LA SÉPARATION DES ÉGLISES ET DE L^ÉTAT
nous sommes partisans et partisans résolus de la séparation. Qu'est-ce que vous voulez? Quand nous parlons réformes sociales on nous objecte un peu partout qu'il y a encore des réformes politiques à faire dont la principale est précisément celle-là. Il nous faut donc épuiser le programme politique du radicalisme pour être à même d'imposer l'examen de nos conceptions. » Briand ne se souviendrait sans doute plus de ce bout de conversation. Il est sujet à des défaillances de mémoire. Cette infirmité m'est épargnée. Mon interlocuteur ne faisait au surplus — je le déclare tout de suite — que traduire la pensée dominante du parti auquel il appartenait alors. Les grands hommes du socialisme ont toujours poursuivi, poursuivront toujours un rêve : absorber le radicalisme. Us se figurent qu'il leur sera possible d'incorporer la majorité des troupes radicales le jour où ils pourront représenter à celles-ci que les réformes que le radicalisme leur a promises sont accomplies. Ils entrevoient deux grands partis : les conservateurs accrus des modérés et d'une fraction des radicaux — les socialistes enrégimentant tous autres. J'ai observé bien des fois que le radicalisme n'était pas un parti, mais un état d'esprit : l'état d'esprit de la petite bourgeoisie, de la majorité des ruraux. Il se peut que dans l'avenir il change de nom — dans le passé il s'est bien appelé le libéralisme, l'opportunisme, etc.. Il n'est pas impossible qu'il emprunte au socialisme sa dénomination à une condition : c'est que ce dernier, se dépouillant de sa substance, renonce au collectivisme, au marxisme ou, tout au moins, relègue ces utopies parmi les vieilles lunes. Seulement, alors, ce sera le radicalisme qui aura absorbé le socialisme.
Les ambitions des socialistes faisaient donc sourire les hommes de gauche avertis. Elles ne détournèrent personne parmi les radicaux ou parmi les républicains de gauche
avancés d'une réforme qu'après réflexion la plus grande partie d'entre eux jugea non seulement désirable mais inévitable. Il leur parut — il nous parut — que la politique combiste avait surexcité, aigri les esprits à ce point que le mariage de raison entre TÉglise et l'État organisé par le Concordat pouvait difficilement subsister. Nous nous trouvâmes ainsi disposés à souscrire à un acte de divorce pourvu que les conditions de la rupture fussent acceptables aussi bien pour l'Église que pour l'État.
Nos voisins du centre nous objectèrent en vain l'opinion de Waldeck- Rousseau. Nous savions l'hostilité de l'homme d'État. Nous la tenions pour toute naturelle, puisque la politique waldeckiste ayant pour objet de placer les congrégations autorisées ou tdérées sous la coupe des pouvoirs publics, aboutissait en fait à agréger les réguliers aux séculiers, à juxtaposer une sorte de concordat de fait au concordat officiel.
Mais, nous savions aussi que M. Combes avait, par ses bousculades, déterminé une situation, très différente de celle qu'envisageait Waldeck et qu'il fallait s'y plier. La seule chose qui eût pu nous surprendre c'est que le président du Conseil de 1902 restait réfractaire, aussi réfractaire que ses prédécesseurs, à la séparation. Cependant il n'était pas besoin de longtemps réfléchir pour apercevoir que, quand on est gallican, quand on est « Église de France », on est forcément concordataire. Quels que fussent ses sentiments intimes, le « petit père » fut contraint de céder au flot qu'il avait déchaîné. . . sans s'en douter. Après bien des hésitations dont portèrent témoignage ses entretiens avec ses chels de service, il dut se résigner à déposer un projet de séparation. Seulement sa mentalité générale lui interdisait de concevoir l'Église libre dans l'État libre. Les textes qu'il mit sur pied furent si pauvres, si mesquins, si soupçonneux,
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que la Commission^ nommée par la Chambre dès le début de la législature pour examiner des propositions d'initiative parlementaire ayant le même objet, ne put faire autrement que de réserver au projet gouvernemental Thonneur de la corbeille à papiers. Elle bâtit elle-même la loi qui fut votée après la chute du ministère Combes sous la présidence de Rouvier.
Rouvier prit, en effet, le gouvernement en janvier 1905. Avec son courage ordinaire il proclama tout de suite son intention de rompre avec quelques-unes des pratiques de son prédécesseur, avec les fiches du ministère de la Guerre, avec l'institution bizarre des délégués (1). « Je fais, annonça-t-il à la tribune, un gouvernement de plein air... » Et, dans les couloirs, commentant ses déclarations. « J'ai ouvert les fenêtres, » me dit-il.
Il le fallait. Si les fenêtres étaient restées fermées, la loi de Séparation n'eût pas abouti ou elle se serait exprimée en un acte législatif à ce point imprégné de passion qu'il eût été d'une application impossible. La chute de M. Combes transforma l'atmosphère. Le projet fut ardemment débattu sans doute mais en plein calme. II n'est que juste d'ajouter que la Commission parlementaire fit un grand effort de libéralisme. Son rapporteur M. Briand, qui porta la loi à bras tendu, fut constamment attentif à ménager les susceptibilités des croyants. En même temps il témoigna au cours de la discussion, dans la défense des textes, d'une habileté, d'une souplesse, d'une éloquence qui lui valurent l'admiration de l'Assemblée toute entière. Au fur et à mesure que les débats se déroulaient, on sentait que les dernières élec-
(1) Les délestés dont je crois qu'on a beaucoup exagéré le rdle et le nombre, étaiitot des citoyens sans mandat d'aucune sorte imaginés sous le ministère Combes et chargés, dans les communes administrées par les adversaires du gouvernement, dUnJormer les autorités administratives qui les choisissaient £• résumé, des • observateurs de Tesprit public... >.
tions avaient amené au Parlement un homme politique hors de pair, c Oh 1 mais, qu'est-ce qu'on fera de Briand? i me disait un député de la droite, qui s'était accidentellement assis à mes côtés et qui venait d'applaudir avec moi une prestigieuse intervention du rapporteur, t Un ministre, cela va de soi, » répondis- je. — « Bien plus que cela, • répliqua mon collègue. Il avait raison.
La loi issue des délibérations de la Chambre et qui fut votée sans modification par le Sénat n'était cependant pas parfaite. Briand, qui a appris le gouvernement depuis 1905, serait, j'en suis convaincu, d'accord avec moi pour relever une lacune au dommage de l'État, une erreur au détriment des ministres du Culte.
Jamais je n'admettrai que l'État n'ait pas un droit de regard sur la désignation des archevêques et des évêques. Il ne saurait s'agir bien entendu de conserver ou de restituer à des ministres la faculté de choisir parmi les candidats à l'épiscopat. Ils n'ont rien à voir en la matière du moment où le lien entre l'Église et l'État est rompu. Mais il devrait leur appartenir de donner ou de refuser, selon ce qui se passe dans la plupart des pays catholiques qui ont dénoncé le Concordat, ce qu'on appelle en dehors de nos frontières Yexequatur^ c'est-à-dire l'homologation des nominations ordonnée par le pouvoir clérical. Aujourd'hui que les relations diplomatiques sont rétablies avec le Vatican, j'imagine qu'on s'oriente vers un accommodement dans le genre d'un cxequatur qui ne sera probablement pas traduit par un texte de loi — je le regretterai — mais dont j'espère qu'il vaudra.
L'erreur commise au détriment des ministres du C»il^e et de l'Église est plus difficilement réparable. Four tout die en deux mots, les Chambres de 1905 ont liaidé. Il falla t se montrer généreux vis-à-vis des prêtres en foxiction*. on
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ne leur a donné que de maigres pensions quand ils avaient plus de vingt ans de service, rien qu'une allocation tempo* raire lorsqu'ils n'avaient pas rempli pendant ce laps de temps des fonctions rétribuées par TÉtat. Le geste était mesquin. D'autant qu'on supprimait les fabriques instituées par Napoléon I*' auprès de chaque paroisse, sorte de corpa^ intermédiaires entre les établissements publics et les grou* pements libres. On remplaçait ces organismes par des associations cultuelles auxquelles on refusait ce qui appartenait aux fabriques : le droit de recevoir, sous réserve de l'approbation administrative, des dons et des legs. En vain demandai-je le maintien des fabriques, en vain fis-je valoir que, à tout le moins, les associations cultuelles devaient être habilitées à bénéficier de legs pour l'entretien de rÉglise et la subsistance du ministre du Culte. Les amendements que je présentai en ce sens avec plusieurs de mes collègues furent combattus par le rapporteur, repoussés par la Chambre. Je reste persuadé que ce fut une faute. Si on avait permis aux catholiques d'assurer, sous le contrôle de l'État bien entendu, la pitance des curés, beaucoup de difficultés eussent été évitées.
Mais on était féru des associations cultuelles. On ne se rendait pas compte que l'on inquiéterait les hautes sphères ecclésiastiques qui imagineraient que le but du législateur était de faire régenter les paroisses par des associations où les incroyants pourraient être en majorité. Quelques frivoles qu'elles fussent, ces craintes prévalurent en haut lieu. Rome interdit au clergé français de se soumettre à la loi. • Des conséquences de cette décision prise par la Papauté en 1906 il sera parlé dans le chapitre suivant.
En attendant, le clergé, atteint duns sa situation maté' rielhy se rebella contre le nouveau statut. Il prit prétexte de la formalité on ne peut plus judicieuse des inventaires,
inscrite dans la loi ayec Tapprobation de tous les partis dans le dessein d'empêcher la dilapidation des objets d'art que renfermaient les édifices du Culte, pour entraîner les fidèles à la révolte. Heureusement le parti clérical avait mal choisi son terrain de bataille. Il indisposa les gens raisonnables.
Il ne s'en rendit pas compte. Se repaissant, comme toujours, d'illusions, croyant que la France désavouerait les auteurs de la Séparation, il se jeta dans la bataille électorale de 1906 tout bouillant d'espérances. Le pays se cabra. Redoutant le « gouvernement des curés » il répondit à la campagne de droite en balayant partout, sauf dans l'Ouest et dans quelques coins du Nord et de l'Est, les conservateurs et les modérés qui avaient fait cause commune avec les réacteurs.
Les élections de 1906 furent très à gauche.
Rien d'autre à dire — j'exclus à mon habitude les détails — sur la politique intérieure du cabinet Rouvier qui fut de placidité I J'en viens aux graves incidents de politique extérieure qui survinrent en 1905. L'opinion, captivée par les luttes religieuses, y fut sinon indifférente, du moins peu attentive. Elle n'en réalisa l'importance, ce qui ne laissa pas de présenter des avantages, que lorsque la tourmente était déjà passée.
La retraite de Waldeck- Rousseau avait donné les coudées franc hes à Delcassé qui avait gardé son portefeuille dans le ministère Combes. L'excellent président du Conseil de 1902-1905 était tout entier à ses congrégations, à ses moines, à ses moinillons. Pour avoir pleine liberté d'action à cet égard il abandonnait la politique extérieure au ministre des Affaires étrangères et au président de la République. Il savait M. Loubet peu favorable à ses desseins.