‹ Mes mémoiresChapitre 25 sur 41 · LA DÉMISSION DU MINISTERE · texte numérisé non relu

LA DÉMISSION DU MINISTERE

Rouvier fut ministre des Finances. Je repris place à mon banc à la Chambre des députés.

Il m'en coûta — je le confesse sans ambage — de quitter le ministère des Finances, « mon ministère » comme je devais l'appeler par la suite. Je ne regrettai pas la signature — oh 1 non, j'étais tout joyeux de reprendre ma liberté, — je regrettai la maison. Quelques mois de mon enfance s'y étaient écoulés, rien que quelques mois — mais à cet âge heureux tout, à commencer par les insignifiances de la vie courante, se grave et reste gravé dans le cerveau. Quand je revins au Louvre vingt-deux ans après l'avoir quitté, je me retrouvai chez moi, je reconnus les pièces, les tableaux, jusqu'aux meubles, à telles enseignes que je fis rechercher et découvrir dans les combles certaine bibliothèque qui y avait été reléguée et dont l'absence offusquait mon regard. Ici était notre chambre à moi et à mon frère. A côté celle de notre précepteur. Nous travaUlions là. Dans ce petit salon notre mère nous faisait étudier le piano. Un peu plus loin, notre père, dans ses moments de loisir, après dîner, nous initiait au jeu de billard. Pourquoi, quand je songe à mes chers disparus, m' apparaissent-ils si souvent dans le décor des appartements du Louvre qu'ils ne firent cependant que traverser en 1877, tandis que je ne revois, jamais pour ainsi dire, les miens dans l'hôtel du ministère des Travaux publics où nous habitâmes bien plus longtemps? Sans doute mon enfance rue de Rivoli, évoquée quand j'y rentrai, s'est-elle soudée à ma jeunesse. Sans doute^ bien des détails : la présence, à mon cabinet de ministre, d'un vieil huissier qui m'avait conduit au lycée et qui se déshabituait difficilement de m'appelcr monsieur Joseph — la coïncidence des dates, à un jour près, entre les visites que

mon père et moi, à notre arrivée au pouvoir, nous fîmes tous deux, selon Tusage traditionnel au siècle dernier, à la Monnaie et que souligna par une attention et en une lettre délicates (1) le directeur de l'Institut monétaire M. de Foville, mille autres menus faits ont-ils fait revivre mes premières années, les ont-ils attachées à mon printemps. Mes séjours successifs aux Finances ont plus tard enveloppé dans les mêmes liens Tété et Tautomne de mon existence La trame s'est faite si serrée entre les saisons de ma vie que, lorsque aujourd'hui je pénètre au Louvre ou quand je regarde du dehors les fenêtres de l'hôtel ministériel, je suis assailli par un pêle-mêle de souvenirs. Les plaisirs de l'enfant, les joies du jeune homme, de l'homme fait, les peines, les souffrances, les intimités, les figures éteintes surgissent tous ensemble dans ma mémoire qui se complaît au passé. Le parfum qu'exhalent les fleurs à demi mortes est doux à respirer au soir de la vie.

(1) Administration

des Monnaies et Médailles.

c 13 Juillet 1899.

t Monsieur le ministre,

« J*ai eu l'honneur do vous remettre tantôt, à la Monnaie, la médaille traditionnelle, frappée sous vos yeux avec le vieux coin d'^ Hoettiers.

■ Permettez-moi un hommage plus discret, plus personnel La médaUW que vous trouverez ci-jointe a été faite en combinant avec le même revers celui que la Monnaie avait gravé lors de la visite du ministre des Finances de 1877. Au point de vue numismatique ces deux inscriptions adossées ne sont pas d'un très b^ureux eflct • mais leur rapprochement consacre un fait sans précédent : le pore et le fils se succédant, à moins d'un quart de siècle de distance, dans une des plus hautes et des plus lourdes fonctions c^>uvcmementales. Collaborateur successif de l'un et de l'autre, j'étais présent à la visite du 12 juillet 1877 comme à celle du 13 juillet 1899 ; et c'était une raison de plus pour qu'il me parût intéressant de fondre en une seule les deux médailles.

t Veuillez agréer, monsieur le ministre, l'assurance de mon respectueux et cordial dévouement.

« Signé : DE FoviLlJB. »

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