CHAPITRE V
Une crise dans mes idées. — Un progrès.
Durant quelques années après cette époque, j'écrm fort peu pour le public et d'une manière irrégulière; mai grands furent les avantages que je retirai de cette abs tention. Il n'était pas sans importance pour moi d'aw le temps de mûrir et de m'assimiler complètement dm idées, sans être mis en demeure de les livrer à la press Si j'avais continué à écrire, la transformation profond qui s'opéra dans mes opinions comme dans mon car» tère pendant ces années eût élé sérieusement troubla Pour expliquer l'origine de cette transformation, ou i moins des méditations qui la préparèrent, je suis oblij de revenir un peu en arrière.
Depuis l'hiver de 1821, époque à laquelle j'avais I pour la première fois Bentham, et surtout dès les pn miers temps de la Revue de Westminster, j'avais t objectif, ce qu'on peut appeler un but dans la vie : voulais travailler à réformer le monde. L'idée que je ir
faisais de mon propre bonheur se confondait entièrement avec cet objet. Les personnes dont je recherchais l'amitié étaient celles qui pouvaient concourir avec moi à l'accomplissement de cette entreprise. Je tâchais de cueillir sur la route le plus de fleurs que je pouvais, mais la seule satisfaction personnelle sérieuse et durable sur laquelle je comptais pour mon bonheur était la confiance en cet objectif; et je me flattais de la certitude de jouir d'une vie heureuse, si je plaçais mon bonheur sur quelque objet durable et éloigné, vers lequel le progrès fut toujours possible et que je ne pusse épuiser en l'atteignant complètement. Cela alla bien quelques années, pendant lesquelles la vue du progrès qui s'opérait dans le monde, l'idée que je prenais part moi-même à la lutte, et que je contribuais pour ma part à le faire avancer, me semblait suffire pour remplir une existence intéressante et animée. Mais vint le jour où cette confiance s'évanouit comme un rêve. C'était dans l'automme de 4826; je me trouvais dans cet état d'engourdissement nerveux que tout le monde est susceptible de traverser, insensible à toute jouissance comme à toute sensation agréable, dans un de ces malaises ou tout ce qui plaît à d'autres moments devient insipide et indifférent; dans l'état, dirais-je, où se trouvent ordinairement les personnes qui se convertissent au méthodisme, quand elles se sentent atteintes pour la première fois de la conviction du péché. J'étais dans cet état d'esprit, quand il m'arriva de me poser directement cette question : « Supposé que tous les objets que tu poursuis dans la vie, soient réalisés, que tous les changements dans les opinions et les
institutions dans l'attente desquels tu consumés ton existence, puissent s'accomplir sur l'heure, en éprouverastu une grande joie, seras-tu bien heureux? » — « Non! » me répondit nettement une voix intérieure que je ne pouvais réprimer. Je me sentis défaillir ; tout ce qui me soutenait dans la vie s'écroula. Tout mon bonheur, je devais le tenir de la poursuite incessante de cette fin. Le charme qui me fascinait était rompu ; insensible à la fin, pouvais-je encore m'intéresser aux moyens? Il ne me restait plus rien à quoi je pusse consacrer ma vie.
Au premier moment j'espérai que le nuage qui venait d'obscurcir mon existence se dissiperait de lui-même ; il n'en fut rien. Une nuit de sommeil, ce remède souverain contre les petits ennuis de la vie, n'eut aucun effet sur mes souffrances. Je fis un nouvel appel à ma conscience; j'entendis encore la néfaste réponse. Je portais ma tristesse partout avec moi, je la retrouvais dans toutes mes occupations. C'était à peine si parfois un objet avait le pouvoir de me la faire oublier quelques minutes. Durant plusieurs mois lé nuage sembla s'épaissir toujours davantage. L'expression exacte de ce que je souffrais se trouve dans ces vers de Y Abattement de Coleridge, que je ne connaissais pas encore ; c'était
« Une douleur sans angoisse, vide, sourde, lugubre, — une douleur lourde, étouffée, calme, — qui ne trouve aucune issue naturelle, aucun soulagement dans les paroles, ni dans les sanglots, ni dans les larmes. »
C'était en vain que je cherchais un adoucissement à ma peine en revenant à mes livres favoris, — ces souvenirs d'une noblesse et d'une grandeur passées, où j'avais jus-
qu'alors puisé la force et le courage, je les lus sans rien éprouver, ou plutôt avec le même sentiment qu'autrefois, moins le charme, et je restai persuadé que mon amour de l'humanité et ma passion de la perfection pour le bien de l'tamanité étaient désormais éteints. Je ne cherchai pas à soulager mes peines en les confiant à autrui. Si j'avais aimé quelqu'un assez pour sentir la nécessité de les lui confier, je ne me serais pas trouvé dans l'état qui faisait mon malheur. Je sentais, hélas ! que ma souffrance n'était point intéressante, et qu'il n'y avait rien en elle de respectable, rien qui éveillât la sympathie. Des conseils, si j'avais su où en demander, m'eussent été extrêmement précieux. Les paroles de Macbeth à son médecin se présentaient souvent à ma pensée ; mais il n'y avait personne dont je pusse espérer un secours de ce genre. Mon père, à qui il eût été naturel que j'eusse recours dans tous mes embarras, était la dernière personne dont je dusse attendre un remède dans l'état où j'étais. Tout me portait à croire qu'il ne savait rien de mon malaise d'esprit, et même, s'il eût pu le comprendre, il n'était pas le médecin qu'il fallait pour le guérir. Mon éducation était toute son ouvrage, il l'avait conduite sans jamais songer qu'elle pouvait aboutir à ce résultat : je ne voyais pas d'avantage à l'affliger en lui faisant voir que son plan avait échoué, quand l'échec était probablement irréparable, et dans tous les cas de nature à défier la puissance de ses remèdes. Pouvais-je me confier à des amis? A cette époq ue, je n'en avais pas à qui je pusse espérer de faire comprendre mon état. Je ne le comprenais que trop bien moi-même ;
et plus j'y songeais plus je le trouvais désespéré.
Mes études m'avaient conduit à croire que toutes h qualités, tous les sentiments moraux de F esprit, bons 01 mauvais, étaient le résultat de l'association; que non aimons une chose, et que nous en haïssons une autre, qu nous prenons plaisir à un genre d'action ou de contemplation, et de la peine à un autre genre, par L'effet de Ta* sociation d'idées agréables ou pénibles avec ces choses, d'après le cours de l'éducation et de l'expérience. Gomme corollaire de cette doctrine, j'avais toujours entendu affirmer par mon père et j'étais convaincu moi-même que l'éducation devait tendre à former les association les plus fortes qu'il est possible de constituer dans Tordu des idées salutaires ; c'est-à-dire des associations et plaisir avec toutes les choses qui concourent au bien de la généralité, et des associations de peine avec toutes -b choses qui y font obstacle. Cette doctrine me semblait inexpugnable ; mais je voyais bien, en jetant un regard en arrière, que mes maîtres ne s'étaient occupés que d'une façon superficielle des moyens de former et d'entretenir ces associations salutaires. Il me paraissait qu'ils avaient compté absolument sur les vieux moyens vulgaires* Téloge et le blâme, la récompense et le châtiment. Je ne doutais pas que ces moyens appliqués de bonne heure et sans relâche, ne créassent de fortes associations de peine et de plaisir, surtout de peine, et qu'ils ne passent produire des désirs et des aversions susceptibles de dur* i avec toute leur force jusqu'à la fin de la vie. Mais il doit toujours y avoir quelque chose d'artificiel et d'accidentel dans les associations qu'on fait naître par ce procédé. Les peines et les plaisirs qui s'associent par ce moyen à
certaines choses, n'y sont pas attachés par un lien naturel ; je crois donc qu'il est essentiel, pour rendre ces associations durables, de faire en sorte qu'elles soient très-fortes et déjà invétérées, et pour ainsi dire réellement indissolubles, avant que la faculté de l'analyse commence à s'exercer. En effet, je m'apercevais alors ou je "croyais m'apercevoir d'une vérité que j'avais auparavant toujours accueillie avec incrédulité : je reconnaissais qu*e L'habitude de l'analyse tend à ruiner les sentiments ; ce qui est vrai quand nulle autre habitude d'esprit n'est entretenue, el que l'esprit d'analyse reste seul dépourvu de ses compléments naturels et de ses correctifs. Ce qui constitue l'excellence de l'analyse, me disais-je, c'est qu'elle tend à affaiblir, à saper toutes les opinions qui dérivent de préjugés : qu'elle nous donne les moyens de disjoindre les idées qui ne sont associées qu'accidentellement : nulle association quelle qu'elle soit ne saurait résister indéfiniment à cette force dissolvante; mais en revanche nous devons à l'analyse ce qu'il y a de plus clair dans la connaissance des successions permanentes de la nature, des relations réelles qui subsistent entre les choses, indépendamment de noire volonté et de nos sentiments, c'est-à-dire de lois de la nature en vertu desquelles, dans beaucoup de cas, une chose est inséparable d'une autre, de lois qui, dans la mesure où elles sont clairement comprises et représentées par l'imagination, font que nos idées des choses qui sont toujours unies ensemble dans la nature, contractent dans la pensée des liens de plus en plus étroits. C'est par là que l'esprit d'analyse peut avoir pour effet de fortifier les associations
entre les causes et les effets, les moyens et les fins, mais il tend invariablement à affaiblir les associations qui, pour me servir d'une expression familière, ne sont que de pures questions de sentiment. Je croyais que l'esprit d'analyse était favorable à la prudence et à la clairvoyance, mais qu'il ruine sans relâche les fondements de toutes les passions comme de toutes les vertus, et surtout qu'il sape avec une persévérance effrayante tous les désirs et tous les plaisirs qui sont les effets de l'association, c'est-à-dire, suivant la philosophie que je professais, tout ce qui n'est pas purement physique ou organique ; et personne n'était plus convaincu que moi-même de l'insuffisance radicale de cet ordre de plaisirs pour faire aimer la vie. Telles étaient les lois de la nature humaine, en vertu desquelles, à ce qu'il me semblait, j'avais été amené à l'état dont je souffrais. Toutes les personnes auxquelles je pensais croyaient que le plaisir de la sympathie pour les hommes et les sentiments qui font du bien d' autrui, surtout du bien de l'humanité, conçu en grand, l'objectif de la vie, étaient la source la plus abondante et la plus intarissable du bonheur. J'étais convaincu de cette vérité, mais j'avais beau savoir qu'un certain sentiment me procurerait le bonheur, cela ne me donnait pas ce sentiment. Mon éducation, pensais-je, n'avait pas réussi à créer en moi ce sentiment, ou à lui donner assez de force pour résister à l'influence dissolvante de l'analyse, tandis qu'elle avait visé constamment à faire d'une analyse précoce et prématurée une habitude invétérée de mon esprit. Je venais donc, me disais-je, d'échouer en sortant du port, avec un vaisseau bien armé, pourvu d'une bous-
sole, mais privé dévoiles; il n'y avait en moi aucun désir véritable qui me portât vers la fin que Ton s'était proposée, quand on avait dépensé tant de soins à m'armer pour la lutte. Je ne prenais aucun plaisir à la vertu, ni au bien général, mais je n'en prenais pas davantage à autre chose. Les sources de la vanité et de l'ambition paraissaient taries en moi, aussi complètement que celles de la bienveillance. J'avais eu, me rappelais-je, des satisfactions de vanité beaucoup trop tôt ; et, comme tous les plaisirs dont on jouit prématurément, cette jouissance m'avait laissé blasé et indifférent. Ni les plaisirs égoïstes ni ceux qui leur sont opposés, n'étaient des plaisirs pour moi. Il me semblait qu'aucune puissance dans la nature ne pouvait refaire mon caractère et créer dans un esprit alors irrévocablement analytique, de nouvelles associations de plaisir avec n'importe lequel des objets que l'homme désire.
Telles étaient les pensées qui m'obsédaient durant le sombre abattement qui pesa sur moi pendant le triste hiver de 1826 à 1827. Je n'étais pas incapable de vaquer à mes occupations habituelles ; je les remplissais machinalement par la seule force de l'habitude. J'avais été si bien dressé à un certain genre d'exercice intellectuel, que je pouvais encore l'accomplir quand l'esprit s'en était retiré. Je composai même et je prononçai quelques discours à la société de discussion. Eurent-ils du succès ? en eurent-ils beaucoup? je ne sais. Des quatre années durant lesquelles je pris part aux discussions de la société, c'est la seule dont je ne me rappelle presque rien. Deux vert de Goleridge, le, seul des auteurs où j'aie
trouvé l'image fidèle de ce que j'éprouvais, me revenaient à l'esprit; non pas alors, je ne les avais jamais tas, mais un peu plus tard, à une période moins ancienne de la même maladie mentale :
« Travailler sans espoir, c'est verser du nectar dans un crible — et l'espoir qui n'a pas d'objet ne savait ▼ivre. »
Selon toute probabilité mon mal n'était pas d'une nature si particulière que je me l'imaginais, et je ne doute pas que bien d'autres n'aient passé par les mêmes traverses. Mais la nature propre de mon éducation avait donné à la crise un cachet spécial, qui m'y faisait voir l'effet naturel de causes qu'il n'était guère possible de supprimer de longtemps. Je me demandais souvent si je pouvais continuer à vivre, si j'étais tenu à continuer de vivre, quand ma vie devait s'écouler au milieu de ce découragement. Il n'est pas possible, me répondais-je, qae j'y puisse tenir plus d'un an. Toutefois, avant que la moitié de ce temps fût écoulée, un rayon de soleil vint briller dans les ténèbres où j'étais plongé. Je lisais, par hasard, les mémoires de Marmontel; j'arrivai au passage où il raconte la mort de son père, la détresse où tomba sa famille, et l'inspiration soudaine par laquelle, lui, un simple enfant, il sentit et fit sentir aux siens qu'il serait désormais tout pour eux , qu'il leur tiendrait lieu du père qu'ils avaient perdu. Une image vivante de cette scène passa devant moi, je fus ému jusqu'aux larmes. Dès ce moment le poids qui m'accablait fut allégé. L'idée dont j'étais obsédé, que tout sentiment était mort en moi, s'était évanouie. Je pouvais retrouver l'espé-
rance. Je n'étais donc plus de bois ou de pierre. Je possédais donc en moi un peu de cette flamme qui donne au caractère une valeur, et nous est un gage du bonheur. Soulagé du sentiment toujours présent de mon irrémédiable misère, je reconnus peu à peu que les incidents ordinaires de la vie pourraient encore me procurer quelque plaisir, que je pourrais encore goûter quelque jouissance, non pas très-vive peut-être, mais au moins suffisante pour me donner le contentement ; je n'étais pas insensible à la lumière des cieux, je trouvais encore du charme à la lecture, à la causerie, de l'intérêt aux affaires publiques. J'éprouvais quelque satisfaction, bien faible encore, à faire des efforts en faveur de mes opinions et du bien public. Le nuage se dissipa peu à peu, et je recommençai à jouir de la vie. J'ai fait depuis plusieurs rechutes dont l'une a duré plusieurs mois, mais jamais je ne me suis retrouvé dans un état aussi navrant. Mes impressions de cette période laissèrent une trace profonde sur mes opinions et sur mon caractère. En premier lieu, je conçus sur la vie des idées très-différentes de celles qui m'avaient guidé jusque-là ; elles ressemblaient par bien des points à des idées dont je n'avais alors certainement jamais entendu parler, celles de Carlyle contre l'influence débilitante de l'observation de soi-même. Je n'avais jamais senti vaciller en moi la conviction que le bonheur est la pierre de touche de toutes les règles de conduite, et le but de la vie. Mais je pensais maintenant que le seul moyen de l'atteindre était de n'en pas faire le but direct de l'existence. Ceux-là seulement ■sont heureux, pensais-je, qui ont l'esprit tendu vers
quelque objet autre que leur propre bonheur, par exemple vers le bonheur d' autrui, vers l'amélioration de la condition de l'humanité, même vers quelque acte, quelque recherche qu'ils poursuivent, non comme un moyen, mais comme une fin idéale. Aspirant ainsi à autre chose, ils trouvent le bonheur chemin faisant. Les plaisirs de la vie, telle était la théorie à laquelle je m'arrêtais, suffisent pour en faire une chose agréable, quand on les cueille m passant, sans en faire l'objet principal de l'existence. Essayez d'en faire le but principal de la vie, et du coup vous ne les trouvez plus suffisants. Ils ne supportent pas un examen rigoureux. Demandez-vous si vous êtes heureux, et vous cessez de l'être. Pour être heureux, il n'est qu'un seul moyen, qui consiste à prendre pour but de la vie, non pas le bonheur, mais quelque fin étrangère au bonheur. Que votre intelligence, votre analyse, votre examen de conscience s'absorbe dans cette recherche, et vous respirerez le bonheur avec l'air, sans le remarquer, sans y penser, sans demander à l'imagination de le figurer par anticipation, et aussi sans le mettre en fuite par une fatale manie de le mettre en question. Cette théorie devint alors la base de ma philosophie de la vie ; et je la conserve encore, comme celle qui convient le mieux aux hommes qui ne possèdent qu'une sensibilité modérée, qu'une médiocre aptitude à jouir, c'est-à-dire, à la grande majorité de notre espèce. L'autre changement important que mes opinions subirent à cette époque, fut que pour la première fois, je donnai à la culture intérieure de l'individu la place qui lui convient parmi les nécessités de premier ordre du
bonheur. Je cessai d'attacher une importance à peu près exclusive à l'arrangement des circonstances extérieures, et à l'éducation de l'homme en vue de la spéculation et de l'action.
J'avais appris par expérience que les susceptibilités passives avaient besoin d'être cultivées, alimentées, fécondées, aussi bien que conduites. Je ne perdais pas un instant de vue, ni ne méconnaissais la portion de vérité que j'avais déjà aperçue. Je ne reniais pas la culture intellectuelle, et ne cessais pas de considérer la faculté et la pratique de l'analyse comme des conditions essentielles aussi bien du développement des individus que de celui de la société. Mais je comprenais que l'analyse produisait des conséquences qu'il fallait corriger en cultivant concurremment d'autres facultés. Il me semblait d'une importance capitale de conserver une balance convenable entre les facultés. La culture des sentiments devint un des points cardinaux de ma croyance morale et philosophique. Ma pensée et mes sentiments se tournèrent de plus en plus vers tout ce qui était susceptible de servir d'instrument pour cette culture.
Je commençais à trouver un sens aux choses que j'avais lues ou entendues sur l'influence de la poésie et de l'art sur l'éducation de l'homme. Mais il se passa encore quelque temps avant que je commençasse à le reconnaître par mon expérience personnelle. Le seul des arts de l'imagination où, depuis l'enfance, j'eusse pris beaucoup de plaisir, était la musique. L'effet le plus précieux de cet art, en quoi il surpasse peut-être tous les autres, est d'exciter l'enthousiasme, en faisant monter le ton des
sentiments élevés qui existent déjà dans le caractère, en leur donnant une ardeur, passagère peut-être dans ses paroxysmes, mais qui ne laisse pas de les entretenir tout le reste des temps. J'ai souvent éprouvé cet effet de h musique; mais comme toutes les aptitudes que j'avais à goûter les plaisirs, elle resta suspendue pendant cette triste période. Je cherchai maintes fois du soulagement de ce côté et je n'en trouvai pas. Lorsque la crise commença à décliner et que ma convalescence se prononça, la musique m'aida à me guérir, mais par la mélodie, A cette époque, j'entendi* pour la première fois l'OWron de Weber , et le plaisir extrême que me causèrent ses délicieuses mélodies me fit du bien, en ne faisant reconnaître qu'il existait une source de plaisirs auxquels j'étais aussi sensible que jamais. Toutefois ce bien fut singulièrement diminué par l'idée qae k plaisir de la musique (comme s'il en était de ce plaisir comme de celui que procure une simple mélodie) s'affaiblit par l'habitude, et veut être ravivé par l'intermittence, ou continuellement alimenté par des nouveautés. On jugera à la fois de mon état et du ton de mon esprit i cette époque de ma vie, par une de mes préoccupations : j'étais sérieusement tourmenté de l'idée que les combinaisons musicales pourraient s'épuiser. L'octave ne se compose que de cinq tons et de deux demi-tons, qui flfi peuvent former entre eux qu'un nombre limité de combinaisons, parmi lesquelles un petit nombre seulement sont belles. La plupart, me semblait-il, avaient déjà été inventées, et il pourrait ne plus se produire de Mozart, ni de Weber, pour exploiter comme eux des
veines toutes nouvelles d'une richesse incomparable en beaux effets musicaux. On trouvera peu t-être que cette préoccupation qui me causait une véritable angoisse ressemble beaucoup à celle des philosophes de Laputa qui craignaient que le soleil ne vînt à se consumer tout entier. Toutefois elle naissait des meilleurs penchants de mon caractère, et tenait au seul point intéressant qui se pût trouver dans ma détresse si peu romanesque et si peu susceptible de me faire honneur. Car bien que mon abattement n'eût que d'honnêtes motifs, on ne pouvait pas l'appeler autrement que du nom d'égoïsme ; il provenait de la ruine de l'édifice que je prenais pour celui de mon bonheur. Pourtant la destinée de l'humanité n'avait pas cessé d'occuper ma pensée, qui ne pouvait s'en détacher. Je sentais que ce qui manquait à ma vie devait manquer aussi à celle du genre humain, qu'il s'agissait de savoir si les réformateurs de la société et du gouvernement venant à réussir dans leurs efforts, et chacun se trouvant libre et en possession du bien-être physique, les plaisirs de la vie, n'étant plus entretenus par la lutte et la privation, cesseraient d'être des plaisirs. Je sentais qu'à moins de trouver quelque espérance meilleure que celle-ci pour le bonheur général, mon abattement ne pouvait que continuer; mais qu'au contraire, si j'en apercevais une, je contemplerais le monde avec plaisir, content, pour ce qui me concernait, d'une part équitable dans le bonheur départi au genre humain. .
Cet état de mes idées et de mes sentiments explique assez pourquoi la lecture de Wordsworth que je fis pour
la première fois à cette époque, pendant l'automne de 4828, fut un événement si important dans ma vie. Je jetai les yeux sur ses œuvres par curiosité ; je n'en attendais aucun soulagement, bien que j'eusse déjà eu recours à la poésie dans cette espérance. Dans la plus triste période de mon abattement, j'avais lu d'un bout à l'autre Byron alors nouveau pour moi, afin de voir si ce poète qui passait pour s'être fait un genre particulier de la peinture des sentiments violents, éveillerait en moi un sentiment quelconque. Gomme on peut le supposer, je ne retirai aucun bien de cette lecture, au contraire. L'état d'esprit du poète ressemblait trop au mien. Ses plaintes étaient celles d'un homme qui a épuisé tous les plaisirs et qui semblait croire que la vie, pour tous ceux qui en possèdent les biens, devait aboutir nécessairement à cette chose ennuyeuse que j'y avais trouvée. Son Childe Harold, son Manfred, fléchissaient sous le même fardeau que moi, et je n'étais pas d'un esprit à chercher un soulagement dans la violente passion sensuelle du Giaour, ou dans la sombre mélancolie de Lara. Mais autant Byron convenait peu à mon état, autant Wordsworth était le poète qu'il me fallait. J'avais jeté les yeux sur Y Excursion, deux ou trois ans auparavant, et n'y avais pas trouvé grand'chose ; il est probable que si j'avais lu toutes les œuvres de Wordsworth à la même époque je n'y aurais rien trouvé de plus. Mais dans la conjoncture particulière où je me trouvais, ses poèmes tels qu'ils sont rassemblés dans l'édition de 4815, à laquelle il n'a presque rien ajouté de remarquable, se rencontrèrent ce qu'il fallait pour les besoins de mon esprit.
En premier lieu, ces poèmes touchaient vivement l'un des sentiments qui étaient pour moi la plus grande source de plaisir, l'amour de la campagne et de la nature, auquel je dois rapporter une large part des plaisirs que j'ai goûtés dans ma vie, et qui justement venait de me procurer du soulagement dans une de mes rechutes. Le charme que me faisait éprouver la beauté de la campagne rend compte du plaisir que je trouvai à lire les vers de Wordsworth, d'autant plus que l'auteur plaçait la plupart de ses scènes dans les pays de montagnes, et que depuis mon excursion dans les Pyrénées, les montagnes étaient restées pour moi l'idéal de la beauté de la nature. Wordsworth n'aurait pourtant jamais fait grahd effet sur moi, s'il s'était borné à m'offrir de beaux tableaux de la nature. Scott lui est en cela très-supérieur, et un paysage de deuxième ordre produit le même effet mieux qu'aucun poète. Si les poèmes de Wordsworth furent un remède pour mon esprit, ce fut parce qu'ils exprimaient non point la beauté du dehors, mais les sentiments et les idées colorées par ce sentiment qui s'éveillaient sous l'impression de la beauté. Ils me parurent très-propres à la culture des sentiments dont j'étais en quête. Ils me parurent comme une source ou je puisais la joie du cœur, les plaisirs de la sympathie et de l'imagination et où tout le monde pouvait aller puiser de même, que ne troublaient jamais les luttes ni les misères de la vie, et qui deviendrait plus abondante chaque fois que la condition physique et sociale de l'humanité s'améliorerait. C'était pour moi comme une révélation des sources éternelles du bonheur, quand les plus grands
maux de la vie auront été supprimés. Je me sentais meilleur et plus heureux quand j'étais sous leur influence. Il y a eu sans doute, et même de notre temps* de pis grands poètes que Wordsworth, mais une poésie expomant des sentiments plus profonds ou plus fiers, k m'aurait pas fait à cette époque le même bien que eefle de Wordsworth. J'avais besoin qu'on me fît sentir qu'il y a dans la contemplation tranquille des beautés de la nature un bonheur vrai et permanent Wordsworthtti l'apprit non-seulement sans me détourner de la coat dération des sentiments ordinaires et de la destinée è l'humanité, mais en redoublant l'intérêt que j'y près» L'émotion délicieuse que j'en reçus me prouva qu'aïs une culture de ce genre, il n'y avait rien à redoutai à l'habitude la plus invétérée de l'analyse. À la ûa te œuvres de Wordsworth je trouvai l'ode célèbre, na/ à propos nommée platonique : Indices de IHmnwrtaliU, où je retrouvai la douceur habituelle de sa mélodie et de son rhythme, et deux morceaux, que l'on cite souvent, d'une peinture grandiose mais d'une pauvre philosophie. Je reconnus que Wordsworth lui-même awl éprouvé les mêmes angoisses que moi : il avait senti q* la première fraîcheur de la jouissance de la vie dans la jeunesse ne durait pas; il avait cherché une compensation, et l'avait rencontrée dans la voie où il m'enseignait maintenant à la chercher moi-même. Cette lecture me tira graduellement mais d'une façon complète de mofl abattement habituel, et grâce à elle je n'y retombai plus jamais. Je continuai longtemps à faire cas de Wordsworth, moins d'après ses mérites intrinsèques, que daûs
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la mesure de ce qu'il avait fait pour moi. Comparé avec les plus grands poètes, ou peut dire qu'il est le poète des natures qui ne sont pas poétiques. Les natures tranquilles et contemplatives, mais dénuées du sentiment poétique sont précisément celles qui ont besoin de la culture poétique, et Wordsworth est plus à même de la donner que certains poètes qui, au fond, sont bien plus poètes que lui.
' Les mérites de Wordsworth me fournirent l'occasion de faire pour la première fois profession publique de ma nouvelle manière de penser, et par suite de la scission qui m'éloigna de ceux de mes amis qui n'avaient pas subi un changement analogue. La personne avec qui j'avais à cette époque le plus l'habitude d'échanger des idées sur ces matières était Roebuck. Je l'engageai à lire Wordsworth ; il parut d'abord l'admirer beaucoup. Mais à l'imitation des amateurs de Wordsworth, je me jetai parmi les plus ardents adversaires de Byron, que j'attaquai autant au point de vue de la poésie qu'à celui de son influence suc le caractère. Roebuck, que tous ses instincts portaient à l'action et à la lutte, avait au contraire un goût prononcé et une admiration profonde pour Byron. Byroa était pour lui le poète de la vie humaine, Wordsworth celui des fleurs et des papillons. Nous convînmes de vider notre querelle par une bataille au sein de notre société de discussion, et nous passâmes deux soirées à discuter les mérites respectifs de Byron et de Wordsworth ; nous y exposâmes chacun, notre théorie de la poésie en apportant à l'appui de longues citations. Sterling nous exposa aussi ses idées dans un discours
brillant. C'était la première fois que sur un sujet important Roebuck et moi nous prenions parti dans des rangs opposés. Depuis lors la scission s'étendit de plus en plus entre nous, bien que pendant quelques années nous continuassions à nous fréquenter. Au commencement notre principale divergence portait sur la culture des sentiments. Roebuck à bien des égards ne différait pas beaucoup de l'idée qu'on se faisait vulgairement du benthamiste ou de l'utilitaire. Il aimait la poésie et les beaux-arts ; il goûtait beaucoup la musique, les œuvres dramatiques, la peinture surtout ; il dessinait même des paysages avec beaucoup de facilité et d'élégance. Mais on ne put jamais l'amençr à reconnaître que ces arts pouvaient servir à quelque chose dans la formation du caractère. Au lieu d'être de sa personne, d'après ridée vulgaire qu'on se faisait d'un benthamiste, dépourvu de sentiment, il sentait rapidement et fortement. Mais comme la plupart des Anglais' qui possèdent des sentiments, il y trouvait un embarras. Il était bien moins sensible aux sympathies agréables qu'aux pénibles, et cherchant son bonheur ailleurs il voulait étouffer ses sentiments plutôt que les stimuler. Avec le caractère anglais, et les conditions sociales de l'Angleterre, il est si rare que l'exercice des sentiments sympathiques produise le bonheur, qu'il n'y a pas lieu de s'étonner que ces sentiments tiennent peu de place dans la vie d'un Anglais. Dans la plupart des autres pays, le rôle prépondérant des sentiments sympathiques dans le bonheur de l'individu, est un axiome qu'on ne discute pas et qu'on songe moins encore à formuler. Mais la plupart des pen-
seurs anglais semblent presque croire que ces sentiments sont des maux nécessaires qu'il faut subir pour ne pas laisser dépérir la bienveillance et la compassion. Roebuck était ou paraissait être un Anglais de ce genre. Il ne voyait guère d'avantage à cultiver le sentiment et aucun à le cultiver à l'aide de l'imagination ; c'était selon lui cultiver des illusions. En vain lui montrais-je que l'émotion imaginative qu'une idée vivement conçue excite en nous, n'est nullement un embarras, ni une illusion, mais un fait aussi réel qu'aucune autre qualité des objets, et qui loin d'impliquer quoi que ce soit d'erroné et de fallacieux dans la conception des objets, est tout à fait compatible avec la connaissance la plus exacte et la reconnaissance pratique la plus complète de toutes les lois et de tous les rapports de la nature tant dans le monde physique que dans celui de l'intelligence. Le sentiment le plus vif de la beauté d'un nuage illuminé par le soleil couchant, ne m'empêche pas de savoir que le nuage est de la vapeur d'eau, et soumis à toutes lés lois de la vapeur à l'état de suspension. Je puis compter tout autant sur les lois de la physique et m'en servir chaque fois que l'occasion s'en présente, que si j'étais incapable de percevoir la distinction qui sépare la beauté de la laideur.
Tandis que mon intimité avec Roebuck diminuait, je nouais des relations de plus en plus amicales avec les Coleridgiens, nos adversaires dans la société de discussion, Frederick Maurice et John Sterling, depuis si connus l'un et l'autre, le premier par ses écrits, le second par des biographies qu'en ont donné Hare et Carlyle.
Maurice était le penseur, Sterling l'orateur éloquent et passionné, qui exposait les idées qu'à cette époque il recevait toutes faites de Maurice.
Je m'élaîs lié avec Maurice depuis quelque temps, grâce à Eyton Tooke, qui l'avait connu à Cambridge, et bien que mes discussions avec lui fussent presque toujours des disputes, j'en avais tiré beaucoup de matériaux qui me servaient à construire mon nouvel édifice philosophique, comme j'en avais tiré beaucoup de Coleridge et de Gœthe, ainsi que des autres écrivains allemands que je lisais durant ces années. J'ai un si profond respect pour le caractère et les intentions de Maurice, aussi bien que pour les grandes qualités de son esprit, que j'ai de la répugnance à rien dire qui puisse le faire descendre du rang élevé où je serais heureux de pouvoir le placer. Mais j'ai toujours pensé qu'il y avait plus de talent et d'intelligence gaspillés chez Maurice que chez aucun de nos contemporains. Assurément, il en est peu qui en aient eu autant à perdre. Il possédait, il est vrai, un esprit puissamment généralisateur, inventif et subtil à un degré rare, qui découvrait au loin les vérités cachées; mais il ne s'en servait point pour se débarrasser de ce misérable assemblage des opinions reçues sur les grands sujets de la pensée, et pour leur substituer des idées plus saines; au contraire, il s'ingéniait à prouver que l'Église d'Angleterre avait connu toute chose dès le début, et que tous les principes dont on s'est servi pour attaquer l'Eglise et l'orthodoxie (principes qu'il reconnaissait pour la plupart aussi bien que personne), non- seulement sont compatibles avec les Trente-neuf Articles, mais se trouvent
beaucoup mieux compris et exprimés dans ces articles que par aucune des personnes qui les rejettent. Je n'ai jamais pu m' expliquer cette conduite que par une timidité et une excessive sensibilité congéniale, qui a si souvent poussé des personnes douées d'une belle intelligence dans l'Eglise romaine , où elles espéraient trouver un point d'appui plus ferme que celui qu'elles pouvaient prendre sur les conclusions autonomes de leur propre jugement. Je ne veux pas parler d'une timidité vulgaire; aucun de ceux qui ont connu Maurice n'admettraient qu'on pût la lui reprocher, quand même il n'eût pas donné des preuves publiques de son indépendance dans la lutte qu'il finit par engager contre certaines opinions qu'on appelle orthodoxes, aussi bien qu'en donnant généreusement naissance au mouvement socialiste chrétien . On ne peut guère le comparer au point de vue moral qu'à Coleridge auquel je le crois supérieur par la force de Y intelligence, abstraction faite du génie poétique. A cette époque il pouvait passer pour un disciple de Coleridge, et Sterling pour un disciple de Coleridge et de Maurice. Les changements qui s'opéraient dans mes anciennes opinions me donnèrent quelques points de contact avec eux; ils contribuèrent beaucoup l'un et l'autre à mon développement Je devins vite très-intimement lié avec Sterling; j'avais pour lui un attachement que je ne m'étais jamais connu pour un autre homme. 11 était véritablement le plus aimable des hommes. Son caractère loyal, cordial, affectionné et expansif, son amour de la vérité se montrait autant dans les questions les plus élevées que dans les plus humbles ; son
ardente et généreuse nature se donnait tout entière avec impétuosité aux opinions qu'il adoptait ; aussi prompt à rendre justice aux doctrines et aux hommes qu'il combattait qu'à attaquer ce qu'il appelait leurs erreurs ; également dévoué aux deux principes qui sont comme les points cardinaux de la conscience, la liberté et le devoir. Avec cet ensemble de qualités si bien faites pour me séduire, comme elles ont séduit tous ceux qui l'ont connu aussi bien que moi, il possédait un cœur et un esprit larges ; il n'éprouva aucune difficulté à me tendre la main à travers l'abîme qui séparait nos opinions. Il m'apprit que, avec d'autres personnes, il m'avait considéré, d'après ce qu'il avait entendu dire, comme un homme artificiel., comme un produit de fabrication, qui portait, comme une marque imprimée, certaines idées, et que tout ce que je pouvais faire, c'était de les reproduire. Il avait changé de sentiments à mon sujet quand il s'aperçut dans la discussion sur Wordsworth et Byron, que Wordsworth et tout ce que ce nom rappelle était à moi aussi bien qu'à lui et à ses amis. Il vint à perdre la santé, et tous ses plans furent ruinés ; il fut obligé d'aller vivre loin de Londres, de sorte qu'après un an ou deux de liaison, nous ne nous vîmes plus qu'à de longs intervalles ; mais comme il le dit lui-même, dans une lettre à Garlyle, nous nous retrouvions toujours comme deux frères. Il n'était pas dans toute l'acception du mot un profond penseur; toutefois, la largeur de son esprit et le courage moral par lequel il surpassait de beaucoup Maurice, l'amenèrent à se dégager de la domination que Goleridge et Maurice avaient autrefois exercée sur son
intelligence, bien qu'il conservât jusqu'à la fin une admiration profonde mais réfléchie pour l'un et pour l'autre, et qu'il gardât envers Maurice une chaleureuse affection. Excepté dans cette phase courte et transitoire de sa vie pendant laquelle il commit la faute d'entrer dans le clergé, son esprit fut toujours en progrès. Les progrès qu'il semblait avoir fait, quand j'étais resté quelque temps sans le voir, me rappelaient un mot de Goethe sur Schiller, que je lui appliquais « Er hatte eine furchtliche Vortschreitung . » Nous étions partis chacun de points à peu près aussi éloignés l'un de l'autre que les deux pôles ; mais la distance qui nous séparait allait toujours en diminuant. Si j'ai fait quelques pas vers telle ou telle de ses opinions, il n'a cessé durant sa courte vie de se rapprocher de plus en plus de plusieurs de mes idées ; et, s'il avait vécu et qu'il eût joui d'assez de santé pour poursuivre le travail qu'il a toujours fait sur lui-même, on ne sait pas jusqu'où aurait pu aller le mouvement spontané qui le rapprochait de moi.
Après 1829, je me retirai de la société de discussion. J'étais las de faire des discours, et je tenais à poursuivre mes études particulières et mes méditations sans être assujetti à l'obligation d'en affirmer au dehors les résultats. Je voyais que l'édifice de mes anciennes opinions, celles qu'on m'avait enseignées, se lézardait encore en maint endroit. Je ne l'ai jamais laissé s'écrouler ; j'ai toujours eu soin de le réparer. Je n'entendais pas dans le cours de ma crise rester, même pour peu de temps, dans la confusion et l'hésitation. Sitôt que j'avais adopté une idée nouvelle, je n'avais plus de repos que je ne
l'eusse ajustée avec mes anciennes opinions, et que j'eusse constaté avec exactitude jusqu'à quel point elle pouvait les'modifier ou les remplacer.
Les luttes où j'avais eu si souvent l'occasion de soutenir la théorie gouvernementale exposée dans les écrits de Bentham et de mon père, et la connaissance que j'avais acquise des autres écoles de politique, me révélèrent bien des choses auxquelles celte doctrine, qui avait la prétention d'être une théorie générale du gouvernement, aurait dû donner une place et ne l'avait pas donnée. Mais je ne voyais encore dans ces imperfections que des corrections à faire, quand on voudrait appliquer la théorie à la pratique; j'étais loin d'y reconnaître des défauts. Je sentais que la politique ne pouvait être une science d'expérience spécifique et que les accusations qui reprochaient à la doctrine benthamiste A 7 être une théorie, de procéder à priori, au moyen du raisonnement, au tien d'employer l'expérience baconienne, procédaient d'une ignorance complète des principes de Bacon et des conditions nécessaires de la recherche expérimentale . J'en étais là quand parut dans la Revue d'Edimbourg la fameuse attaque de Macaulay contre Y Essai sur le Gouvernement de mon père. Cet article me donna beaucoup à réfléchir. Je voyais que Macaulay comprenait mal la logique de la politique, qu'il prenait parti pour le système qui veut traiter empiriquement les phénomènes politiques, contre celui qui veut leur appliquer une méthode philosophique. Je savais que même dans les sciences physiques, la méthode telle que la comprenait Macaulay aurait peut-être avoué Kepler, mais qu'elle aurait renié
UNE CRISE DANS MES IDÉES iât
Newton et Laplace. Toutefois, je ne pouvais m'empêcher de sentir, que malgré l'inconvenance du ton (faute dont l'auteur a fait plus tard et de la façon la plus complète amende honorable) , il y avait du vrai dans plusieurs points de l'attaque dirigée contre les idées de mon père. Je reconnaissais que les prémisses de mon père étaient réellement trop étroites, et qu'elles n'enfermaient qu'un petit nombre des principes généraux qui produisent en politique des conséquences importantes. L'identité d'intérêt entre le Corps gouvernant et la Communauté en général, n'est pas, quelque sens qu'on lui donne au point de vue pratique, la seule chose dont dépende un bon gouvernement, et cette identité d'intérêt ne peut pas non plus être assurée par de simples conditions électorales. Je ne fus nullement satisfait de la façon dont mon père répondit à Macaulay. Il ne se justifia pas comme il le devait, selon moi, en disant : Je n'ai pas eu l'intention d'écrire un traité scientifique sur la politique, j'ai écrit un plaidoyer en faveur de la réforme parlementaire. Il accusa Macaulay d'avoir dirigé une attaque irrationnelle contre la faculté du raisonnement, de fournir un exemple de plus de l'aphorisme de Hobbes, que lorsque la raison est contre un homme, un homme est contre la raison. Cela me donna à penser qu'il y avait réellement dans l'idée que mon père se faisait de l'application de la méthode philosophique à la politique une erreur plus profonde que je ne l'avais d'abord supposé, mais je ne vis pas clairement où gisait l'erreur. A la fin, le jour se fit dans mon esprit tout d'un coup, pendant que j'étais occupé à d'autres études. Au commencement de 1830,
j'avais commencé à jeter sur le papier des idées sur la Logique (surtout sur les distinctions entre les termes et la valeur des propositions) que j'avais conçues et en partie élaborées dans les conversations du matin dont j'ai déjà parlé. Une fois que j'eus consigné ces idées pour ne pas les perdre, je m'enfonçai dans d'autres régions de ce domaine, afin d'essayer si je pourrais faire quelque chose de plus pour éclairer la théorie de la Logique en général. Je m'attaquai tout d'abord au problème de l'Induction; j'ajournai celui du Raisonnement, pensant qu'il est nécessaire d'acquérir d'abord des prémisses avanl d'en tirer des conclusions. Or l'induction est avant tout la marche que suit l'esprit dans la découverte des causes el des effets; en cherchant à approfondir l'application de ce procédé aux sciences physiques, je ne tardai pas à voir que, dans les sciences les plus parfaites, nous nous élevons par la généralisation des cas particuliers aux tendances des causes considérées isolément, et qu'alors nous raisonnons en descendant de ces tendances séparées vers l'effet que ces mêmes causes produisent quand elles agissent de concert. Je me demandai en quoi consiste en dernière analyse cette opération déductive. La théorie commune du syllogisme ne jette évidemment aucune lumière sur cette question. J'avais appris de Hobbes et de mon père à étudier les principes abstraits à l'aide des concrets les plus propices que je pouvais trouver ; la composition des forces en dynamique se présentait à moi comme l'exemple le plus complet de l'opération logique que j'étudiais. En examinant ce que fait l'esprit quand il applique le principe de la composition des forces, je trou-
vai qu'il fait une simple addition. Il ajoute l'effet séparé d'une force à l'effet séparé de l'autre, et pose la somme de ces effets séparés comme l'expression de l'effet total. Mais ce procédé est-il légitime? Oui, en dynamique et dans toutes les branches de la physique qui sont soumises aux mathématiques. Non, dans d'autres cas, dans la chimie par exemple. Je me souviens alors que quelque chose d'approchant se trouvait signalé comme une des différences qui distinguent des phénomènes chimiques des phénomènes mécaniques, dans l'introduction du livre que j'avais tant aimé dans mon enfance, le Système de Chimie de Thompson . Cette distinction éclaircit tout d'un coup la difficulté qui m'embarrassait dans la philosophie de la politique. J'apercevais enfin que cette science est tantôt déductive, tantôt expérimentale, suivant que, dans le domaine dont elle s'occupe, les effets des causes qui agissent de concert, sont ou ne sont pas les sommes des effets que les mêmes causes produisent quand elles sont séparées. Il en résulterait que la politique est nécessairement une science déductive. Je voyais que Macaulay et mon père avaient tort : Macaulay parce qu'il assimilait la méthode philosophique de la politique à la méthode purement expérimentale de la chimie, tandis que mon père, s'il avait raison d'adopter la méthode déductive, avait néanmoins fait un mauvais choix, puisqu'il avait pris pour type de la déduction, non la méthode des branches déductives de la physique qui convient en effet aux sciences politiques, mais la méthode de la géométrie pure, qui ne leur est point applicable ; en effet la géométrie n'étant point une science de causes,
n'a pas besoin qu'on y fasse des sommes d'effets, et ne le comporte pas. Je venais de jeter les bases des principaux chapitres de la Logique des sciences morales que j'ai publiée dans la suite, et ma situation nouvelle par rapport à mon ancien credo politique se trouvait parfaitement définie.
Si l'on me demandait quel système de philosophie je substituais à celui que j'avais abandonné entant que philosophie, je répondrais que je n'en substituais aucun; seulement j'étais convaincu que le système véritable était bien plus complexe, présentait beaucoup plus de faces que tout ce dont jusqu'alors j'avais eu idée, et qu'il avait pour fonction de présenter non pas des institutions modèles, mais des principes d'où il serait facile de déduire les institutions qui conviennent à une circonstance donnée. Je ressentais alors l'influence des idées de l'Europe, c'est-à-dire du Continent qui arrivaient jusqu'à moi de toute part : par les écrits de Coleridge que j'avais commencé à lire avec intérêt, même avant le changement de mes opinions ; par les Coleridgiens avec lesquels j'entretenais des relations personnelles; par ce que j'avais lu de Goethe et des écrits de Carlyle dans la Revue dEdimbourg et dans la Foreign Review. Pendant longtemps je n'avais rien trouvé dans ces revues, et mon père n'j vit jamais que des rapsodies insensées. A ces sources, ainsi que dans la littérature française de l'époque, je puisais des idées que le revirement des opinions avait remis en vogue, surtout en France. J'y voyais que l'esprit humain suit un certain ordre de progrès possible, où de certaines choses doivent en précéder d'autres; un
ordre que les gouvernements et les hommes qui dirigent l'opinion peuvent modifier sans doute, mais non à Tinfini. J'y apprenais que toutes les questions d'institutions politiques sont relatives et non absolues, et que différentes étapes du progrès de l'humanité non-seulement auront, mais doivent avoir des institutions différentes; que l'on voit toujours le gouvernement rester ou en train de passer dans les mains du groupe quel qu'il soit qui possède la plus grande puissance dans la société ; et que la nature de cette puissance ne dépend pas des institutions, qu'au contraire ce sont les institutions qui en dépendent ; que toute théorie ou philosophie de la politique suppose une théorie préalable du progrès humain ou, ce qurrevient au même, d'une philosophie de l'histoire. Ces opinions vraies en général étaient soutenues non sans exagération et sans violence par les penseurs avec lesquels j'avais maintenant l'habitude d'échanger des idées, et qui suivant la coutume des réactions , ne savaient rien de la moitié de vérité que les philosophes du xvm e siècle avaient aperçue. A une certaine époque, je me laissai aller à ne pas estimer assez haut ce grand siècle ; toutefois, je n'ai jamais pris part à la réaction qui s'est déchaînée contre lui. Je ne répudiais pas Tune des faces de la vérité, à mesure que j'embrassais l'autre. Je sentais que la lutte engagée par le xix e siècle contre le xvm e ressemblait à cette bataille qu'elle me rappelait toujours, où Von combattait pour la couleur d'un bouclier dont un côté était blanc et l'autre noir; et je ne cessais de m'étonner de l'aveugle rage avec laquelle les combattants se ruaient les uns contre les autres. Je leur appliquais
ainsi qu'à Coleridge bien des mots de Coleridge lui-même sur les demi-vérités, et la devise de Goethe : Voir toutes les faces des choses, était l'un des principes que j'étais à cette époque le plus disposé à prendre pour règle.
Les écrivains qui, plus que les autres, me faisaient apercevoir du changement qui s'opérait dans mes doctrines politiques furent les Saiht-Simoniens de France. En 1829 et en 4830, je pris connaissance de quelquesuns de leurs écrits. Ils étaient alors au début de leurs travaux; ils n'avaient pas encore travesti leur philosophie en une religion, ni organisé leur système de socialisme. Ils venaient justement de commencer l'attaque contre le principe de l'hérédité de la propriété. Je n'étais nullement disposé à les suivre, surtout aussi loin; mais j'étais singulièrement frappé de l'enchaînement des idées que je distinguai d'abord dans leur théorie de l'ordre naturel du progrès humain. J'admirais surtout la division qu'ils faisaient de l'histoire en périodes organiques et en périodes critiques. Durant les périodes organiques, disaient-ils, l'humanité accepte avec une conviction inébranlable quelque système de croyances positives, prétendant à l'autorité sur toutes les actions, lequel système contient plus ou moins de vérité, et convient plus ou moins aux besoins de l'humanité. Sous l'influence de ces croyances, des hommes font tout le progrès qu'elles comportent et finalement ils s'y trouvent à l'étroit; alors vient une période de critique et de négation, où l'humanité perd ses vieilles convictions sans en acquérir de nouvelles qui aient de l'autorité, une pourtant exceptée, à savoir que les anciennes sont fausses. La période du
Polythéisme grec et romain, tant que les hommes instruits de la Grèce et de Rome ont cru à ces systèmes religieux, a été organique; elle fut suivie par la période critique et sceptique des philosophes grecs. Une autre période critique apparut avec le christianisme. La période critique correspondante commença avec la Réforme; elle dure encore et ne cessera que lorsqu'une nouvelle période organique aura été inaugurée par le triomphe de quelque système de croyances supérieures. Ces idées, je le savais, n'appartenaient pas en propre aux Saint-Simoniens; elles appartenaient à l'Europe entière, ou au moins à l'Allemagne et à la France. Mais elles n'avaient jamais, à ma connaissance, été mises sous forme de théorie aussi complètement que par les Saint-Simoniens. Je ne croyais pas qu'on eût jamais exposé plus vigoureusement les caractères qui distinguent une période critique; je ne connaissais pas encore Jœs caractères du siècle présent de Fichte ; j'avais, il est vrai, vu Garlyle dénoncer avec amertume notre temps comme un siècle d'incrédulité ; mais avec presque tout le monde je n'y voyais alors qu'une protestation passionnée en faveur des anciennes croyances. Tout ce qu'il y avait de vrai dans ses plaintes, je le rencontrai chez les Saint-Simoniens exposé d'un ton plus calme et avec des formes plus philosophiques. Parmi leurs publications, j'en trouvai une qui me sembla de beaucoup supérieure aux autres, où l'idée générale de l'école se présentait sous une forme plus nette et plus instructive. C'était un des premiers ouvrages d'Auguste Comte, qui se disait alors élève de Saint-Simon et en prenait le titre en tête de son livre. Dans ce traité, Au-
guste Comte faisait connaître pour la première fois la doctrine dont il donna par la suite de si abondants exemples; il montrait une succession naturelle de trois états dans chaque branche des connaissances, commençant par l'état théologique, passant ensuite par l'état métaphysique pour aboutir enfin au positif. IL soutenait que la science sociale devait obéir à la même loi, que le système féodal et catholique était la dernière phase, la conclusion de l'état théologique de cette science; que le Protestantisme était le commencement, et les doctrines de la Révolution française la consommation de l'état métaphysique, et que l'état positif était encore à venir. Cette doctrine s'accordait bien avec mes idées du moment et semblait leur donner une forme scientifique. Je considérais déjà les méthodes des sciences physiques comme les vrais modèles de celles des sciences politiques. Mais le principal profit que je tirai des idées émises par les Saint-Simon iens et par Comte, fat que je possédai une conception plus claire que jamais des caractères d'une période de transition dans l'opinion, et que je cessai de prendre les caractères moraux et intellectuels de cette période pour les attributs normaux de l'humanité. Je regardais au loin par de là le siècle présent, où les disputes sont si bruyantes, mais où en générai les convictions sont si faibles, j'entrevoyais une ère qui unirait les plus heureux caractères des périodes critiques avec les plus précieuses qualités des périodes organiques : d'une part la liberté de penser sans entraves, et la liberté illimitée pour l'action individuelle dans toutes les voies où les droits d'autrui ne sont point lésés, d'autre part des
convictions sur ce qui est bien et mal, utile et dangereux, profondément gravées dans les sentiments par l'éducation première et la conspiration unanime du sens moral, de plus assez solidement assises sur la raison et les exigences légitimes de la vie, pour défier toutes les attaques, et ne plus subir le sort de toutes les croyances passées et présentes de la religion, de la morale et de la politique, que des révolutions nécessaires renversent périodiquement et remplacent par d'autres.
M. Comte abandonna bientôt les Saint-Simoniens. Je le perdis de vue, ainsi que ses écrits, pendant plusieurs années, mais je continuai à m'occuper des Saint-Simoniens. J'étais tenu au courant de leurs progrès par un de leurs disciples les plus enthousiastes, M. Gustave d'Eichtal, qui passait à cette époque beaucoup de temps en Angleterre. Je fus présenté à leurs chefs Bazard et Enfantin en 4830, et tant que leur enseignement et leur propagande durèrent, je lus à peu près tout ce qu'ils écrivirent. La critique qu'ils faisaient des doctrines ordinaires du libéralisme me paraissait pleine de vérités précieuses, et ils contribuèrent par leurs écrits à m'ouvrir les yeux sur la valeur qu'avait eue en son temps et pour son temps, la vieille économie politique qui admet que la propriété privée et le droit à l'héritage sont des faits indéfectibles, et que la liberté de production et d'échange est le dernier mot du progrès social. Dans le système que les Saint-Simoniens développèrent graduellement où le travail et le capital devaient être administrés pour le compte général de la communauté, chaque individu étant tenu à prendre part au travail, soit comme
penseur, professeur, artiste ou producteur, tous étant classés d'après leur capacité et rémunérés suivant leurs œuvres, j'y voyais un genre de socialisme bien supérieur à celui d'Owen. Leur but me semblait désirable et rationnel, quelque insuffisants que pussent être leurs moyens ; et quoique je n'aie jamais cru que leur mécanisme politique pût résister à la pratique, ni produire des résultats avantageux, je sentais que la proclamation de l'idéal de société humaine qu'ils concevaient, ne pouvait manquer de donner une direction favorable am efforts de ceux qui voudraient rapprocher d'un certain type idéal la société telle qu'elle existe à présent. Je leur rendais hommage surtout pour ce qui les a fait le plus honnir, pour la hardiesse et l'indépendance d'esprit avec lesquelles ils avaient abordé la question de la famille, la plus importante de toutes, et qui réclame des changements plus profonds qu'aucune autre des grandes institutions sociales, mais sur laquelle on ne trouve guère de réformateur qui ait le courage d'ouvrir la bouche. En proclamant la parfaite égalité des hommes et des femmes, et en demandant que leurs relations fussent réglées par un régime entièrement nouveau, les Saint-Simoniens, ainsi que Owen et Fourier se sont acquis des titres à la reconnaissance des générations futures.
En racontant cette période de ma vie, je n'ai parlé de mes impressions nouvelles que lorsqu'elles m*ont semblé; alors comme plus tard, marquer une sorte de révolution, et le point de départ d'un progrès dans mes idées. Mais ce petit nombre de points choisis ne donnent qu'un tableau incomplet de la quantité de livres de philosophie
que je lus à propos d'une masse de questions, pendant ces années de transition. Beaucoup de ces lectures, il est vrai, ne me faisaient découvrir que ce que tout le monde savait, des idées que j'avais jusqu'alors niées ou dédaignées ; mais ce n'en était pas moins pour moi une découverte. Je me mettais en pleine possession de principes que je ne recevais pas comme des lieux communs traditionnels, mais que je puisais dans toute leur fraîcheur à leur source même. Je ne manquais pas de les envisager sous un nouveau jour où ils se conciliaient avec mes anciennes idées et les confirmaient, en amendant des principes moins généralement connus qui faisaient partie de mes premières opinions et dont je n'avais jamais hésité à admettre les points essentiels. Toutes les idées que je venais à accepter ne manquaient pas de les fortifier et de les imprimer plus profondément en moi tout en écartant les fausses conceptions et les confusions d'idées qui s'opposaient à leur action. Par exemple, durant la dernière rechute que j'avais faite dans mon abattement, la doctrine qui porte en philosophie le nom de Nécessité pesait sur mon existence comme un incube. Il me semblait scientifiquement prouvé que j'étais irrévocablement l'esclave des circonstances antécédentes, que mon caractère et celui des autres hommes avaient été formés pour nous par des agents sur lesquels nous ne pouvions rien, et qu'ils étaient tout à fait hors de nos prises. Quel soulagement pour moi, me disais-je souvent, si je pouvais rejeter la croyance que le caractère est formé par les circonstances. Me rappelant le souhait de Fox, que le droit de
résister aux gouvernements ne s'effaçât jamais de la mé-
moire des rois, et qu'il disparût de celle des peuples, quel bonheur, pensais-je, s'il nous était possible d'admettre la doctrine de la nécessité quand il s'agit du caractère d'autrui et de le rejeter quand il s'agit du nôtre 1 Je méditai douloureusement sur cette question jusqu'à ce que la lumière s'y fit peu à peu ; je reconnus que le mot Nécessité peut s'appliquer aux actions humaines, en tant qu'il signifie la doctrine de la Causalité, mais qu'il traîne avec lui une association d'idées qui nous égare ; je vis que cette association d'idées était la force efficiente qui produisait la dépression et l'accablement que j'avais éprouvés. Je voyais que si notre caractère est formé par les circonstances, nos propres désirs peuvent beaucoup pour former ces circonstances; je reconnaissais qu'il y a un côté vraiment élevé et vraiment noble dans la doctrine du libre arbitre, à savoir la conviction que nous possédons une puissance réelle sur la formation de notre' caractère; que notre volonté, en influençant les circonstances qui sont en nous, peut façonner ses propres habitudes ou. aptitudes en vue de l'avenir. Il n'y avait là rien qui ne pût s'accorder avec la théorie des circonstances, ou plutôt c'était cette théorie même convenablement comprise. Depuis lors je traçai dans mon esprit une démarcation nette qui séparât la doctrine des circonstances d'avec le Fatalisme, renonçant totalement au mot dangereux de Nécessité. La théorie que je venais de bien comprendre pour la première fois, cessait du même coup' d'être décourageante; mon cœur fut soulagé, je ne me sentis plus oppressé de ce poids accablant pour toute personne qui se propose de réformer les opinions, quand elle voit
la véfité dans une doctrine et quitté foe peut douter en même temps que la théorie opposée tte soit salutaire au point de vue moral. La série de jpensées qui m'ont dégagé de ce dilemme, me sembla plus tard propre à rendre le même service aux autres, aussi les ai-je consignées dans le chapitre intitulé « Liberté et Nécessité » dans le dernier livre de mon Système de Logique.
De même en politique, je ne considérais plus la doctrine de Y Essai sur le Gouvernement de mon père comme une théorie scientifique; je ne regardais plus la démocratie représentative comme un principe absolu, mais comme une affaire de temps, de lieu et de circonstances. Je voyais maintenant dans le choix des institutions une question de morale et d'éducation bien plus que d'inté • rets matériels, croyant qu'on devait la trancher surtout d'après des considérations tirées du progrès, en se demandant quelle amélioration dans la vie et dans l'éducation d'un peuple constitue pour ce peuple la condition de son progrès ultérieur, et quelles institutions ont le plus de chance de le faciliter. Toutefois ces changements dans les données de ma philosophie politique ne changèrent pas mes règles de conduite pratique relativement aux conquêtes que nous avions à faire de notre temps et dans notre pays. Je restai autant que jamais radical et démocrate pour l'Europe et surtout pour l'Angleterre. Je pensais que la prépondérance des classes aristocratiques, de la noblesse et de la fortune, dans la constitution anglaise était un mal qui valait la peine qu'on engageât la lutte pour la faire cesser; non à cause de quelque taxe ou de quelque inconvénient relativement faible, mais à
cause de l'action démoralisante qu'il exerce sur le pays. Démoralisante, d'abord, parce qu'il fait de la conduite du gouvernement un exemple d'immoralité publique du genre le plus grossier, puisqu'on y voit à plein la prédominance de l'intérêt privé sur l'intérêt public, et l'abus du pouvoir législatif au profit de certaines classes. Ensuite, et bien plus encore, parce que le respect de la multitude s' attachant toujours de préférence à ce qui, dans l'état social actuel, est le plus sûr acheminement vers le pouvoir, et que dans la constitution anglaise, la richesse héréditaire ou acquise étant à peu près l'unique source de l'importance politique, la richesse et les signes de la richesse sont à peu près les seules choses réellement respectées, et la vie des gens est avant tout consacrée à les acquérir. Je pensais que tant que les classes supérieures et riches détiennent le pouvoir, l'instruction et le progrés de la masse du peuple sont contraires à leur intérêt particulier de classes dominantes, parce qu'elles tendent à rendre le peuple plus fort pour secouer le joug. Mais si la démocratie obtenait une grande part dans l'exercice du pouvoir ou même la principale, ce serait alors l'intérêt des classes opulentes d'activer son édution, afin de parer aux dangers réels qui découlent des erreurs et surtout de celles qui conduiraient à des violations injustes de la propriété. Sur ces bases, non seulement j'étais aussi ardent que jamais en faveur des institutions démocratiques, mais j'espérais sérieusement que te doctrines owénistes, saint-simoniennes et autres, opposées à la propriété, pourraient se répandre largement parmi les classes pauvres ; non que je les crusse vraies, ou q#
je désirasse qu'on les mit en pratique, mais afin que les classes supérieures fussent obligées d'ouvrir les yeux, et de s'apercevoir qu'elles avaient plus à craindre du pauvre sans éducation que du pauvre instruit. Tel était l'état de mon esprit, quand éclata en France la révolution de Juillet. Je fus ravi d'enthousiasme et j'en reçus pour ainsi dire une nouvelle existence. Je volai à Paris. Je fus présenté à Lafayette et je nouai des relations que je continuai longtemps avec quelques-uns des chefs du parti populaire avancé. Après mon retour, je m'engageai avec ardeur dans les discussions politiques du temps qui devinrent encore plus vives par l'entrée au pouvoir du ministère de Lord Grey, et la proposition du bill de réforme. Pendant les quelques années qui suivirent, j'écrivis beaucoup dans les journaux. C'est à peu près à cette époque que Fonblanque qui avait depuis quelque temps écrit des articles politiques dans Y Examiner, devint propriétaire et directeur de ce journal. On n'a pas oublié avec quelle verve, quel talent, quelle finesse d'esprit il le dirigea pendant toute la période du ministère de Lord Grey, et quelle importance prit cette feuille comme principal représentant des opinions radicales dans la presse. Le caractère distinctif du journal de Fonblanque venait entièrement de ses propres articles qui composaient au moins les trois quarts de tout ce qu'il y avait d'original dans chaque numéro. Quant à moi, je contribuai pendant ces années plus largement que personne à la composition du dernier quart. J'écrivais presque tous les articles consacrés aux questions françaises, et un sommaire hebdomadaire de la politique française que
j'étendais parfois assez longuement; en même temps je donnais de nombreux articles de fond sur la politique générale, sur la législation commerciale et financière et divers articles surdes questions qui m'intéressaient, et parfois aussi des comptes-rendus critiques de livres. Au commencement de 1831, j'essayai de reproduire dans une série d'articles intitulés « l'Esprit du siècle » quelques-unes de mes nouvelles opinions, et surtout d'indiquer dans le caractère de notre temps les anomalies et les maux qui résultent du passage d'un système d'opinions usées à un système nouveau qui n'est point encore complètement constitué. Ces articles étaient, j'imagine, touffus, dépourvus d'animation, et trop peu saisissants pour se faire tolérer en n'importe quel temps par des lecteurs de journaux, mais alors même qu'ils eussent été bien plus attrayants, à l'époque où ils paraissaient, alors que de grands événements politiques étaient imminents et occupaient tous les esprits, ils venaient à un mauvais moment et manquèrent leur coup. Le seul effet qu'ils aient produit, fut sur Carlyle, qui vivait alors au fond de l'Ecosse. Il les lut dans sa solitude, et se dit (c'est de lui que je l'ai appris plus tard) : « voici un mystique nouveau. » En passant à Londres l'automne suivant, il s'enquit du nom de l'auteur, et nous fîmes connaissance.
J'ai déjà dit que les premiers écrits de Carlyle m'avaient fait connaître quelques-unes des idées nouvelles qui élargirent l'horizon trop étroit de mes premières croyances ; mais je ne pense pas que ces écrits, par euxmêmes, aient jamais eu aucun effet sur mes opinions. Quoique de même nature que celles que je recevais d'ail-
leurs, les idées que j'y trouvais se présentaient sous une forme et sous un habillement des moins propres à leur ouvrir l'accès d'un esprit dressé comme le mien l'avait été. Je n'y trouvai qu'un brouillard de poésie et de métaphysique allemandes, où je ne voyais clairement qu'une forte animosité contre la plupart des opinions que je professais : le scepticisme en matière de religion, l'utilitarisme, la doctrine des circonstances, le goût de la démocratie, de la logique et de l'économie politique. Loin d'avoir dans le principe rien appris de Garlyle, ce ne fut qu'à mesure que je vins à voir les mêmes idées à travers des milieux plus appropriés à l'état de mon esprit que je les reconnus dans ses écrits. Pourtant le merveilleux talent avec lequel il les exprimait, faisait une grande impression sur moi, et je fus longtemps un de ses plus fervents admirateurs; mais le bien que ses écrits me firent, consistait moins à m' apporter des idées philosophiques qu'à m'animer par leur poésie. Même à l'époque où nos relations commencèrent, je n'avais pas assez fait de progrès dans ma nouvelle manière, pour l'apprécier complètement ; la preuve c'est que je fis peu de cas du manuscrit qu'il me communiqua de son Sartor resartus, son meilleur et son plus grand ouvrage, qu'il venait de finir, et pourtant quand il le publia deux ans après dans le Fraser' s Magazine, je le lus avec une admiration enthousiaste et le plus vif plaisir. Je ne recherchai pas Garlyle, et ne cultivai pas son amitié, à cause peut-être des différences fondamentales qui séparaient nos doctrines. Il s'aperçut bientôt que je n'étais pas un « mystique nouveau, » et quand par probité je lui écrivis une
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profession de foi nette, où j'exprimais toutes mes opinions que je savais qu'il n'aimait pas, il me répondit que la principale différence entre nous était que je c n'avais pas encore conscience de mon mysticisme. » Je ne sais à quelle époque il cessa d'espérer que j'étais destiné à devenir mystique, mais bien que ses opinions et les miennes aient subi durant les années suivantes des changements considérables, nous ne nous sommes jamais beaucoup plus rapprochés que nous ne l'étions dans les premières années de nos relations. Toutefois je ne croyais pas être un juge compétent de Carlyle, je sentais qu'il était poète et que je ne l'étais pas, qu'il était homme d'intuition et que je ne l'étais pas, qu'en cette qualité non-seulement il découvrait avant moi bien des choses que je ne pouvais voir qu'après qu'on me les avait montrées, et que j'étais parvenu en tâtonnant à les prouver, mais que très-probablement il en voyait qui étaient invisibles pour moi, même après qu'on me les avait montrées. Je savais que je ne pouvais pas faire le tour de Carlyle, et je n'étais pas sûr de voir plus haut que lui ; je n'ai jamais eu la présomption de le juger définitivement, et j'attendais qu'il me fût expliqué par quelqu'un qui fût supérieur à nous deux, à la fois plus poète que lui, et plus penseur que moi, dont l'esprit et le génie contînt celui de Carlyle et infiniment davantage.
Parmi les hommes d'un esprit philosophique que je connaissais depuis longtemps, celui avec qui je m'accordais le plus était Austin l'aîné. J'ai dit qu'il avait toujours blâmé notre esprit de secte ; plus tard il avait comme moi subi l'effet de nouvelles influences. Nommé profes-
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seur de jurisprudence à l'Université de Londres (aujourd'hui Collège de l'Université) il avait passé quelque temps à Bonn pour y préparer son cours; les influences de la littérature, du caractère allemand et de la société de l'Allemagne avaient modifié d'une manière très-sensible ses idées sur la vie ; son humeur s'était bien adoucie ; il était moins ardent à la polémique ; ses goûts tournaient déjà vers la poésie et la contemplation. Il attachait moins d'importance que par le passé aux changements extérieurs de la société, à moins qu'ils ne fussent accompagnés d'une meilleure culture de la nature interne, il avait un profond dégoût pour les manières de la vie anglaise, pour cette absence d'idées larges et de désirs généreux, pour ces objets mesquins sur lesquels les facultés de toutes les classes de l'Angleterre sont tendues ; même, l'espèce d'intérêt public dont les Anglais se préoccupent, il le tenait en petite estime. Il pensait qu'il y avait un bien meilleur gouvernement au point de vue politique et, ce qui est assez vrai, infiniment plus de soin de l'éducation et du perfectionnement de l'esprit dans tous les rangs du peuple, sous la monarchie prussienne que sous le régime représentatif de l'Angleterre; et il tenait avec les Économistes français que la sécurité réelle d'un bon gouvernement, est « un peuple éclairé, » ce qui n'est pas toujours le résultat des institutions populaires, et qui, si on pouvait l'obtenir sans elles, les remplacerait avec avantage. Bien qu'il approuvât le bill de Réforme, il prédisait, ce qui arriva en effet, qu'il ne produirait pas les grandes améliorations dans le gouvernement qu'on en attendait. Les hommes qui pourraient faire ces grandes
choses, disait-il, n'existaient pas dans le pays. Il y avait bien des points de sympathie entre lui et moi, tant dans les nouvelles opinions que j'avais adoptées que dans les anciennes qu'il conservait. Comme moi il ne cessa jamais d'être utilitaire; et avec tout son amour pour les Allemands, et son goût pour leur littérature, il ne se réconcilia jamais le moins du monde avec la métaphysique des principes innés. 11 s'abandonnait de plus en plus i une espèce de religion germanique, composée de poésie et de sentiment avec peu ou point de dogmes positifs ; en politique, où je m'éloignais le plus de lui, il avait contracté une indifférence très-voisine du mépris pour le progrès des institutions populaires, mais il se réjouissait de ceux du socialisme, il y voyait le moyen le plus efficace de contraindre les classes puissantes à faire l'éducation du peuple, et aussi de faire comprendre aux prolétaires qu'il n'est qu'un seul moyen réel d'améliorer d'une façon permanente leur condition matérielle, c'est de limiter leur nombre. Il n'était pas alors radicalement opposé au socialisme en lui-même, considéré comme résultat définitif du progrès. Il traitait avec très-peu de respect ce qu'il appelait « les principes universels de la nature humaine des économistes, » et insistait sur la preuve fournie par l'histoire et l'expérience de chaque jour en faveur de la « flexibilité extraordinaire de la nature humaine » (expression que je lui ai empruntée) : il ne croyait pas possible de poser des limites positives aui aptitudes morales qui pourraient se développer dans l'humanité, sous l'impulsion d'une direction éclairée des influences de la société et de l'éducation. A-t-il conservé
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ces opinions jusqu'à la fin de sa vie? je ne sais, mais assurément les idées de ses dernières années, et surtout de ses dernières publications, étaient plus aristocratiques que celles qu'il soutenait alors.
Arrivé là, il me semblait que j'étais bien loin de la façon de penser et de sentir de mon père, plus loin même qu'une explication calme et une revue complète de nos opinions respectives ne l'aurait montré. Mais mon père n'était pas un homme avec lequel on pût engager une discussion calme et à fond sur les points fondamentaux de doctrine, et moins que personne le pouvait celui qu'il considérait en quelque sorte comme un déserteur de son drapeau. Par bonheur nous étions toujours parfaitement d'accord sur les questions politiques du jour, qui absorbaient son attention, et devenaient à peu près exclusive* ment l'objet de sa conversation. Sur les questions où nous n'étions pas d'accord, nous parlions peu. Il savait que l'habitude de penser par moi-même, qu'il m'avait donnée par son système d'éducation, me conduisait quelquefois à penser autrement que lui, et il s'apercevait de temps en temps que je ne lui avais pas dit combien je m'éloignais de ses idées. Je n'attendais aucun bien, mais au contraire des désagréments pour lui comme pour moi, d'une discussion de ces différences; je ne les exprimais jamais que lorsqu'il formulait une opinion ou un sentiment incompatibles avec les miens, de telle façon que mon silence eût pu faire douter de ma loyauté.
Il me reste à parler de ce que j'ai écrit pendant ces années avec les articles que je fournissais aux journaux ; ce fut un travail considérable. En 1830 ou 1831, j'écrivis
les cinq essais que j'ai depuis publiés sous le titre d'Essais sur quelques questions pendantes (F Économie politique; ils étaient alors à peu près ce qu'ils sont aujourd'hui, si ce n'est qu'en 1833 je refis une partie du cinquième essai. Je les avais écrits sans intention de les publier immédiatement, et lorsqu' après quelques années, je les offris à un éditeur, il les refusa. Ils ne furent imprimés qu'en 1844 après le succès de mon Système de Logique. J'avais repris aussi mes méditations sur h logique ; j'étais intrigué, comme tant d'autres avant moi, du grand paradoxe de la découverte de vérités nouvelles par le raisonnement. Le fait ne laissait aucun doute. H n'y avait pas davantage lieu de douter que tout raisonnement peut se ramener à des syllogismes, et que dans tout syllogisme la conclusion est effectivement contenue et impliquée dans les prémisses. Comment donc, si elle y est contenue et impliquée, peut-elle être une vérité nouvelle ? comment se peut-il que les théorèmes de b géométrie, si différents en apparence des définitions et des axiomes, y soient contenus? Il y avait là une difficulté que personne n'avait à mon avis suffisamment sentie, et qu'en tout cas personne n'avait réussi à éclaircir. Les explications présentées par Whately et par d'autres logiciens, bien que susceptibles de donner satisfaction pour un temps, me semblaient toujours laisser planer on nuage sur la question. À la fin, en lisant pour la seconde ou troisième fois le chapitre sur le raisonnement de Dugald Stewart, et m'interrogeant sur chaque point, je poussai aussi loin que possible les idées que le livre me suggérait. J'en rencontrai une sur l'usage des axiomes
dans le raisonnement, que je ne me rappelais pas avoir encore remarquée en lisant ce philosophe, mais qui me parut, quand j'en fis l'objet de mes méditations, vraie non-seulement pour les axiomes, mais pour toutes les propositions générales de quelque nature qu'elles soient, et très-propre à servir de clef pour la solution de l'énigme. Ce fut le germe de la théorie du syllogisme que j'ai proposée dans le second livre de mon Système de Logique; je la fixai sans retard en la rédigeant en entier. Alors, non sans me flatter de l'espérance que je pourrais composer un livre original et de quelque valeur sur la Logique, je me mis à écrire mon premier livre d'après le plan imparfait que j'avais déjà tracé. Ce que j'écrivis a été la base de la première partie du traité suivant, mais ne contenait pas la théorie des genres que j'ajoutai plus tard, et qui me fut suggérée par des difficultés, sans cela inextricables, que je rencontrai quand je voulus traiter le sujet qui fait la matière des derniers chapitres du troisième livre. Arrivé là, je fis une halte qui dura cinq ans; j'étais à bout de ressources; je ne pouvais rien faire de satisfaisant sur l'induction, à cette époque. Je continuai à lire tout livre qui me semblait promettre de jeter un nouveau jour sur ce sujet, et à m'en assimiler les résultats autant que possible ; mais pendant longtemps je ne trouvai rien qui me parût ouvrir un champ nouveau à mes méditations.
En 1832 j'écrivis plusieurs articles pour la première série du Taifs Magazine et pour un journal trimestriel appelé le Juriste fondé et soutenu pendant quelque temps par un groupe d'amis, tous jurisconsultes et par-
tisans de la réforme de la législation, avec plusieurs desquels j'étais lié. Cet article est celui sur les droits et les devoirs de l'État relativement aux propriétés des corporations et de l'Église, qui se trouve en tête de la collection de mes Dissertations et Discussions où se trouve aussi l'un de mes articles écrits pour le Tait's Magazine, La Jonglerie de la circulation. Dans la totalité de ce que j'ai écrit avant ces deux articles, il n'y a rien qui ait conservé assez de valeur pour mériter la réimpression. L'article du Jurist qui, je le crois encore, est une discussion très-complète des droits de F Etat sur les fondations, montrait les deux faces de mes opinions; j'affirmais, aussi nettement que j'avais pu le faire en d'autres temps, que toute dotation est une propriété nationale, que le gouvernement a le pouvoir et le devoir de régler ; mais contrairement à ce que j'aurais fait auparavant, je ne condamnais pas les dotations d'une manière absolue, et je ne proposais pas que l'état s'en emparât pour payer la dette nationale ; au contraire, je soutenais énergiquement qu'il importait de conserver une ressource pour l'éducation, qui ne dépendît pas de la simple demande sur le marché, c'est-à-dire de la connaissance et du jugement de la moyenne des parents, mais en vue d'établir et de maintenir un type d'instruction plus élevé que celui que demandent les acheteurs de cet article d'échange. Par la suite mes réflexions n'ont cessé de confirmer et de fortifier ces opinions.