‹ Mes mémoiresChapitre 17 sur 41 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

PoLiTiQini xxTlfcRTEURS. — M. Delcassé. — Waldeck-Rousseau XT Guillaume II. — Les hommes d'État de l'étbasoes. — Des souvsNjjts passent.

Dans les Mémoires qu'il a écrits, le général André s'est plaint, non sans raisim je crois, de la guerre sourde que lui fit parfois son collègue des Affaires étrangères.

La personnalité de M. Delcassé jaillit ainsi de noureau dam mes Mémoires. Elle se campe d'ailleurs d'dle-mtoie au frontispice de mes premiers récits sur la politique extérieure de la France qu'il dirigea pendant tout près de sept années. Au moment de tracer la silhoueUe — j*ai pesé k mot — de mon collègue dans deux cabinets, de mon collaborateur de 1911, je veux lui rendre un hommage anquel il a pleinement droit. Il fut, comme Paul Deschanel, ua parfait galant homme, d'une correction irréprochable vis*à-vis de tous, adversaires comme amis.

Sans doute la prodigieuse habileté qui le caractérisait ne lui permettait pas d'apporter, dans les relations de la politique et de la vie, cette belle netteté, cette claire franchise, cette expansion simple que l'on rencontrait chez le président de la Chambre et qui rendaient son commerce si attachant. Delcassé ne mentait pas, mais il lui arrivait de tromper sur ses intentions, sur ses projets. Il trompait par ses sUences, il trompait par des flux de paroles derrière lesquels il ^t^ntait des desseins patiemment médités.

Mais on ne peut faire reproche aux êtres humains de défauts, minces en somme, qui ne sont que la contre-partie de grandes qualités. Une astuce singuUère, une souplesse étonnante, une extraordinaire faculté de retournement, une puissance de secret qui eût été incomparable si la forfanterie n'y avait fait brèche, voilà l'apanage de Dclcassé. Apanage enviable! insuffisant pour munir un homme d'État 1 On n'est un homme d'État, on ne fait figure sur le devant de la scène qu'autant qu'on a l'intelligence, j'entends la haute intelligence : l'ampleur et la pénétration dans les vues, la sûreté de jugement, l'aptitude aux vastes et saines conceptions d'ensemble.

La nature avait marchandé ces dons à M. Delcassé. Lhomme était étriqué.

Travailleur acharné, il lisait depuis le matin jusqu'au soir les dépêches ou les rapports qui lui parvenaient. Il y répondait avec dextérité. Il recevait en même temps les diplomates accrédités à Paris avec lesquels il savait s'entretenir. Il vivait en deux mots, dans son département ministériel où, combinant, échafaudant de petits et de grands projets, fermé aux bruits du dehors, il se murait.

La pensée ne lui venait pas que son action no pouvait être détachée de celle du gouvernement dont il faisait partie, que sa politique devait s'accorder avec le mouvement parlementaire, avec l'état de l'opinion publique. Du Parlement, de l'opinion il n'avait cure. Il était indifférent aux réalités extérieures, à la diplomatie dont il lui suffisait de manier les fils. Il ne se demandait même pas s'il serait suivi au cas où quelques-uns d'entre eux casseraient entre ses doigts.

La vanité dont il était affligé aggravait ce vice rédhibiloire de sa nature, t Vanité débordante, grotesque, de petit homme ayant de petites origines, » ont dit les malveillants 1

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Vanité qui, en tout cas, pénétrait Delcassé d'une telle conviction de sa supériorité que sa vision des choses s'en trouvait altérée 1 Vanité dont on jouait ! On découvrit rapidement au delà de nos frontières que les amabilités d'un souverain, la remise d'un grand cordon, le don d'un portrait impérial enfermé dans un cadre rehaussé de simili-diamants éberluaient le ministre de la République à tel point qu'il communiquait un enthousiasme puéril à tous ceux qui l'approchaient même accidentellement et dont bon nombre s'ébaudissaient à ses dépens. Il fut, bien entendu, tiré parti de cette infirmité.

Tout compte fait, Delcassé, tenu par un grand chef de gouvernement eût été — il fut pour un temps — un admirable commis. La bride sur le cou, n'ayant pas l'étoffe du ministre dans le sens élevé du mot, il devait commettre des fautes, engager malencontreusement son pays, même l'exposer gravement. Histoire qui sera contée plus loin 1 Je ne retiendrai en ce paragraphe que les événements de 1898 à 1902.

En juin 1898, Delcassé entre au Quai d'Orsay. Dans de précédents cabinets il a détenu le portefeuille, le demiportefeuille (sous-secrétariat d'État), des Colonies. Il y a contracté une maladie qui sévit dans la maison : l'anglophobie. Il n'en est pas guéri quand il prend la direction des Affaires extérieures. Il y trouve une situation fort difficile — ce n'est que justice de le reconnaître. — Son prédécesseur M. Hanotaux a engagé une expédition téméraire : l'expédition du colonel Marchand, qui, parti du Congo a reçu mission d'occuper le Soudan, de couper aux Anglais la route du Cap au Caire, de prendre l'Egypte à revers. Marchand arrive trop tard. Le gouvernement britannique, prompt à la parade, a chargé le général Kitchener de conquérir le Soudan, de le reconquérir pour mieux dire.

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Kitehener a réussi. Il a écrasé à Omdurman les troupes du Mahdi. La poignée de soldats français parvenue sur le Nil, à Fachoda, se heurte à l'armée anglaise. Le coup est manqué. Coup bien dangereux 1 L'Angleterre eût-elle jamais toléré que les Français restassent mattres du Haut-Nil? En tout cas il faut être beau joueur, liquider rapidement une partie perdue, déclarer que la mission Marchand n*a jamais eu d'autre objet qu'une exploration géographique. Delcassé ne se résigne pas. Il essaie de ruser. Il biaise petitement. Il lasse la patience du grand seigneur hautain qui gouverne au delà du détroit et qui, au cours de sa longue carrière, a fait preuve vis-à-vis de la France, à maintes reprises, d'une malveillance sarcastique. Lord Salisbury, après quelques semaines d'attente, nous met en demeure d'abandonner le Soudan, de rapatrier nos soldats. C'est l'ultimatum dans toute sa brutaUté. Qudle réponse? La soumission? La guerre? Au carrefour des deux routes où une diplomatie à courte vue nous a menés, le Conseil des ministres hésite... il considère la solution grave de si près qu'ordre est donné à l'escadre de l'Atlantique de traverser le détroit de Gibraltar la nuit, tous feux éteints, pour se joindre à l'escadre de la Méditerranée. Nos forces navales réunies pourront, espère-t-on, remporter sur la flotte anglaise rassemblée à Malte une victoire dont on escompte le retentissement. Cependant les amiraux convoqués ne dissimulent pas leurs inquiétudes. Nos alliés les Russes nous prêchent le calme (1)... Force est de nous indiner, de dévorer l'hinniliaticm.

Quand le ministère Waldeck- Rousseau se forme quelques mois plus tard» Delcassé mèche encore l'affront — cela se oonçoit. — Son intuition l'engage cependant à se tenir coi.

(1 ) RenseJgMineDtf à m«i fooniU par M. Georges Leyguea qoi était meatm» du gouvernement de l'époque (ministère Charles Dupuy).

Il n'y maiMiue paa. Il ne commence à se découvrir qu^à la fin de Tannée 1899 quand la guerre «itre rAngleterre et les Républiques sud-africaines est imminente. Il exprime en Conseil des ministres la vive satisfaction que lui cause la perspective du conflit. Il soulève des murmures. En quelques paroles sèches et nettes Waldeck- Rousseau traduit la volonté de paix c générale » du gouvernement. Le ministre des Affaires étrangères baisse le ton. Il sent qu'il a un chef, qu'il y a un commandant à bord du navire dont il est le pilote. Il s'inclmera désormais devant cette autorité et, pendant trois années, il travaillera utilement, guidé, contenu par le président du Conseil.

Interprétant exactement la leçon qui lui a été donnée, il se départ peu à peu de l'attitude de raideur guindée qu'il a adoptée vis-à-vis de l'Angleterre. Il se rapproche de nos voisins. Il a grandement raison. Peut-être cependant viret-il bien rapidement de bord. Il ne met pas à profit les embarras que la guerre du Transvaal cause à la Grande- Bretagne pour obtenir du gouvernement britannique, qui s'attendait à la demande (certains de ses membres, Joseph Chamberlain notamment, l'ont dit), les mains libres pour la France au Maroc. Tout novice que j'étais au gouvernement, je me permis de questionner, de marquer mon étonnement de notre réserve. Placement à long terme, me fut-il répondu en substance. Soitl Je pensai cependant — les événements ont peut-être confirmé mes prévisions — que nous laissions passer une occasion unique de régler à notre avantage, par un concert avec l'Angleterre à laquelle l'Allemagne eût alors souscrit sans difficulté, l'épineuse question qui devait entraîner de si grosses complicationg.

Mais, j'entends que la prudence de Waldeck-Rousseau eût sans doute objecté à une tractation qui, prenant les apparences d'une revanche, laissant derrière elle des germes

d'irritation, aurait contrarié la politique de rapprochement entre a France et ses voisins d'outre-Manche qu'il voulait poursuivre.

Le président du Conseil témoignait à la même époque de sa fermeté pacifique en ramenant dédaigneusement dans les lignes le kaiser en quête, ou plutôt en velléité d'aventures. Je rapporterai minutieusement l'incident parfois défiguré.

Dans les premiers mois de Tannée 1900, au moment où les Anglais paraissaient battus par les Boërs, l'empereur Guillaume II, abordant notre ambassadeur, le marquis de Noailles, au Thiergarten, parle de la nécessité d'une liaison entre la France et l'Allemagne, demande si « Ze moment rCesi pas venu d'abattre Vorgueil insupportable de V Angleterre » (sic). La réponse du marquis de Noailles est d'un diplomate : « Il en référera à son gouvernement. » Le Conseil des ministres est donc saisi. Vacillant entre son anglophobie de la veille et sa germanophobie du lendemain, Delcassé « hannetonne ». Deux mots de Waldeck- Rousseau! La réponse à faire est dictée. L'ambassadeur de France aura mission de répliquer au kaiser que s'il a des propositions concrètes à formuler, nos alliés de Russie qui sont en même temps ses amis pourront les recueillir et nous les transmettre. Ainsi est éventé le piège, si tant est qu'il y eût piège?

J'écris un point d'interrogation. A vrai dire, je crois que, dans ce cas comme dans beaucoup d'autres, Guillaume II a tout simplement cédé à son habituelle manie de parler à tort et à travers, d'échafauder dans les nuages des plans oubliés par lui quelques heures plus tard. Sinon, comment expliquer qu'il se soit vanté auprès des Anglais d'avoir rejeté des propositions que nous lui aurions adressées pour attaquer de concert la Grande-Bretagne? Son étourderie fut

toujours immense, nul ne l'ignore. Je ne puis cependant me persuader qu'elle confinât à la stupidité. Or, c'était une stupidité que de dévoiler, en la retournant, une conversation agressive. Ceux qu'on informait de la sorte ne devaient manquer de s'enquérir et l'irréfléchi devait forcément être démasqué, comme il advint.

Waldeck-Rousseau se garda, lui, de souffler sur le feu. Il voulait d'aussi bons rapports entre la France et l'Allemagne qu'entre la France et l'Angleterre. Je suis sûr par exemple qu'il toisa dès ce moment le haut personnage qu'il devait rencontrer et définitivement juger deux années plus tard. En 1902 après avoir abandonné le pouvoir, l'homme d'État explore les fjords norvégiens sur le yacht de M. Menier. Le yacht du kaiser se rapproche « par hasard » du bateau français. L'ancien président du Conseil est invité par le maître de l'Allemagne à un entretien... qui se prolonge. Quelques semaines après, au commencement d'octobre 1902, je déjeune chez mon chef dans sa villa de Corbeil. Je hasarde une question : quelle impression a faite l'empereur? « Guillaume II, c'est un commis voyageur, » m'est-il répondu. Et, après une pause : « Mon cher, au cours d'une conversation de deux heures, il m'a dit, à moi qu'il ne connaissait pas, des choses telles que, si je les répétais, je brouillerais entre eux tous les souverains de l'Europe » (textuel).

Waldeck-Rousseau était trop supérieur pour jouer au jeu misérable des colportages de propos. Et puis, loin de songer à brouiller les chefs d'État, il ne cherchait qu'à les rapprocher. Il s'appliquait en même temps à apaiser les pactes d'alhance. Dès 1900, entendant le danger que faisait courir à la paix du monde un groupement de puissances contrôlé par le « commis voyageur » qu'il avait pressenti, il avait féduit a Triplice. L'accord de 1902 avec l'Italie dont nous

retirâmes grand profit, dont la France et l'Europe auraient pu recueillir un immense bénéfice (1), fut conçu sous soa égide. On en a fait homieur à Delcassé, rien qu'à lui II est très loin de ma pensée de méconnaitre le service rendu par le ministre des Affaires étrangères en la circonstance. Il entama la négociation. H la conduisit avec rattache du président du Conseil. Mais, ce dont je suis certain, autant qu'on peut être sûr d'un fait qui n'est attesté que par \m témoignage, c'est qu'il fallut l'intervention personnelle de Waldeck- Rousseau pour que les pourparlers aboutissent, c Je n'ai aucune confiance dans votre ministre des Affaires étrangères, » fit dire M. Zanardelli, alors président du Conseil d'Italie, à son collègue de France. — c Comme cela se trouve, riposta le chef du gouvernement de la République. Je n^ai, de mon côté, aucune confiance dans votre ministre des Affaires étrangères (M. Prinetti). — Alors, noifô résoudrons à nous deux les questions délicates? — Entendu 1 » Et ce furent les deux présidents du Conseil, causant pmr un intermédiaire officieux (2) de qui je tiens ce récit, qui réglèrent les dispositions essentielles de l'accord.

En même temps qu'il essayait d'affaiblir a nocivité de la Triple-Alliance, Waldock s'efforçait de.^. calmer Delcassé et... la Russie. Coupant par des paroles de froideur calculée les accès de lyrisme auxquels s'abandonnait pér odiquement son collaborateur quand des questions concernant l'empire des tsar» venaient sur le tapis, il marquait le double souci qui l'animait : il voulait maintenir et fortifier l'union des deux pays — il n'admettait pas que notre allié prétendit

(1) L*aooord de 1902, en garantissant la neutralité de ntaUe au eas où la France serait attaquée» portait à la Triplice une profonde atteinte. Dans le chapitre censacré aux événements dt 1911 Je montierai comment, si k politique de Waldeck^ Rousseau avait été suivie ea 1912 comme elle le fut en 19tl, nous aurions pu achever le démembrement de la Triple- Alliance.

(2) M. Brunicardi, alors dépoté à la Chambre ttalienat.

à une sorte d'hégémonie dont il redoutait d'autant plua les conséquences qu'il voyait la Russie à la veille de s'engager — je devrais dire d'être engagée — dans de dange* reuses aventures. Pénétré au surplus du péril que pouvaient faire courir à nos alliés et indirectement à nous-mêmes une équipée en Extrême-Orient, le président du Conseil saisit Foccasion que lui fournit la visite de Nicolas II en France en fin 1901 pour, de concert avec le président de a République M. Loubet, mettre le souverain en garde contre l'insanité d'une guerre avec le Japon. Le monarque écouta, promit, parut persuadé. Il le fut peut-être. La camarilla qui poussait au conflit se tint en tout cas tranquille pendant quelque temps. Pas longtemps. Elle reprit bientôt le dessus. Le malheureux empereur retomba sous sa coupe.

Waldeck avait disparu du pouvoir et de l'existence quand s'alluma ce premier incendie. Vivant et au gouvernement, Si aurait, certainement, arrêté le conflit entre le Japon et la Russie. Mon culte pour le grand homme d'État m^ entraine trop loin? penseront certains. Je ne le crois pas... a Vous retirer? monsieur le président du Conseil. Vous parlez de vous retirer? disait devant moi, certain jour de 1901, dans les salons du ministère de l'Intérieur, un journaliste autri-^ chien réputé. Vous ne vous rendez donc pas compte que cous goui^mez le monde? n Hyperbole dans la forme plus que dans le fond 1 Waldeck-Rousseau avait si superbement maîtrisé une situation intérieure difficile, dont on s'exagérait encore la gravité à l'étranger, il avait fait preuve de tant de modération lucide dans les directions données à la politique extérieure de la France qu'il avait conquis une autorité exceptionnelle en Europe. S'il eût vécu^ il aurait ex^cé un magistère incontesté sur FancieA continent dont les destinées eussent changé. Il était^

lui, partisan acharné de la conciliation entre les peuples. Il s'éteignit et nul à Tépoque ne fut à même de recueillir le sceptre qui tomba de ses mains. Hors de France, pas d'homme d'État de race, sauf peut-être en Angleterre et encore 1 Ailleurs, des gouvernants, bien intentionnés pour la plupart, mais limités, ayant à leur actif — parfois — la prestesse d'entournures que donne l'usage du monde, td M. de Bulow en Allemagne. Insuffisant 1 Dans la revue que je passe du personnel dirigeant les grands pays du continent au commencement du siècle je ne vois qu'un homme qui fasse saillie : Witte.

Pas l'ombre d'éducation, peu ou pas de culture, un primaire comme nous disons aujourd'hui. Mais un primaire ayant un plan, une volonté. Voilà le ministre des Finances de Russie.

A la base de son plan, l'équipement de son pays pour développer la richesse agricole, pour bâtir une grande industrie. Par quels moyens? Par l'emprunt contracté sur les marchés extérieurs, presque exclusivement sur le marché français. Witte comptait que, dans un espace de vingt ou trente ans, la Russie d'Europe serait pourvue d'un outillage complet : voies de communication, ports, etc.. que, dès lors, les exportations se développant dans d'énormes proportions, rien ne serait plus aisé que de payer les arrérages, même de rembourser progressivement le capital, des emprunts émis à l'extérieur. D'ici là, les charges qu'entraînaient les multiples appels au crédit seraient couvertes par des émissions répétées. Emprunter à jet continu pour des travaux de premier établissement, également pour solder les intérêts desdits emprunts, telle était la substance^ du programme financier de Witte.

LES HOMMES d'ÉTAT DE L'ÉTRANGER 163

Il eût réussi (1), et, le cas échéant, la Russie eût été définitivement incorporée dans l'Europe par les liens de Fintérêt qui sont les plus forts, s'il n'y avait eu ni révolution dans l'empire des tsars, ni grande guerre dans le monde. Witte le comprenait. Il était, à la vérité, médiocrement attentif au péril révolutionnaire dont il jugeait — il avait peut-être raison — qu'il ne deviendrait pressant qu'au cas où son pays subirait une guerre malheureuse. Cette guerre il entendait l'éviter coûte que coûte. Il était profondément pacifique, entièrement acquis, lui aussi, à la politique de rapprochement des nations.

Il m'expliqua sa mentalité au cours d'entretiens que nous eûmes en 1900 quand il passa à Paris. Comme ma prudence s'effrayait d'un programme financier si lourd et à si longue échéance, comme je remarquais que le plan qu'il caressait était à la merci d'événements politiques, il entreprit de me rassurer. Pas le moindre danger de perturbât on dans l'Empire, me dit-il, s'il n'y a pas secousse venant de l'extérieur. La paixl oui, sans doute, la paix est indispensable. Mais, y a-t-il la moindre menace de guerre à l'horizon? Et, si des nuages montent au ciel, n'est-il pas le, lui, Witte? J'entendis cette dernière phrase sans qu'il la prononçât.

Il ne me convainquît pas. Il m'inquiéta plutôt (2). Je

(1) En 1913 la politique de Witte, continuée bon gré mal gré par ses successeurs, donnait déjà des résultats. I/industrie russe grandissait dans des proportions inattendues. H n'était bruit à la Bourse de Paris que de l'avenir de l'Empire de TEst où le capitalisme qui s'y constituait s*omployait déjà, fuivant un rythme que sav(>at tous les économistes, à rapatrier les titres Butionaux. La vague révolutionnaire a tout submergé, momentanément

(2; Witte m'inquiéta non seulement parce que j'étais attentif à la nation alliée mais parce que j'avais le souci de l'épargne française, dont je voyais bien que le vaste plan financier impliquait Tincessante mise à contribution. Je manifestai doucement quelque appréhension sur cet objet à mon collègue 4le Russie de q^ii j'obtin? une double assurance ; il modérerait les émissions. il chercherait à placer ses emprunts sur d'autres marchés que lo marché fran-

jugeai bien que, s^il avait été assis sur le trône imp^al ou encore il avait eu la pleine confiance d'un nouveau Louis XIII, il aurait pu réaliser ce qu'il projetait. Mais, il ne me fallut pas beaucoup de prescience pour deviner qu'il échouerait. L'homme était trop sûr de lui-même, trop tranchant, trop inattentif aux objections, trop dédaigneux des obstacles, trop dépourvu du sens des impondérables. Je me prédis à moi-même qu'a ne tiendrait pas. Les faits me donnèrent raison. Il tomba rapidement en disgrâce. Rudoyant les véreux qui pullulaient à Pétersbourg, ne voulant bien entendu savoir d'une guerre en Extrême- Orient dont tout ce joli monde était friand, il fut sacrifié par Nicolas II qui n'était pas Louis XIII, qui était même inférieur à Louis XVI, dont il répéta, en les aggravant, les plus grosses bévues. Il remercia Witte comme l'infortuné roi de France congédia Necker après Turgot.

Il ne me vient certes pas à l'esprit un parallèle entre Is grand réformateur, le grand voyant, que fut Turgot et

Câis. Df oei deux promesses, ]e n'attachai aucune importaice à la première dont je savais qu'elle ne serait pas tenue. J'eus une demi-confiance dans It seconde et, de fait, Witte, tenta de solliciter la finance américaine. Mais, les iraTauz d'approche auxquels U procéda le découragèrent. Il nous revint...

Vojant grossir chaque an, pour ne pas dire chaque semestre, la montant des fonds russes détonus par mes compatriotes, je me décidai à écrire officiellement au ministre des Affaires étrangères pour, en lui communiquant mes préoccupations, le prier de faire part au gouvernement russe des observations que j'avais formulées de vive voin k Witte. Ému de ma lettre qu'on a citée depuis dans des rapports parlementaires où ma prévoyance a été louée, Delcassé saisit le Conseil des ministres. Mes collègues opinèrent, not sans avoir hésité, que les nécessités politiques devaient avoir le pas sur la prudence financière. Je ne dis pas qu'ils eurent tort. Je crois eependaitt qu'il n'aurait pas été inutile de mettre nos alliés en garda contre l'excès des appels au crédit.

Rien ne fut fait et, dès lors, los ministres des Finances successifs eurent bouche dosa. Il l<*ur fallut, jusqu'au jour oà la tsarisme s'effondra, renoncer à abriter les épargnants français contre les averses périodiques de papier peint, venant de Pétersbourg, échangé sur notre sol contra de beaux denien sonnants et trébuchants. Prix de l'alliance. Je l'accorde. Je persiste à penssr qu'on eût pu payer moins cher.

\^tte. A peine peut-on entrevoir un rapprochement entre le ministre des Finances de Russie et Necker. Comme le banquier genevois, le serviteur de Nicolas II avait le sens du crédit. Il excellait à persuader aux capitalistes qu'il les accablait de ses bienfaits en leur prenant leur argent. Au vrai, la tâche lui était facilitée par les financiers auxquels il réservait d^opulents bénéfices et par la grande presse qu'il traitait magnifiquement. Il n'avait par contre ni llisJ)ileté, ni Tinstruction, ni Part de présentation du direc^ leur général des Finances de l'ancien régime. Il eût été hors d'état de rédiger le Compte rendu au roi^ de même qu'il fut incapable d'évoluer, ainsi que Necker le fit entre 1776 et 1781, au milieu d'une cour difficile. Son nom n'émergerait pas dans l'histoire s'il n'avait eu à un degré gupérieur cette rare qualité : le caractère.

Lorsqu'il vint en France au moment de i'Exposition, je le reçus à diverses reprises à ma table. Je le réunis un jour à de grands hommes d'affaires et à qudques-uns de mes prédécesseurs aux Finances. Comme mes convives me quittaient après de longues conversations au cours desquelles Witte n'avait pas brillé d'un éclat particulier — je ne dis pas toute ma pensée, — Rouvier, me frappant sur l'épaule : € Dites donc, Caillaux, vous ne trouvez pas que ça console de voir les hommes politiques de l'étranger? »

Rouvier avait raison en apparence... A première vue WHte donnait l'impression d'un porc-épic velu, d'un ours de Russie mal équarri, doué d'une intelligence comrte et ruée comme son poil. Dans un milieu imbu de finesse latine ei de malice gauloise il faisait tache. Il ne supportait pas la comparais(m avee les Occidentaux délite parmi lesquels il éftait «Gcident^ement jeté. Il suffisait cependant de regarder se» poings et les musdes de son visage pour apercevoir qu'il était un tempérament» Il le prouva, d'abotd en

se cramponnant à sa politique financière, surtout en négociant et en signant en 1905, quand il fut revenu momentanément en faveur, le traité de Portsmouth qui réglait, à des conditions inespérées pour la Russie vaincue, le duel entre le grand empire et le Japon.

Il rendit ce dernier et immense service à son pays et au monde civilisé malgré et contre Tentourage de Nicolas II, c'est à-dire malgré et contre Tempereur qui, obligé de subir, voire de remercier officiellement, son ministre que toute l'Europe félicitait, prit sa revanche aussitôt qu'il le put. Witte, devenu le comte Witte. fut renvoyé à titre définitif cette fois. Le tsar avait hâte de se livrer à Isvolsky...

Je ne voudrais pas paraître m'acharner sur le malheureux souverain qui a fini dans des conditions tellement horribles que la commisération de tous lui est due. Je ne puis cependant me défendre d'ajouter quelques traits à l'esquisse de sa pauvre physionomie en retenant un incident dont je dédie le récit aux protagonistes de la monarchie absolue.

L'empereur de toutes les Russies et l'impératrice vinrent — on le sait — rendre visite au président de la République en novembre 1901. Ils furent reçus au château de Compiègne. Des fêtes furent données en leur honneur. Une revue fut passée à Bétheny auprès de Reims. Ministre, je me trouvai naturellement aux premières loges, à même de voir et d'observer ces deux êtres falots sur le visage desquels se lisaient la timidité et la crainte. La timidité passe encore I La crainte? Pourquoi? Sans doute, mon cousin et ma cousine le marquis de Montebello ambassadeur de France en Russie et le marquise n'avaient pas précisément vanté les mérites du ministère Waldeck- Rousseau dont, répubUcains modérés mais agglutinés au faubourg Saint-Germain, ils

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