LE GENERAL ANDRÉ
Pauvre défaite 1 En trois ou quatre ans, ayant à sa disposition tous les personnels de police, tous les crédits imaginables, Tétat-major de Tarmée n'a pas été capable de mettre sur pied une organisation de contre-espionnage qui valût, tel est le fait 1 Qui donc, sachant Tadministration, contestera que, quand même il eût fallu créer de toutes pièces, l'œuvre à accomplir était d'une simplicité élémentaire du moment où ne manquaient ni les hommes, ni l'argent? La vérité est que, en 1914, comme en 1896, les officiers n'ont su ni régler, ni coordonner, ni ajuster. Ils ont dispersé leurs efforts. Ils se sont fourvoyés dans les broutilles, complu dans les racontars, quand ils n'ont pas versé — ce qui est advenu — dans la basse intrigue politique.
Il me serait aisé de développer. Je m'en abstiens. Je clos l'incidente que j'ai ouverte par une réflexion simple : à chacun son métier.
Donc, le 8 mai 1900, le général de Galliffet sort en coup de vent du Palais-Bourbon, touche barre rue Saint-Dominique, s'enfuit à la campagne chez Mme X..., sa maîtresse s'il vous plaît, — il avait soixante et onze ans, — plantant là son portefeuille et ses collègues. Nous étions au beau milieu des fêtes de l'Exposition, j'offrais ce soir même un grand dîner au corps diplomatique et aux ministres. J'arrive de la Chambre, où j'ai été naturellement retenu, tout époumoné. Une partie de mes invités sont déjà dans les salons du Louvre. Les ministres se font excuser. Dîner, réception en pagaye I Aussitôt qu'il m'est possible, je saute dars ma voiture. Me voici dans le cabinet du président du Conseil où mes collègues sont réunis. Waldeck- Rousseau est découragé. Il veut donner sa démission, passer la main à M. Léon Bourgeois, qu'il n'aime pas, mais dont l'intervention après
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Feselandre du ministre de la Guerre a sauvé le cabinet. Ses collaborateurs insistent pour qu'il garde le pouvoir. Ils lui font remarquer que son œuvre n'est que commencée. Il a sans doute réduit les factions^ il ne les a pas abattues. Qu'il disparaisse, quel que soit son successeur, le nationalisme relèvera aussitôt la tête. Waldeck- Rousseau entend ce langage, c Mais qm prendre au ministère de la Guerre? objecte-t-il. — Le général André, indique M. de Lanessan, ministre de la Marine. M. Brisson en répond. Il vous Tan^ nera demain. » Le président hésite encore. Il a composé — )• l'ai dit — son cabinet avec un soin très attœtif . Le général de GalKfet y faisait contrepoids à M. Millerand. Il sent que la désignation du général André, introduit et patrooné par M. Brisson, rompt l'équilibre gouvernemental qu'il a médité, exprime un coup de barre à gamcbe que, homme de mesnre avant tout, il appréhende. Il se décide cependant. Le lendemain le général André est ministre de la Guerre.
Il devait être un des hommes les plus passionnément attaqués, les plus violemment outragés par la réaction qui l'accusa — calomnie habituelle renforcée en l'espèce par un débord^nent exceptionnel d'injures — de mettre ^ péril la défense nationale.
Je tiens, moi, que le général André, dont je ne m'abaisserai pas à proclamer le patriotisme, fut un des meilleurs ministres de la Guerre que nous ayons eus. Entendant le sens et la portée de la désignation dont il fut l'objet^ compr^iant que ce que l'o^Hnion républicaine attendait de kd ee n'était pas un badigeonnage, un récrépissage du vieil édifice militaire, c'était une reconstruction, il se résolut à la tâche.
Acquis à la notion de la nation armée, envisageant sans défaveur le système des milices qui pointait à l'horiaon, il s'appliqua à orienter l'institution militaire vers des
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formes nouveHes en réduisant la durée du service de caserne, en améliorant le matériel d'armement. Il avait aperçu rimportance d'une artillerie lourde moderne. Il fit mettre en chantier la pièce de 155 du colonel Rimailho qui valait, à répoque où la fabrication en fut ordonnée, autant et mieux que les engins de même ordre dans quelque pays d'Europe que ce fût. Son successeur M. Berteaux suivit. Ensuite, cfn discuta dans les bureaux, dans les comités, on traînassa, on n'aboutit pas, on ne voulait pas aboutir... Tant et si bien que, c'est au ministre vilipendé par les nationalistes que nous devons d'avoir eu, au commencement de la guerre mondiale, un embryon d'artillerie lourde, insuffisant, certes, à raison des progrès de la technique réalisée entre 1905 et 1914, qui figura cependant sur les champs de bataille. Que de choses changées si les bureaux qui survivent aux ministres avaient compris, comme le général André et son entourage, que la victoire fut toujours conditionnée par la supériorité de l'outillage I
Mais, c'est là thèse odieuse aux retardataires, qui se sont toujours obstinés, qui s'obstineront sans doute toujours dansledédain du matériel d'armement. Ils n'attachent d'importance qu'au nombre des soldats en ligne, des soldats disciplinés et entraînés par un long séjour à la caserne. En abaissant de trois à deux ans la durée du aerrice actif, le général André érigea contre lui non seulement les nationalistes, non seulement les rétrogrades, mais les irréfléchis, mais les timorés. Les uns et les autres s'insurgèrent ou tout haut ou au fond d'eux-mêmes contre la loi nouvelle. Supprimant toutes les exemptions, tous les privil^es, elle augmentait cependant le nombre des hommes immédiatement disponibles en cas de guerre. Allégeant l'impôt du sang au bénéfice des masses populaires, elle infligeait une surcharge tolérable à la jeunesse bourgeoise qui, utilement
instruite pendant les quelques mois supplémentaires passés au régiment, était dès lors en état de fournir une pépinière d'officiers de réserve. N'importe ! c'étaient la des réformes qui heurtaient les préjugés, les partis pris, contre lesquels s'élevait une opposition dont le général André sentit la force.
Il crut qu'il en aurait raison en rudoyant un corps d'officiers enclin à mépriser le soldat — et 1 officier de réserve, — à ne faire fond que sur l'armée de caserne, lié, quoi qu'on pût dire, à l'idée de l'armée de métier. Il décida de réserver commandements et avancements à ceux de ses subordonnés dont la mentalité réfléchirait les conceptions que sa réforme mettait en œuvre.
Entreprise des plus hasardeuses ! Le ministre s'y attela. Il échoua. Peut-être parce qu'il ne jugea pas à propos de proclamer ouvertement sa détermination, parce qu'il ne prit pas la peine d'exposer par avance ses desseins. Montrer que, pour sortir de l'ornière, pour réaliser progressivement la nation armée, un renouvellement de personnel était indispensable, c'était forte thèse qui .pouvait être soutenue devant le Parlement, qui aurait sans doute prévalu. Si le ministre investi de la confiance des Chambres n'avait pas réussi, la chute dont il aurait pâti eût ménagé l'avenir. Le général André crut préférable de travailler dans Tombre. Il s'efforça de malaxer l'armée dans le silence de son cabinet en s'aidant, pour distribuer avantages ou disgrâces, de renseignements fournis, de fiches rédigées par des paitisans politiques. Système pitoyable qui ouvrait le champ à toutes les bassesses, à toutes les délations ! Quand on apprit au Pailement que le maître bottier d'un régiment, pour prendre un des exemples les plus frappants, informait le cal)inet du ministre des opinions politiques et religieuses des officiers qui s'approvisionnaient ou ne s'approvisionnaient pas