CHAPITRE V
L'affaire Dreyfus. — Le ministère, les ministres de la Guerre. Le général de Qaluffet. — Le général André.
Il y eut plusieurs phases dans l'existence du cabinet Waldeck- Rousseau. Durant la première le président du Conseil s'employa principalement, presque exclusivement, à liquider l'affaire Dreyfus, qui était le ciment des entreprises de rébellion contre le régime, à balayer les factieux, à rétablir l'ordre.
Quelques difficultés qu'il rencontrât dans l'accomplissement de cette tâche, l'homme d'État réussit pleinement. Il justifia la dénomination de « ministère de Défense répubhcaine » qui avait défini son gouvernement se présentant devant les Chambres.
On a prodigieusement écrit sur l'affaire Dreyfus. Joseph Reinach a consacré je ne sais combien de volumes à en retracer toutes les péripéties. Je tenterai de la résumer en quelques pages en m'attachant moins à conter qu'à expliquer l'incroyable aventure, à en montrer les dessous. Je m'aiderai aussi bien des révélations qui me furent faites personnellement que de celles qui, pendant ces dernières années, sont parvenues au public.
Une histoire banale au fond, démesurément grossie, trans-
formée, dénaturée par les passions politiques, et religieuses!
Quelques officiers, tarés ou « fricoteurs », trouvent fort intéressant de puiser dans les fonds secrets de deux ou trois grandes puissances en passant aux divers services de renseignements auxquels ils sont affiliés des pièces dont toutes celles qui sont parvenues à notre connaissance sont sans valeur, — voilà la substance du forfait (1).
Du côté français le chef de l'entreprise est le colonel Henry. Il a un complice, un instrument : le commandant Esterhazy.
Quiconque se donnera la peine de réfléchir un tant soit peu ne mettra pas en doute la culpabilité du colonel Henry. Dès le suicide du Mont-Valérien, elle sautait aux yeux. L'hypothèse du « faux patriotique » que les nationalistes essayèrent d'accréditer défiait le bon sens. Un fanatique, qui eût forgé un document pour authentifier une trahison
(1) NoU écrite en 1930. La pubUcation des Oameta du colonel puis général von ScHwARTZKOPPKN qui vient d'avoir lieu m'engage à reviser quelque pea mon point de vue sur l'afTaire Dreyfus.
Jusqu'en 1930 j'ai été incertain, je l'avoue (cela transparaît d'ailleurs dans le corps de mes M^moires)^ sur le rôle qu'avaient joué certains officiers étraui^ers, notamment l'auteur des Carnets. De la lecture que je viens faire, je retire une autre impression. Le colonel von Schwartzkoppen m'apparatt comme un fort honnête homme engagé sur l'ordre de ses chefs dans une besogne équivoque, obligé, pour obéir aux mômes chefs, de cacher la vérité à son ambassadeur, souffrant dès le premier jour des dissimulations auxquelles il est contraint, torturé par la suite quand il découvre que les contacts qu'il a eus, surtout le silence qu'on lui a imposé ont amené la condamnation puis le martyre d'un innocent. Les angoisses, les remords même dont il est bourrelé s'expriment de façon émouvante à son Ut de mort quand, à la veille de disparaître, il proclame, s'adressant en français au peuple français, l'absolue intégrité du capitaine Dreyfus.
Ce n'est pas à dire que j'attache une foi absolue aux récits de l'officier allemand. Ils me paraissent au contraire pleins de réticences. J'en note une qui sautera aux yeux de tous ceux qui liront et compareront. Le colonel von Schwartzkoppen, laisse entendre, — laisse entendre seulement, — que le colonel Henry pouvait bien être derrière Esterhazy. Il ne va pas plus loin. Qu'on mette en regard les propos de Panizzardi déclarant à Wickara Steed qu'il apprit de la bouche de son collègue allemand que « le colonel Henry était le véritable coupable >. La contradiction est flagrante. Dans d'autres pag(>s des Carnets je relève, comme quelques-uns de mes concitoyens l'ont déjà fait dans la presse, des étrangetés, des lacunes singulières.
de la réalité de laquelle il eût été convaincu, ne se fût pas tué. Cela ne lui serait même pas venu à F esprit. Convaincu qu'il avait rendu un éminent service à la patrie, sachant fort bien que, quelles fussent les sanctions encourues, il serait à peine châtié par ses chefs imprégnés de nationalisme et, en tout cas, magnifiquement dédommagé par ceux dont il servait les desseins politiques, il eût gardé la tête haute. Henry se trancha la gorge parce qu'il était à bout de forces, parce qu'il ne pouvait lutter plus longtemps contre la vérité.
La vérité, que de semi-divulgations germaniques ont '^aissé transparaître, est écrite dans un livre publié en 1924 (1).
Un écrivain anglais de haute valeur, de probité insoupçonnable, de mentalité nationaliste — ce qui donne plus de poids à son témoignage — relate les confidences que, peu de temps avant le procès de Rennes, il recueillit, étant à Rome, de la bouche du major Panizzardi, revenu dans son pays après avoir rempli pendant de longues années les fonctions d'attaché militaire à l'ambassade d'Italie à Paris.
Je cite : « Il (Panizzardi) était navré de n'avoir pas reçu la permission de comparaître comme témoin devant le Conseil de guerre et il me dit ce qu'aurait été sa déposition. L'Italie, indiqua-t-il, n'avait pas, faute d'argent, un système d'espionnage organisé à Paris. L'attaché militaire allemand, le colonel von Schwarzkoppen, qui disposait amplement de fonds secrets, était en relations constantes avec le commandant Esterhazy et le colonel Henry qui, à eux deux, l'approvisionnèrent à divers intervalles de quelque cent soixante-dix documents au-dessus et en dehors de ceux mentionnés dans le célèbre bordereau.
(1) Through thirty pears, par WiCKHAM Stbbd. London, William Heine mann \M, 1924 ; édition française : Trente années de vie politique en Europe. Mes Souvenirs (1892-1914). Librairie Pion, 1926.
Schwarzkoppen montrait habituellement ces documents à Panizzardi qui les copiait et en faisait rapport au ministère de la Guerre d'Italie. Au commencement de Tannée 1898, Panizzardi apprit de Schwarzkoppen que le colonel Henry était le véritable coupable et il en informa son gouvernement. »
M'est avis que le major Panizzardi passe l'estompe sur son rôle dont je présume qu'il ne fut pas aussi effacé qu'il le prétend. Je développerai toute ma pensée que j'ai déjà fait entrevoir en suggérant que les papiers fournis par Henry et par Esterhazy — papiers médiocres selon toutes probabilités — eurent une contre-partie. Il est plus que vraisemblable que l'attaché militaire allemand, peut-être l'attaché italien, munirent leurs agents stipendiés de pièces ayant à peu près autant de valeur que celles qui leur étaient versées. Ces superbes documents étaient sans doute laidement payés par le ministère de la Guerre français. Henry et Esterhazy et leurs complices mangeaient ainsi à deux râteliers.
Immondes trafics qui sont de trahison puisque l'or étranger reste collé aux doigts de ceux qui les pratiquent, mais qui sont aussi, qui sont surtout d'escroquerie. Les gredins qui opèrent ne cherchent qu'à soulager de numéraire à leur bénéfice quelques Trésors publics, nullement à nuire à leur pays. Ils livrent le moins possible. S'ils pouvaient garnir leurs poches sans rien donner du tout, ils seraient tout à fait heureux.
Esterhazy, dont l'opprobre est indiscutable, qui a d'ailleurs avoué la rédaction du bordereau (1), s'est défendu,
(1) Oscar Wilde, le g^and écrivain anglais échoué à Paris après le martyre que la dureté puritaine lui eût fait subir, désira rencontrer Esterhazy. Frank Harris, un autre écrivain anglais de renom qui a rapporté la scène, combina un déjeuner au cours duquel Wilde stimula si habilement la vanité du forban à cervelle d*oiseau que celui-ci en vint à s'enorgueillir de son ignomioie«
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certain jour, en prenant abri dans la vilaine cuisine de l'espionnage. Voici comme 1 En 1903 alors que le rideau est tombé sur les premiers actes du drame judiciaire, un de mes amis dont je parlerai à plusieurs reprises, M. Marins Gabion, alors rédacteur au Temps, est à Londres. Il est venu suivre le rapprochement heureusement entrepris entre les Parlements français et britannique par mon collègue d'Estoumelles amenant à Westminster une délégation de députés et de sénateurs. Au British Muséum où Gabion vague, il rencontre Esterhazy qui a prudemment traversé le détroit peu de temps après le suicide d'Henry. Les deux hommes se connaissent. « Tiens, Esterhazy I — Tiens, Gabion I » Ils causent devant les frises du Parthénon, puis à table. Marins Gabion essaie, naturellement, de faire causer l'aventurier. Celui-ci bavarde à tort et à travers, bat les buissons, se répand en invectives contre les généraux français qu'il accuse de l'avoir abandonné. Pressé par son interlocuteur, il se retranche derrière une phrase curieuse : « Voyez-vous, mon cher, entre l'espionnage et le contreespionnage il n'y a que l'épaisseur d'une feuille de papier à cigarettes (sic). »
Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que le métier de contreespion — délicieux euphémisme qui désigne, on le sait, l'espion au service de son pays — expose celui qui le pratique à verser dans l'espionnage. Il faut, en effet, pour obtenir une marchandise étrangère — germanique dans l'espèce — offrir une marchandise française. Pièce d'amorçage, dit-on I Quel critérium différencie la pièce d'amorçage de celle dont l'apport exprime ime trahison? Des faux pas sont compréhensibles, excusables — c'est évidemment ce qu'Esterhazy plaidait. Il se gardait de remarquer que
(lire la Vie et Us Confessions éTOscar Wilde, vol. II, p. 87. Mercure de France
ces erreurs ne sont pardonnables qu'autant qu'elles sont commises de bonne foi, qu'autant que toute pensée de lucre est exclue. Ce n'était pas le cas. Si les mains d'Esterhazy et d'Henry avaient été propres, s'il n'y avait eu à leur charge que des imprudences ou des légèretés, ils eussent avoué le bordereau, ils ne se fussent pas mis en quête d'im innocent au compte duquel il leur fût possible d'inscrire le forfait.
Car, sur ce point, aucim doute n'est permis. Le capitaine Dreyfus est « l'innocent ».
Pourquoi les misérables l' ont-ils choisi? Parce que, m'a dit M® Démange le grand avocat qui défendit Dreyfus devant le Conseil de guerre de Rennes, il y avait, entre son écriture et celle d'Esterhazy, une de ces similitudes qui tiennent du prodige, parce que, par un concours de circonstances extraordinaire, l'ofBcier qui servait ainsi les desseins des criminels était un Juif.
L'antisémitisme sévissait alors...
Qu'il convienne d'être attentif aux mouvements d'une race singulière que les événements qui ont suivi la grande guerre nous ont montré surgissant du sol dans les pays où rôde la décomposition, je l'accorde. Que le bouleversement russe ait eu pour principaux acteurs des Juifs qui, après avoir mis leur emprise sur des Orientaux comme eux-mêmes, sur les Scythes aux yeux louches, après les avoir érigés contre l'Occident, contre les lois qui régissent notre civilisation^ ont essayé de saper la forteresse européenne en la faisant attaquer de l'intérieur par d'autres Israélites également hantés par les rêves millénaires que leur a légués la vieille Asie, cela est difficilement contestable. Que, pour parler plus large, le Juif, dans quelque sphère qu'il travaille, porte en lui le goût de la destruction, la soif de la domination, l'appétit d'im idéal ou précis ou confus, il faut avoir peu observé pour ne pas s'en rendre compte. Est-ce parce que
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la race fut longtemps et odieusement persécutée que, se renfermant en elle-même, elle a nourri, couvé des aspirations, des aversions qui, sous roche en temps normal, explosent dès que les cadres sociaux distendus donnent passage? Est-il vrai au contraire qu'Israël ne fut si ignoblement pourchassé dans le passé qu'à raison d'une volonté de suprématie qu'il a constamment manifestée et qui dérive de sa religion, du messianisme, de la croyance en un triomphe soudain des fidèles de Jéhovah rénovant le monde? Qui pourrait répondre? Ce dont, pour ma part, je suis convaincu, c'est que les siècles passant, les fabulations religieuses s'effritant, la mentalité israélite se modifiera, se corrigera; la fusion s'opérera complète entre les Juifs et les enfants du pays où leurs ancêtres se seront fixés. Ce dont je me sens en tous cas assuré, c'est que l'avènement d'un état de choses que tous les esprits élevés doivent souhaiter ne peut être que retardé — Dieu sait pour combien de temps! — par un retour aux persécutions de jadis.
Ce fut cependant la guerre aux Juifs que prêcha dans une série de livres, dont le plus retentissant eut pour titre la France juwe, un écrivain suintant le fiel, gangrené de haines. Raillant, déchirant, nsultant, avec talent il faut le reconnaître, s' attaquant aux Israélites, aux chefs républicains pêle-mêle, voire aux conservateurs modérés, Edouard Drumont mit bas des ouvrages, des pamphlets pour mieux dire, dont, entre 1885 et 1895, le succès fut immense.
Ils enthousiasmèrent le monde clérical, enrageant des lois de laïcité, toujours prompt à imaginer de noirs complots, se laissant persuader que les Israélites, républicains pour la plupart, attisaient le mouvement anticlérical, cherchaient à traquer les catholiques. La foule des envieux, des jaloux^
qui serraient les poings au spectacle de la prospérité des banques, des entreprises juives, emboîtèrent le pas aux réacteurs. Les benêts suivirent à demi, comme ils suivent toujours ceux qui, de bonne foi ou non, dénoncent de mystérieuses machinations. Ils n'y croient qu'à demi. Il ne leur déplatt cependant pas d'imaginer qu' « il y a quelque chose ». Le goût du populaire pour le mythe saisit toutes les occasions qui lui sont données de se repaitre.
Il ne pouvait ui être offert un plat plus succulent que celui qui fut mijoté par Henry et Esterhazy. Un oflBcier juif pris en flagrant délit de trahison 1 Quel régal pour le chef de rayon parisien dodelinant déjà de la tête à la lecture des journaux antisémites 1 Quel mets de choix pour l'ofiicier sorti des collèges de Jésuites et qui ne s'est pas débarrassé des préjugés dont on a farci son cerveau I
Seulement la préparation du ragoût n'allait pas sans difficultés. La femme de chambre attachée à l'ambassade d'Allemagne par le 2® Bureau de l'état-major et qui livrait au service des renseignements le contenu de la corbeille à papiers du colonel Schwartzkoppen avait apporté un bordereau déchiré où étaient énumérés les documents qu'un X... (Esterhazy) livrait à l'Allemagne (1). Henry eût fait disparaître le papier s'il Pavait reçu comme d'habitudei Il était en congé. En son absence, puis à son retour, on chercha le traître. On trouva — Henry trouva... Dreyfus... le Juif. Mais rien d'autre à la charge du capitaine israélite qu'une concordance d'écritures 1 Bien maigre une accusation qui ne repose que sur une similitude dans des tracés de caractères 1 On possédait, il est vrai, un autre papier
(1) Erreur de détail sur ce point f D'aprds oeque nous savons aujourd'hui, ie bordereau fut pris dans le casier de Schwartzkoppen chez le concierge de l'ambassade par un agent du 2* Bureau, ensuite déchiré pour faire croire qu'il était parvenu par t la voie ordinaire ■.
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parvenu précédemment par la même voie : « Un petit bleu » échangé entre Schwartzkoppen et Panizzardi où il était question de « ce canaille de D... ». C'est Dreyfus, prétendit-on (on a appris depuis qu'il s'agissait d'un drôle utilisé par les attachés militaires et qui les faisait chanter). Rien de cela n'était su, naturellement, en 1895. Une aubaine cette pièce! Excellente pour étayer une accusation vacillante ! On la repêcha au fond d'un tiroir. Elle fut communiquée au Conseil de guerre jugeant Dreyfus, hors de la présence de l'inculpé et de son défenseur. Elle permit d'arracher une condamnation. Mais est-ce que tout cela tiendra? Est-ce qu'un jour ou l'autre le « pot aux roses » ne sera pas découvert? Que faire? Une seule voie est ouverte aux misérables : sceller la date sur le cachot de Dreyfus en fortifiant le dossier de la soi-disant culpabilité par un document massue. On fabrique un faux, maladroit, naturellement, le faux Henry, brandi par Cavaignac. Et puis, comme il arrive toujours en pareil cas, les criminels sont hantés par la crainte que « ça ne suffise pas encore ». Et les voilà qui bourrent le dossier, qui y entassent les papiers les plus extravagants. Ils en arrivent à constituer un dossier secret, puis un dossier ultra-secret. Les rayons des armoires cadenassées du ministère de la Guerre gémissent sous le poids des paperasses.
Quelles paperasses? On aura peine à le croire mais, en dehors du faux Henry, en dehors de menues pièces falsifiées ou dont on altère le sens, en dehors de traductions triturées de quelques dépêches diplomatiques oiseuses, les dossiers revêtus d'impressionnants qualificatifs ne renferment que des collections de lettres galantes dérobées dans les ambassades, pouvant gravement compromettre des femmes, une très grande dame en particulier... Également, nCa-i-on ditj une correspondance d'une pornographie spéciale entre deux
personnages du même sexe revêtus de l'immunité diplomatique.
Pourquoi tout ce fatras? A quoi pouvait-il servir? A décourager par son poids, à dérouter par les ambisfultés qui s'y rencontraient — il y a toujours des mots de convention dans les lettres de volupté. — De ces ambiguïtés, de ces mots de convention on tirait profit. On feignait d'imaginer que Dreyfus était désigné par telle initiale, par tel terme équivoque, qu'il était emmêlé à l'expression de tendresses échevelées. Une note — je veux reléguer en bas de la page le récit croustillant — montrera quelles idioties la canaillerio d'un ou deux coquins faisait gober à la « simplicité » de tout un paquet d'officiers embrasés par le feu des passions politiques ou relicdeuses (1).
Tout de mêmel Comment des stupidités de ce calibre ne furent-elles pas tout de suite éventées, se demanderat-on? Ehl mon Dieu!... voici!
Quelque invraisemblable que cela puisse paraître, j'affirme, le tenant de la bouche même de Waldeck-Rousseau^
(1) Le capitaine Targe, aujourd'hui général de division, membre du Conseil supérieur de la Guerre m*a conté comment, alors qu'il était chargé, en 1903 ou en 1904, par le ministre de la Guerre de dépouiller les dossiers secrets et d*en résumer le contenu devant la Cour de cassation, son attention avait été appelée par Tétat-major sur une liasse de lettres d*amour échangées 6' tre la femme d*un conseiller de l'ambassade d*X — et un attaché à Tambassade d'Y. — Dans la correspondance il était périodiquement question d'un mystérieux visiteur dont on attendait parfois la venue avec impatience, dont oa regrettait à d'autres moments que le séjour se prolongeât. Ce visiteur était dénommé le f chinois ■. • C'est Dreyfus > avançaient les gens du service des renseignements. « Pourquoi Dreyfus? > observait le capitaine Targe. t Ça ne peut être que lui, > ripostait-on. Mal satisfait de cette affirmation, aussi sommaire que péremptoire, l'officier enquêteur examina les choses de plus près. Il constata que le visiteur revenait tous les mois avec un battemen de quelques jours. Il comprit qu'il s'agissait d'un... incident mensuel dont la plupart des amants redoutent qu'il ne se produise pas, dont, quand il t^i survenu, ils souhaitent la fin rapide. Les membres de la Cour suprême ne purent retenir leur sérieux quand le général Targe devant eux, expliqua et justifia.
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qu'aucun des ministres de la Guerre qui se succédèrent rue Saint-Dominique entre 1895 et 1899 ne prit la peine de lire le dossier de l'affaire Dreyfus d'un bout à l'autre* Le général de Galliffet fut le premier qui s'attela à cette besogne. Avant lui, de Paveu des fonctionnaires qui conservaient le dépôts pas im des étonnants chefs de l'armée qui proclamèrent du haut de la tribune leur conviction de la culpabilité de Dreyfus, ne s'était imposé le travail élémentaire qu'ordonnait a vulgaire honnêteté.
Stupéfiant 1 Ma foi, non 1
Ceux qui, comme moi, ont été longtemps au gouvernement savent qu'on peut compter, hélas 1 les ministres qui étudient personnellement les questions, qui se font apporter les dossiers, qui en lisent, qui en scrutent les pièces depuis la première jusqu'à la dernière. Combien de parlementaires ou de généraux auxquels le pouvoir est dévolu imaginent que la seule obligation qui leur mcombe est de s'en remettre docilement aux bureaux qu'ils ont charge de diriger !
Quand on est ainsi informé, on se représente la scène, nsible si elle n'eût été tragique, dont le cabinet ministériel de la rue Saint-Dominique dut être périodiquement le théâtre. Un nouveau titulaire du portefeuille est là. Il mande les gens du service des renseignements, Henry ou im de ses collègues envoûté par lui. Le ministre interroge. « La culpabilité de Dreyfus? — Elle est certaine, monsieur le ministre. — Ahl oui, n'est-ce pas? Elle est certaine. Je veux cependant m*assurer par moi-même. Faites venir le dossier. — Comme vous l'entendrez, monsieur le ministre. Mais, il y a des milliers, des dizaines de milliers de pièces. Elles tiendront à peine dans votre cabinet. — Diable 1 diable I apportez tout de même. » On véhicule une première brouette de paperasses, puis ime seconde, puis une troisième. Le ministre contemple avec épouvante : « Monsieur
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le ministre, insinue rofficier qui s'est glissé, qui a été glissé, près du grand patron, voulez me permettre de vous guider dans ce travail, de vous montrer quelques-unes des pièces probantes pour abréger un examen fastidieux? — Soit! commençons toujours par là, » répond le nouveau chef de l'armée qui ne se rend pas du premier coup. On lui sort le faux du colonel Henry et de menus papiers de même acabit. « Il y en a bien d'autres, » ajoute-t-on. Cela suflBt. Impossible de douter en présence de ces « pièces probantes » qui ne sont, dit Henry ou son subordonné, que des échantillons de ce que la charretée recèle dans ses flancs.
Seulement, voilà le malheur pour les gredins. Les événements, dont je ne narre pas le détail, font que d'honnêtes gens, ayant quelque sens critique ou simplement de la droiture, entrent dans l'examen de l'affaire. Alors, pan par pan, l'édifice de mensonge s'écroule. Les principaux artisans du crime disparaissent. Esterhazy en fuite. Henry réfugié dans la mort. Rien ne semble donc plus faire obstacle à l'annulation d'une sentence dont les faits, parlant d'eux-mêmes, crient la monstruosité. Cependant, le parti nationaliste ne cède pas. Pied à pied il défend l'iniquité. Charles Maurras, qui débute dans la littérature politique, pousse l'audace jusqu'à écrire à l'adresse du suicidé du Mont-Valérien : « Votre faux malheureux, mon colonel, sera compté parmi vos meilleurs faits de guerre. » Une souscription est ouverte pour offrir une « épée d'honneur » à la veuve d'un homme que tous les clairvoyants soupçonnent de trahison et dont nul, en tout cas, n'ignore qu'il fut un criminel de droit commun. Une partie de l'armoriai de l'armée française n'hésite pas à participer à la collecte qui prend le caractère d'un défi. Le militarisme s'est vu le maître de la Republique. Il ne veut pas renoncer à ^as8e^ vir. Il s'obstinr.
En vain I Le Parlement, momentanément courbé, a fini par se redresser. Un gouvernement fait front. L'inepte arrêt du second Conseil de guerre siégeant à Rennes est annulé par la grâce dont le capitaine Dreyfus bénéficie. Plus tard le verdict sera mis en miettes par la Cour de cassation. Le Juif et son héroïque défenseur le colonel Picquart seront réintégrés dans leurs grades. L'injustice sera totalement réparée. L'ordre, entre temps, aura été très vite rétabli dans l'armée. Un grand chef, Galliflet, aura commandé le silence dans le rang.
Le général de Galliffet avait soixante-dix ans quand il accéda au gouvernement. Les galtés de sa jeimesse orageuse alimenteront la chronique scandaleuse du second Empire, si tant est qu'on l'écrive jamais complètement. L'histoire retiendra — ce qui vaut mieux — son héroïsme sur les champs de bataille d'Italie, du Mexique, de France, la charge à la mort qu'il conduisit superbement à Sedan. Au général en chef qui demandait au colonel de Galliffet, commandant au lieu et place du général Margueritte tué, s'il pouvait jeter pour la troisième ou la quatrième fois ses soldats sur les lignes ennemies, il fut répondu : <c Tant que vous voudrez, mon général, tant qu'il y aura un cavalier et moi, nous chargerons. » Et, précipitant à nouveau ses escadrons dans la mêlée, Galliffet arrachait au roi de Prusse le cri d'admiration que l'histoire a retenu : « Ah 1 l'héroïque cavalerie ! »
Appelé après 1870 à des commandements de corps, il devenait non seulement l'idole de la cavalerie, mais un des animateurs de l'armée française. Distribuant, multipliant ks leçons d'énergie, il fascinait, il subjuguait. La mise à la retraite qui l'atteignait en pleine vigueur physique ne le
faisait descendre qu'à peine de son piédestal. Ses magnifiques états de service lui maintenaient une exceptionnelle autorité que confirmaient des allures d'une martialité triomphante. Septuagénaire, il gardait Taspect jeune. Il ne pouvait plus, il est vrai, lui Tincomparable cavalier de jadis, manier le cheval aussi aisément que par le passé et ce lui fut un crève-cœup de s'enfermer, le 14 juillet 1899, dans le landau du président de la République. Il ne voulut pas, craignant d'être inférieur à son éclatante renommée, passer la revue en galopant sur le front des troupes.
Aucune autre ride ne le plissait.
Son esprit restait étincelant. Son intelligence n'avait rien perdu de son alacrité. Il connaissait admirablement l'armée. Il savait ce qu'on pouvait attendre du corps d'ofiiciers. II savait aussi que l'institution militaire serait en grave péril le jour où on laisserait s'y infiltrer la politique. Les divisions que créait, l'état de trouble que déterminait l'affaire Dreyfus l'inquiétaient. C'était pour remettre les hommes et les choses à leur place qu'il avait accepté de faire partie du ministère Waldeck- Rousseau.
Il s'y employa rapidement et simplement. Frappant à la tête, il sévit contre quelques généraux dont l'un, suivant ses propres expressions, parlait bien mais parlait trop. II déplaça quelques officiers. Ce fut tout. On entendit. On obéit.
Au cours du procès de Rennes, Galliflet fit preuve d'infiniment de tact. En Conseil des ministres M. Millerand demanda avec insistance qu'il fût donné au commissaire du gouvernement près le tribunal militaire l'ordre de conclure à l'acquittement de l'inculpé. Le général s'y refusa. Il jugea que Tofficier chargé de requérir pourrait invoquer l'adage de droit : « L'écriture est serve mais la parole est libre, » déclarer que sa conscience lui interdisait de soutenir
verbalement les conclusions qu'il avait reçu l'ordre de déposer. Il fit remarquer qu'un tel incident aurait les répercussions les plus fâcheuses. Il conclut qu'il fallait laisser autant de liberté au ministère public qu'aux membres du Conseil de guerre et, suivi par le gouvernement, il agit en conséquence.
Mais, lorsque la ridicule sentence condamnant le capitaine Dreyfus avec circonstances atténuantes — comme s'il pouvait y avoir lieu à circonstances atténuantes en pareille matière — fut intervenue, le ministre de la Guerre ne fit pas opposition — tout au contraire — à la grâce proposée en Conseil des ministres pour l'innocent. Celle-ci cependant ne fut pas immédiatement impartie. Le président de la République pensa qu'il convenait de ne pas briser sur-le-champ un arrêt qu'on ne pouvait juger trop sévèrement mais qui avait été légalement rendu. Il indiqua que, à son sens, un délai de quelques jours au moins devait s'écouler entre le prononcé du verdict et la mesure de bienveillance. Chacun de s'incliner à l'exception de M. Mille* rand. Le ministre du Commerce fit connaître qu'il avait négocié, prenant une étrange initiative, avec M. Mathieu Dreyfus le frère du condamné. Il avait promis à celui-ci que l'officier serait immédiatement libéré. En échange, le pourvoi en cassation contre le jugement de Rennes qui avait été formé serait retiré. M. Millerand déclara que, ne pouvant faire ratifier par le Conseil des ministres les engagements qu'il avait pris, il se retirait du gouvernement. Protestation générale. L'émoi calmé on fit remarquer à M. Millerand qu'il n'avait pu s'engager en tant que ministre, puisque le portefeuille du Commerce qu'il détenait ne lui conférait aucune qualité à cet effet et qu'il n'avait été mandaté en rien par ses collègues. Il n'y avait donc nulle caison, conclut-on, pour que des tractations, conduites par
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riioiame privé, obUgeasaent Vhommt public à 0e démettre. IL MiUerand se rendit à ces arguments dont je ne soutùandiai pas qu'ils fussent péremptoires. Il re^a ministre* Huit jours plus tard M. Loubet signait le décret de grâce.
Un ordre général à Tannée suivit. « L'incident est clos, » prononça le ministre de la Guerre. Il avait raison de rémre. U avait tort de le penser.
€ L'incident » n'était pas clos judiciairement — de cette éventualité Galliffet se fût accommodé ; — il était encore moins dos politiquement — cela, le général ne devait l'admire. U jugeait, lui, qu'il suffisait d'avoir rétabli le calme dans l'armée où il sentait que nul ne bougerait pfaie tant qu'il serait À sa tête. U estimait qu'il ae eoavenait pas d'aller au delà de oe qu'il avait fait, de pr^idre d'autres sanctions que «celles qu'il avait ordonnées. Quand il apergut que les partis de gauebe, justement att^tifs à la prétenlicm de composer im État dans l'État qui animait l'armée et qui était la cause profonde de l'absurde réaistanoe opposée à reconnaître une erreur judiciaire patente, exigeraiant dcB coupes sombres dans le baut personnel militaire, dans lee bureaux de la rue Saint-Dominique, il ne voulut pas être l'bomme de cette politique*
Ce n'est pas qu'il fttt favorable à la jésuitière, coaune son prédécesseur le géi^al Billot, ministre du cabinet Méliae, qualifiait l'état-major de l'armée. Galliffet était aussi éloigné du déricalisme que du nationalisme. Des innombrables coups de boutoir qu'il distribuait à la ronde avec un esprit endiablé il réservait une bonne part aux cagots et aux patrîotards. « Il est toujours fourré cbez le père Dulac (un jésuite connu), » diaait-il de tel général avec une intonation dédaigneuse et un pli méprisant au coîa de» lèrres. « Nous ne savons ce que nous ferons d'une petite fiUe que le régi- .laent a recueillie, » minaudait un colonel de cavalerie au
cours d'un déjeuner de chasse à Rambouillet. « Moi, je sais bien ce que vous en ferez, annonça le ministre. — Quoi donc? mon général. — Une religieuse parbleu I » Au retour d'une autre chasse présidentielle, sur le quai d'une gare : c Ah t ça, Bailloud (le général Bailloud, alors attaché à la personne de M. Loubet, avait été ofBder d^ordonnance de Gallifiet), j'ai accordé à la femme du général X... une faveur qu'elle m'a demandée par votre intermédiaire... — Elle vous en est profondément reconnaissante, mon général. — Oui, oui, mais eQe est nationaliste en diable. Elle m'embête. Vous lui direz de se tenir tranquille et de ne plus agiter des drapeaux comme elle le fait. — Il ne faut, en effet, etg^ier des drapeaux que pour faire peur aux taureaux, » fut la réplique du général Bailloud essayant de rompre les chiens par ime réflexion qu'il jugea plaisante. La riposte ne se fit pas attendre. Elle fut verte : t Eh bien I vous direz encore à la dame qu'elle a passé l'âge d'avoir affaire aux taureaux. »
Mais, si ces propos et bien d'autres montrent le général de Galliffet toisant les rétrogrades, ils ne le situent pas dans l'armée républicaine à laquelle, pour dire les choses comme elles sont, il n^appartenait pas. Sans doute, sa large intelligence, son patriotisme averti l'avaient-ils rallié à Gambetta et à ses disciples dont il avait compris qu'Os étaient seuls à même de refaire la France délabrée par le second Empire. Sans doute, comme me l'a fait remarquer plus tard Jaurès commentant avec moi la curieuse Correspondance de Ranc lors de sa publication, Galliffet avait-il joué dans la coulisse un rôle considérable entre 1875 et 1899. lié avec la plupart des hommes marquants du parti opportuniste (gambettiste serait le terme exact), il s'était entremis en mainte occasion entre les uns et les autres. Mais, n^ayant contracté avec la République qu'un mariage de
raison, il s'était constamment et volontairement confiné dans la pénombre.
Une anecdote authentique en dit long sur la mentalité du général, sur le fin fond de son âme.
La scène se passe le 25 janvier 1889. Le général Boulanger vient d'être élu député de la Seine à une écrasante majorité. Le résultat est vivement commenté dans la salle de rédaction du Journal des Débals où Galliffet, qui inspire le chroniqueur militaire du journal quand il ne dicte pas les articles, fréquente assidûment. Les hommes politiques qui se pressent en nombre discutent le résultat, examinent la situation, s'interrogent les uns les autres... Boulanger sera-t-il à l'Elysée dans quelques heures, dans quelques jours, dans quelques mois... jamais? t Qu'en pensez-vous, mon général? » demande-t-on. — « Moi, répond Galliffet, je n'aime pas les gens qui jouent mon rôle. »
La boutade éclaire le personnage qui ne pouvait se dégager d'im aristocratisme dont sa personne était imprégnée et qui lui interdisait les gestes que son cerveau lui eût commandés. Il était, il restait : le marquis de Galliffet, prince des Martigues. Un trait de lui — joli d'ailleurs — indiquera combien il avait la fierté de ses origines. Dans les dernières semaines de l'année 1899, le président de la République convie à la chasse deux grands-ducs de Russie de passage à Paris. Quelques ministres sont invités. Le général de Galliffet et moi sommes seuls à même de faire escorte au chef de l'État. Dans le wagon-salon qui nous amène à Rambouillet la conversation languit. Mon collègue me fait signe : « Venez donc fumer dans le couloir. » Je le suis. Il allume sa pipe, moi une ciga* rette. Nous bavardons. Après quelque temps, j'observe : t Mon général, ce n'est pas très poli ce que nous faisons là«
Nous négligeons les grands-ducs. — Peuh 1 Caillaux, laissez donc. D'abord, ils sont stupides ces gens-là (il n'avait pas tort) et puis ils sont de bien moins bonne famille que moi. »
Le mot fut jeté négligemment, à mi-voix. Un grand seigneur français du dix-huitième siècle côtoyant des moscovites eût parlé de la sorte. Et, à la vérité, plus je me remémore le général de Galliffet, plus je le rapproche du maréchal de Richelieu. Il avait les susceptibilités, les vanités, les nerfs, aussi le cynisme élégant, aussi la verve, aussi l'esprit à l'emporte-pièce, aussi la grande allure du vainqueur de Mahon. J'imagine que l'arrière-petit-neveu du cardinal tenait pour des espèces tous ceux qui n'étaient pas racés comme lui et qu'il considérait avec une hauteur dédaigneuse les commis du roi de souche bourgeoise avec lesquels il lui fallait frayer.
Galliffet, qui ne s'était décidé à prendre part à la vie publique que pour, en suivant Waldeck-Rousseau, réaliser ime tâche ardue que son amour de l'armée, son culte du pays lui ordonnaient d'entreprendre, se trouvait dépaysé dans les Conseils du gouvernement. Éloigné de son monde et de ses amis il s'en voulait presque à lui-même d'être devenu le collègue de petites gens, vulgaires pour la plupart, jugeait-il. Il se dédommageait en les tournant en dérision dans les salons où il fréquentait. Il ne parlait certes pas ni ne pensait de même du président du Conseil qu'il connais sait de vieille date et qui visiblement lui imposait mais il le jalousait, il supportait impatiemment le contrôle qu'avec une fermeté placide le chef du gouvernement exerçait sur ses actes.
Toutes ces raisons, de politique et de sentiment, conduisaient le général à guetter une occasion de s'évader. Elle se présente un jour. Il la saisit. Waldeck-Rousseau s'explique à la tribune sur je ne sais quel incident consécutif
à Taffaire Dreyfus. Il parle de « la félonie d'un officier » qui avait fourni des renseignements à l'opposition. Sortie bruyante de Galliffet. Il n'admet pas le qualificatif injurieux et injuste, estime-t-il, pour l'officier en cause. Il quitte le Palais-Bourbon, il démissionne^ « J'étais trop vieux, i m'a-t-îl écrit quelques mois après en une lettre dont je donne le texte intégral en note (1). La formule est sibylline. Elle laisse cependant percer la vérité en partie. Appartenant à la vieille armée, rivé par les camaraderies anciennes, soudé à un monde périmé, le général de Gallifiet répugnait à entreprendre une refonte dont il se rendait compte que les événements l'ordonnaient. Il préférait «e retirer.
(1) Marienbad — Autriche.
Le 30 juillet 1900.
c Monsieur la ministre et ami,
c Je TOUS remercie mille fois de vous être intéressé à la veuve du capitaine de Place et je saisis celte occasion de vous dire que je garde le meiUeurKWvenir de noire collaboration de onze mois. J'étais trop vieux, j*ea conviens très volontiers, j'étais cependant assez lucide pour comprendre tout ce qu'il y a en vous de capacité, de fermeté et de parfaite courtoisie. Je souluita à tous les ministères de l'avenir de partager cette opinion.
â Veuillez me croire, votre très aOectueuscment attaché.
c Signé : général Qallipfet. ■
t J'apprends avec plaisir la réiniéfration du général N<^grier. Sans me faire d'illusion sur ses capacités, j'estime que la punition ne pouvait être que temporaire. — J'aurais, présent, agi dans cette circonstanoe comme le général André. »
rajoute à cette citation un posusertpittm que j'estraîs d'une lettre à moi adressée par mon collègue de la Guerre le 7 mai 1 900. Les élections municipales venaient d'avoir lieu. Les nationalistes avaient triomphé à Paris. OalliOet écrit:
c Étant, par habitude contractée, toujours optimiste, je ne suis pas autre* ment attristé des élections d*hier. La province n'a pas été nationaliste et Paris n'a fait que oe qu'il fait d'kabitude : des biHlses. — J'ajouterai que quelques • variétés ■ introduites dans le personnel de la Commune de Paris ne sont pas faites pour m'eflrayer.
t Les hommes pi»li(]*Q«es me maucUront de porter ce jugement ^ sua excuse résl'iQ daas mon inexpérience politique.
LE OÉNéRA^L DE aALtIFFET 145
U est grand dx)mmag6 qxi!i\ n'ait pu 8'ftâi^tdr. H Qùt modéré et aussi fait accepter une évolution indispensable en même temps qu'il eût rendu de grands services au pays en réoi^anisant son armée. J'ai dit qu'A la connaîasaiii merveilleusement. Il ne c<mnaissait pas moins bien les armées étrangères» Une iqppréciation de lui qu'il formula ea CoQs^ des ministres et que les événem^ats de la guerre mondiale n'ont que trop justifiée, se grava dans mon esprit. Le souvenir que j'en gardai accentua, en 1911, mes dispositions de prudence.
On parlait ce jour^li de la situation extérieure* Le ministre des Affaires étrangères, M. Delcaasé, s'était lancé dans un long dithyrambe sur la Russie. U se complaisait à étaler la prétendue force militaire du grand empire. C'est tout juste s'il n'évoquait pas le « rouleau compresseur » qui figura phis tard, sous k plume des gens de presse, les hordes asiatiques mettant l'Allemagne en charpie. Le général de GalUffet s'était levé. Il arpentait de long en large la salle du Ccrnseil — on tolérait de lui ce qu'cm n'eftt admis d'aucun autre. — S'arrêtant brusquement devant son collègue qui exaltait, qui exaltait toujom's la sainte Russie des tsars : « Écoutez-moi, monsieur le ministre des Affaires étrangères, prononça-t-il. Je connais toutes les armées d'Europe. Je n'ai aucune confiance dans l'année russe. Vous m'entendez : je n'ai aucune confiance dans l'armée russe» » Il répéta par trois fois la phrase comme s'il eût voulu l'enfonce dans le cerveau de ses auditeurs.
L'équilibre dans le patriotisme, qui mspirait les actes et qui dictait les propos du général de Galliffei, a toujours été insupportable aux nationalistes. Us voidaient donc mal de mort au collaborateur de Waldeck. Ils n'osèrent, cependant, to trop attaquer de son vivant. Il avait bec et ongles. Et puis, ils furent occupés à déchirer son successeur. Ce n'est
que de longues années plus tard, après la guerre, que les gens de V Action française se sont vivement retournés contre le ministre de 1899-1900 auquel ils ont reproché quoi? Un crime : avoir réglementé ce glorieux service des Renseignements auquel nous devions l'affaire Dreyfus. D'accord avec Waldeck- Rousseau, Galliffet avait en effet disposé que les besognes de contre-espionnage seraient dorénavant confiées pour la majeure part à la Sûreté générale.
A quiconque n'est pas affligé de l'endosmose militariste, la décision apparaît comme de sagesse. Les tâches de police incombent à des policiers, elles ne reviennent pas à des officiers que rien n'a préparés à ce métier spécial. Non seulement ceux-ci risquent d'y salir leur uniforme, mais — ce qui est beaucoup grave — ils peuvent, par des agissements irréfléchis, exposer l'État à de graves embarras. Les policiers commettent — il va de soi — des fautes, souvent de très grosses fautes, mais leur excès de zèle, leurs intrigues, voire leurs tripotages n'engagent pas le gouvernement comme le font de simples erreurs émanant d'un bureau d'état-major.
Ce n'est pas uniquement le désir de déconsidérer un rude adversaire du passé qui a engagé les nationalistes à intenter au général de Galliffet ce procès posthume. Ils ont voulu expliquer la défaillance du ministère de la Guerre réinvesti en août 1914 de la pleine direction de tous les services de contre-espionnage et qui se montra à ce point inférieur à sa tâche qu'il ignora l'état lamentable où se trouvèrent nos ennemis et leurs armées en 1917 et en 1918. Pour échapper aux conclusions que chacun devait tirer de cette incroyable faiblesse si pernicieuse pour la patrie, les chauvins prétendirent la mettre au compte de la réforme qu'ils qualifièrent : désorganisation, opérée en 1899 par Waldeck et son ministre de la Guerre.