‹ Mes mémoiresChapitre 9 sur 41 · SÉNAT · texte numérisé non relu

SÉNAT

t Paris, le 29 février 1887.

Mon cher monsieur ou ministre (mot douteux),

t Le fils de M. Gaillaux doit se présenter aux examens de l'Inspection. Il est un peu agité parce qu'on lui a dit qu'il pouvait être écarté de l'examen à cause do la situation politique de son père. Je ne pense pas que cela soit exact Y a-t-il quelque démarche à faire à ce point de vue T Le jeune Gaillaux est fort intelligent et, s'il a l'heureuse chance d'être admis, U s'occupera de ses travaux et pas d'autre chose.

t Receves l'assurance de mes sentiments les plus dévoués.

« Signé : Léon Sat. »

tance, i) est appelé à remplir tant et de si diverses missions qu'il est véritablement devenu une des pièces essentielles de l'État. A telles enseignes qu'il m'arrive de craindre pour lui. Je redoute que quelques-unes des tâches qu'on lui inflige ne le dépassent et qu'accablé sous le faix il ne perde im jour ou l'autre la faveur de l'opinion dont à l'heure actuelle il jouit pleinement.

Ces éventualités ne surviendront pas s'il est dans les générations qui montent im homme de gouvernement dis* posé à recueillir et à mettre en œuvre une idée que j'ai souvent exposée, que les vicissitudes de la vie politique ne m'ont pas permis d'incorporer dans les réalités. Je pense depuis longtemps que nous aurions une élite de fonctionnaires hors de pair si nous recrutions en même temps, par le même concours, pour toutes les grandes carrières administratives, si, inspecteurs des Finances, auditeurs au Conseil d'État ou à la Cour des comptes, secrétaires d'ambassades étaient interchangeables. C'est ainsi qu'est compris le Cml Service anglais qui a doté l'empire britannique d'une armature de premier ordre.

En 1888, l'Inspection des Finances avait acquis la confiance du public. On pouvait prévoir qu'elle deviendrait ce que j'ai dit : une cheville ouviière de l'État. Elle n'était pas encore à ce niveau. Les fonctionnaires qui la composaient étaient presque exclus, vement spécialisés dans la vérification des services financiers et des compagnies de chemins de fer. Ils n'étaient appelés qu'accidentellement à étendre le cercle de leurs investigations.

Les jeunes hommes qui entraient dans le corps n'en étaient pas moins soumis au plus utile des entraînements. Au cours des tournées de six à sept mois qu'ils faisaient de par la France sous les ordres d'un inspecteur général des Finances encadré de collaborateurs appartenant aux divers

grades de T Inspection — un inspecteur général, un inspecteur de première classe, un inspecteur de deuxième, un inspecteur de troisième, un inspecteur de quatrième, un adjoint à T Inspection générale composaient chaque équipe — ils étaient mis en contact avec les administrations, avec les grandes régies financières. Presque tout de suite on les appelait à yérifier le service d^un percepteur, d'un contrôleur des contributions directes, d'un receveur d'enregistrement, d'un agent des douanes et ils devaient, uniquement armés de ce qui leur avait été enseigné à l'école, découvrir et relever les défectuosités dans la gestion de fonctionnaires courbés sur leur tftche. Il n'est guère de professions qui soumettent de jeunes cerveaux à une gymnastique intellectuelle plus salutaire. Il n'en est aucime, je crois, qui oblige à amasser en un petit nombre d'années un plus complet bagage de connaissances administratives.

Je tirai un immense profit de mes dix ans de labeur dans l'Inspection. J'y appris à fond non seulement la fiscalité mais l'administration vivante du pays. J'entends que« tandis que l'auditeur à la Cour des comptes ou au Conseil d'État prend vue sur les services publics uniquement à l'aide des traités qu'il a étudiés, des dossiers qui lui passent sous les yeux, l'inspecteur des Finances aperçoit, au delà des textes, au delà des pièces, les êtres en chair et en os chargés d'appliquer, obligés de faire compte avec la pratique. Le receveur de l'enregistrement, c'est pour le lointain fonctionnaire qui travaille à Paris dans son cabinet ou dans son bureau ime vague entité personnifiant les lois de frimaire et de brumaire an VII, complétées par d'innombrables textes dont la réunion compose aujoiu*d'hui un code. L'inspecteur des Finances, lui, se représente l'agent chargé de recouvrer les droits d'actes et de mutations dans le chef-lieu de canton où il exerce. Il Je voit,il Fa vu défendant pour le mieux

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les intérêts du Trésor, aux prises avec les ofl!cierB publies, essayant de déjouer la fraude. Il a Im-mdme au cours de ses tournées, mis la main à la pâle. Il a feuilleté les registres, les tables, les répertoires organisés pour la facilité des investigations. Il sait la complexité des choses, Tinsuffisance des moyens de recherche. Quand il a la curiosité et la soif du mieux qui élèvent au-dessus de la besogne quotidienne, 3 aperçoit quelques-unes des rtformes qu'il faudrait introduire dans le service pour en améliorer le fonctionnement.

Dans rintervalle des tournées je résidais à Paris. Pendant les cinq mois que j'y passais, j'étais chargé de vérifications de comptes. Après quelques années je fus appelé à professer à rÉcoîe des sci^ices politiques où la charge des conférences de préparation à l'Inspection des Finances, m'incomba. Il va de soi que je vivais avec les miens, d'autant plus heureux de me garder que mes frères, oflSciers tous deux, étaient, du fait de leur carrière, éloignés du foyer familial.

Une seule difficulté entre mes parents et moi : la question mariage.

Ils désiraient ard^fnment me voir marié. Je ne témoignais pas d'im semblable empressementr Aux t^idres invites de ma mère, aux objurgations bourrues de mon père j'opposais la force d'inertie. D'où des cliquetis — légers — de propos aigres-doux. Quand je revis le passé, je croîs pouvoir me rradre la justice d*avoir toujours été un bon fils ; je me reproche parfois de n*avoir pas donné aux miens, avant leur disparition, la satisfaction qui leur tenait tant à cœur.

Pourquoi ne voulais-je pas fonder im foyer? Il me peinait d'abord de rompre une liaison élégante — j'ai toujours été inapte aux ruptures switimentales — alors surtout qu'on ne me présentait aucun parti sortable. Car, mes excédents parents déploraient bien mon destination à rester céfiba-

taire mais ils n'usaient <f aucun moyen pratique pour la vaincre. Vivant comme des reclus ils ne recevaient âme qui vive. Je ne raicuntrais chez eux ni jeimes filles, ni jeunet femmes libres dont quelqu'une eût pu m'intéresser. Je m'en applaudissais, il est vrai, dans mon for intérieur. J'avais, en effet, pour fuir le mariage, surtout le mariage qu'on aurait voulu me voir faire, des raisons plus sérieuses que l'embarras de dénouer un attachement mondain.

Le goût de la vie publique, que je portais dans le sang, s'était développé en moi' depuis que, par l'Inspection des Finances, je m'étais approché dea affaires du paya. Je sentais que je ferais de la politique, et de la politique républicaine car je fus républicain aussitât que je pensai par moimême; Comment prendre femme, songeai-je, dans le monde cona^vateur où s'encadrait ma famille? Mes idées philosophiques étaient im obartade plus défisif encore à l'umon que les miens envisageaient. A vingt ans, au sortir de la me des Postes, j'étais libéré de toute pratique religieuse. Je ne me voyais pas épousant la gentille oie blanche qui m'ausait persécuté poiu* que je la conduisisse à la messe, qui se serait liguée avec mes parents, avec 1^ siens, pour me ram^i^ à de « bons saitiments ».

J'accorde que mon esprit grossissait des difficultés secondaires. A la. vérité je me donnais des prétextes à moi-même pour garder ime liberté dont j'étais jaloux.

Ai-je eu tort? Je ne le pense pas. Je ressens quelque tristesse quand je me remémore, comme il m' arrive, une parole de mon pare qu'il me répétait pour combattre des idées qu'il avait pénétrées r « Crois-moi^ mon enfant^ le bonheur mt dans tes' çoies communes. » Le bonheur qu'envisageait mon père, le bonheur paisible : une famille, des enfants, ne m'a pas appartaïu. J'en ai souffert, j'en souffre. Mais, on ne lutte pas contre son destin; Mon destin m'emportait

f fiors des voies communes ». Je n'ai fait que répondre à son appel en refusant d'aliéner mon indépendance durant ma prime jeunesse jusqu'à ce que j'eusse assis ma vie dans la politique où elle devait s'enfermer.

Bien avant d'y accéder, j'étais acquis, — je viens de le dire, — aux doctrines que je ne devais cesser de défendre. Je les affirmais autour de moi. A vingt-cinq ans, lors de mes débuts dans l'Inspection, je me singularisai dans le milieu administratif où j'étais entré. Milieu exemplaire — je tiens à le spécifier — d'ime haute probité morile où chacun, dans l'exercice de ses fonctions, était entièrement détaché de la politique mais dont les hommes qui le composaient étaient des conservateurs, surtout des catholiques pratiquants. Je surpris, j'effarouchai en marquant tout de suite, sans ostentation mais nettement, mon éloignement des observances religieuses, en ne cachant pas mon répubUcanisme.

Je ne dissimulai pas davantage au foyer de mes parents. Une question montera aux lèvres de ceux qui me liront. Je ne leur laisserai pas le temps de la poser. Je répondrai tout de suite ou plutôt je commencerai à répondre en développant ce que j'ai déjà fait pressentir, en montrant comment le temps, les circonstances amenèrent mon père à modifier l'orientation que, dans le milieu de son existence, sa mentalité générale avait subie.

Jeté, comme il advient en politique, hors de son parti véritable — le centre gauche — par les événements, précipité en pleine droite par l'aventure du Seize Mai, mon père ne se départit pas tout d'abord de la position qu'il avait prise. Mais, il ne pouvait marcher du même pas que ceux au milieu desquels il avait pris place. Son royalisme

'manquait de racines et les monarchistes n^ avaient pas à leur tête un de ces grands chefs qui, suscitant les enthousiasmes, entraînent les recrues. Il suivait donc clopinclopant, sans nourrir de grandes illusions sur les princes qu'il servait. Je n'en veux pour preuve que les commentaires dont je l'ai entendu entourer im mot du roi Louis- Philippe qui lui avait été rapporté par M. Guillaume Guizot, le fils du grand homme d'État. Après les obsèques du duc d'Orléans, tristement tué dans l'accident de Neuilly, le ministre se serait rendu auprès du souverain, il aurait trouvé le vieux roi effondré, pleurant à chaudes larmes. Comme M. Guizot prononçait les paroles habituelles de consolation : a Sire, Votre Majesté a d'autres fils... — Oui, répondit le monarque, ce sont de bons fonctionnaires mais celui-là était un prince. » a II se peut, observait mon père, que par ime tendance naturelle à l'esprit humain, Louis- Philippe glorifiât outre-mesure le duc d'Orléans qui venait de disparaître. Il n'en qualifiait pas moins exactement ses autres enfants : « Ce sont de bons fonctionnaires. »

De tels propos souhgnaient une volonté de distance entre celui ou ceux qui les tenaient et le gros de l'armée royaliste. Je gage que mon père et ses amis se seraient tout à fait détachés si le cléricalisme ne les avait liés à la droite. Catholiques convaincus pour la plupart ou — je me permettrai une réflexion qui ne sera pas exempte de malice — devenus, redevenus cathohques à l'âge des rhumatismes, ils confondaient de fort bonne foi catholicisme et cléricalisme. Quand entre eux le vent de la discussion commençait à souffler, quand, par exemple, telle lettre publique du comte de Paris ardemment louée par les uns était vivement critiquée par les autres, il suffisait, pour rétablir l'harmonie, de faire allusion à l'entreprise de « déchristianisation » poursuivie par le gouvernement de la République — ainsi était quali-

fiée rœavre de laïcité pounraiyie par le gouvemem^it de la République. — Alors, tout le monde s'accordait pcror gémir, pour lever les bras au ciel, pour pleurer sur la pauvre France où les catholiques « étaient abominablement perseentés » (sie^y où « grandissait tous les jours le péril réTolutiomiaire » (sic). Et le concert des récriminations et des laimentations allait son train pour se clore toujours dans le même psalmodiement lugubre. « Ce pays est fini, » proféraient les uni. c Nous sommes bien bas, » soupiraient les antres.

Gomment ces hommes d'intelligence étaient-ils à ce point déroutés par le mouvement démocratique, à ce point affolés par la sécularisation de TÉtat que les chefs républicains, en accord avec les masses, poursuivaient?

La force des préjugés peut seule Texpliquer. En tout cas, quelque persuadés qu'ils pussent être qu'un pays qui se c déchristianise » est tout prêt de s'abîmer dans la décadffîiee, ils n'auraient pas dû faire étalage de ces sombres perspectives devant de jeunes hommes qu'ils morfondaient, dont ils s'exposaient à briser les élans de noblesse, à tarir ks enthousiasmes.

Par bonheur ils étalait si agaçants, leurs sempiternelles doléances étaient si insupportables à àe& enfants qui entraient dans la vie en hennissant de joie que l'effet de leurs exclamations ou de leurs interjections n'était pas trop nocii Je dis : pas trop. Il en restait quelque chose. Les jeunes gens, à toutes les époques, ont accoutiuné de gouailler les opinions de leurs parents surtout quand ils y relèvent un pessimisme maussade qvâ leur est intolérable. Ils n'en retiennent pas moins. Quoi qu'ils disent, le langage des hommes âgés les impressionne toujours. Ainsi, nous nous irritions, mes amis et moi, contre les jérémiades dont nous recueillions les échos dans les dîners politiques où nous

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remplirions les bouts de taUe, daas les fnmoin où nous nous {aufilkms et eependant oes propos, qui nous énenrilient, que nous rejetions, n^en déposaient pat noint dans nos cerveaux une méfianee de notre pajs et cto notre temps oontre laquelle fl nous a fallu réagir, dont quelques-uns d'entre nous ne se sont jamais oomplètement délivrés.

J'ai moi-même gardé longtemps une sensation d'inquiétude générale, qui a peut-être bien influé à de certains Hioments sur mes eonceptioos ou sur mes décisions. Elle a eu pour origine le résidu, gisant dans le tréfonds de mon être, des conversations dont ma jeunesse fut bercée. L'empreinte n'a heureusement pas été profonde d'abord parce que rindépendance de pensée que j'ai toujours eue, parfois avec excès, m'a préeervé, aussi parce que mon père, qui, bien que ma superbe s'en défendit, exerçait une forte action sur moi, prononça son évolution, se détadiant graduellement du milieu où le jeu de la politique l'avait artifidellem^t classé.

A mesure, en effet, que les années s'écoulaient, l'ancien ministre du maréchal de Mae-Mahon modifiait, revisait ses points de vue. Il en venait à juger équitablement les hommes qu'il avait combattus. Il acquérait une haute estime pour Jules Ferry auqud il exprimait, au lendemain de raffairs de Long Son^ à l'heure où le vide se faisait autour de Thomme d'État, son admiration et sa sympathie. Ce mouvement d'esprit s'accentua à la suite d'un gros événement politique : le boulangisme.

M(m père, qvà avait gardé vivace le souvenir des luttes sout^iues contre le second Empire, eut vite fait de découvrir le sens et la portée de l'aventure « to«t cela c'est des bonaparteux i, prit-il l'habitude de dire et, avec la passion qui était dans son tempérament, il se jeta dans le camp antiboulangiste, criant ses opinions sur les toits, se sépa-

rant de la plupart de ses amis, tendant la main à ses adversaires de la veille. Les événements le ralliaient ainsi à la République. Son ftge — il approchait de soixante-dix ans — un juste sentiment de la réserve que lui imposait son passé, le souci de sa dignité lui interdirent de prendre une part active aux luttes politiques sous un drapeau qu'il avait longtemps combattu. Très sagement ri résolut de s'effacer. Lorsque ses anciens amis lui demandèrent — ils ne pouvaient faire autrement — de poser sa candidature aux élections sénatoriales de 1891, il les éconduisit, il répondit, en une lettre qui ne fut pas rendue publique de son vivant, par un refus étudié, c La profession de foi que je ferais, écrivit-il, de défendre les intérêts conservateurs, économiques et religieux dans la République et avec la République ne disposerait pas, j'imagine, plus favorablement en ma faveur, ceux qui sont déjà prêts à m'abandonner parce que j'ai refusé de m'associer à la politique (la politique boulangiste) qu'ils ont suivie dans ces derniers temps et de partager leurs illusions... » Une année plus tard, en 1892, il renonçait à la dernière fonction élective qu'il détenait : il cessait d'être conseiller général du canton de Mamers.

Il se consacra dès lors exclusivement à l'administration de la Compagnie des Chemins de fer du P. L. M. Viceprésident du Conseil d'administration depuis de longues années, il était nommé président en 1892. Prenant en mains la gestion du grand réseau dont il remaniait l'administration générale, il déployait une merveilleuse activité pour améliorer encore les conditions d'existence et de développement de la vaste entreprise. Se dépensant sans compter, il tombait, en août 1896, comme je souhaite tomber moimême, le harnais sur le dos, foudroyé par une hémorragie cérébrale, quelques heures après avoir présidé ses conseils, en pleine fièvre de travail.

Inspectant à Tépoque les services pénitentiaires en Seineet-Marne, j'employais les loisirs limités dont je disposais à passer une soirée de temps à autre à Paris. Un obscur pressentiment m'amena auprès de mon père la veille de sa disparition. Je le trouvai seul dans son appartement du boulevard Malesherbes — il avait laissé ma mère au château de Vaux, auprès du Mans, que, même au mois d'août, désertait, une semaine sur deux le travailleur infatigable qu'il était. En plein été, il passait la moitié de son temps à contrôler à Paris, la grande administration dont sa conscience lui enjoignait de suivre tous les mouvements. — Un peu surpris, tout heureux de ma visite, mon père me retint. Après le diner en tête à tête nous montâmes en voiture faire une promenade au Bois.

Il allait avoir soixante-quatorze ans. Il semblait merveilleusement conservé. Il avait cependant été frappé par une première attaque six ans plus tôt. Je ne sus qu'après sa mort que, l'hiver précédent, il avait recueilli un second avertissement, discret, dont on avait caché la gravité aux siens. Lui, ne s'y était pas trompé. Il sentait que sa fin était proche. Et puis, il était hanté par l'idée que jamais ou presque jamais un Caillaux n'avait dépassé soixantequatorze ans.

Le sentiment que ses heures étaient comptées, que « la journée allait finir » envahit sans doute son être. Enfermé d'habitude en lui-même, muré dans une sorte d'impassibUité hautaine qui glaçait ceux qui l'entouraient, il se détendit ce soir-là, il se laissa aller à parler de sa vie, de la mienne. Depuis des années il me disait, non seulement qu'il comprenait que je fusse républicain mais qu'il m'aurait blâmé si j'avais témoigné quelque propension pour des régimes périmés. « Il faut être avec le gouvernement de son pays » me répéta-t-il ime fois de plus. « Tu feras de la poli-

tique, mon enfant^ ajouta-t-il, je le sens. Il y a une situation à prendre pour toi, dans la Sarthe, dans Tarrondissement de Mamers. Mais, doucement, mon fils, doucement. Défietoi toujours de la vivacité de ton tempérament. »

La conversation tomba. Elle rebondit sur un tout autoe sujet. L'affaire Dreyfus obsédait mon père. U ne pouvait croire à la culpabilité du capitaine israélite condamné un an et demi auparavant, c Un pareil crime sans aucun mobile, remarquait-il, c'est bien extraordinaire. » Avec une singulière prescience il avait avancé que l'affaire renaîtrait. II avait même précisé : c Dans deux ou trois ans... » Deux ans après sa mort éclatait le faux du colonel Henry... U redit ses doutes tandis que nous parcourions les allées du Bois dans la molle tiédeur de ce soir d'été. L'antisémitisme qui surgit tout naturellement dans la conversation nous conduisit à parler religion. Tendrement, mon père, qui était croyant sincère, fit allusion aux opinions philosophiques qui, dans des temps lointains, avaient peut-être bien été les siennes, qui, en tout cas étaient, qui sont les miennes. Il les souligna avec une ombre de regret. Puis nous nous entretînmes des nôtres... « A demain, mon garçon, viais dîner avec moi à mon cercle... »

Au travail le lendemain matin à Melun où je suis dès l'aube...! Un télégramme m'est remis. Je saute dans le premier train. Mon père s'est écroulé dans la nuit. Les derniers hoquets de l'agonie quand j'arrive...

J'ignorais la douleur. J'en fis mon premier apprentissage.

Ici-bas, quand un deuil fond sur nous, nous ne pouvons hélas ! que nous arrêter un instant pour pleurer. Il nous faut très vite nous remettre en marche. Sept à huit mois .

après la disparition de mon père^ je partais pour l'Algérie. Mes obligations professionnelles me contraignaient à y résider pendant ime année. D'assez longues vacances coupèrent mon séjour. Je les passai auprès de ma mère dans la Sarthe où des incidents d'ordre divers me permirent de poser quelques jalons politiques.

Cependant, attentif aux conseils de mon père, retenant ses dernières paroles je ne voulais connaître d'une prochaine candidature à la députation. Tout ce à quoi j'aspirais c'était à participer aux affaires locales. Le mandat de con- Beiller général que je recherchais devait servir dans mon esprit à la fois à me créer une situation dans la Sarthe et à faciliter mon accès aux postes élevés du ministère des Finances que j'ambitionnais. Ambition raisonnable, on en conviendrai Raisonnable également de penser que, plus tard, quand parvenu à mes fins, j'aurais dirigé quelques années, un des services du Trésor, je déciderais soit de continuer ma carrière dans la haute administration, soit, fort des connaissances acquises, de l'expérience amassée, de bifurquer vers la politique.

Mais, une première occasion devait m' être fournie d'apercevoir la vanité des calculs, la fragilité des projets qui paraissent les mieux délibérés, les plus sagement réfléchis. Convoitant un siège au Conseil général de la Sarthe, entrant à ces fins en relations avec les militants républicains de l'arrondissement de Mamers, je posai, sans le vouloir^ sans m'en douter, ma candidature à la députation.

Histoire simple!

L'arrondissement de Mamers paraissait, à l'époque, inféodé à la droite pure. Sa population totale dépassant cent mille âmes, deux députés le représentaient à la Chambre. Tous deux étaient royalistes. Les républicains étaient régu lièrement battus à d'imposantes majorités. Dans les pre-

miers mois de 1897, un des députés, dont la valeur qu^il n'avait pas eu l'occasion de déployer était incontestable, M. Femand d'Aillières, ancien maître des requêtes au Conseil d'État vint à mourir. Une élection partielle eut lieu. Les gauches présentèrent M. Le Chevalier, préfet de la Sarthe sous le gouvernement de la Défense nationale, investi par la suite de hautes fonctions en Egypte, devenu administrateur de la Compagnie de Suez, ami par ailleurs et disciple de Gambetta, très répandu dans le monde républicain où son intelligence, la sûreté de son jugement, sa forte culture étaient unanimement appréciés. M. Le Chevalier était un homme d'une grande distinction d'esprit. H avait cependant été battu en 1889 et en 1893 par le duc de la Rochefoucauld dans la première circonscription de l'arrondissement. Il fut battu en 1897 dans la deuxième circonscription par un vieillard de quatre-vingts ans qui ne dut son succès qu'au nom qu'il portait; il s'appelait le colonel d'Aillières, il était l'oncle du député qui venait de s'éteindre. Le succès du duc de la Rochefoucauld qui, aux élections générales de 1898, devait briguer l'unique siège de député réservé à l'arrondissement, les deux circonscriptions étant désormais, de par la décroissance de la population, fondues en une seule, paraissait donc certain. Les républicains ne pouvaient cependant se résigner à laisser passer le président de la droite royaliste, de quelques sympathies qu'il fût entouré, sans lui opposer un concurrent. Mais qui? il ne pouvait plus être question de M. Le Chevalier que ses échecs répétés avaient usé.

J'apparus alors. Très vite, conseillers généraux, conseillers d'arrondissement, présidents des Comités républicains pensèrent à moi. On me savait républicain. J'étais, il est vrai, le fils d'xm des chefs du parti conservateur. Mais la physionomie politique de mon père n'avait jamais été aussi

accusée dans la Sarthe qu'à Paris. On se souvenait de ses débuts, de son opposition à l'Empire. On n'ignorait pas davantage qu'il s'était séparé de la droite lors du boulangisme, qu'il avait été, depuis 1889, en froid avec ses amis. L'idée de me désigner comme candidat républicain fit rapidement son chemin.

Aussitôt que je m'en aperçus, je me dérobai. Mais, ma réserve aboutit à un résultat auquel je ne m'attendais pas ! Je me serais montré empressé, on se fût défié 1 Je m'effaçai, on me rechercha. En février 1898, je reçus en Algérie une lettre signée de tous les chefs républicains de l'arrondissement, M. Le Chevalier en tête, me demandant oflîciellement d'affronter la bataille. Je refusai. On ne se découragea pas. On revint à la charge. Quand, ma mission terminée, je rentrai en France en mars 1898, les instances se firent de plus en plus pressantes.

Ma résistance mollissait. Je ne cédais cependant pas d'autant que j'étais embarrassé par un geste d'étourderie que j'avais commis. Ce n'était pas seulement le désir d'aménager ma vie suivant le plan conçu a priori qui m'écartait des comices électoraux. Des considérations de sentiment pesaient sur mon esprit. M. de la Rochefoucauld, qu'il s'agissait pour moi de combattre, avait été lié avec mon père. Leurs relations avaient sans doute fraîchi pour des raisons politiques et personnelles. Il ne m'en était pas moins désagréable d'entrer en lutte contre un ancien ami, qui apparaissait comme étant encore un ami des miens.

J'assurai donc une relation commune aux la Rochefoucauld et à ma famille que je n'avais nulle intention de me présenter à la députation dans l'arrondissement de Mamers en 1898.

C'était l'absolue vérité.

Mais les faits devaient^ bien malgré moi, en décider autrement.

Comme je passais les vacances de Pâques avec ma mère dans la Sarthe, je fus assailli par les représentants qualifiés du parti républicain de Mamers* Ils allèrent jusqu^à me mettre le marché en mains : ou maintenant ou jamais^ Je compris que, si je reculais, si je ne leur donnais pas pleine confiance en consentant le geste décisif qu'ils attendaient, je me mettais hors de jeu.

Je me laissai arracher un assentiment dix-sept jours avant la date du scrutin.

Aucune chance, pensai- je. Je ferai mon devoir. Je donnerai un témoigns^e de probité républicaine. Après... ssois doute me laissera-t-on poursuivre tranquillement ma carrière...

Mais, à peine ma tournée commencée, je m'aperçus que la situation n'était pas du tout celle que Ton m'avait représentée. Mes amis parlaient avec un effroi mêlé de respect de la • grande organisation » du parti conservateur dans l'arrondissement de Mamers. La « grande organisation » était un mythe. Il n'y avait ni comités, ni groupements €onservateiu*s d'aucune sorte. Les royalistes avaiait acquis la majorité, et la gardaient parce qu'ils n'avaient trouvé personne en face d'eux, parce que, pour parier plus exactement, on avait commis la faute de ne leur opposer que des candidats qui n'étaient pas c du pays » et dont les idées étaient ou paraissaient trop avancées. Mes idées à moi, qui étais du pays, étaient très f^mement républicaines, mais nettement modérées. Elles correspondaient exactement à la mentalité moyenne de l'arrondissement. Enfin, j'étais jeune, M. de la Rochefoucauld était au seuil de la vieillease. Quand j'eus mesuré ma chance, je fonçai avec l'ardeur de mes treute-cinq ans. Je l'emportai de haute lutte. J'enlevai le siège à une belle majorité : 1 200 voix.

N'eût été la joie du triomphe, j'eusse été un peu dépité d'im succès qui bouleversait mes projets, qui causait une semi-rupture entre mon frère cadet très éloigné de mes idées politiques et moi. Je pris vite mon parti de l'écroulement de mes châteaux de cartes. En revanche la discorde dans ma famille me peinait. Elle fut heureusement apaisée par ma mère, qui, après avoir regretté ma décision pour des raisons qu'elle expliqua dans une lettre à une de ses amies (1), s'était tout de suite mise de mon côté. Sans trop de peine elle ramena mon frère qui m'affectionnait autant que je l'affectionnais moi-même. Hélas! les jours de mon pauvre Paul étaient comptés. Moins de deux ans plus tard, il rejoignait dans la tombe notre frère aîné, emporté peu de jours avant mon père (2).

Quelques mois après les élections, suivant l'un de ses fils, précédant l'autre, s'éteignait notre mère, ma mère vénérée, ma mère dont le portrait emplit la pièce où je travaille, ma mère dont le regard, vivant sur la toile, enveloppe encore son enfant préféré.

Déjà séparé de mon père, de mon frère aîné, à la veille de perdre ma mère, mon frère cadet, sur le point d'être seul, presque seul, dans l'existence, j'entrai dans la fournaise politique.

(1) Le 21 mai 1898 ma môre écrivait de Pau à son amie la comtesse de Beausacq les lignes qui suivent :

f Merci, mille fois, bien chère amie, de vos aiTectueuses félicitations. J*ai tant souffert de cette horrible politique que j'aurais mieux aimé que mon fils n» prtt pas cette voie, mais puisqu'il Ta voulu, je suis heureuse et flère de son triomphe, car c'en est un réel... »

(2) Mon frère aîné, Robert Girard, mourut à quarante-quatre ans chef d'escadron d'artillerie, proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Mon frère cadet n'avait que trente-cinq ans quand il disparut en janvier 1900 après une longue et douloureuse maladie. Il était lieutenant de cavalerie.

Ni l'un ni l'autre ne purent pleinement témoigner des qualités éminentes dont ils étaient doués. L'atné était remarquable par l'intelligence, par la cultuie. Le cadet était une des natures les plus droites, un des caractères les plus fermes que j'aie rencontrés.

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