WALDECK-ROUSSEAU DISPARAIT
mentation, par Télévation de la pensée, par la perfection de la langue — la sténographie qui saisissait la phrase improvisée de Waldeck- Rousseau excluait la retouche. L'Assemblée aperçut que le président du Conseil la sortait des limbes où elle se débattait pour la faire entrer dans les cercles baignés de lumière. Le foyer de cette lumière était « la magnificence intellectuelle » du chef du gouvernement.
Le terme que je guillemette est médiocre. Je n'en vois d'autre cependant qui rassemble toutes les qualités de penseur, de voyant, de conducteur d'hommes que Waldeck possédait et que son verbe illuminait : incomparable pénétration d'esprit, finesse aiguisée, exceptionnelle sûreté de jugement, par-dessus tout hauteur de vues, t Ce doit être le perpétuel souci du législateur de regarder l'avenir, » a-t-il dit. Il regardait sans cesse au loin.
U espace qu'on sentait en lui faisait le prestige de sa pensée.
Mais le prestige de la pensée ne sufBt pas à conférer la pleine autorité, encore moins à déterminer la cohorte de disciples qui, conservant, propageant, transmettant, perpétuant les enseignements et l'exemple d'un maître, scellent sa grandeur. Nombreux sont aujourd'hui ceux qui se proclament les suivants de Waldeck- Rousseau. Beaucoup ne l'ont pas connu. Certains l'ont combattu et n'en prétendent pas moins à grossir les rangs de ses fidèles. Qui a donc fixé les uns, rallié les autres? La générosité d'âme, la haute noblesse de sentiments qui éclate dans les écrits, dans la parole imprimée, dans les actes de l'homme d'État, bien plus que la splendeur de l'intelligence.
On n'empreint les hommes que par le cœur. Waldeck avait le cœur. Toute son œuvre le crie.
Et, dès lors qu'en l'étudiant, en le lisant, on découvre la haute qualité de son être, on devine quelle emprise il eut sur qui fut en contact étroit avec lui. Pour celui-là,
pour ceux-là, il déposait le masque d^impassibilité qu'il avait rhabitude de revêtir, aux fins de dissimuler, obéissant à une pudeur qui était part de sa nature, l'étendue de sa sensibilité. Quelle chaleur d'âme il montrait alors 1 Comme il multipliait, sans presque en avoir Pair, les attentions délicates I Comme il soutenait, comme il encourageait! Avait-il une observation à faire à un collaborateur qu'il affectionnait et dont il se savait aimé? Il se faisait entendre avec un tact infini. Donnant Favertissement utile, il ajoutait aussitôt les mots qui réconfortent, la louange discrète qui console, qui raffermit. Comment n'eût-il pas envoûté tous ceux qui l'ont approché? Comment son image n'obsédait-elle pas qui a fait ses premières armes sous son égide? Cette obsession, je l'ai si constamment et si profondément ressentie qu'il ne me souvient pas d'avoir pris une direction importante dans ma vie politique sans que, descendant au fond de moi-même, je n'aie pieusement interrogé le grand disparu. J'ai conscience que, quand il m'est arrivé d'errer, c'est parce que je n'avais pas entendu sa voix.
Waldeck-Rousseau n'en fut pas moins dupé, trahi dans son intimité même, observera-t-on. Eh oui 1 les êtres de bonté éprouvent ces disgrâces plus que les autres. Ils ne peuvent imaginer la noirceur dans leur entourage. Quelque perçant-e que soit leur vue, elle s'oblitère quand ils regardent tout près d'eux. Et pourtant l'homme d'État avait au plus haut degré la psychologie. Il flairait la bassesse des sentiments, la sécheresse de cœur qu'il avait en répulsion. Quand il les surprenait, il laissait tomber des formules écrasantes de dédain ou bien il avait des silences plus éloquents que les paroles.
Quelque jour, comme il m'arrivait de louer Poincaré devant lui : « Mon petit Caillaux, me dit-il, vous avez bien tort de vous emballer sur cet homme-là. // a une pierre
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à la place du cœur (sic). » A ceux qui me liront jusqu'au bout de dire si la parole que je reproduis textuellement était trop cruelle.
Quand d'aventure — rarement — le nom de Clemenceau surgissait dans la conversation, la physionomie de l'homme d'État s'altérait, les muscles de son visage se durcissaient, on sentait qu'il avait peine à se contenir. <c Écho des luttes anciennes, pensais-je 1 La grande figure de Gambetta s'interpose entre Clemenceau et Waldeck- Rousseau qui a gardé le culte du tribun — toutes les fois qu'il en parle, les larmes lui montent aux yeux. — » Je me trompais, je l'ai aperçu de longues années après. Je dirai quand et comment. J'ai compris alors l'aversion que mon premier chef de gouvernement nourrissait pour celui qui devait être mon second président du Conseil.
Cependant, il écartait la haine. Il dédaignait la rancune. Il passait l'éponge sur les vilenies... Aux obsèques de Jules Ferry mort président du Sénat auxquelles il assiste naturellement, dans la cour du Luxembourg où il se trouve, passe devant lui un ancien sous-secrétaire d'État M. A. P. qui détourne la tête en le voyant. Quelques semaines auparavant le grand avocat qu'est le ministre de la veille et du lendemain s'est jeté presque violemment à la barre du tiibunal de la Seine dans l'affaire du Panama pour arracher au déshonneur l'homme qui l'ignore aujourd'hui. « Quoi I lui dit un de ses amis, M. Ernest May qui est à ses côtéâ, il ne vous salue pas? — Il m'a fait une saleté, il ne me la pardonne pas... Ce n'était pas d'ailleurs la première. — Et, averti par le passé, vous lui avez prêté l'appui de votre autorité? Vous vous êtes presque compromis pour lui? — Il y avait un homme à sauver, » répondit gravement Waldeck- Rousseau.
Les grandes âmes seules ont accès sur les cimes I
« Se peut-il qu'un tel homme meure? » diraî-je répétant Diderot si je laissais déborder mon émotion que j'ai contenue, qui n'en sourd pas moins tout au long des pages que je viens d'écrire. Je ne me défends, ni ne regrette de lui avoir laissé cours. « L'émotion est un jugement » a écrit Edmond Haraucourt. Avec lui je le tiens pour le moins. faillible de tous.
Waldeck- Rousseau mourait en août 1904. En janvier 1905 le ministère Combes démissionnait. L'affaire des fiches dont j'ai parlé (1) était l'occasion plus que la cause de sa chute. Le gouvernement de 1902 était emporté par les événements. Ils l'acculaient à la séparation des Églises et de l'État que M. Combes n'était pas en situation de réaliser.
Des difficultés avec la Cune romaine, qui avait élevé la prétention arrogante de déposer de sa propre autorité des évêques français, qui avait par ailleurs formulé une protestation inadmissible contre un voyage du président de la République à Rome, essentiel pour notre politique extérieure, avaient amené la rupture des liens diplomatiques entre la France et le Vatican. Les anticléricaux fougueux s'autorisèrent de l'incident pour réclamer la séparation des Églises et de TÉtat.
Ils trouvèrent le concours empressé des socialistes. Empressement assez inattendu, le parti socialiste ayant ton jours affecté quelque détachement à l'égard des questions cléricales. Empressement qui m'était expliqué par un des nouveaux chefs de l'extrême gauche, que je fréquentai amicalement dès qu'il fut entré au Parlement en 1902. Aristide Briand me disait dans les couloirs : «c Mais certainement
(1) Voir chap. t.