ne jamais accepter comme complète une demi-solution; à ne jamais abandonner une question embarrassante, mais à y revenir sans cesse, jusqu'à ce qu'elle soit percée à jour; à ne jamais laisser sans les explorer les ravins obscurs d'une question sous le prétexte qu'ils ne semblent pas avoir d'importance ; à ne jamais penser que je comprenais aucune partie d'un sujet, tant que je n'avais pas compris le sujet tout entier.

La part que nous prîmes de 4825 jusqu'à 4830 à des discussions publiques occupèrent une grande place dans ma vie. durant ces années, et comme elles eurent beaucoup d'effet sur mon développement, je dois en dire un mot.

Il existait depuis quelque temps une société d'Owénistes, appelée société de Coopération, qui se réunissait chaque semaine pour soutenir des discussions publiques dans Chancery-Lane. Au commencement de 4825, un hasard mit Roebuck en rapport avec plusieurs membres de cette société, et le fit assister à une ou deux réunions; il se mêla aux débats et parla contre l'owénisme. L'un de nous nous proposa de nous y rendre en corps et d'y

livrer une bataille en règle. Charles Austin et quelques amis , qui ne faisaient ordinairement pas partie de notre réunion d'études, entrèrent dans ce projet. Nous agissions de concert avec les principaux membres de la société à qui cette lutte n'était pas désagréable ; ils préféraient en effet une controverse avec des adversaires à une discussion en famille, entre partisans des mêmes idées. La question de la population fut choisie comme sujet du débat. Charles Austin soutint nos opinions par un brillant discours, et le combat se continua, d'une séance à l'autre, durant cinq ou six semaines, devant une salle comble, où se rendaient, outre les membres de la société et leurs amis, de nombreux auditeurs et quelques orateurs venus des Inns-of-Court. Quand cette discussion fut finie, nous en engageâmes une autre sur les mérites du système d'Owen : les nouveaux débats durèrent environ trois mois. C'était une lutte corps à corps entre les Owénistes et les Économistes qu'ils regardaient comme leurs ennemis les plus acharnés ; mais la dispute se faisait sur un tonamical. Nous, qui représentions l'Économie politique, nous avions les mêmes objets en vue que les Owénistes, et nous prîmes la peine de le montrer. Le principal champion des Owénistes était un homme trèsestimable que je connaissais beaucoup , M. William Thompson, de Cork, auteur d'un livre sur la distribution de la richesse et d'un Appel en faveur des femmes contre le passage que mon père avait écrit à leur sujet dans son Essai sur le Gouvernement. Ellis, Roebuck et moi, nous prîmes une part active au débat, et parmi ceux qui nous vinrent en aide des Inns-of-Court, je me rappelle Charles

Viiliers. Nos adversaires reçurent aussi un appui sérieux du dehors. Un homme bien connu, Gale Jones, alors déjà âgé, nous fit un discours fleuri comme il savait les faire; mais l'orateur qui me laissa la plus grande impression, bien que je fusse en désaccord avec lui sur chaque mot, fut Thirlwall, l'historien, devenu depuis évéque de Saint- David's; il était alors avocat à la cour de la Chancellerie, et n'était connu que par une brillante réputation d'éloquence qu'il avait acquise à l'Union de Cambridge, avant l'époque d'Austin et de Macaulay. Son discours venait en réponse à un discours que j'avais fait. Il n'avait pas prononcé dix phrases que je le tins pour le meilleur orateur que j'eusse encore entendu ; et depuis lors je n'ai plus entendu personne que je mette au-dessus de lui.

Le grand intérêt que nous prenions à ces débats prédisposait quelques-uns d'entre nous à mordre à une idée suggérée par M. Mac Culloch, l'économiste. IL pensait qu'il serait utile d'avoir à Londres une société semblable à la Société spéculative d'Edimbourg, où Brougham et Horner entre autres avaient commencé à s'exercer à la parole. L'expérience que nous avions faite dans la société Coopérative, ne nous permettait pas de douter qu'il y eût dans Londres le personnel d'une réunion de ce genre. Mac Culloch en parla à plusieurs jeunes gens influents auxquels il donnait des leçons particulières d'économie politique. Quelques-uns entrèrent chaudement dans ce projet, surtout Georges Viiliers (plus tard comte de Clarendon). Georges Viiliers, ses frères, Hyde et Charles, Romilly, Charles Austin, moi et quelques autres, nous nous réunîmes et convînmes d'un plan. Nous résolûmes

de nous réunir à la Freemason's Tavern ; nous avions entre les mains une belle liste de membres, où, à côté des noms de plusieurs membres du Parlement, se trouvaient inscrits presque tous les orateurs les plus famem de l'Union de Cambridge et de la Société Unie des Débats d'Oxford. Un fait curieux qui servira à donner une idée des tendances de l'époque, c'est la peine que nos eûmes, en recrutant les membres de notre société, i trouver un nombre suffisant d'orateurs torys. Presque tous ceux que nous pouvions enrôler étaient libéraux, de différents genres et à différents degrés. Outre ceux que j'ai déjà nommés, nous eûmes Macaulay, Thirlwall, Praed, Lord Howick, Samuel Wilberforce, depuis évêque d'Oiford, Charles Poulett, Thomson, depuis Lord Sydenham, Edward et Henry Lytton Bulwer, Fonblanque et bien d'autres dont je ne puis me souvenir aujourd'hui, nuis qui se sont plus ou moins fait connaître depuis dans b vie politique ou dans les lettres. Rien qui promît davantage ; mais quand le moment d'agir approcha et qu'il fal nécessaire de choisir un président et de trouver quelqu'un pour ouvrir la première discussion, personne parmi nos célébrités ne voulut consentir à prendre fane ou l'autre de ces charges. Dans le nombre de ceux qu'on pressait, le seul que Ton parvint à persuader, était on homme que je connaissais fort peu, mais qui avait remporté de grands succès à Oxford, et l'on disait qu'il j avait conquis une grande réputation d'éloquence. Quelque temps après il entra au Parlement comme tory. 11 fut donc désigné à la fois pour occuper le siège du président et pour faire le premier discours. Le grand jour

arriva, les banquettes étaient remplies ; tous nos grands orateurs étaient là pour juger de nos efforts, mais non pour nous aider. Le discours de l'orateur d'Oxford fut une chute complète. Ce début jeta du froid sur toute la séance, les orateurs qui vinrent ensuite furent rares et aucun d'eux ne donna tout ce qu'il pouvait. L'entreprise avait fait un fiasco complet; les célébrités de l'éloquence, qui avaient compté sur un succès, s'en allèrent et ne revinrent plus. Pour moi, j'y pris au moins une leçon de connaissance du monde. Cet insuccès inattendu changea complètement le rôle que j'avais dans notre plan. Je n'avais pas rêvé d'y prendre une part prépondérante, ni d'y parler beaucoup ou souvent, surtout au début; mais je voyais bien que le succès de l'entreprise dépendait des hommes nouveaux, et je donnai un coup d'épaule. J'ouvris la seconde question, et depuis lors je parlai à peu près dans chaque discussion. Ce fut pendant quelque temps une très-rude besogne. Les trois Villiers et Romilly nous restèrent fidèles quelque temps encore, mais la patience des fondateurs de la société était à boul, excepté chez Roebuck et moi. A la saison suivante, 4826-1827, les choses s'améliorèrent. Nous avions acquis deux orateurs torys, Hayward et Shee, plus tard le Sergent Shee ; le côté radical avait reçu du renfort, Charles Buller, Cockburn et quelques autres de la seconde génération de Benthamistes de Cambridge prirent place à côté de nous. Avec leur aide et celle que nous apportaient accidentellement d'autres membres, avec les deux torys, Roebuck et moi comme orateurs ordinaires, presque toutes les discussions devinrent des

batailles rangées entre les radicaux philosophes et le légistes torys ; à la fin on parla de nos combats, et jpla sieurs personnes de marque vinrent nous entendre. Cel arriva encore plus dans les saisons suivantes 1828-182! quand les Coleridgiens, dans les personnes de Maurice e de Sterling, firent leur entrée dans la société, où ils for mèrent un second parti libéral et même radical, sur de bases tout à fait différentes de celles du Benthamisme, e en opposition violente contre cette doctrine ; ils introduisirent dans la discussion les idées générales et te méthodes de la réaction qui sévissait en Europe conta la philosophie du xvm e siècle ; c'était donc mT troisième parti, et un parti très-sérieux, qui venait prendre parti nos luttes, et qui ne représentait pas mal le mouvemeff de l'opinion dans la partie la plus éclairée de la nouvelli génération. Nos discussions différaient beaucoup d< celles des sociétés ordinaires de discussion ; nous y ap portions en effet les arguments les plus forts, et nou nous appuyions sur les principes les plus philosophique: que chaque parti était en état de produire, dans les réfo tations serrées que nous nous opposions mutuellement Cette gymnastique nous était nécessairement très-utile elle le fut surtout pour moi. Je n'ai jamais, il est vrai acquis de la facilité d'élocution, et j'eus toujours m débit sans grâce, mais je parvenais à me faire écouter d'ailleurs comme j'écrivais toujours mes discours, lorsque par les sentiments qu'ils exprimaient ou par la nature même des idées qu'il fallait développer l'expression me semblait avoir de l'importance, je fortifiai beaucoup ma faculté d'écrire; non-seulement je formai mon oreille

à la douceur du langage el à la cadence, mais j'acquis un sens pratique pour reconnaître l'effet des phrases, et j'appris à sentir celui qu'elles produisaient sur un auditoire mêlé.

La société et les travaux préparatoires qu elle nécessitait, en même temps que la préparation des conversations du matin, qui marchaient de front, absorbaient presque tous mes loisirs ; j'éprouvai donc un soulagement quand au printemps de 1828 je cessai d'écrire pour la Revue de Westminster. Cette revue faisait de mauvaises affaires. La vente du premier numéro avait été très-encôurageahte, mais depuis lors, je crois, la vente courante n'avait jamais suffi à couvrir les frais nécessités par la façon dont la revue était montée. Les dépenses avaient été fortement réduites, mais elles ne l'étaient pas encore assez. Un des éditeurs, Southern, se retira, et plusieurs collaborateurs, y compris mon père et moi, qui avaient été payés pour leurs premiers articles, avaient fini par écrire gratuitement. Néanmoins la mise de fonds sur laquelle vivait la Revue était à peu près ou même totalement absorbée; et si l'on voulait que la Revue durât, il était indispensable de pourvoir à son organisation par de nouveaux arrangements. Mon père et moi, nous eûmes plusieurs conférences avec Bowring à ce sujet. Nous voulions bien faire l'impossible pour soutenir la Revue, organe de nos opinions, mais nous ne voulions plus de Bowring pour directeur. D'ailleurs il était impossible de garder un directeur appointé ; nous avions donc une raison de lui proposer de se retirer, sans lui faire aucun affront. Nous étions avec quelques amis

tout prêts à faire marcher la Revue, comme collabon teurs gratuits, soit en prenant parmi nous un directe sans traitement, soit en nous partageant la direct*» Mais tandis que cette négociation marchait avec 1'* sentiment apparent de Bowring, il en poursuivait autre avec le colonel Perronet Thompson ; nous s reçûmes la première nouvelle par une lettre de Bowriv qui nous informait, en qualité de directeur, de Farm gement conclu, et qui nous proposait d'écrire pour k prochain numéro, avec promesse de payement. Nous! contestions pas à Bowring le droit de prendre tous i rangements qu'il pourrait, et qu'il trouverait plus fa* râbles à ses intérêts que celui que nous lui avions pisposé, mais le mystère dont il avait usé à notre égari tandis qu'il faisait semblant d'entrer dans nos vues,n<* parut une offense ; et ne l' eussions-nous pas cru, no* n'étions pas disposés à donner notre temps et à prends de la peine pour une revue qui restait sous sa direction En conséquence mon père s'excusa ; deux ou trois a* après pourtant, pour céder à des instances pressantes,! écrivit encore un article politique. Quanta moi, je* fusai positivement. Ainsi finirent mes relations avec première Revue de Westminster. Le dernier article j'y écrivis, m'avait coûté plus de travail qu'aucun précédents, mais c'est qu'aussi j'y mettais tout cœur; c'était une défense des premiers auteurs de la volution française, contre les faux récits que Sir Wi Scott avait placés dans l'introduction de son Histoire Napoléon. Le nombre de livres que je lus pour faire article, de notes et d'extraits que je pris, et même

des livres que je dus acheter (il n'y avait alors aucune bibliothèque publique ou entretenue par souscription, ou l'on pût emprunter des livres à consulter pour les emporter chez soi) dépassait de beaucoup l'importance du but immédiat que je poursuivais. J'avais alors quelque idée d'écrire une histoire de la Révolution française, je n'y ai jamais donné suite, mais mes collections ont été plus tard très-utiles à Carlyle quand il a composé la sienne.

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