‹ Mes mémoiresChapitre 22 sur 41 · LE CABINET WALDECK-ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LE CABINET WALDECK-ROUSSEAU

accordant aux citoyens le droit de s'associer librement. De larges débats parlementaires à cette occasion, d'une haute tenue 1 Un duel d'éloquence entre Waldeck-Rousseau et le comte de Muni Le grand orateur catholique ne combat pas — il va de soi — le principe de liberté inscrit dans le projet. Il s'élève contre les dispositions relatives aux congrégations religieuses. Elles sont cependant dans la ligne de nos traditions françaises. Elles s'inspirent des ordonnances de nos rois dont les grands ministres, Choiseul et autres, ont dû tout comme les serviteurs de la République, lutter contre le pullulement et les envahissements du clergé régulier. Je ne poursuis pas. Des idées maltresses de Waldeck- Rousseau en la matière, des raisons qui les firent négliger par ses successeurs quand il s'agit d'appliquer, il sera question au chapitre suivant.

Tandis que le président du Conseil construisait ce monument législatif, ses collaborateurs travaillaient. Depuis M. Jean Dupuy administrant avec un vigoureux bon sens le département de l'Agriculture, depuis M. Decrais gouvernant avec sagesse nos colonies, depuis M. de Lanessan mettant sur pied un solide programme de rénovation de notre marine, depuis M. Georges Leygues s'essayant tant bien que mal — plutôt mal que bien, je le crains — à la réforme de l'enseignement secondaire, tous faisaient effort pour le bien commun.

Hommes de grand mérite pour la plupart, beaucoup d'entre eux revinrent au gouvernement. M. Jean Dupuy, qui fut toujours pour moi un ami parfait comme, au surplus, presque tous mes collègues de 1899 à 1902, occupa des postes secondaires (Travaux publics ou Agriculture) dans divers ministères. Maître du plus grand organe de presse, le Petit Parisien, il joua un rôle important dans la coulisse. M. G. Leygues, longtemps écarté du gouvernement en

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suite d'un héritage qu'il réalisa et qui lui coûta trop cher, fut cependant par deux fois ministre de la Marine. Il Test à rheure où j'écris (1). Il détint même la présidence du Conseil pendant quelques mois en 1920. M. Monis, forma, lui aussi un ministère, un ministère confus — c'est le moms qu'on puisse dire. — Mais, à aucun do ces politiques — j'allais oublier M. Baudin qui figura tristement (il était triste et vague) dans un cabinet en 1912 — la fortune ùe permit de marquer fortement au pouvoir.

Il n'est donc pas de raison pour que, désireux de serrer mes récits, je m'arrête devant chacun des membres du cabinet WaWeck- Rousseau. J'ai parlé des ministres de la Guerre parce qu'ils ont agi sur notre institution militaire, de Delcassé parce que son rôle dans la politique extérieure fut considérable. Je retrouverai Monis quand je décrirai son gouvernement, Jean Dupuy, ici ou là. Un seul de mes anciens collègues de 1899-1902 me retiendra. Je ne puis éviter de présenter Alexandre Millerand.

Il a occupé de si hautes situations... il fut président de la République..., ses évolutions politiques ont été si inattendues, si déconcertantes qu'on s'étonnerait de ne pas trouver son effigie dans ma galerie de portraits.

Il m'en coûte de la brosser. L'honnêteté m'interdit de la faire avantageuse et j© ne puis cependant pas oublier que je lui ai dû de la reconnaissance. Je n'oublie pas surtout que j'eus pour lui une affection véritable. J'en fus, il est vrai, médiocrement récompensé. Il me la rendit, je crois, en des temps lointains. Mais, en 1917, il se joignit à mes persécuteurs. Il les dépassa môme en descendant à un acte de délation, imbécile et bas. J'ai quelque peine, je l'avoue, à lui pardonner cette vilenie.

(1) En «25.

Mais, je ne veux pas que mes prémisses anticipent sur mes conclusions. Je ne veux surtout pas laisser croire que je nourris le moindre ressentiment contre Thomme que je vais regarder en pleine objectivité.

Ses débuts d'abord I Député en 1885, radical à l'époque, lieutenant de Clemenceau, Millerand se déclare socialiste en 1892. A Saint-Mandé en 1896 il affirme bruyamment sa foi dans le collectivisme. Le voilà fixé à l'extrême gauche. Définitivement, croit-on. Quand, trois ans plus tard, il entre au gouvernement, il parait à beaucoup que le socialisme en force les portes avec lui. Les uns se prennent à espérer, d'autres à redouter que le nouveau ministre du Commerce ne réalise quelqu'une de ces réformes sociales dont la seule perspective fait trembler les satisfaits se mirant dans leurs coffres-forts.

Ceux-là le connaissaient mal.

Il n'était pas à la vérité facile à connaître. Il avait la « façade ».

La façade physique qui agit toujours sur l'esprit des hommes 1 II imposait par sa masse, par le renfrognement de son visage. Un corps taillé à la serpe supportait une lourde tête enfoncée entre des épaules carrées, une tête à la tignasse hirsute, aux mâchoires de carnassier, où des sourcils broussailleux abritaient des yeux de myope, des yeux sans flamme, presque sans couleur. La charpente de débardeur, la vulgarité, tout, jusqu'au regard éteint derrière le lorgnon, donnait une impression de fermeté réfléchie, de vigueur ramassée.

La façade intellectuelle : facilité de compréhension, mémoire de tout premier ordre, puissance d'exposition. Millerand présentait admirablement une question. Méthodique, il excellait à disposer les arguments, à les mettre en relief, en pleine clarté. Une langue sobre, un organe au timbre

volontairement voilé, dont le diapason ne s'élevait que pour porter des coups brefs en des phrases incisives, étayaient sa dialectique. Il fallait se défendre pour ne pas fléchir sous le poids de Fépaisse argumentation que, maître de sa parole, il abattait.

Façade, ai-je dit I Qualités remarquera-t-on I Oui ! qualités réelles, fort appréciables mais secondaires, telles cependant qu'elles distribuent des illusions, qu'elles font présumer Texistence « des grandes facultés ».

Celles-là, les « grandes facultés », faisaient, font totalement défaut. Seulement, il fallait du temps pour s'en apercevoir. Il fallait avoir longtemps exploré l'homme pour découvrir que son intelligence ne dépassait guère le niveau de sa profession, qu'il était avocat de la tête aux pieds, qu'il n'était que cela. Bourreau de travail, lisant depuis la première jusqu'à la dernière ligne les dossiers qui lui passaient par les mains — dossiers administratifs, politiques, aussi bien que dossiers du Palais, — s'assimilant à la perfection l'effort d'autrui, il plaidait à la tribune, dans les ComuiiS' sions, dans les Conseils du gouvernement tout comme à la barre. Il plaidait admirablement. Mais, on se méprenait si l'on attendait de lui qu'il dominât les questions qu'il exposait. Cela n'était pas, cela n'est pas dans ses possibilités. Hors d'état de s'élever au-dessus des « notes » que lui remettent ses clients quand il exerce son métier, des rapports que lui fournissent ses subordonnés quand il est au gouvernement, il s'applique uniquement à mettre en valeur ce qu'on lui a soufflé. Ministre, il n'a jamais été, il ne sera jamais, il ne peut être que le porte-parole de ses bureaux.

Pour tout dire en quelques mots, il manque de sens critique, d'intuition, encore plus si c'est possible de jugement.

Sa vie atteste I

Proclamer un beau jour, tout de go, après des années de

séjour sur les bancs radicaux, qu'il n'est qu'une doctrine forte et saine : le collectivisme, pour, plus tard, se faire le défenseur du conservatisme le plus racorni — soutenir sous le ministère Waldeck, que dis-je, admirer, la politique du général André, déclarer, parlant à ma personne, que le maintien de notre collègue à la Guerre est indispensable dans le gouvernement qui suit le nôtre et annoncer, dix ans après, quand on accède soi-même rue Saint-Dominique, que, pour le bien de la patrie, il faut passer l'éponge sur l'œuvre des André et des Galliffet, que l'armée française doit être remise dans l'état où elle se trouvait avant l'affaire Dreyfus — faire profession presque ouvertement de germanophilie jusqu'en 1912, et puis tolérer, encourager cette année-là les manifestations chauvines, les excitations belliqueuses qui préparent à la guerre contre l'Allemagne, qui l'avancent, tels sont quelques-uns des avatars de M. Millerand. Ils ne portent guère témoignage — en sa faveur.

Mais les années seules ont soulevé le voile tissu d'appa^ rence qui enveloppait le personnage.

Au cours de notre collaboration, entre 1899 et 1902 je ne fus à même de recueillir qu'un indice sérieux, un indice que je vais conter, de ses erreurs d'optique.

Nous sommes en novembre 1901. Le ministère Waldeck- Rousseau parait sûr du lendemain. Son chef vient de faire voter la loi sur les associations. L'autorité du président du Conseil et de ses collègues est énorme au Parlement. Il ne semble pas douteux que le gouvernement, auquel on n'accordait, en 1899, que quelques mois d'existence, va présider aux élections de 1902. Une formidable imprudence, commise par un de ses membres, peut seule amener sa chute.

Or, voici que M. Millerand apporte au Conseil des ministres un projet do loi sur la grève obligatoire. Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que, dorénavant, lorsque les ouvriers

d'une usine voudront se mettre en grève, il devra être procédé à une consultation préalable. Tous les travailleurs intéressés voteront pour ou contre la cessation du travail. Si la moitié plus un des ouvriers opine pour la grève, la minorité — dans l'espèce la moitié moins un — devra s'incliner. La grèçe sera obligatoire. Que si, après quelque temps, la situation se modifie, si par exemple des propositions patronales surviennent ou si des flottements se manifestent parmi les salariés, les urnes seront de nouveau ouvertes. Un seul ouvrier a-t-il changé d'avis? La moitié plus un des travailleurs réclame-t-elle la rentrée à l'usine? Les récalcitrants — la moitié moins un — devront emboîter le pas.

Nous nous regardons stupéfaits. La lecture de l' effarante proposition finie, les objections fusent. Inadmissible violation de la liberté du travail, déclarent les uns, tandis que les autres, parlant pratique, demandent comment on obligera à travailler des ouvriers qui ne le voudraient pas ou à déserter les chantiers des salariés qui entendraient y rester. MM. Jean Dupuy, Leygues et moi prenons la tôte de la résistance. Tout de suite nous exigeons et nous obtenons que le projet soit soumis pour étude à tous les ministres, qui fo^ muleront leurs observations, en feront part à leur collègue du Commerce. Ce ne sera que lorsque ce travail préliminaire aura été accompli que la question reviendra devant le Conseil.

La séance levée, nous allons tous trois communiquer notre émotion au président du Conseil qui s'est laissé à demi envelopper. Puis, nous conférons. Impossible, nous en tombons tout de suite d'accord, de souscrire à l'extravagance dont on veut nous faire prendre la responsabilité. Nous quitterons plutôt le gouvernement. Mais, c'est là un parti grave auquel il ne faudra venir qu'après avoir épuké tous

les moyens de conciliation. Nous essaierons donc d'obtenir de M. Millerand qu'il retire son projet et, s'il n'y consent pas, nous nous efforcerons de désosser le texte à coup d'amendements. Il nous faut renoncer très vite à la première solution — nous nous heurtons à l'obstination habituelle de l'homme. — Nous nous appliquons alors à rédiger amendements sur amendements. Millerand les subit en maugréaat. Nous parvenons tout de même à nos fins. Il est déposé sur le bureau de la Chambre un papier où contradictions et incohérences fourmillent. Cette cocasserie est ensevelie dans les cartons d'ime Commissicm. Il n'en sera jamais parlé.

« Comment, diable, me demandais-je au cours des pourparlers, notre collègue a-t-il eu l'idée d'un projet sur la grève obligatoire? Personne ne le réclamait. Pas le moindre mouvement d'opinion ou de presse. Qu'est-ce que cela signifie? »

J'eus la clé du mystère un jour où je vins au ministère du Commerce proposer quelques « légères » modifications au grand projet. J'arguais de raisons financières... M. Jean Dupuy m'a précédé dans le cabinet ministériel. Il me faut attendre quelques instants. Survient, dans le salon où je fais les cent pas, M. X... un des directeurs du ministère. Je le connais. Je le sais homme de valeur. Il sort de l'École polytechnique. Je me suis bien laissé dire que le coup de marteau, dont on avance que de nombreux polytechniciens sont affligés, a laissé des traces particulières sur son cer* veau. Mais, je n'ignore pas qu'on dénigre volontiers les baufts fonctionnaires qui ont des idées personnelles. On m'a dit encore que M. X... était socialiste. Est-ce exact? Et puis, qu'importe 1

Cependant le directeur s'approche de moi. Il parait consterné. « Ah I monsieur le ministre, fait-il, je suis sûr que

VOUS venez encore demander des modifications à mon pauvre projet. — Comment? c'est vous qui êtes l'auteur du projet sur la grève obligatoire? — Mais, certainement. Je n'ai fait d'ailleurs que m'inspirer de la législation de la Nouvelle-Zélande... » Et voilà mon interlocuteur qui se lance dans une apologie des lois sociales édictées par les colons océaniens, sans expliquer comment des réglementations qui conviennent à des civilisations de première pousse peuvent être transplantées sans dommage dans de vieux pays comme le nôtre. « J'espère bien, achève-t-il, que le ministre, que j'ai persuadé de l'utilité de cette réforme, ne va pas l'abandonner. Il vous a déjà beaucoup trop cédé. »

J'eus peine à réprimer une violente envie de rire. Ainsi, c'était parce qu'un brave idéologue, placé à la tête d'une direction du ministère du Commerce, avait découvert la Nouvelle-Zélande et ses lois que M. Millerand risquait de chambarder le cabinet, de troubler profondément la politique du pays. Je croyais que mon collègue obéissait à des préoccupations de parti. Blâmable mais explicable I Pas du tout. Il subissait l'ascendant d'un de ses chefs de service.

Ce jour-là j'entrevis Millerand ; je devinai un lourdaudy dépourvu d'idées personnelles, enfourchant, faute de mieux, les dadas de ses chefs de bureau.

Je voulus cependant en appeler de cette opinion soudaine. L'homme m'avait séduit — je l'ai dit — comme il avait séduit Waldeck- Rousseau. Mon maître s'était trompé. Il aurait reconnu son erreur s'il avait ainsi que moi suivi dans la vie son ancien collaborateur. Il l'aurait vu, dans les ministères où il passa, docile devant ses directeurs, s'inclinant dévotement quand il fut placé à la tête de l'armée, devant les services de la rue Saint-Dominique, défendant en pleine guerre, que dis-je? couvrant d'honneurs envers et contre tous, un général incapable et néfaste, sacré

à ses yeux parce qu'investi de la direclion de Tartillerie. L'homme d'État se fût accordé avec moi pour prononcer le mot débilité.

S'il ne m'éclaira pas complètement, l'incident de novembre 1901 confirma du moins une idée latente dans mon esprit. Un politique, qui se laisse mettre le grappin dessus par ses subordonnés, est proie facile pour les forces conservatrices. Je pronostiquai que Millerand ne s'attarderait pas parmi les socialistes. J'augurais qu'il traverserait le parti radical pour siéger au centre. Je me trompais encore.

La fausseté de jugement, la pression de son entourage, devaient agréger aux réacteurs le collectiviste de Saint- Mandé. Il se mit bientôt en route, marchant doucement pour commencer. Il me croisa, se tint quelque temps proche de moi. Pas longtemps I II allait vers la droite. Je restais à gauche.

En me dédicaçant un de ses ouvrages, précieusement conservé dans ma bibliothèque, Waldeck- Rousseau a bien voulu louer ce qu'il a appelé « mon admirable concours ». Il a jugé avec trop d'indulgence une collaboration juvénile dont le principal mérite fut l'entier dévouement.

Elle fut peut-être trop ardente ma collaboration — j'avais trente-six ans en 1899. Elle fut peut-être marquée de l'esprit de système — je sortais de l'Inspection des Finances. — Et puis — pourquoi le nier? — j'ai toujours eu, j'aurai toujours une doctrine arrêtée dont je ne me départirai pas. Est-ce qualité? Est-ce travers? A d'autres que moi de répondre. Quoi qu'il en soit, je n'hésiterai pas à faire au besoin fi des courants d'opinion qui seront contraires. Lorsque je les jugerai trop violents, je m'effacerai. Mais, il faudra que leur force soit singulière pour que je

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batte en retraite. Amoureux du combat, j'aimerai à lutter contre le flot qui monte. Tant pis s'il m'emporte. Il me suffira d'avoir raison ou de croire que j'ai raison. Et puis, je sais qu'en politique on ne meurt que pour ressusciter. J'attendrai dans l'ombre. Il m'arrivera d'attendre en prison, en exil.

Quand, en 1899, je prends la direction du ministère des Finances, j'ai sur le budget, sur la fiscalité, des idées nettes qui, aujourd'hui encore, compte tenu des mises au point que les événements commandent, sont miennes.

L'esprit d'économie et d'ordre, que je tiens de mes ascendances, me fait avare des deniers de l'État en même temps qu'avide de clarté et d'honnêteté dans les écritures budgi§taires. Je ferai donc la chasse aux trompe-l'œil, à ces soidisant comptes extraordinaires qui composent de petits budgets alimentés par l'emprunt, qui n'ont d'autre objet que de masquer des déficits. Je m'appliquerai à les éliminer pour obtenir ce qu'on appelle l'unité budgétaire. J'éprouverai des difficultés. Je les surmonterai car, quand je quitterai le pouvoir en 1902, j'aurai incorporé dans le budget le seul compte à côté, ayant de l'importance, qui existe à l'époque : le compte de perfectionnement de notre matériel d'armement. Mais cela n'aura pas été sans peine. Pour pa^ mettre au budget de supporter ce surcroît de charges, il m'aura fallu comprimer les dépenses, majorer les recettes.

Je me serai surtout attaché à réduire les dépenses ou, plus exactement, à en limiter l'accroissement. Je n'aurai guère sollicité d'augmentation de ressources. Voici, en effet, un autre aspect de ma doctrine : je tiens que l'impôt entrave toujours l'essor du pays, qu'il ne faut l'a^raver qu'à la dernière extrémité. Serrer les budgets pour hmiter la taxation est une de mes formules.

Elle présente un danger : les budgets ainsi bitis côtoient

fatalement le déficit. Pour y parer, je prends une précaution : je fortifie Famortissement. Ainsi, je dispose d'un matelas. Si, par exemple, cent millions sont inscrits parmi les dépenses publiques au titre de Famortissement, il y aura excédent tant que l'exercice n'aboutira pas à un manquant supérieur à cette somme. Cet excédent le public ne le verra pas, objectera-t-on, tandis qu'il sera sensible au prétendu déficit, au déficit apparent. Tant pis I Le résultat n'en sera pas moins là. Et, au fait, je serais presque tenté de dire : tant mieux.

Je connais mon pays. J'ai écrit dans la préface de mon livre sur les Impôts en France que mes concitoyens, ménagers de leurs ressources personnelles, sont prodigues des deniers de la collectivité. Ils ne modèrent leur appétit de dépenses publiques que quand on les met en présence de budgets difficiles. Alors, leur prudence fait frein. Si on fait étalage de bonis, même d'un équilibre facile, ils se laissent aller.

Ma politique sera donc toujours de présenter des budgets s'équilibrant t rie et rac ». Politique dangereuse pour celui qui la pratique I Qu'un accident survienne en cours d'exercice, qu'une crise économique ou bien qu'une réforme de fiscalité amène des moins-values, tous ceux que les rudes restrictions de dépenses auront mécontentés — ils seront légion — rempliront l'air de leurs bourdonnements. Ils dénonceront fiprement un déficit qui sera le plus souvent minime. Ils omettront de dire qu'il est compensé la plupart du temps par l'amortissement. Ils crieront haro sur un ministre qu'ils accuseront de ruiner la France alors qu'en réalité ils lui en voudront de sa parcimonie.

Je subis cette mésaventure pendant mon premier passage au ministère des Finances. Le budget de 1899 que j'avais exécuté, le budget de 1900 que j'avais bâti présentèrent

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de copieux excédents (1). Un fléchissement de recettes, qui suivit très naturellement l'Exposition de 1900, fit tort aux budgets de 1901 et de 1902 qui souffrirent encore de la réforme des impôts sur les boissons opérée par la loi du 29 décembre 1900. Les déficits de ces deux budgets furent inférieurs aux excédents des deux premiers. On ne prit pas moins prétexte des déboires des derniers exercices (moins de trois cents millions en tout, balancés jusqu'à concurrence de plus de deux cents millions par Pamortissement) pour mener contre mon administration une vive campagne.

Elle m'impressionna si peu que, quand, en 1906, je repris la direction des services financiers, je ne modifiai pas d'un iota mes méthodes. Seulement plus prudent et plus heureux à la fois, je n'eus que des budgets indiscutables. Tout compte fait, sur sept budgets dont je porte la responsabilité devant mon pays, deux seulement connurent la mauvaise fortune. Les cinq autres donnèrent des surplus de recettes parfois opulents.

Je viens de laisser entendre que, entre 1899 et 1902, ma jeunesse fut imprudente. A la vérité, si je ne fus pas toujours assez précautionneux en paroles — ce sera faute que je répéterai au cours de mon existence, — je ne commis, dans l'action, qu'une seule erreur, alors que je réalisais réforme sur réforme.

Connaissant, comme tout Inspecteur des Finances rompu à son métier, notre régime d'impôts, j'arrivais au ministère

(1) Les bureaux du ministère des Finances comptent de façon un peu diffé. rente. Ils comprennent parmi les dépenses budgétaires lei« fonds empruntés pour le règlement de Texpédition de Chine. A tort, à m<in sens, car iessommes en question devaient être remboursées par des annuités, que le Céleste Empire s*était engagé à nous verser et qu'il nous a effectivement payées. Peuimpurle que, quelque vingt ans, plus tard, un gouvernement, pour satisfaire dt» intérêts particuliers, ait abandonné les dernières annuités restant À courir.

pénétré de la nécessité de le simplifier, surtout de le proportionnaliser.

J'observais que la fiscalité française avait toujours été dans le passé, qu'elle restait dans le présent défavorable aux classes que la fortune n'a pas avantagées. Les impôta^ directs, vieilles contributions atteignant les revenus des terres, des maisons, des commerces, d'une partie seulement des valeurs mobUières — taxe sur les successions frappant les capitaux, étaient, à l'époque, fixés à des taux infiniment modérés, presque dérisoires, alors que les impôts sur les consommations, pesant plus rudement, — j'énonce un truisme — sur les pauvres que sur les riches, étaient lourds.

Je résolus de m'employer à rétablir, dans la mesure des possibilités, l'égalité des charges entre les citoyens. Non seulement parce que j'avais de l'équité dans l'esprit, non seulement parce que j'étais, parce que je suis un démocrate, mais encore parce qu'un financier d'État doit constamment chercher à alléger la production qu'entrave l'impôt indirect et à rendre du même coup de l'élasticité à la matière imposable. Je poursuivis obstinément mon dessein à travers les années. Et comme, soit au pouvoir, soit en dehors du pouvoir, je dominai la politique financière entre 1899 et 1914, j'imposai mes conceptions. A la veille de la guerre je touchai au but. Depuis, on n'a pas pu effacer mon œuvre, bien qu'on s'y soit essayé. On a reculé, quelque peu... mais, cela est une autre histoire.

Donc, à mon premier ministère, je m'attelle à la tâche. En trois années je remanie de fond en comble les impôts sur les boissons, je transforme les droits sur les successions, j'assure une refonte complète de la taxation des sucres.

J'écarterai, bien entendu, tous détails qui seraient oiseux. Je me bornerai à schématiser, le plus brièvement que je le pourrai.

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En jetant bas le fatras des taxes sur les boissons, je réduisis considérablement les droits sur le vin, le cidre et la bière, au bénéfice des classes laborieuses, au bénéfice de notre agriculture. J« demandai à une augmentation des droits sur Palcool la rançon de ces dégrèvements^ C'est en ce point que je commis la seule erreur qui puisse m'étre reprochée. J*e n'aperçus pas^ assez que, du moment où l'on ne pouvait toucher que discrètement à ce qu'on appelle le privilège des bouilleurs de cru indéfendable en théorie: mais auquel la faiblesse des législateurs successifs avait donné droit de cité, la majoration d'impôt sur l'alcool intensifiait la fraude. Je ne pris pas garde surtout que les boissons hygiéniques se substitueraient pour partie à l'eau-de-vie dans la consommatiouw D'où des mécomptes budgétaires, momentanés, inévitables I Mais, les choses vues de haut, une belle réforme dont un chifTre indique la portée : à la suite de la loi du 29 décembre 1900 le litre de vin se vendit 20 centimes à Paris I

Trois mois plus tard, le 26 juin 1901, le régime des droits successoraux était entièrement remanié 1 Les dispositions législatives qui interdisaient que les dettes fussent déduites des actifs délaissés étaient abrogées. Pour compenser, également pour procurer un supplément de ressources, les tarifs étaient relevés et — innovation considérable — rendus progressifs. Je manquerais à l'esprit de justice si je ne spécifiais que l'initiative de cette réforme appartient à l'un de mes prédécesseurs, à M. Raymond Poincaré. Le futur président de la République avait fait voter en: 1895) le projet par la Chambre des députés. Seulement, cinq ans plus tard, ce même projet était en souffrance au Sénat où une Commission, mettant en œuvre les procédés dilatoires trop* souvent en honneur au Luxembourg, étudiait, réétudiait, apr prouvait, désapprouvait... atermoyait. Il y avait menace

que la loi fût enterrée. Je voulais qu'elle afaontiit. Je lar fis aboutir. J'usai du seul moyen pratique — un peu énergique — dont dispose un ministre des Finances pour imposer à une assemblée récalcitrante l'adoption d'une réforma devant laquelle elle hésite. Je retirai par décret le projet de loi du Sénat. Le texte notablement modifié fut introduit par moi dans la loi de finances de l'exercice de 1901, voté à nouveau par la ChambrOi porté devant la haute Assemblée qui se vit dans l'impossibilité de le re pousser. Si elle l'avait écarté, la Chambre eût répété son vote sans se lasser et il> £aHait que le budget de 1901 fût promulgué. Le Sénat se résigna mais, Waldeck- Rousseau, dont l'autorité sur ses collègues était grande, dut payer de sa personne, m' appuyer à la tribune et mon acte d'audace ne fut pas sans déterminer quelque animosité contre moi au Luxembourg. La même animosité parmi les conservateurs sociaux — je ne parie pas des réacteurs politiques— qm, jusque-là m'avaient été bienveillants I l'augmentation des droits sur les successions froissait leurs intérêts. Us 8'épouTantaient surtout de l'introduction de la progressivité dans notre système d'impôts. Nombre d'entre eux — pas tous, il est juste de le dire — s'alarmèrent davantage encore quand ils me virent entreprendre la refonte des taxes sur les sucres.

Pourquoi cet émoi? Qu'était donc notre législation en la matière?

Fixé à un taux fort élevé, l'impôt sur les sucres était agencé de telle sorte qu'une partie seulement des sommes recouvrées par le fisc advenaient a« Trésor. Le surplus était, sous des formes diverses, réparti entre les producteurs au prorata des marchandises qu'ils livraient à l'étreiiger. Résultat au point de vue consommateur : le consommateur français payait très cher une denrée de première néces-

8ité — le consommateur étranger (britannique) bénéficiait^ aux frais de ses voisins, d^une intéressante réduction des prix de vente. Nous avions inauguré ce joli système. Notre exemple avait été suivi. Les autres nations du continent européen, désireuses de ne pas se laisser évincer du marché anglais qui, l'Angleterre n'ayant alors aucune fabrique de sucre, composait le grand débouché de l'industrie sucrière, avaient organisé des régimes analogues au nôtre mais dotés d'une souplesse que permettait leur législation intérieure, que la nôtre proscrivait.

Il fallait mettre un terme à cette concurrence à coups de primes non seulement parce que la conception était de folie mais parce que la France était à la veille de succomber dans la bataille étourdiment engagée par elle pour la possession du grand marché libre.

Comment faire? Une seule méthode : renverser le système, supprimer les primes, abaisser ainsi l'impôt au plus grand bénéfice des citoyens, provoquer par suite im accroissement de la consommation intérieure dédommageant les producteurs de la perte partielle de leurs débouchés à l'extérieur forcément rétrécis par l'élévation des prix de vente au dehors. Seulement, quand on exposait cette solution de bon sens, chacun de présenter des observations, justes dans l'ensemble. « Parfait, à la condition que les pays rivaux de l'Europe continentale fassent comme nous. Sinon, s'ils maintiennent leurs primes, leurs produits chasseront les nôtres. » Et les porte-parole de l'industrie sucrière s'empressaient d'ajouter qu'on ne pouvait rien envisager de tel, que c'était chimère d'espérer un accord international impliquant la suppression complète de toutes les primes, directes ou indirectes, à l'exportation des sucres.

Je ne me laissai pas persuader. Je résolus de tenter. Je l^rofitai de ce que, en 1901, se réunissait à Bruxelles une

conférence internationale, ayant mission de régler des questions de détail afférentes aux sucres, pour soulever ex abrupto tout le problème. Effarement 1 résistance 1 Cependant, la thèse que je soutenais et que je faisais soutenir par mes délégués était si forte, elle impliquait de tels avantages pour les consommateurs de tous les pays las de se cotiser aux fins de permettre à nos amis anglais de sucrer leur thé à bon marché, que je finis par remporter. L'accord international de Bruxelles, que je fis approuver en mars 1902 par le Conseil des ministres non sans qu'il me fût manifesté quelque résistance, prononça la suppression complète des primes, sous quelque forme que ce fût, dans tous les pays signataires de la convention. Mon successeur aux Finances put abaisser Timpôt de 65 francs à 27 francs les 100 kilogrammes sans dommage appréciable pour le Trésor, à Timmense profit du consommateur. Le kilo de sucre se vendit fr. 60 centimes en 1904.

Mais, quelles clameurs dans le camp des industriels! Uniquement attentifs à l'avantage apparent, au bénéfice matériel qu'ils retiraient de l'encaissement des primes, sucriers et raffineurs protestaient contre leur disparition, se déclaraient ruinés, etc... Quand on remarquait que l'accroissement de la consommation intérieure remplacerait des débouchés aléatoires par des débouchés certains, ils haussaient les épaules. Illusionnisme I fantasmagorie I répliquaient-ils. Leur défenseur le plus qualifié, M. Ribot, se faisait leur interprète. Il ne croyait pas au développement de la consommation sur notre territoire. Quelques années plus tard, il dut reconnaître que j'avais exactement calculé, que, lui, s'était trompé, que l'industrie qui lui était chère avait retrouvé à l'intérieur la plus grande partie de ce qu'elle avait perdu à l'extérieur. « Cela m'a bien surpris, » . dit-il, reconnaissant loyalement son erreur.

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Cependant, les faits n'avaient pas encore parlé en 1902 quand l'accord de finuDelles balaya toute une législation, extravagante mais dont l'extravagance même agréait aux protectionnistes outranoiers. Et ceux-ci de vitupérer aigrement ce jeune ministre qui boiusculait sans crier gare Tœuvre de ses prédécesseurs. Mais, au fait, n'avait-il pas à demi avoué qu'il était Jibre-échangiste? N'avait-il pas esquissé à la tribune le procès des tarifications douanières élevées? Est-ce que, en abattant les primes sucrières, il ne prétendait pas renv^ser une des colonnes du temple de la protection édifié en 1892 par M. Méline?

Il est très exact que j'avais commis l'imprudence — la principale de mes imprudences verbales entre 1899 et 1902 — de montrer mon aversion pour le nationalisme économique. Je le tenais — je le tiens toujours — pour nocif, non seuiem^it parce qu'il fait peser sur le consommateur im impôt invisible au bénéfice du producteur, non seulement parce que j'avais promis à mes électeurs de défendre pour eux (K les libertés de manger, de boire et de dormir à bon marché », mais parce que j'y voyais le plus solide suppoft da nationalisme politique. Je n'en étais pas moins averti de la gravité du problème. Il ne m'échappait pas que, en cette matière, il fallait se garder de tout dogmatisme, procéder avec infiniment de circonspection. Si j'avais, en un assaut rapide comme <cela est dans ma manière, enlevé la forteresse des primes à l'exportation des sucres, c'est TMirce que je savais que, ce faisant, je servais aussi bien tes intérêts des producteurs que ceux des consommateuiis.

Mon Attitude m'était si peu dictée par un parti pris q«il, dans le temps même où l'on prétendait que mon internatio- .

nalisme m'aveuglait, j'essayais de réagir contre la propension de la finance française à orienter trop exclusivement notre épargne vers les placements à Pextérieur, surtout vers Tachât des fonds d'État étrangers.

Mais, sur ce terrain le succès ne couronna pas mes efforts. J'usai vain^m^nt du droit de conseil, le seul dont tm ministre dispose en pareil cas, vis-à-vis des grands étaJùlissœaents de crédit. Je ne pus persuader leurs dirigeants, engrenés dans la politique des placements de valeurs d'État par un homme dont la forte personnalité dominait alors le marché, par Henri Germain, le fondateur du Crédit Lyonnais«

J'encourageai bien la création d'une banque dont l'objet devait être de .financer des affaires industrielles ou commerciales françaises. Malheureusement, l'organisme, à la tête duquel Rouvier fut placé, dévia presque tout de suite. Le Crédit Lyonnais et les instituts similaires eurent vite fait de le happer.

J'en vins à considérer que, pour refréner ce mouvement de capitaux, plus exactement pour le modérer, il n'était d'autre moyen que de faire disparaître le privilège abusif dont jouissaient les fonds d'État étrangers alors exempts de toute taxation sur les arrérages tandis que les revenus des valeurs mobihères françaises étaient inexorablement frappés.

Inégalité choquante, presque invraisemblable I II y en avait bien d'autres dans notre régime d'impôts directs et l'on ne pouyait songer à corriger celle-ci en laissant subsister oelles-Jà. On était donc amené à envisager la réforme totale de nos contributions. Pour ,ma part, depuis longtexnps, je la jugeais inéluctable. Dans la première préface de mooa traité technique sur les impôts écrits en 1896, j'avais fait le procès de nos vieilles taxes r indolentes, disparates et

fragmentaires », j'avais réclamé ravènement d'un système nouveau.

Mais lequel? J'eusse été fort embarrassé pour donner des précisions. Je n'avais pas de solution arrêtée dans l'esprit. Quand, au gouvernement, je pris contact plus étroit avec le problème, j'en mesurai encore mieux la complexité. De multiples projets, reposant uniformément sur l'introduction dans notre législation de l'impôt sur le revenu, avaient été bfttis par mes prédécesseurs. Je les étudiai. Aucun ne tenait» Dans quelque sens qu'ils fussent orientés, tous trahissaient une méconnaissance complète de la pratique. J'ai d'autant plus le droit de me montrer sévère à leur égard que je ne me ménagerai pas moi-même : je commis à mon tour un projet, supérieur peut-être aux grimoires antérieurs, qui ne valait cependant pas grand'chose.

Il est vrai que je ne l'avais pas profondément creusé. Je sentis vite, en effet, que la question n'était pas mûre, qu'il n'y avait pas de majorité à la Chambre pour un impôt sur le revenu fortement charpenté. Je n'aurais même pas pu en faire adopter le principe par le Conseil des ministres» Waldeck- Rousseau l'avait trop récemment et trop vivement combattu pour qu'il lui fût possible de s'y rallier. J'ajouterai, pour être tout à fait franc, qu'incertain moimême, vacillant entre des conceptions opposées, je ne vou^ lais pas m'engager à fond dans une réforme que je ne voyais pas. Je pensais encore qu'il fallait digérer les transformations des impôts sur les boissons et sur les successions tout juste réalisées, que, à l'heure où elles n'étaient pas tassées, ce serait imprudence grave de toucher à tout un ensemble de taxes qui avaient au moins le mérite de fournir au Trésor un rendement certain. La législature 1898-1902 avait, à la différence de ses devancières, accompli une grande œuvre fiscale. Il appartiendrait à celles qui suivraient d'ajouter-

aux dégrèvements sur les matières de première nécessité, à la réfection des droits sur les capitaux de succession Torganisation d'impôts modernes sur les revenus.

Je m'appliquai, jugeant ainsi, à éviter la mise à Tordre du jour de la réforme des contributions directes. J*y parvins sans trop de difficultés car la Chambre, au fond, partageait mon sentiment. Il me fallut cependant franchir un ou deux défilés. Périodiquement, choisissant le moment qu'ils croyaient propice, des parlementaires, qui se fussent résignés à supporter le fardeau écrasant du pouvoir, objurguaient les députés de tenir les promesses qu'ils avaient facilement distribuées aux électeurs. Ils les suppliaient de ne pas hésiter à aborder le grand débat, dussent-ils, pour ce faire, renverser le gouvernement. En juillet 1901 notamment, la passion des réformes embrasa nombre de ministrables qui proposèrent qu'un impôt sur le revenu — ils ne savaient trop lequel — fût substitué, tout d'un coup, aux quatre contributions dont je demandais le vote. Le piège était grossier. Je n'eus pas de peine à le déjouer usant d'une tactique de tribune courante. Pour avoir raison d'une embûche parlementaire, on est souvent contraint de biaiser, de ne pas heurter de front, de faire mine au contraire d'appuyer tel projet auquel les mots magiques qui le dénomment valent une faveur particulière sur les bancs d'une assemblée. A cette tftche je m'employai avec un peu trop de fougue peut-être et je me réjouis du résultat obtenu ; je Pannonçai à une correspondante dans un billet rapide où je disais — avec jactance, je l'accorde — que « j'avais écrasé l'impôt sur le revenu en ayant l'air de le soutenir ».

Imprudence dont je m'aperçus plus tardi En 1914, lorsque je m'appliquai à faire voter par le Sénat la grande réforme fiscale — toute différente, mûrement étudiée celle-là — que j'avais déjà fait approuver par la Chambre,

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on chercha à utiliser contre moi cette phrase jetée à la volée, douze années auparavant, dans une lettre intime, ignominieusement dérobée, en laissant croire qu'elle veDàit d'être écrite.

Il est des adversaires politiques qui sont sans cesse à Paffût de ce qu'ils croient de nature à atteindre les hommes qu'ils guettent. Ils furètent, dans tous les coins. Ils ne reculent devant aucune petitesse. « Les chiens aboient. La carttvane casse, » dit-on de l'autre côté de la Méditerranée.

Les agressions insidieuses dirigées contre le cabinet sous le couvert de l'impôt sur le revenu avortèrent comme les autres. L'opposition dut constater que les chausse-trapes ne la servraient pas mieux que les attaques de front. Elle plaça ses espérances dans la consultation électorale. Dès le début de 1902, les chefs de la droite et ceux des modérés qui s'étaient séparés de Waldeck-Rousseau se répandirent dans le pays. Raymond Poincaré qui, en 1899 et en 1900, avait donné son entier concours au gouvernement — il était trop intelligent pour contredire à la nécessité de résoudre les factions — s'était repris lorsque vint en discussion la loi sur les associations. Il se refusa à la voter. Il lia dès lors partie avec les conservateurs auxquels il apporta l'appui de sa forte parole et de sa jeune autorité. En mars 1902, à Rouen, dans une large réunion privée, il fît le procès du ministère. Grand parti fut tiré de son discours au coups de la campagne électorale. Les groupements ^nationalistes, l'association qualifiée la Patrie française^ ne manquèrent pas de se réclamer de lui. A ses côtés ils menèrent une lutte passionnée contre les républicains de gauche, les radicaux et les socialistes.

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