DEUXIEME PARTIE
Un peuple s^est souvent retrempé it régénéré dans les discordes civiles.
Chateaubriand.
Mémoires d^ outre-tombe.
CHAPITRE IV Mes débuts atj Parlement. — Dès 1899 je suis appel^^ atj gotj-
VBRNEMBNT. — Lb MINISTÂRB WaLDECK-RoUSSBAU. — SoN PBBMIBB CONTACT AVEC LBS BBFBÉSENTANTS DU PATS.
Je n'avais guère franchi le seuil de la Chambre des députés quand le mandat dont je fus investi ouvrit toutes grandes devant moi les portes du Palais-Bourbon. Avare de mon temps, je craignais de le gaspiller en assistant dans une tribune aux débats parlementaires dont m'informait la lecture quotidienne du Journal officiel.
Vivant dans le monde administratif, fréquentant un ou deux salons littéraires, tout compte fait sortant assez peu
— j'ai toujours eu du penchant pour la solitude — j'ignorais le milieu où je pénétrai. J'y retrouvai quelques camarades d'enfance ou de collège : Jean Plichon dont j'ai parlé
— Marcel Habert, le lieutenant du général Boulanger en 1889, le bras droit de Déroulède en 1899 (il avait fait ses études au même lycée, dans la même pension que moi) •— Dupuytren un député de la droite qui disparut très vite (lui aussi avait été mon condisciple) — Ruau, mon futur collègue dans le ministère Clemenceau, que j'avais entrevu quand son père était directeur des Monnaies, le mien ministre des Finances. J'avais perdu de vue la plupart de ces jeunes hommes. Je no devais me lier avec aucun d'entre eux. Il n'était qu'un seul membre du Parlement avec lequel
j'eusse des relations d'amitié qui se développèrent : Paul Deschanel.
Colui-là fut pour moi un ami très cher auquel les événements, les divergences d'opinion ne me permirent pas, malheureusement, de m'unir autant que je l'aurais souhaité. Je dirai tout à l'heure pourquoi. Je voudrais auparavant dépeindre la nouvelle Chambre, indiquer les mouvements qui l'agitaient quand elle naquit, montrer les querelles du jour reléguées soudain dans la pénombre, un drame shakespearien envahissant brusquement la scène parlementaire.
Les députés élus en 1898 frémissaient encore quand ils prirent place à leurs bancs. La lutte qu'ils avaient menée avait été d'une âpreté singulière. La droite et les modérés, coagulés par le ministère Méline, s'étaient violemment heurtés aux radicaux et aux socialistes faisant front commun.
La question de la réforme de nos vieilles contributions directes avait été la cause de la rupture entre républicains que beaucoup, voyant court, déclaraient définitive. Les gauches préconisaient l'impôt sur le revenu global et progressif tel que M. Doumer, ministre des Finances dans le cabinet Léon Bourgeois (fin de 1895 — commencement de 1896), en avait tracé le dessin sommaire. Les modérés remarquaient que le projet, grossièrement sculpté, n'était pas dans la ligne de notre fiscalité. Ils opposaient les impôts sur les revenus à l'impôt sur le revenu. Seulement, ils ne parvenaient pas à se mettre d'accord sur un système cohérent. Au fond, la plupart d'entre eux étaient in petto hostiles à tout changement. L'esprit de conservation fiscale qui les animait les avait peu à peu ajustés à la droite avec
laquelle ils avaient pris Phabitude, au cours des batailles parlementaires entre 1896 et 1898, de lier partie. Si bien que le conflit s'était aggravé, que la controverse sur les mérites respectifs de tel ou tel régime d'impôts avait mis aux prises une fois de plus l'esprit de stagnation et l'esprit de progrès.
Les circonstances m'avaient placé hors de la bataille entre républicains. Dans l'arrondissement de Mamers, radicaux et modérés avaient également voté pour moi. J'étais l'élu de tous. Je comprenais cependant que je devais mon succès à la mesure dans mes idées. J'entendais ne pas m'en départir. Je me fis donc inscrire au groupe des républicains progressistes, ratifiant l'étiquette arborée au cours de la campagne électorale. Le même souci de loyauté vis-à-vis de mes électeurs et vis-à-vis de moi-même me conduisit à accorder mes premiers votes au cabinet Méline. Je ne manquai pas de déclarer toutefois qu'il me serait impossible de persister si le ministère ne rompait pas nettement avec la droite. Mon état d'âme, qui était celui de quelques jeunes députés du centre, se fit jour dans un scrutin où la nouvelle Chambre aflirmait sa volonté de ne soutenir qu'un gouvernement « s'appuyant sur une majorité exclusivement républicaine ». La phrase impliquait un désaveu courtois mais formel de la politique suivie pendant les deux dernières années. M. Méline le comprit. Il se retira. Il eut pour successeur M. Henri Brisson évincé quelques semaines plus tôt par Paul Deschanel du fauteuil présidentiel qu'il occupait dans la précédente législature.
Bien que le nouveau cabinet se présentât devant les Chambres comme cabinet de concentration républicaine, il avait son axe dans le parti radical. Aussi fut-il vivement discuté. La plupart des modérés lui refusèrent leur suffrage.
Quelques-uns seulement, dont moi, lui donnèrent leur voix.
Mais, l'aspect des choses devait bientôt changer.
L'affaire Dreyfus, qui ravageait l'opinion dès la fin de 1897, qui ne s'était cependant pas violemment réfléchie sur les élections de 1898, allait faire irruption dans la politique, assoupir les anciens différends, déterminer de nouvelles positions, détacher, comme il advient dans les périodes de crise, certains hommes de leur parti pour les classer suivant leurs afBnités profondes.
Je devais être un de ceux-là.
Les paroles de mon père m'avaient rendu attentif au drame judiciaire qui, en 1896, semblait à la plupart définitivement clos par l'arrêt du Conseil de guerre. Les grandes protestations, les premières révélations, le J^accuse de Zola auraient sans doute emporté ma conviction si, au fin fond de l'Algérie à l'époque, je n'avais été dans l'impossibilité de suivre de près les discussions et les événements. Quand je revins en France, j'étais en proie aux doutes les plus graves. Je n'étais pas fixé.
Arrivé au Parlement sans que j'eusse eu à émettre une opinion quelconque au cours de la campagne électorale tant sur les incidents de la veille que sur les éventualités du lendemain, je m'appliquai à écouter dans les couloirs du Palais-Bourbon les uns et les autres s'entretenant abon* damment de l'affaire.
Je fus vite frappé par la pauvreté des arguments des antidreyfusards. Ceux d'entre eux qui étaient réactionnaires et cléricaux commençaient par faire le signe de la croix devant l'arrêt du Conseil de guerre. Ils continuaient en débitant un tas d'inepties sur le sombre complot organisé pour réhabiliter Dreyfus. Quand on haussait les épaules, la plupart s'indignaient. Quelques-uns, plus intelligents, avouaient que, quand le capitaine Dreyfus aurait été injus-
tement condamné, ils entendaient le voir rester dans un in pace. La révision de son procès comportait, à les aitendre, de trop graves dangers. D'abord l'honneur de Tannée était en cause. Pourquoi? Comment? Parce que c'était porter atteinte au lustre de l'institution militaire que d'admettre que sept officiers se fussent trompés? Si l'on envisageait cette éventualité, l'esprit de soumission et de discipline serait endommagé puisque le respect que les soldats doivent conserver intact pour la juridiction dont ils dépendent se trouvait ébranlé. Enfin, la révision impliquait forcément, disaient les mêmes, des divulgations de nature à gêner dans ses entournures l'admirable Service de renseignements si précieusement constitué par le 2fi bureau de l'état-major.
Il est à peine croyable que ces sornettes aient fourni pâture à des hommes auxquels la sagacité ne faisait pas ^titièremœt défaut. Elles étaient cependant avalées par nombre de républicains modérés ou radicaux. D'autres se cachaient la tête dans les mains, déclaraient s'en rapporter au gouvernement. Quelques-uns seulement ne dissimulaient pas leurs angoisses.
Ceux-là cependant, pour la plupart du moins, furent portés à croire qu'ils faisaient fausse route, quand, aussitôt après la constitution du cabinet Brisson, le nouveau ministre de la Guerre, M. Cavaignac, proclama à la tribune, en un discours retentissant dont la Chambre ordonna l'affichage, la culpabilité de Dreyfus. Il produisit une pièce qui semblait tellement décisive contre le condamné que nos incertitudes, à moi comme à bien d'autres, furent apaisées pour un instant. Pour un instant seulement... Le vote à peine clos, nous entendions dans les couloirs quelques-uns de nos anciens émettre des doutes sur la qualité du papier* « C'est certainement un faux, » disait Rouvier.
C'était, en effet, un faux, le faux du colonel Henry.
Lorsque, au coure des vacances parlementaires, le scandale éclata, lorsque TofiBcier coupable, opportunément muni d'un rasoir, se fût suicidé, toute hésitation s'abolit dans mon esprit. Un crime judiciaire avait été commis. Mes résolutions furent dès lore arrêtées. Je soutiendrais tous ministères s'attelant courageusement à la besogne de probité indispensable. Je refuserais ma confiance à quelque gouvernement que ce fût, qui se déroberait ou qui ruserait.
L'occasion me fut fournie, dès la rentrée, d'accorder mes votes avec la ligne de condmte que je m'étais tracée. M. Brisson avait saisi la Cour de cassation de la demande en révision formulée au nom de Dreyfus. Il fut violemment ir.terpellé, abandonné à la tribune par son troisième ministre de a Guerre. Le général Chanoine, successeur du général Zurlinden, successeur lui-même de Gavaignac, vint affirmer, au milieu de l'émotion générale, qu'il partageait l'opinion de tous ceux qui, avant lui, avaient été les chefs de l'armée et que, ayant conservé intact le dépôt qui lui avait été confié, il remettait sa démission aux représentants du pays. Déchaînement de clameurs, apostrophes indignées, contradictoires bien entendu I Lorsque, le calme quelque peu rétabli, le scrutin s'ouvrit, j'opinai comme Rouvier : « L'envoi du dossier Dreyfus à la Gour de cassation est un acte noble, me dit textuellement l'ancien ministre des Finances. Je ne refuse pas ma voix à un gouvernement qui a eu le courage d'un geste de noblesse. »
Quelques modérés pensèrent et agirent comme nous. En petit nombre I Le ministère Brisson ne conserva pas la majorité.
Alors, s'ouvrit une période de trouble dans les esprits, dans la rue, grosse d'incidents périlleux pour la tranquillité publique, pour le régime. Avant d'apporter en quelques lignes ma contribution à l'histoire de ce temps, moins en
rappelant des faits qui sont ou seront connus de tous qu'en esquissant la physionomie de ces huit mois d'incertitudes, je voudrais représenter le départ qui se fit dans mes amitiés commençantes. Pour expliquer comment je m'éloignai ou je me sentis éloigné de quelques-uns, pourquoi je me rapprochfid de certains, je devrai d'abord jeter des coups de crayon à la volée, m'arrêter ensuite au portrait de deux hommes dont les inégalités dans la mentalité, si je sais les exprimer, mettront en lumière les causes profondes de désaccord entre deux grandes familles de politiques également zélées pour le bien du pays, mais différemment dotés par la nature.
La position que j'avais prise dans les scrutins amena une vive rupture entre M. Gavaignac et moi.
Député de la Sarthe, représentant l'arrondissement de Saint-Calais, il avait accueilli sans enthousiasme ma candidature dans l'arrondissement de Mamers. Il est juste de dire que je n'avais témoigné aucun empressement à le connaître. Je le tenais en méfiance. Ses volte-face dans les précédentes législatures où il avait passé du centre gauche à la gauche avancée, soutenant un jour la thèse du ralliement désagréable aux républicains d'origine, se faisant pardonner le lendemain en adhérant bruyamment à ime réforme inétudiée de nos impôts directs m'avaient paru justifier l'opinion qu'avait de lui mon père qui le jugeait un médiocre à intelligence ordinaire. Un sénateur radical de la Sarthe M. Leporché, tout pétri de finesse mancelle, rejoignait son adversaire le ministre du Seize Mai. M. Gavaignac avait commis de pesants volumes sur l'histoire du royaume de Prusse. « Le malheureux, disait M. Leporché. Ge que je ne lui pardonne pas, c'est d'avoir fait faire cet ouvrage-là dans les prisons. »
Devenu député je me départis, en quelque mesure, de ma réserve. M. Cavaignac de son côté chercha à m'attirer. Au commencement de juin 1898, avant qu'il entrât dans le ministère Brisson, il m'invita à déjeimer chez lui, pour rencontrer le général Mercier (l'auteur du procès Dreyfus), spécifia-t-il. Je refusai net. Ma réponse fut, bien entendu, d'un homme du monde, assez ferme cependant pour que mon collègue ne pût se méprendre sur mes tendances*
Lorsque, à la suite de la découverte du faux Henry et de la résolution de M. Brisson d'entreprendre la révision, il démissionna, je ne lui donnai plus signe de vie.
Le lendemain de la chute du cabinet dont il avait fait partie, il m'aborda dans les couloirs, t J'ai vu vos votes à VOfficiel. Je vous préviens que, si vous continuez dans la même voie, nous ne pourrons marcher de concert ni dans la Sarthe ni ailleurs. — Vraiment ! fis-je. — Oui, reprit-il, je vois que vous suivez les conseils de gens dont j'ai horreur parce que je leur reproche entre autres choses d'avoir introduit les affaires, les basses affaires, au Parlement. Vous vous rapprochez de M. Delombre, surtout vous naviguez dans le sillage de Rouvier. — Quel rapport y a-t-il entre M. Bouvier et mes votes? — Vous avez voté comme lui hier. — Parce que j'ai les mêmes idées que lui sur la révision. — Est-ce une question de conscience? — Parfaitement, Monsieur le Ministre, c'est ime question de conscience. — Ah 1 alors, je n'ai rien à vous dire. »
Il me tourna le dos. A partir de ce jour il m'évita comme je l'évitai moi-même.
Le pauvre homme devait disparaître peu d'années plus tard, en 1904, au lendemain d'un échec particulièrement cuisant. Péniblement réélu député en 1902, il se vit refuser deux ans plus tard le renouvellement de son mandat de conseiller général de la Sarthe. Il était abandonné par tous
ses anciens amis qui ne lui pardonnaient pas de s'être donné à ses adversaires de la veille. Encore ne soupçonnaient-ils pas à quel point il s'était livré au nationalisme. L'affaire Dreyfus avait totalement désorbité ce malheureux que, développant les appréciations de mon père et de M. Leporché, je définirais un têtu borné si l'équité ne m'interdisait de méconnaître ses qualités secondaires mais réelles : rare application au travail, etc. M. Cavaignac eût servi utilement l'État s'il fût resté dans le corps des Ponts et Chaussées auquel il appartenait. Pour son malheur il entra dans la vie publique, où son nom devait lui assurer une rapide fortime. Il n'était pas de taille à la soutenir. Il devait se noyer aussitôt qu'il entreprendrait de nager dans les grandes eaux de la politique.
D'autres parlementaires, voisinant M. Cavaignac, groupés autour de Déroulède, Déroulède lui-même, avaient rôdé autour de moi essayant de m'enrégimenter. En novembre 1898, ils aperçurent qu'ils prenaient une peine inutile. Il n'y eut plus entre eux et moi que des relations de courtoisie... clairsemées. En revanche je m'approchai de M. Ribot et de M. Aynard (1), que je sentais d'esprit libre, surtout M. Aynard qui, jusqu'à sa mort survenue en 1913, voulut bien me témoigner une estime et une sympathie que je lui rendis. J'eus tout naturellement des contacts plus étroits avec les hommes de ma génération ou des généra* tiens proches de la mienne, appartenant soit au parti progressiste avancé, soit au parti radical modéré, avec Paul
(1) J'avais été présenté à M. Aynard de longues années plus tôt par Léon Say dont il était l'ami. Grand bourgeois de Lyon, riche banquier, M. Aynard était un homme de valeur et de beaucoup d'esprit. Il était merveilleusement averti des questions économiques. Disciple de Bastiat, il adhérait à la doctrine libre-échangiste que J'épousais moi-môme. J'aurais siégé non loin de lui si, en politique, il n'avait penché à droite. Il était cependant un républicain de principe mais infiniment modéré, que son catholicisme conduisait, sans qu'à s'en doutftt probablement. Jusqu'au cléricalisme.
d'Estoumelles de Constant (1) député, lui aussi, de la Sarthe, qui, par la suite, fut pour moi le plus admirable des amis, avec Gaston Doumergue, avec Raymond Poincaré, avec Louis Barthou qui devaient être appelés à de hautes destinées. L'un d'entre eux, ne m'abandonna jamais. Si les deux autres s'étaient bornés à ne plus me connaître quand je fus éprouvé, il me suffirait de répéter en songeant à eux le distique du poète latin sur les amis dont le nombre et les soins accablent quand la fortune sourit, sur la solitude où l'on s'abîme lorsque les nuages montent au ciel. Mais, la part que Poincaré et Barthou prirent à mes disgrâces no trouve pas sa définition dans les vers d'Ovide. Me remémorant le rôle qu'ils jouèrent, je ne puis me hausser à la sérénité qu'en évoquant à leur bénéfice la parole du cardinal de Retz sur les « tempêtes d'état durant lesquelles les hommes ne se connaissent plus ». Il y eut a tempête d'état » en des années mémorables.
N'auraient-ils pas cependant dû conserver la maîtrise d'eux-mêmes ces personnages éminents et, s'ils n'étaient pas assez solidement bâtis, comme il paraît d'évidence, pour résister aux ouragans qui enveloppent le commun, comment les battements de leur cœur ne les ont-ils pas prémunis? Comment tout leur être n'a-t-il pas frémi à l'idée de saccager une amitié de jeunesse? Car nous fûmes des i.mis. Poincaré et Barthou m'accueillirent avec beaucoup d'affabilité bienveillante. Il me souvient que Poincaré accepta de plaider en 1899 un procès qui m'était puérilement intenté par le propriétaire de l'appartement où vivait ma chère mère. Il le gagna aisément. Il ne voulut pas
(1) J'ai prononcé en 1924 sur la tombe de mon ami d'Estournelles de Constant un discours où j'ai essayé de le faire revivre, où J'ai dit ses qualités de cœur, sa vie toute de noblesse, de dévouement désintéressé à la plus noble cause : il fut durant des années l'infatigable pionnier de la paix.
accepter d'honoraires. J'éprouvai quelque difficulté à lui faire agréer une belle édition de la Prière sur r Acropole dont Barthou me suggéra de lui faire hommage. Le livre doit être toujours sur les mêmes rayons (1). J'espère pour celui auquel il appartient que, quand il le feuillette, il éprouve,^ ne pouvant oublier qui a placé le volume dans sa bibliothèque, quelque trouble... Les strophes de Renan louent la sagesse, la raison, aussi la générosité de cœur y la bonté...
« Regarde et passe » dit Virgile au Dante quand ils traversent le premier cercle des Enfers.
Je m'approprie le conseil, pour le moment... J'ai hâte de considérer deux autres hommes : Paul Deschanel, Maurice Rouvier, dont les médailles, si elles viennent bien à la frappe, représenteront, mieux que de longs développements, les oppositions permanentes de tendances, d'aspirations, de conceptions entre les êtres humains, médiocrement apparentes dans les années de mollesse, qui émergent en plein relief aux heures de crise.
Paul Deschanel avait trente-cinq ans — j'en avais vingtsept — quand je le rencontrai dans le salon de la comtesse de Beausacq (2) où je fréquentais. Il était encore et devait rester longtemps « le petit Deschanel » comme il avait été affectueusement dénommé lorsqu'il fit son entrée tout jeune, à vingt-trois ou vingt-quatre ans, dans le Paris littéraire et politique. Pas de raillerie ou très peu dans le diminutif ! Fils d'un vieil imiversitaire républicain proscrit sous l'Empire, qui figiu^ait noblement au Sénat et au Collège
(1) M. Poincaré était de ce inonde quand ces lignes ont été écrites.
(2) La comtesse d" Beausacq, Tamie de ma mère à laquelle celle-ci écrivait la lettre reproauite en note au précédent chapitre, recevait tous les vendredis des littérateurs et des politiques, surtout des littérateurs : Sully Prudhomme, Pierre Loti, Becque, Laurent Tailhade, Jean Aicard, etc.. Le coin des politiques était moins bien garni. On n*y voyait guère que Paul Deschanel et Georges Thiébaud Tagitateur boulangiste, curieux homme... Je me disperserais en le décrivant I
de France, Paul Deschanel encourait naturellement un qualificatif qui seyait à sa taille, à ses manières. Agréable à voir, plein de courtoisie attentive, causeur brillant, un peu affété, il était adulé dans les salons, adoré dans les boudoirs sans trop susciter les jalousies masculines que désarmait sa parfaite bonne grâce. Une cultwe étendue... en surface, de l'esprit un peu facile mais jamais acéré, une parole permettant d'exprimer avec feu des opinions au goût de ses auditeurs, de conter avec vivacité, de complimenter avec passion achevaient de le rendre tout à fait séduisant.
Il me conquit immédiatement. Je m'attachai à lui comme s'attachent les très jeunes gens à im aîné où leur imagination se mire. La première visite que je fis quand je fus élu député fut pour lui. Le premier bulletin que je déposai dans l'urne du Palais-Bourbon porta son nom. Mon affection pour lui grandit avec les années. Il fut à vrai dire un des seuls amis véritables que j'aie rencontré dans la politique.
C'est qu'il n'avait pas seulement une façade de distinction et d'élégance. Dans la réalité aussi bien que dans les apparences il était un parfait galant homme, d'une droiture impeccable, fidèle en amitié, ignorant les roueries habituelles aux politiciens, n'ayant même pas l'idée des crocsen-jambe qu'on donne ou qu'on fait donner par en dessous aux petits camarades dont l'ascension offusque. Jamais je n'ai vu Paul Deschanel faire une vilenie à qui que ce soit et il est restreint le nombre des hommes politiques, de ma génération tout au moins, dont les doigts soient restés indemnes de ces salissures.
Ses idées, son intelligence, sa valeur? de moindre qualité que son cœur...
Républicain, il va de soi, républicain épris d'autorité — tout naturel — mais d'une autorité irréfléchie, il était enclin
à faire siennes les formules d'ordre — d'ordre brutal plus que moral — chères aux conservateurs de salon qu'il lui plaisait de fréquenter. Au fond il se sentait près d'eux. Il n'avait pas tort. Il n'en était séparé que par son anticléricalisme, de bon aloi sans doute mais qu'il prenait soin d'affirmer le plus rarement possible. Il concentrait son activité sur des matières où il jugeait que les dissentiments avaient peu de prise. Il se vouait principalement, presque exclusivement à la politique extérieure. Il comptait planer ainsi au-dessus des partis. En deux mots il aspirait à être un chef national et il aurait pu y parvenir d'autant qu'il voyait juste dans certaines questions telles que la question d'Orient ou celle de l'Europe centrale, si, amoureux du panache, des grands mots, dès lors superficiel, il ne s'était laissé emporter jusqu'au nationalisme. Il répudiait le mot. Il faisait effort par instants, — je l'ai entrevu — pour se débarrasser de la tunique de Nessus qui l'enserrait. Impossible I Elle était collée à ses flancs.
Du talent? Un talent oratoire incontestable, peigné comme sa conversation, comme son style, mais de la chaleur, du mouvement, de la vie dans sa parole chfttiée. Descendu de la tribune, dans les Commissions où s'accomplit le labeur parlementaire, il ne donnait malheureusement et ne pouvait donner que peu de chose. Il ne savait pas l'administration du pays. On lui avait, disait-il, refusé l'occasion de l'apprendre en l'écartant du gouvernement. Une part de vérité dans cette allégation I Cependant, s'il avait été tout à fait franc vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres, il eût avoué qu'il s'était volontiers laissé reléguer dans les fonctions d'apparat. Il ne pensait au fond qu'à r Elysée. Il craignait de diminuer ses chances en se compromettant dans des équipes ministérielles.
Il a calculé juste, pensera-t-on, puisqu'il a finalement
réussi. Eh I non, il n'a pas réussi mon pauvre ami. Il voulait la présidence de la République pour transformer la plus haute fonction de TÉtat. Conception empreinte d'idéologie que, seul, un homme formidablement armé de connais* sances, d'intelligence, de volonté pouvait tenter de mettre en œuvre 1 Et encore... La disproportion entre les ambitions et les possibilités de Paul Deschanel était immense. Le sentiment qu'il en eut sans doute aggrava probablement la lugubre maladie qui s'abattit siu* lui. Il dut souffrir cruellement, au moral comme au physique.
Il souffrait d'ailleurs de tout ce qui l'offusquait le moindrement. Il avait une sensibilité féminine qui se répercutait dans ses relations d'amitié et qui n'était pas sans donner une saveur particulière à son affection. Une poignée de main détachée, un mot brusque venant de quelqu'un qu'il chérissait lui causaient une peine qu'il ne pouvait dissimuler. Je garde la mémoire d'une séance de la Commission du budget de 1910 dont, par hasard, il faisait partie. La lamentable histoire de la N'Goko Sangha que j'ai exposée dans mon livre Agadir^ que je résumerai au cornas de ces récits, était sur le tapis. Paul Deschanel s'était fait t dindonner », selon l'expression dont usa M. Ribot, à la Commission des Affaires extérieures qu'il présidait, par les aigrefins du monde colonial ou plutôt de leurs complices parlementaires. Il avait laissé passer, même appuyé, une invraisemblable motion dont les trafiquants du Congo s'armaient pour tenter d'escroquer l'État. Il voulut, devant la Commission du budget, défendre, non sa bonne foi qui était hors de cause, mais sa position qui avait été de naïveté* Naturellement il pataugea. Je le relevai doucement. Il insista. Je m'agaçai. J'en vins à répliquer d'un ton un peu rude — le ton seulement fut dur, non les mots« — « Quel chagrin vous m'avez fait 1 me dit-il au sortir de la séance.
Comment vous, vous, me parler de la sorte? » J'avais déjà oublié ma fusée d'irritation et je lui aurais répondu en riant si je n'avais senti que son émotion était profonde. Je m'excusai sur-le-champ et longtemps je gardai, je garde peut-être encore, le remords d'avoir contristé, ne fût-ce qu'une minute, cet irréprochable ami que j'aimais de tout mon cœur.
Je lui devais d'autant plus d'affection qu'il avait été, qu'il fut exquis pour moi lors de mes débuts au Parlement. Tout de suite il m'encouragea, il me louangea auprès des uns et des autres, avec discrétion et tact, comme il convenait, il parla en public dans son arrondissement, aux confins du mien, de l'avenir qui m'attendait. Il me servit autant qu'il le put.
Aussi ne demandai-je en 1898 qu'à l'écouter et à le suivre. Seulement, m'y étant essayé, je dus y renoncer très vite. La présidence de la Chambre qui lui avait été attribuée lui permettait de planer au-dessus des partis. Comme il était prudent, fin, suffisamment « secret », il ne manquait d'invoquer les devoirs d'impartialité que lui imposait sa fonction pour se soustraire aux interrogations gênantes. D'où des conversations décevantes 1 Je voulus malgré tout savoir son sentiment sur l'affaire Dreyfus Je le questionnai. 11 se déroba. J'insistai tant et si bien qu'il se livra dans un de ces mouvements d'impatience qui le faisaient parfois chavirer — sa nervosité l'emportait alors jusqu'à la frénésie. — Comme je parlais du faux Henry, etc., il se leva frémissant de colère : « Voyez-vous, mon cher ami, ce qui gâte toute cette affaire c'est qu'il y a de l'argent étranger qu'on suit à la trace » (sic). Il cria, il hurla, plutôt, trois fois de suite ces mots : « qu'on suit à la trace. » Je fus tellement ahuri par cette pauvreté que je ne trouvai rien à répondre. Â quoi bon d'ailleurs? J'avais entendu tout ce que recelait
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ce bout de phrase. Paul Deschanel resterait le meilleur de mes amis. Il ne pourrait ni me guider, ni même me conseiller.
Mes premières directions devaient me venir d'un autre homme politique.
Un hasard de vestiaire me mit en contact avec Maurice Rouvier dès mon arrivée à la Chambre. Aussitôt qu'il eut aperçu mon nom : « J'avais beaucoup d'estime et de considération pour votre père, p ât-il. Je répliquai que non seulement mon père faisait le plus grand cas de l'insigne valeur de son ancien collègue mais qu'il professait pour celui-ci une amitié qu'il avait constamment affirmée — c'était pure vérité.
Dès lors Maurice Rouvier me prit sous son égide. La nouvelle Chambre fut appelée dès le mois de juin à nommer une Commission des crédits pour examiner les premiers projets de loi financiers, les projets tout à fait urgents. J'en fis partie. Rouvier en fut nommé président. L'autorité dont il disposait lui permit de m'attribuer le rapport le plus import.ant. J'eus ainsi l'occasion de faire à la tribane des débuts heureux, qui furent une des causes de ma singulière élévation un an plus tard.
. Dans le courant de l'hiver 98-99, l'ancien ministre des Finances, présidant une autre Commission, la Commission de législation fiscale, où j'entrai, me chargea d'un exposé comparatif sur les divers systèmes d'impôts sur le revenu. Le travail auquel je m'appliquai me valut im second succès. Quand j'en donnai lecture à la Commission, mes collègues voulurent bien me remercier et me féliciter.
Ainsi commença la longue liaison que j'eus avec le ministre auquel, ministre des Finances moi-même pour la troisième fois quand il disparut, j'adressai au nom de la haute maison qu'il avait longtemps dirigée, le suprême
adieu. Mon discours a paru dans le volume qxte j'ai donné au public en 1926 sous le titre Ma doctrine. Je ne le répéterai pas. Je me bornerai à dire ici que Maurice Rouvier possédait au plus haut degré les qualités qui sont l'apanage des financiers de race : l'imagination aUiée à l'exacte corn* piréhension des réalités — le sens de l'argent — le goût 4e la décision rapide — l'amour des responsabilités.
Mais, cela répété, il m'appartient d'achever mon discours officiel en ces souvenirs et, dominant mon sujet, de figurer, d'essayer de figurer l'homme.
Tout en vigueur à l'opposé de Desehanel tout en mièvrerie 1 Pas de distinction. Rien de la suavité de manières du président de la Chambre. De la vulgarité à revendre. Un corps d'athlète, aux épaules voûtées, déambuiajifct étrangement à travers les couloirs pariemaitaires. Quand id se mouvait, on eût dit qu'il comprimait sous ses pieds le roulis d'un navire imaginaire. Une voix oorrosive dont les ôcretés faisaient parfois grincer des dents^ mais pénétrante. Un langage heurté, que traversaient comme des éclairs des formules heureuses, des aperçus profonds ramassés en quelques mots — et puis un fourmillement d'expressions pittoresques, de mots gras, de jurons... des « tonnerre de Dieu I » à tout bout de champ. Le même à la tribune, les mêmes déhanchements du corps, les mêmes abandons de gestes, la même parole, moins lâchée il va de soi, mais les mêmes ressauts dans le discours que dans la conversation. Se traînant, versant dans la banalité proche de la trivialité quand le sujet ne l'animait pas, carrément mauvais quand û visait à Teflet, quand il cherchait la tirade, il était extraordinaire quand il parlait, surtout quand il improvisait, sm* des questions auxquelles il était attaché. Alors, le verbe eourait, volait. Les arguments s'enchaiaaient, se pressaient, haletaient. L' auditoire était saisi, empoigné. Poineas^, qui
ne l'aimait pas — Rouvier le lui rendait avec usure, — me disait quelque jour de 1903 où, assis côte à côte, nous récoutions : t Quel merveilleux don de création spontanée il a 1 » Il ^tait, on effet, en même temps que le plus puissant des « debaters », un évocateur incomparable. Il s'élevait plus haut, il parvenait aux sommets de l'éloquence sobre quand il se jetait à la tribune pour défendre son honneur ou pour sauvegarder les grands intérêts de l'État tel qu'il les entendait.
Car il avait la passion de l'État qui est la passion du bien général. Car la colère bouillait en lui quand il voyait les intérêts particuliers monter à l'assaut de l'intérêt public. Car il se contenait à peine quand les fumeuses idéologies s'opposaient aux solutions de bon sens utiles.
Démocrate dans les moelles, imprégné de la Déclaration des Droits, républicain jusqu'au tréfonds, modéré par tempérament, par raison, par sentiment de la mesure, patriote ardent, trop averti pour ne pas redouter et haïr le nationalisme, il ne lui a manqué, pour être un tout à fait grand homme d'État, que la culture qui ne lui fut pas distribuée pendant sa jeunesse, qu'il n'acquit pas, qu'il ne put peutêtre pas acquérir dans le laminoir parlementaire où il fut précipité avant d'être parvenu à la maturité.
Son œuvre politique n'en doit pas moins lui valoir plus de titres à la reconnaissance du pays que son œuvre financière, quelque remarquable que celle-ci ait été. Deux fois président du Conseil il a par deux fois dégagé la France des récifs.
En 1887, au plus fort de la folie boulangiste, Rouvier qui a vu le péril, répond à l'appel que lui adresse le président Grévy conscient, lui aussi, du danger. Il rejette du gouvernement le général-revanche que la faiblesse parlementaire a laissé s'y incruster. Qemenceau a beau tonner. Rouvier
tient ferme. En quelques mois il liquide le soldat factieux. Il le prend en flagrant délit d'intrigue politique. Il le fait exclure de Tarmée. Dépouillé de son commandement, Boulanger n'est plus qu'un vulgaire agitateur qui traîne dans l'aventure jusqu'au jour où, levant son petit doigt, un ministre de l'Intérieur avisé nettoie le pantin.
Rouvier m'a conté comment et pourquoi il avait pris la décision de marcher à fond, aussitôt que l'occasion lui en serait donnée, contre le grand homme des nationalistes de ]*époque. « J'étais président de la Commission du budjzpt en 1885 et 1886, m'a-t-il dit. Des crédits furent demandés pour améliorer notre matériel d'artillerie. Boulanger, nânistre de la Guerre, m'offrit d'assister à des expériences; de tir. Je saisis la balle au bond. Je me dis que, passant une journée avec lui, je verrais bien s'il avait quelque chose dans le ventre. Il ne me fallut pas longtemps pour apercevoir que j'avais affaire à une nullité. wS'il avait fallu en découdre, avec un crétin pareil à notre tête, nous aurions été jolis. »
En 1905, pour la seconde fois, Rouvier nous fit heureusement traverser une rude passe. Je conterai plus loin ces incidents que j'ai vécus. Je n'en retiendrai pour le moment que ceci : l'homme d'État fit preuve de la même sûreté de jugement, du même courage, du même sens de l'intérêt national dans l'épisode delcassiste que dans l'aventure boulangiste. Autant et plus que d'autres il mérita bien de la patrie.
Mais les services de la nature de ceux qu'il rendit sont généralement payés d'ingratitude. Le poète Barbier oppose dans ses ïambes « l'homme qui tue avec le sabre et le canon », ' que le peuple affectionne, au a doux pasteur de l'humanité » pour lequel il n'est point de haute statue, dont la mémoire est vouée à l'oubli. La mémoire de Rouvier eût sombré non pas même dans l'oubli mais dans l'opprobre, si l'homme
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n'ayait pas eu la prodigieuse force de défense dont il fit preuve, quand le chauvinisme, trouvant des auxiliaires inattendus parmi les jeunes hommes trop pressés d'arrivé essaya de prendre sa revanche de l'échec du boulangisme.
C'est une triste histoire que celle de la querelle des jeunes et des vieux (1893-1894). Des jeunes de ma génération, dont il est inutile de donner les noms — on les devinera, — des jeunes aux dents longues bondirent sur un scandale qui s'offrait à leur avidité. Négligeant d'exiger que rendissent gorge les grands forbans qui avaient arraché des miUiois à la pauvre Compagnie de Panama, ils s'acharnèrent sur des parlementaires accusés, à tort ou à raison, souvent à tort je crois, d'avoir a pignoché » dans les fonds secrets de l'entreprise. Jaurès a dit, à la tribune de la Chambre, comment ces jeunes professeurs de vertu se répandaient dans les couloirs du Palais-Bourbon, excitant l«s gens d'extrême gauche, les pressant de réclamer la lumière, toute la lumière, des poursuites, des exécutions. Admirable occasion pour frayer la voie aux impatiences! Le Panama permettait de liquider sans frais un personnel de gouve^ nement, le personnel gambettistel
Sans doute, je le reconnais, y avait-il, parmi ces hommes qui avaient fondé ou concouru à fonder la République, quelques brebis galeuses. Il eût suffi de les pousser dehors par les épaules... doucement... Sans doute, d'autres avaient-ils sur la cùnscienee des péchés véniels que le puritanisme d'un Cavaignac flétrissait, exagéraait d'ailleurff, quand il parlait des affaires, des basses affaires qu€ Delombre ou Rouvier auraient introduites au Parlement. Mais regardons donc les choses en face. Pas délicat — il va de soi — de grappiller, étant sénateur ou député, dans des fonds de publicité. Pas délicat de participer^ étant mînii^tfe.
à des affaires. Je dirai (1) qudles rè^s d'inexoraUe sérérite je me suis imposé à ce point do vue. Cela même me met fort à l'aise pour juger équitablement, humainem^tit, des faiblesses de cet ordre. Elles sont répréhensibles à coup sûr. Il faut les enrayer cela va de soi. Elles ne sont cependant pas telles qu'dles autoiisent à traîner sur la claie des hommes qui ont à leur actif de signalés services rendus à la chose publique. Firent-ils jamais trafic, ces hommes, des grands intérêts dont ils eurent la garde? — cela, oui cela serait horriblement coupable. Mais, je ne sache pas que les jeunes aient pu relever contre les vieux un forfait de cette nature (2). Pour en revenir à Rouvier, il est une chose dont je suis sûr, c'est que jamais il n'a abandonné une parcelle des droits de l'État contre quelque avantage personne que se puisse être. Et cela seul importe I Que pèse en regard le reproche qu'on lui a fait d'avoir encaissé par un inter^ médiaire de modiques sommes prélevées sur les fonds de publicité du Panama? Il s'en est déf^fidu, il a fourni des explicadons qui, à moi comme à mon collègue Rouanet rapporteur devant la Chambre en la matière, ont paru pertinentes. Mais, aurait-il recueilli par ces voies une centaine de mille francs, la faute serait d'autant plus légère, que l'argent, s'il fut encaissé, fut à coup sûr distribué par lui de droite et de gauche.
Rouvier savait les mœurs de son temps. II ne s'en indignait pas... Pas assez. Une anecdote dont je ne puis certifier l'authenticité mais qui est d'une vérité supérieure, comme eût dit Renan, parce que, si elle n'est pas vraie,
(1) L*ac€4t d* mon cabinet du Louvre a toujours été iaterdit à mon agent de change. Jamais, étant ministre des Finances, je n*ai fait une opération de BovfM, VB plaoemant. J'ai été jusqu'à laisser improductifs des capitaux qui m'étaient remboursés (oblifations» sorties au tirage, etc..).
(2) Un nommé Bathaut, ministre des Travaux Pubfics, fut bien acheté par M. de Leaaeps. Mais, qu'était-ce que BaVhaut? Rien, moins que rien.
elle devrait l'être, dépeint sa mentalité. C'était en 1905. Il était président du Conseil. De graves dissentiments s'étaient élevés au sein du Comité républicain du Commerce et de l'Industrie, dit « Comité Mascuraud ». Une minorité s'était évadée en faisant claquer les portes. Elle demande audience au chef du gouvernement. Rouvier reçoit. Il écoute la longue énumération des griefs non sans marquer quelque impatience — il a d'autres chats à fouetter. — Ses interlocuteurs perçoivent qu'il est distant. Ils se décident à frapper un grand coup. « Enfin, monsieur le président du Conseâ, voici ce qu'il y a de plus grave et que nous hésitions à vous dire : ils (Mascuraud et ses acolytes) vendent des décorations. — Eh bien 1 qu'est-ce que vous voulez donc qu'ils vendent? » riposte Thomme politique en frappant la table du poing. Il n'ignorait pas les malpropretés auxquelles donne souvent lieu l'attribution de la Légion d'honneur à des industriels, à des commerçants, à des financiers. Il s'en accommodait... Il se disait sans doute, que de l'autre côté de la Manche on met à l'encan les titres de lord. Est-ce que les partis n'ont pas besohi de fonds en France comme en Angleterre? Est-ce que, chez nous, les journaux d'opinion pourraient subsister s'ils n'étaient pas soutenus? Pour alimenter cette presse, pour remplir ces caisses électorales, il faut bien donner quelque chose : la noblesse ici, la croix d'honneur là. . . f Qu'est-ce que vous voulez donc qu'ils vendent ? » Morale facile? Eh oui! Rouvier était facile dans les affaires d'argent, aussi facile qu'il était inflexible dans les questions de gouvernement, qu'il était intraitable quand les principes ou la doctrine étaient en cause. Infériorité chez cet homme exceptionnel par tant de côtés, par la « vastité » intellectuelle, par la décision, par le courage... j'allais omettre : par la bonté. Car il était foncièrement bon* Peut-être — je hasarde l'explication — son indulgence
pour les frelons qui bourdonnent autour du gouvernement peuplant des comités ou des journaux sans lecteurs procédait-elle pour une large part de sa bienveillance universelle?
Elle s'étendait, cette bienveillance, même à ceux qui lui avaient fait ou qui avaient essayé de lui faire le plus de mal. Déchiré lors du Panama par la clique des chauvins et des antisémites, délaissé hélas 1 par nombre de ses amis, exclu du gouvernement pour de longues années, accusé ouvertement dans les conversations, à mots couverts dans la presse, de prévarication, de concussion, il fut supérieur à la rancune. J'ai pu dire sur sa tombe, au milieu de la muette approbation de tous, que, avec une belle sérénité, avec une tranquille superbe, il avait pratiqué le pardon chrétien des injures.
J'allai donc vers Rouvier dont la robustesse alliée à une si nette modération dans les idées et à une si visible générosité d'âme me conquit. Le mépris où il tenait le nationalisme dont j'ai toujours eu l'aversion, le dédain qu'il témoignait pour les trémolos sur le grand air de patrie qui enchantaient le sentimentalisme alangui de mon cher Paul Deschanel achevèrent de m'attacher à lui. Waldeck- Rousseau et lui — Waldeck-Rousseau d'abord, bien entendu — furent parmi mes grands anciens, les seuls qui m'aient imprégné.
Ainsi, M. Brisson tomba en novembre 1898, M. Charles Dupuy lui succéda. Excellent homme, bon républicain, fort intelUgent et cultivé, le nouveau président du Conseil ne comprit cependant rien à la situation. Il ne mesura pas l'affaire Dreyfus. Dans le drame qui mettait aux prises les droites et les gauches, la réaction et la République, il ne vit qu'une bataille de coteries. Autant que j'ai pu en juger par
les brèves conversations que j'eus avec lui, il penchait plutôt du côté des antidreyfusards. Son état d'esjmt n'était pas très éloigné, je crois, de celui de Paul DeschaneL Faisant mine par nécessité de tenir la balance égale entre les deux partis, entre les deux clans disait-il sans doute, il donna tantôt un coup de barre à gauche, tantôt un coup de barre à droite. Les coups de barre à droite furent plus accentués que les autres.
La demi-faveur dont les nationalistes se sentirent entourés les enhardit. Voulant par tous les moyens prévenir la révision du procès Dreyfus, ils entamèrent une violente campagne contre les magistrats de la Cour de cassation chargés d'examiner le pourvoi. Après avoir commencé par résister, le gouvernement fléchit. Il osa déposer un invraisemblable projet de loi en vertu duquel la chambre criminelle de la Cour de cassation était dessaisie du dossier de l'affaire Dreyfus; l'étude en était confiée à toutes les Chambres réunies. Ainsi, au cours d'une instance, on enlevait à un accusé les juges que la loi lui avait donnés. Ain» on frappait de suspicion une élite de magistrats sans qu'on pût relever à leur charge l'apparence d'une faute. Le but qu'on cherchait, qu'on prenait à peine le soin de dissimuler, était d'empêcher le nouveau procès à l'horizon dont on soupçonnait que la Chambre criminelle l'ordonnerait, dont on espérait que, apeurées, toutes les Chambres réunies le refuseraient.
Quelque monstrueuse qu'elle fût, la loi de dessaisissement fut votée par la Chambre à une assez forte majorité. Elle passa difficilement au Sénat où ^e fut combattue par Waldeck-Rousseau, dont le discours qu'il m'advient de reËre, compte parmi les plus beaux que j'aie entendus.
Les nationalistes comprirent cependant qu'ils avaient rwiporié une victoire à la Pyrrhus. Leurs calculs, furent,
en effet, déjoués. La Cour de cassation tint ferme. Toutes chambres réunies, elle prononça la réyision. Elle ordonna qu'un Conseil de guerre se réunit à Rennes pour juger à nouveau Dreyfus.
Entre tempe les antidreyfusards avaient perdu un de leurs atouts. Le président Félix Faure mourut subitement au commencement de 1899 (1). Gaudissart élevé à la plus haute magistrature de TÉtat par un de ces concours de circonstances qui déconcertent, il s'encadrait naturellement parmi les « patriotards ». Il était, afin d'expliquer le terme qui reviendra sous ma plume, de ceux pour qui l'essence du patriotisme c'est de révérer aveuglément les généraux, les conseils de guerre, etc.. de se refuser à toutes critiques de l'institution mlitaire.
Au lieu et place de Félix Faure, le Congrès nomma le candidat des gauches, le président du Sénat, M. Loubet, un républicain.
Exaspérés, tremblant à l'idée qu'ils allaient perdre la partie, les nationalistes tentèrent un coup d'audace. Le jour des obsèques de Félix Faure, Déroulède et Marcel Habert pénétrèrent dans la caserne de Reuilly, essayèrent d'entraîner des régiments à marcher sur l'Elysée. Ds échouèrent de justesse. Ils furent arrêtés. Force au gouvernement de sévir. Il y apporta une insigne mollesee. Faisant preuve d'une longanimité qui frisait le ridicule, qui ouvrait par cela même la porte à tous les soupçons, il traduisit devant le tribunal correctionnet, en les inculpant d'un délit insignifiant, les fauteiffs du complot qui furent acquittés.
La rue appartenait dès lers à Déroi»lMe et à ses partisans
(1) D*autres feront le récit des derniers moments de Félix Faure. A qui voudrait avoir quelques lueurs sur le sujet, je reeennnanderai, après Joseph Reinael^ la lecture d*aa passage des Mémaii^e* de SainêSimon, L*archevêc^a de Paris» M. de Harlay connut, sous le règne do Louis XIV, la môme ûa « tragique et délicate > que te cinquième président de la République-.
qui multiplièrent les agitations. Le jour du Grand Prix de Paris, le président de la République fut assailli dans la tribune qu'il occupait, frappé par un gentilhomme. Cette fois la mesure était comble. Les gauches se réveillèrent. En méfiance depuis de longs mois, vivement animées en paroles contre le gouvernement depuis la loi de dessaisissement, elles n'en reculaient pas moins devant Pacte décisif. Elles aperçurent en un les dangers qu'impliquait leur veulerie. Le ministère Charles Dupuy fut renversé.
L'intervention récente de Waldeck- Rousseau à la tribune du Sénat, son passé de républicain aussi ferme que modéré désignaient l'ancien ministre de l'Intérieur de Gambetta et de Ferry. Il fut effectivement appelé à prendre le pouvoir mais la formation du nouveau cabinet n'alla pas sans difficultés.
Je déjeunais à l'Élysée le surlendemain de la chute du ministère.
Déjeuner de parlementaires qui rassemblait les présidents, vice-présidents, secrétaires des Commissions dans l'une et l'autre Chambre. J'étais secrétaire d'une ou deux Commissions. Sortant de table, je causais avec un de mes collègues de la Chambre, de la crise bien entendu. Nous nous accordions pour déclarer — moi très haut — qu'il n'y avait qu'un cabinet possible : un cabinet Waldeck- Rousseau. Quelqu'un me frappe amicalement sur l'épaule. C'est Waldeck- Rousseau. « Vous croyez que cela se fait comme cela, mon petit, i^ Le hasard m'avait fait rencontrer Waldeck- Rousseau au lendemain des élections dans un dîner politique. Au grand cercle républicain fondé sous son patronage on eut l'idée de fêter les succès électoraux. Je fus convié. Les organisateurs de la réunion voulurent qu'un