ALGESIRAS
animé contre sa personne. Il pensait l'apaiser, même le lier, en lui accordant ce que peu de chefs de gouvernement auraient concédé au chef de l'État irresponsable. Deux des membres du cabinet, dont M. Gaston Doumergue, m'ont appris que, quand se posait au Conseil des ministres une question de politique étrangère, M. Combes avait coutume de dire : « Laissons cela, messieurs, c'est l'affaire de M. le président de la République et de M. le ministre des Affaires étrangères. »
M. Loubet était certes doté d'une vive intelligence et d'une rare finesse. Il fut un excetlent président de la République. Mais il ne pouvait pas ne pas être à la merci d'un ministre qui ne lui montrait que des documents triés, qui» avec une extrême habileté, les interprétait ainsi qu'il lui plaisait.
Delcassé se trouvait ainsi libre de déployer son génie. Mais en quel sens? I>ès 1900, me parlant dans mon cabinet du Louvre, il me disait modestement : « J'ai une grrande situation en Europe. » Quel que fût le roulement des <c r » méridional qu'il appliquât au mot « grande », la phrase ne définissait cependant pas une politique. Voulait-il se conformer aux directions de Waldeck? Rêrait-il plaies et bosses?
J'ai la conviction qu'en 1902 il cherchait Savoie, qu'il l'a, d'ailleurs, constamment cherchée. Les événements, quelques hommes peut-être, l'ont infléchi. Il a suivi ou subi. Il avaH trop peu d'envergure pour concevoir un vaste plan. Cela ne l'intéressait, au surplus, qu'à dfemi. Ce qui le passionnait, c'était la « manigancerie » diplomatique.
En tous cas, quand, Waldeck parti, il a la bride sur le cou, il hésite, partagé entre l'animosité' qu'il a ressentie contre l'Angleterre et qui n'est pas eirtièrement éteinte et la haine qu'il nourrit contre l'Allemagne. Des conversa/fcioos
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ont bien été déjà engagées avec la Grande-Bretagne par le remarquable ambassadeur, M. Paul Cambon, que nous avons à Londres. Après avoir pris l'attache de Waldeck^ notre représentant a commencé à s'entretenir dès février 1902 avec les hommes d'État britanniques déçus par Guillaume II qui a repoussé leurs avances. Mais, la négociation est tout juste amorcée.
Delcassé songe à entreprendre autre chose, une grande chose. Désireux de résoudre la question du Maroc, il pense la régler en un tête-à-tête avec l'Espagne d'où l'Angleterre comme l'Allemagne seraient exclues. Quel prétexte? simple et pitoyable : ni l'un ni l'autre de ces deux grands États ne sont puissance méditerranéenne. Ayant découvert cet argument — très Quai d'Orsay — Delcassé aborde le gouvernement du roi catholique auquel il propose, en 1903, le partage à deux de l'empire chérifien.
J'appris ces tractations. On m'informa que d'invraisemblables avantages étaient offerts à nos voisins du sud. Je m'émus. J'allai voir mon ancien collègue qui me fit une immense palabre devant la carte du Maroc. A travers le flux de ses paroles je démêlai qu'il ne consentait à rien moins qu'à abandonner à nos amis d'outre-Pyrénées la plus large part de l'empire chérifien, y compris Taza, y compris Fez. Comme je me récriais, Delcassé observa : « Que voulez- vous, cher ami? il faut que l'Espagne soit contente et le roi a déclaré que, s'il n'avait pas Fez, il ne serait pas satisfait. » Cette façon de défendre les intérêts de la France en s'appliquant à réjouir nos voisins à notre détriment m'ayant rendu rêveur, je me décidai à faire part au président du Conseil de mon trouble. Je trouvai M. Combes indifférent. Il se borna à me dire que t tout cela n'était pas sérieux » (sic). J'en déduisis que le chef du gouvernement comptait que la négociation échouerait»